dimanche 26 mars 2017

De l'art de convaincre, méthode curé Labelle

Le curé Antoine Labelle (1833-1891)

Le développeur du Nord, le curé Antoine Labelle, reste l'un des personnages les plus familiers de l'histoire du Québec, en grande partie à cause de l'écrivain Claude-Henri Grignon, auteur du roman Un homme et son péché, qui l'a immortalisé dans son adaptation télévisuelle, diffusée entre 1956 et 1970, sous le titre de Les belles histoires des pays d'en haut.

Il est à noter que
la récente télésérie Les pays d'en hautdiffusée sur Radio-Canada, n'a non seulement que très peu à voir avec le roman de Grignon, mais qu'elle est aussi d'une navrante nullité sur le plan historique, en plus d'avoir caricaturé le curé Labelle d'une manière tellement ridicule et vulgaire qu'il est en carrément méconnaissable. Mais bon, on peut croire que, pour voiler leur propre inculture, les concepteurs radio-canadiens ont misé sur le fait que, de nos jours, peu de gens connaissent l'oeuvre de Grignon et que, par conséquent, peu de gens se donneront la peine de vérifier et de comparer: «Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois», dit l'adage, qui, d'ailleurs, devrait être inscrit au fronton de la maison-mère de Radio-Canada, où, en ce domaine comme bien d'autres dont particulièrement celui de l'information, les semi-lettrés font loi. 

En plus de son immense et infatigable zèle en faveur de la colonisation et du développement de la région du Nord de Montréal, le curé Labelle est également célèbre pour sa très forte corpulence physique. Tel qu'on peut le voir sur les diverses photos dont il est le sujet, il était effectivement l'exact opposé d'un gringalet rachitique. 

Le curé Labelle était également doté d'une puissante force de persuasion qui donnait beaucoup de poids à ses arguments. C'est du moins ce que l'on constate à la lecture d'un récit que le docteur Wilfrid Grignon, médecin et maire de Sainte-Adèle de 1886 à 1892 et de 1898 à 1904, et père de l'auteur d'Un homme et son péché, publia en 1907 dans le journal Le Pionnier et qui fut repris dans Anecdotes canadiennesun ouvrage publié en 1913 par l'historien Édouard-Zotique Massicotte

Ces Glanures ont retranscrit pour vous l'article du Dr Grignon, dont vous pouvez prendre connaissance ci-dessous. Cette lecture, dont certains passages ne manquent pas d'amuser, vous permettra notamment de mieux comprendre pourquoi le bon curé Labelle parvenait toujours à convaincre ses concitoyens, de même que les dirigeants politiques, du bien-fondé de ses ambitieux projets pour notre nation, afin qu'ils soient appuyés en conséquence. On en déduit aussi, même si on a eu tendance à trop l'oublier depuis, que c'est avec une force de volonté telle celle du curé Labelle, qui était certainement tout le contraire d'une lavette aseptisée, qu'un peuple peut s'affirmer et s'émanciper : 
Le Dr Wilfrid Grignon (1854-1915),
père de l'écrivain Claude-Henri-Grignon
(source : Patrimoine Laurentides). 
LES CONVICTIONS DU CURÉ LABELLE
par le Dr Wilfrid Grignon (1907)

"C'était en 1873. Je venais d'être admis à l'étude de la médecine. Je pouvais lire dans les gros livres, où tout le monde ne peut avoir accès, des livres réservés seulement aux médecins; une grosse affaire ! Je commençais à me croire un homme important. 

Ce qui acheva de me monter à la tête, ce fut de me voir admis dans la compagnie du curé Labelle, du Dr Prévost, de MM. Charles Godmer, W. Scott, le notaire Lachaine, le Dr de Martigny, et de tous les autres gros bonnets de Saint-Jérôme, qui avaient adopté comme lieu de réunion, tantôt le bureau du Dr Prévost, tantôt le bureau de l'avocat de Montigny. Oh ! le bon vieux temps ! Que de discussions, dans ces bureaux, sur la colonisation du Nord de Montréal ! C'est là que j'ai fait mon apprentissage. 

Un jour, donc, en juillet 1873, le curé Labelle arrivait d'une excursion de trois semaines sur la Rouge, la Diable, etc. À peine le curé avait-il mis le pied à terre qu'il était rendu au bureau de M. de Montigny. 

On le vit venir, parlant seul, gesticulant et souriant. Puis s'étant arrêté, il devint songeur, sérieux, serrant les dents et les poings ; cette crise fut de courte durée ; il arriva à nous avec un air souriant et triomphateur. «Oh ! quel beau pays ! quel beau pays !», répétait-il sans cesse, sans pouvoir en dire davantage. 

Enfin, il se mit en frais de nous raconter son voyage d'exploration avec ses compagnons, William Scott et le grand Narcisse Ménard, à qui il avait fait boire de l'eau d'un lac, à la suite d'une prise de corps. Sa soutane noire, d'étoffe du pays, était tellement grise de poussière que quelqu'un l'appela «Son Éminence Grise». «Fin-fin !», répondit-il. 

Il était, dans ce temps-là, deux heures de l'après-midi. Six heures sonnèrent, sept heures arrivèrent, mais pas de récitation d'angélus ; les gros bonnets commencèrent à se retirer prudemment les uns après les autres, comptant plus sur leur table pour apaiser la faim qui les tourmentait, que sur les belles histoires du curé Labelle sur la colonisation. 

Nous n'étions plus que trois jeunes étudiants qui restions écouter les longues théories du curé Labelle sur la colonisation, plutôt par délicatesse que par plaisir. 

«Quand on pense, s'écria le curé Labelle, qu'un jour, toute cette belle région sera habitée, et traversée par une voie ferrée, qui transportera de New-York, de Boston, de Montréal, des voyageurs à pleins chars !!!»

Mes deux compagnons éclatèrent de rire et partirent. «Deux vrais fous ! Deux innocents !», s'écria le curé Labelle. J'étais seul, me mordant la langue, les lèvres et les doigts, pour ne pas rire. 

Se tournant de mon côté, il m'adressa la parole : «Toi, au moins, mon Grignon, tu me parais intelligent, tu parais comprendre, écoute-moi bien». Dépliant pour la vingtième fois ses cartes géographiques pour me montrer le parcours de la rivière Rouge, de la rivière du Diable, que j'aurais voulu voir au diable, il recommença toute son histoire de colonisation. Il était une heure du matin. Je ne me mordais plus les lèvres pour ne pas rire, mais je me les mordais pour ne pas bailler et ne pas dormir. Comme j'avais la pensée de toute autre chose que la colonisation, j'étais silencieux, je n'approuvais ni ne désapprouvais le curé Labelle. 

«Enfin, me dit le curé en me regardant avec de gros yeux, qu'en penses-tu ? Est-ce que je n'ai pas raison ? Y a-t-il un gouvernement au monde qui va me refuser de l'argent pour ouvrir des chemins de fer dans cette belle région ?»

Poussé au pied du mur, il fallait bien me prononcer. En 1870, j'étais allé à Sainte-Adèle, et j'avais trouvé les roches et les montagnes si grosses que j'en avais remporté un mauvais souvenir : «Ne pensez-vous pas, M. le curé, osais-je lui dire, qu'il serait préférable de garder toutes ces belles forêts vierges pour l'exploitation du bois de commerce ?»

Ah ! mes amis, la scène qui s'ensuivit est indescriptible. Il brisa avec ses dents la longue pipe de plâtre qui le suivait tout le temps, et lança un formidable coup de poing sur la table, ce qui fit si bien danser les verres et le pot à l'eau, que le tout se brisa par terre. 

C'est alors que je mesurai l'étendue de ma bêtise. Je ne fus pas lent à déguerpir, et ça marchait [vite] du côté de chez nous. J'entendis tout le temps me sonner dans les oreilles les épithètes suivantes : «Innocent ! Bêta ! et dire que ça veut être docteur, ça !» J'allai me coucher, tellement énervé de cette scène que j'en rêvai toute la nuit. 

Le curé m'avait lancé des regards si foudroyants que je me sentis électrisé. Il m'avait communiqué le feu sacré de la colonisation. Et, de ce moment, je me trouvai gagné à cette belle cause."

Wilfrid Grignon, journal Le Pionnier, 1907. 

Extrait de Anecdotes canadiennes, suivies de Moeurs, coutumes et industries d'autrefois, compilées et annotées par E. Z. Massicotte, Montréal, Librairie Beauchemin, 1913. 

«Vers 1880, le curé Labelle s’est rendu aux chutes Sanderson (aujourd’hui les chutes Wilson)
en compagnie des notables du village pour admirer le paysage et la force motrice de la rivière
du Nord» (Source : Société d'histoire de la Rivière-du-Nord).

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