mercredi 15 mars 2017

Un de nos Zouaves aux mains des barbiers grecs




Gustave Adolphe Drolet, revêtu 
de son uniforme de Zouave pontifical 
(Source : Montréal Explorations)

AVERTISSEMENT : Cette Glanure risque fort d'être la plus amusante, sinon tordante, à avoir été publiée jusqu'à présent. 

Gustave Adolphe Drolet est né à Saint-Pie en 1844 et il est mort à Montréal en 1904. Peu après avoir été reçu avocat, il fut l'un des premiers Canadiens français (comme s'appelaient les Québécois d'alors) à s'enrôler en tant que Zouave, c'est-à-dire membre de l'armée engagée dans la défense des États pontificaux en Italie, sous le pape Pie IX, et contre les forces de l'unité républicaine italienne dirigées par Giuseppe Garibaldi.

En tout, environ 500 hommes de chez nous se sont enrôlés dans l'armée des Zouaves, dont le bataillon canadien avait Gustave A. Drolet parmi ses principaux dirigeants, et 388 parmi eux firent le voyage jusqu'à Rome. Pour comprendre ce phénomène bien particulier qu'étaient les Zouaves dans notre histoire, on peut lire l'excellent et passionnant ouvrage de René Hardy, qui est encore disponible sur commande chez votre libraire et dont vous pouvez trouver les informations ICI.  


Par la suite, Gustave A. Drolet devint un important propriétaire foncier du Plateau Mont-Royal, à Montréal. Tel qu'on peut le lire ICI, il exerça un rôle majeur dans le développement immobilier du Plateau, et la rue Drolet rappelle justement son souvenir. 

Gustave A. Drolet publia, en 1893, Zouaviana, un recueil de lettres et de souvenirs en bonne partie relatifs à ses aventures en tant que membre de l'armée du pape. Même si aucun Zouave venant du Québec n'a perdu la vie durant les rares batailles auxquelles notre bataillon pontifical canadien-français a participé, le contenu du livre de Drolet reste néanmoins captivant à cause des événements et faits dont il a été le témoin privilégié et qu'il nous raconte de sorte que l'on se sent au coeur même de l'action et des incidents qu'il décrit.
Dédicace du livre Zouaviana adressée par Gustave A. Drolet à l'écrivain
Faucher de Saint-Maurice. La reliure du livre a malheureusement causé
la rognure sur la droite qui a coupé une partie de l'inscription manuscrite. 

On peut néanmoins comprendre qu'il est écrit : «Au Capitaine chevalier Faucher
de Saint-Maurice, homme de lettres, ancien député à Québec. En souvenir d'une 

inaltérable amitié datant du 1er mars 1864. G. A. Drolet, Montréal, 17 février 1893» 
(Collection Daniel Laprès). 
La présente Glanure vous présente l'un des passages à la fois les plus enlevants et, surtout, les plus hilarants de l'ouvrage de Drolet, qui, comme le constaterez par vous-mêmes, avait un talent inouï de conteur, en plus d'être doté d'un sens de l'humour imparable qui, bien que presque 125 ans se soient écoulés depuis que ces lignes furent écrites, reste hautement susceptible de vous faire rire à vous en tordre les côtes. 

De fait, puisque Drolet n'a pas beaucoup été exposé aux dangers des champs de bataille, l'expérience qu'il raconte, alors qu'il se trouvait sur l'île grecque d'Andros, constitue sans doute le moment où, durant son belliqueux périple européen d'alors, son existence frôlat les plus grands périls.

Mais je ne vous en dis pas plus afin de ne pas gâcher vos plaisirs et amusements, donc à vous maintenant de plonger dans le désopilant récit de notre cher Zouave, récit qui pourrait faire une excellente scène de film ou théâtre burlesque : 


«Au sortir de l'église, je m'aperçus que tous ces messieurs s'occupaient beaucoup plus de moi que de mon voisin. Je savais assez de grec pour comprendre que le vieux père disait à son fils qu'il ne pouvait me présenter dans mon état actuel à la société hellénique de l'île. Je cherchais dans ma tenue ce qu'elle avait d'incorrect, quand il affirma que j'avais l'air d'un Turc avec ma barbe, ma redingote boutonnée et mon fez, car j'avais adopté cette coiffure en partant de Marseille. 

Je laissais croître ma barbe depuis quelques mois et je venais de tomber dans un nid de Grecs fanatiques qui, par horreur de leurs anciens oppresseurs, les Turcs et les Musulmans qui portent toute leur barbe, et pour ne pas leur ressembler, ne portaient que la moustache coupée en brosse. Tout en discutant, notre petit parti de voyageurs, de parents et d'amis passa devant une maison où flottait une serviette au bout d'une perche ; c'est l'enseigne des barbiers, en Orient. 

Le capitaine s'arrêta et me communiqua le résultat de la conférence hellénique que l'on venait de tenir à mon sujet, tout en me priant de consentir à me laisser raser avant de pénétrer dans la case de son père. J'acquiesçai de grand coeur à la proposition, d'abord parce que je m'assurais la tranquillité pour les trois jours que nous devions passer dans Andros ; de plus, j'étais curieux de voir comment l'on rasait en Grèce. Je me laissai donc pousser dans la boutique du barbier de cette ville. 

Hélas ! comme aurait dit un héros d'Homère, c'est la fatalité qui me poussait dans l'antre maudite du figaro d'Andros. Mon ami Flavien Bouthillier, à qui je racontai cette aventure dernièrement, a toujours une explication sous la main. Selon Flavien, c'est certainement à la frayeur que j'éprouvai ce jour-là, en me faisant raser le menton, que je dois le blanchiment précoce de la barbiche qui m'a poussé depuis. 

Toute la société, y compris le chef douanier, eut la complaisance de s'arrêter à la porte et attendit que je fusse sorti des mains de l'exécuteur, pour continuer sa route.

Le barbier était seul avec sa femme ; sur la recommandation de mon capitaine, la Kyria androsienne me fit asseoir sur un simple banc de bois, sans dossier, et s'armant d'une paire de ciseaux, commença à me tondre les joues, pendant que son mari allumait une cigarette et causait avec mes compagnons du voyage de l'agios giorgios.

Je m'aperçus sans peine, ou plutôt avec peine, aux tiraillements dont j'étais la victime, que les ciseaux ne coupaient pas du tout, et je reconnus à leur odeur infecte qu'on les employait à toutes les sauces, et surtout à moucher les lumignons de chandelles et les mèches des lampes. Enfin mal tondu, presqu'écorché vif, la barbière décrocha du mur un grand plat de cuivre, échancré, et me le mit entre les bras, après l'avoir rempli à moitié d'eau tiède d'une limpidité douteuse. 

Cette excellente femme qui commençait fort à m'agacer, ni vieille ni jeune, plutôt laide que jolie, était un fort vilain type de cette belle race grecque des îles qui servit de modèle à la célèbre Vénus de Milo, trouvée dans l'île de ce nom, à quelques lieues seulement d'Andros. S'armant d'un blaireau, ressemblant bien plus au bout de la queue du chien d'Alcibiade qu'à une bonne savonnette canadienne, et saisissant un gros morceau de savon, cette matrone commença à m'en frotter vigoureusement la figure, puis trempant le blaireau dans la cuvette de cuivre qui m'enserrait le cou, elle m'aspergea généreusement et commença la grande opération de la mousse. 

Promenant son moussoir de droite, de gauche, de ci, de là, d'une oreille à l'autre, dans peu de temps je fus moussu à ne plus distinguer mes traits. J'en avais dans la bouche, dans les narines, dans les oreilles, et les yeux, que je tenais fermés comme une huître, m'en cuisaient d'avance. 

Pendant ce temps-là, j'entendais le barbier causer avec mes compagnons et je me demandais si le barbier femelle qui me torturait depuis dix minutes allait achever de m'exécuter, quand, me trouvant à point, elle cria à son homme d'arriver à la rescousse. Sans se presser, ce dernier entra, suivi de tout le cortège, et commença à repasser son rasoir, tout en continuant la conversation qui, depuis quelques instant, était devenue très vive et montée de plusieurs tons. On parlait politique et on tapait sur ces maudits Turcs qui venaient de réprimer pour la dixième fois un soulèvement grec dans l'île de Crète. Pendant ce temps-là, la mousse me séchait sur les joues, mais la colère gagnait mes Grecs, qui se montent comme une soupe au lait dès qu'on parle Turc ou Musulman. 

Je commençais à regretter amèrement ma situation cuisante, lorsque le figaro jeta sa cigarette et me soulevant le menton d'un mouvement brusque, il commença à me travailler le cuir facial. Son rasoir coupait encore moins que les ciseaux de sa digne femme, mais manoeuvré par la main d'un patriote grec excité comme l'était mon barbier, il fallait bien que ça marchât, de gré ou de force, et ça marchait. 

Je pensais à part moi que Denys le Tyran avait eu bien raison de refuser de confier sa tête à un barbier et de s'être brûlé la barbe avec des coquillages, lorsque mon bourreau qui, tout en me travaillant, avait continué à prendre part à la conversation, poussa un juron formidable contre les musulmanos et m'appliqua un grand coup de rasoir sur le nez ; en même temps, il m'introduisit de force son pouce dans la bouche, jusqu'au fond de la gorge. 

Je n'eus pas le temps de compter les millions de chandelles que je vis dans un éclair, car je crus ma dernière heure arrivée. Je pensais à me défendre contre ce palicare qui m'empoignait traîtreusement pour mieux me saigner, lorsque je sentis couler dans la bouche, que cet animal me tenait entr'ouverte, un liquide tiède et épais que je pris d'abord pour du sang. 

J'éprouvai en même temps une violente nausée, car mon bourreau venait de me toucher le fond de la gorge avec son pouce encore tout humide de la cigarette qu'il avait sacrifiée pour m'entreprendre. Il me promenait si vigoureusement son pouce dans la bouche, pour me soulever les lèvres et les joues, et me rasait ainsi, à peau tendue. Je reçus un nouveau coup de rasoir sur le nez, et le liquide épais et tiède qui me coula derechef dans bouche... c'était du savonnage ! 

Ce maudit barbier essuyait tout simplement son rasoir sur le nez de ses clients ! On comprend qu'un nord-américain qui n'avait pas l'habitude de ce procédé, pourtant connu depuis longtemps en Grèce, dût être surpris en l'expérimentant une première fois. 

Je fermai de nouveau les yeux, en pensant que si le barbier se coupait le bout du pouce avec lequel il me soulevait la peau des joues, il s'apercevrait qu'il avait dû me faire une rude trouée pour arriver à sa propre peau. Je me recommandais à tous les dieux de la Grèce ancienne à chaque nouveau coup que je recevais sur le nez. 

Tout a une fin, même les meilleures choses, et pour abréger, j'en fus quitte pour vingt sous, ce qui est pour rien, et les larmes encore aux yeux, je remerciai en grec moderne ce digne couple du quart d'heure de jouissance qu'ils avaient procuré à un pauvre voyageur, dans leur île fortunée. Si ces lignes tombent sous les yeux de l'artiste capillaire à la mode de Montréal, je lui recommande ce procédé aussi antique qu'économique, les jours où sa boutique est trop encombrée. Il verra le vide se produire». 

Extrait de : Gustave A. Drolet, Zouaviana, Montréal, Eusèbe Sénécal & Fils, Imprimeurs-Éditeurs, p. 24-28. 


Gustave A. Drolet, en 1900.
(Source : BANQ)
L'extrait ci-haut est tiré de ce livre publié en 1893.
(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)
En haut : La rue Saint-Denis, à Montréal, direction sud, vers 1900. On aperçoit la maison
de Gustave A. Drolet à droite, au coin sud-ouest de la rue Rachel (source : Le Plateau).
En bas : édifice sis aujourd'hui à l'emplacement de la maison Drolet.
(Source : Architecture & Branding ; cliquez sur l'image pour l'agrandir).