dimanche 17 novembre 2019

Quand un vieux livre se révèle un document patrimonial

Les trois personnages ci-haut sont, de gauche à droite :

Charles de Bonnechose (1833-1918), historien et membre du Conseil d'État de France ;
Pierre J.-O. Chauveau (1820-1890), promoteur de l'instruction publique, écrivain et
premier Premier ministre du Québec de 1867 à 1873 ;
Louis-David Roy (1807-1880), écrivain, juge et oncle maternel de P. J. O. Chauveau.

(Sources des illustrations : 

Charles de Bonnechose : Famille Portalis ;
Pierre-J.-O. Chauveau : Répertoire national, 2e édition, 1893, vol. 3 ;
Louis-David Roy : Pierre-Georges Roy, Les juges 
de la province de Québec, Québec, 1933, p. 481)



Quand on met la main sur un livre ancien, il est souvent utile d'examiner de près certains éléments et indices qu'il peut contenir et qui, après les recherches appropriées, peuvent faire de ce même livre un document des plus précieux, sinon une pièce d'importance patrimoniale. 

C'est le cas d'un exemplaire acquis il y a quelques années à la sympathique Librairie Laforce, rue Saint-Jean à Québec, où on trouve toujours, à très bon prix, une foule de documents et livres susceptibles de faire les joies et délices des amateurs d'histoire québécoise, d'un livre paru en 1877 en France et dont le titre est Montcalm et le Canada français, un essai historique de Charles de Bonnechose (1833-1918).

Examinons en premier lieu la page de faux-titre du livre en question : 



(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


On y voit d'abord la dédicace manuscrite de l'auteur, Charles de Bonnechose, adressée à Pierre-J.-O. Chauveau (1820-1890), écrivain, promoteur de l'instruction publique et qui fut le premier à avoir occupé, de 1867 à 1873, la fonction de premier ministre du Québec. 

Puis, plus bas, on aperçoit que Chauveau a écrit un ex-dono : « À mon cher oncle David », signé de ses initiales et daté du 20 mars 1878. 

Mais qui est donc ce « cher oncle David » ? On le découvre juste après dans le bouquin, à la page de titre : 

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

On y remarque la signature, cette fois-ci complète, de Pierre-J-O. Chauveau, qu'il a datée de 1877, soit l'année où Charles de Bonnechose lui a envoyé son ouvrage.  Et juste à droite, on y voit une autre signature, dans laquelle le patronyme « Roy » se distingue nettement. 

Et ce « Roy », c'est précisément le « cher oncle David », lequel était le frère de Marie-Louise Roy, mère de notre premier Premier ministre. Louis-David Roy (1803-1880) était un écrivain et un avocat et juge influent à son époque. (À noter que le site Biographi.ca a omis de mentionner que Louis-David Roy était l'oncle de Pierre-J-O. Chauveau, n'en faisant que « l'un de ses amis ». Une note a été dûment envoyée au site afin que soit effectuée la correction nécessaire). 

On comprend donc avec tous ces indices mis en cohérence qu'en 1878, Chauveau a fait cadeau à son oncle Louis-David Roy du livre que l'historien français Charles de Bonnechose lui avait adressé l'année précédente.

Pour les gens qui auront la saine et enrichissante curiosité d'en savoir plus sur cet important ouvrage de Charles de Bonnechose qui permet de comprendre le rapport entre le valeureux marquis de Montcalm et notre histoire nationale, on peut ICI le télécharger gratuitement.

Et pour celles et ceux qui pousseront la curiosité, encore ici bienfaisante, jusqu'à vouloir connaître l'importante famille qu'étaient pour la France les de Bonnechose, cliquer ICI

Enfin, pour un aperçu du caractère cordial de la relation qu'entretenaient Charles de Bonnechose et Pierre-J.-O. Chauveau, on peut, dans un autre vieux livre, consulter avec profit l'intéressant et éclairant chapitre intitulé « M. Chauveau et l'idée nationale », aux pages 178-215 de Conférences et discours (pour le télécharger gratuitement, cliquer ICI), publié en 1899 dont l'auteur est l'abbé Gustave Bourassa (1860-1904), petit-fils de Louis-Joseph Papineau, fils du peintre et architecte Napoléon Bourassa (1827-1916) et frère aîné du célèbre homme politique et tribun nationaliste Henri Bourassa (1868-1952), dont nos contemporains connaissent au moins (!) le grand boulevard et la station de métro portant son nom à Montréal.  

On y lit notamment cet extrait d'une lettre de Charles de Bonnechose à Pierre-J.-O. Chauveau :

« J'ai toujours un œil ouvert du côté du Canada. Cet œil pourra-t-il jamais voir que des livres ou des lettres de mes chers amis d'Amérique ? Veuillez croire, cher monsieur, que, parmi ceux-là, il n'en est aucun à qui j'aimerais mieux serrer la main qu'à vous. Par-dessus la mer, je vous tends la mienne, avec l'expression de ma vive sympathie et de mon entier dévouement » (p. 196). 

L'abbé Gustave Bourassa (1860-1944), auteur de Conférences et discours.

(Source de la photo : Archives de la Ville de Montréal)


MORALE DE L'HISTOIRE

Quand vous avez la chance de mettre la main sur de vieux livres, a fortiori quand vous avez le privilège de les posséder, examinez toujours soigneusement les indices qu'ils contiennent souvent quant à ceux qui en ont été les propriétaires. De nos jours, il est relativement facile, grâce à l'Internet, de trouver des renseignements fort utiles à cet effet.

Vous seriez étonnés du nombre de livres dont la valeur, notamment pour notre histoire et notre patrimoine, est ignorée, faute que quelqu'un ait pris soin de faire les vérifications et recherches requises. Et c'est comme ça, par pure ignorance et/ou déplorable négligence, que disparaissent trop souvent des pièces pourtant précieuses de notre patrimoine national.

mercredi 30 octobre 2019

Honoré Mercier en France (1891)

Détail d'un vitrail de l'église de Tourouvre (France) offert par Honoré Mercier lors de son séjour
en France, en 1891, alors qu'il était premier ministre du Québec. On l'aperçoit, à droite, revêtu
de son habit de comte romain et discutant avec un abbé, probablement le curé de Tourouvre. 

Entre Mercier et son interlocuteur, on aperçoit l'abbé Auguste Gosselin, auteur du récit que
nous présentons dans la présente glanure. Derrière Mercier, on aperçoit également ce qui 
ressemble beaucoup à la physionomie d'Hector Fabre, premier représentant du Québec
en France, auparavant journaliste et politicien nationaliste.

(Source : Perche-Quebec.com
)

(Montage par les Glanures historiques québécoises)

Les extraits ci-dessous sont tirés du livre de l'abbé Auguste Gosselin, Au pays de Mgr de Laval,
paru en 1910. Ce rare et précieux volume est encore disponible ICI, ICI et ICI.

L'exemplaire ci-haut appartint à Arthur Trahan (1877-1950), homme politique et juge.

(Collection Daniel Laprès)


INTRODUCTION :

En ce jour du 125e anniversaire de la mort
, le 30 octobre 1894, de l'un des plus grands premiers ministres de l'histoire du Québec, Honoré Mercier, nous avons jugé utile de sortir des oubliettes de substantiels extraits d'un volume publié en 1910 par l'abbé Auguste Gosselin (1843-1918), Au pays de Mgr de Laval

L'abbé Gosselin, historien alors bien connu, se trouvait durant l'été 1891 en France lorsqu'il y croisa le premier ministre Mercier, qui séjournait alors sur le Vieux-Continent dans le cadre d'un voyage officiel de trois mois dont le principal objectif était de promouvoir et d'approfondir les échanges et les liens politiques, économiques et culturels entre la France et le Québec. Mercier cherchait ainsi à assurer une meilleure autonomie du Québec par rapport à Ottawa, qui apprécia plutôt mal le fait que Mercier fut alors reçu par les Français en tant que véritable chef d'État. 

Il est d'ailleurs à souligner que c'est durant les trois mois de ce périple outre-Atlantique que fut fomenté l'abattage politique et financier de Mercier, qui dès son retour se vit injustement accusé de corruption, dut quitter le pouvoir et fut acculé à la ruine, le tout ayant sans doute hâté sa mort prématurée survenue trois ans plus tard, à l'âge de 54 ans. Sur la fin tragique d'Honoré Mercier, voyez ICI.

Honoré Mercier avait donc demandé à l'abbé Gosselin de l'accompagner durant  une bonne partie de sa tournée française. Sans doute conscient de l'importance historique des rencontres et événements qui eurent alors lieu, Gosselin écrivit, à titre de témoin privilégié, un journal de voyage qu'il adressa au principal du Séminaire de Québec. Son récit de ce voyage fondateur des relations Québec-France, et qui est depuis tout ce temps resté sous le radar de la quasi-totalité des historiens, fut inclus dans un volume paru près d'une vingtaine d'années plus tard, et dont vous pourrez lire ici-bas la totalité des passages relatifs au voyage officiel d'Honoré Mercier.

De plus, en cliquant sur les nombreux hyperliens que nous avons pris la peine d'inclure dans ce document, vous pourrez avoir un aperçu des lieux visités par le premier ministre Mercier, vous en apprendrez aussi sur plusieurs parmi les personnages qu'il a alors rencontrés... et vous pourrez même entendre certains des airs musicaux qui ont été joués pour le plus grand plaisir du premier ministre et de sa suite !

N.B. : À l'époque du récit que vous lirez ci-dessous, « Canada » ou « Canadien » signifiait essentiellement le peuple « Canadien français » issu de Nouvelle-France. Le Canada, tel qu'on appelle de nos jours le régime fédéral d'Ottawa, était dans ce temps-là un simple dominion de l'Empire britannique et aucunement la patrie des Canadiens français (ce qu'il n'est pas davantage de nos jours). Les extraits qui suivent, en sus des autres discours publiés de lui, montrent clairement qu'Honoré Mercier se considérait le premier ministre du peuple « canadien », lequel était selon lui de langue française et dont le gouvernement était à Québec.


Paris, 2 juin 1891

[...] Je revenais la semaine dernière de mon pèlerinage aux principaux endroits où a vécu Mgr de Laval, en France, avant de passer au Canada : Chartres, Montigny-sur-Avre, Evreux, Caen, Bayeux ; et j'allai rendre visite à M. Mercier, que je n'avais pas encore eu le plaisir de rencontrer à Paris : 

«  J'arrive moi-même de Chartres, me dit-il. Mgr Lagrange m'a accueilli avec une sympathie que je n'oublierai jamais, et m'a donné l'hospitalité dans son palais épiscopal. Dimanche dernier, je suis allé à Santeuil, où le curé de l'endroit, l'abbé Cantenot, m'avait invité à adresser la parole à ses paroissiens à la suite de la messe. Dimanche prochain, je vais à Tourouvre, pays de mes ancêtres. Voulez-vous m'y accompagner ? »

« Très volontiers, lui répondis-je. Moi aussi, je suis originaire de ce pays-là: j'aurai donc le plaisir de voir la terre de mes aïeux. »

Je dis ma messe de très bonne heure dimanche matin; puis j'allai rejoindre M. Mercier et ses aimables compagnons pour me rendre avec eux à la gare Montparnasse. M. Shehyn fut retenu par les affaires à la maison.

En quelques heures le train rapide de Paris à Granville nous conduit à Laigle, et nous voyons se dérouler devant nous ces tableaux ravissants que vous connaissez : Maintenon, Versailles, Dreux, Verneuil, les plaines si riches de la Beauce, puis les campagnes non moins intéressantes de l'ancien Perche.

À Tillières-sur-Avre, où le train n'arrête pas, je salue de loin Montigny, lieu de naissance de Mgr de Laval, qui n'en est distant que de quelques kilomètres.

Nous voici à Laigle. Ici, il faut changer de train pour aller à Tourouvre. Nous avons maintenant un train-omnibus, qui nous permet d'examiner plus à loisir les campagnes que nous traversons. Comme ces paysages sont bien « canadiens ! » Ces collines verdoyantes que nous voyons là-bas, ces ravins pittoresques, ces forêts de hêtres, de chênes, de sapins, de platanes, surtout, qui imitent si bien l'érable, ces maisons disséminées un peu çà et là.

Tout cela est-ce bien la Normandie ? N'est-ce pas plutôt le Canada, surtout dans les environs de Québec, ou mieux encore dans les Cantons de l'Est ? Déjà, aux différentes gares, nous avons pu constater la grande similitude du type canadien et du type normand. Ah, oui, nous sommes bien Normands! Examinez ces physionomies, ces allures, ces gestes : tout cela ne se retrouve-t-il pas au Canada ? Écoutez parler ces Normands, ces Normands de l'Orne, surtout : comme au Canada, ils disent presque toujours « on » au lieu de « nous », et leur « a » —je l'ai bien remarqué— est presque aussi ouvert que celui des Canadiens.

Voyez encore ces femmes si bien mises, et en même temps si réservées, si polies, si bienveillantes : n'est-ce pas encore la femme canadienne du moins dans la plupart de nos bonnes localités ?

À Tourouvre, M. Mercier est l'objet d'une véritable ovation. Le curé-doyen, son vicaire, [l’abbé Eugène Duval], le maire de la commune et tous les principaux personnages des environs, le comte de Charencey, entre autres, et le docteur Chamousset, qui sont venus de plusieurs lieues, des centaines de personnes sont à la gare pour souhaiter la bienvenue à l'hôte distingué qui vient visiter le pays de ses ancêtres. La joie est peinte sur tous les visages.

Nous nous acheminons vers le presbytère, par une magnifique allée plantée d'arbres pour la circonstance, ornée de drapeaux et d'oriflammes.

À l'entrée du presbytère se lisent ces deux inscriptions: « Vive le Canada ! » — « Honneur à notre illustre compatriote ! »

Ce presbytère est monumental. Il faisait autrefois partie du château des De Voves, illustre famille anoblie à l'époque des Croisades, qui possédait la seigneurie de Tourouvre, et qui, vers le milieu du dix-septième siècle, organisa, avec l'esprit chrétien qui l'animait, plusieurs corps d'émigration vers le Canada. En une seule fois, d'après la tradition, près de quatre-vingts familles quittèrent Tourouvre pour se diriger vers la Nouvelle-France. De ce nombre était Julien Mercier, l'ancêtre de notre premier ministre.

Nous entrons au presbytère, où nous attend l'hospitalité la plus cordiale : l'abbé Marre-Desperriers, curé-doyen de Tourouvre, nous a fait préparer un magnifique goûter.


Ancien presbytère de Tourouvre, où fut reçu Honoré Mercier.

(Source : Actu.fr ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mais voilà déjà l'heure des vêpres : il est près de trois heures. M. Mercier et ses compagnons se rendent à l'église [L'église de Tourouvre a pour titulaire saint Aubin, évêque, dont la fête tombe le premier de mars]. On leur a placé des fauteuils dans le chœur. M. le curé veut absolument que, comme prêtre canadien, je préside à la partie religieuse de la fête, que je chante les vêpres et que je fasse la procession du saint Sacrement : — c'est, en effet, le dimanche dans l'octave de la Fête-Dieu. Comment lui refuser ce plaisir ? Il veut même, ce qui est plus grave, que j'adresse quelques mots d'édification à ses paroissiens : je me résigne à tout.

L'église est remplie : le département de l'Orne est encore un des meilleurs de la France. Vous avez dû remarquer le maire de Tourouvre associé à son curé pour la réception du premier ministre. Il y a un très grand nombre d'hommes dans la nef et dans le chœur ; il y a même quelques gendarmes, qui, il faut bien le dire, y paraissent un peu dépaysés : la curiosité, peut-être, autant que la dévotion, les aura attirés aux vêpres.

L'église de Tourouvre tel qu'elle apparaît de nos jours, similaire
à son état lors de la visite d'Honoré Mercier en 1891.

(Source : GuilletCinqMarsFamily ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

L'église de Tourouvre est très ancienne et très belle. L'ornementation du chœur m'a rappelé beaucoup celle de la chapelle des Ursulines de Québec.

Les vêpres chantées et la procession faite, M. Marre-Desperriers monte en chaire et dans une allocution chaleureuse rappelle à ses paroissiens la scène du départ d'autrefois :

« Il y a deux siècles et demi, dit-il, quatre-vingts familles de ce canton venaient dans la même église où nous sommes réunis en ce moment, pour demander à Dieu de bénir leur résolution. Elles avaient décidé de quitter leur patrie pour aller fonder une colonie en Amérique. Réunis au pied des autels de Marie, ces hardis colons jurèrent de rester toujours Français et catholiques.

« L'un d'eux s'appelait Julien Mercier, et nous voyons aujourd'hui parmi nous un illustre descendant de ce héros, qui vient nous assurer par ses exemples comme par ses paroles que les Canadiens ont été fidèles à leur serment, et qu'ils sont restés sincèrement Français de cœur et catholiques. Avec quelle joie, avec quel enthousiasme nous l'accueillons au milieu de nous ! »

Il développe cette idée avec chaleur et émotion ; puis il m'annonce à ses paroissiens. Qu'est-ce que j'avais à dire, quand tout avait été déjà si bien dit? Qu'est-ce que j'avais à  faire, sinon commenter en peu de mots le texte qui se trouvait déjà sur toutes ces lèvres chrétiennes : « Ecce quant bonum et quam jucundum habitare fratres in unum. Oh, qu'il est bon et agréable pour des frères de se trouver ensemble ! »

Français et Canadiens, nous sommes frères de toutes manières, par notre commune origine, par notre langue, par nos aspirations, par notre caractère, mais surtout par la foi et par la religion. Nous sommes tous Français, soit dans la vieille France, soit dans la nouvelle, en attendant que, par la religion fidèlement pratiquée, nous arrivions tous à notre commune patrie, inattaquable, celle-là, et permanente, le ciel.

Je dus être court, pour bien des raisons, mais surtout parce que tout le monde avait hâte d'entendre le héros de la fête qui devait adresser la parole à ses « compatriotes », sur une estrade en dehors de l'église, à l'endroit même où ses ancêtres ont été inhumés durant des siècles [Le cimetière était autrefois sur la place même de l’église ; il est maintenant un peu plus loin].

Vous avez lu les discours prononcés par M. Mercier depuis qu'il est en France, ses discours, par exemple, à l'Alliance française, chez les Jésuites de la rue Vaugirard, et au banquet de la Société Le Play. La note patriotique et chrétienne y domine toujours ; cette parole franche et sincère trouve de l'écho dans tous les cœurs vraiment français.

J'ai assisté l'autre jour à la séance de la Société Le Play qu'il présidait, et j'ai été témoin de l'enthousiasme avec lequel ont été accueillies ses déclarations d'attachement à la France et à l'Eglise.

Mgr [Antoine] Labelle a creusé en France un sillon beaucoup plus profond qu'on ne le croit généralement au Canada. Évidemment il n'y a que des hommes de grande valeur qui peuvent réussir à éveiller sur un pays encore aussi jeune que le nôtre l'attention de tant d'esprits éminents. Ce travail a été fait cependant : on ne parle ici que de Mgr Labelle et du Canada ; et l'on n'en parle généralement qu'avec beaucoup d'intérêt et de sympathie.

M. Mercier creusera encore davantage ce sillon, et il y répandra, par sa parole autorisée, des semences bienfaisantes qui produiront tôt ou tard d'heureux fruits.

À Tourouvre, il ne s'agissait pas de faire un de ces grands discours dont je viens de parler. M. Mercier était là comme un enfant de famille qui revient visiter le pays de ses aïeux après une longue absence, l'humble village où ont vécu ses ancêtres, l'église où ils ont été baptisés, le sol qu'ils ont remué pour en tirer leur subsistance, le cimetière où reposent leurs ossements bénis.

Il était visiblement ému, et tout le monde partageait son émotion. J'ai vu plus d'une larme couler sur ces bons visages normands, lorsqu'il a raconté les luttes sanglantes et douloureuses à travers lesquelles ont dû passer les enfants de Tourouvre émigrés au Canada, les déchirements de la séparation d'avec la mère patrie, les joies de la liberté qui ont suivi nos luttes patriotiques, notre fidélité au drapeau de la France, que nous arborons, dans nos fêtes, à côté du drapeau anglais, et les manifestations de sympathie qui sont parties du Canada à l'occasion des malheurs de 1870.

Tous les habitants de la commune de Tourouvre, hommes, femmes et enfants, se pressaient autour de M. Mercier. On l'applaudissait à outrance ; on criait souvent : « Vive la France ! Vive le Canada ! » Je renonce à décrire l'enthousiasme qui régnait dans cette foule.

M. Mercier descend de l'estrade, se rend au presbytère et se voit entouré d'une légion de personnes qui se réclament de ses parents, et apportent des preuves à l'appui de leurs prétentions.

Je remarque surtout dans la foule deux jeunes gens bien mis, à la figure ouverte et intelligente, aux manières engageantes et polies. Ce sont deux jeunes Mercier, qui n'habitent pas Tourouvre, mais sont venus d'une commune voisine, Bubertré, pour voir leur « parent. » Ils descendent en effet en droite ligne de Julien Mercier ; et il est facile de trouver dans leur physionomie plus d'un trait de ressemblance avec notre premier ministre. L'un d'eux s'appelle Constant, l'autre, Alfred.

M. Mercier cause quelque temps avec eux, et leur promet d'arrêter les voir le lendemain, en se rendant à Nonant-le-Pin ; puis il les congédie gracieusement.

Nous nous mettons à table pour dîner. Mais voilà bientôt une fusillade qui commence et nous avertit qu'il se prépare au dehors quelque chose de sérieux. Durant le repas, on organise un feu d'artifice et toute une illumination sur la place publique et dans le jardin du curé.

En sortant de table, nous nous trouvons en présence d'un spectacle vraiment féerique : des milliers de lanternes vénitiennes suspendues aux arbres, des verres de couleurs alignés le long des sentiers et sur les bordures des plate-bandes, et au milieu de tout cela les habitants de Tourouvre se promenant dans les allées du jardin. Il s'agit bien, en effet, d'une fête de famille ; et le curé, comme un bon père, a donné, pour la circonstance, accès à son jardin à tout le monde. Les enfants s'y promènent comme les autres, et de temps en temps poussent des cris de joie : « Vive la France ! Vive le Canada ! Vive M. le ministre ! » Cette journée ne partira pas sitôt de leur mémoire.

Il était près de onze heures lorsque nous avons pu nous mettre au lit pour prendre un repos dont nous avions tous grand besoin.

Plaque en mémoire d'Honoré Mercier affichée dans l'église
de Tourouvre, village de son ancêtre Julien Mercier.

(Source : MarinJannot ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La fête est terminée, et le programme du lendemain tracé d'avance. Il faut se lever au moins à six heures, entendre la messe de M. le curé à six heures et demie, puis après déjeuner partir à huit heures pour aller à deux lieues prendre un train pour Nonant-le-Pin. Le haras national que ces messieurs doivent visiter est à trois lieues de la gare de Nonant-le-Pin ; et il ne faut pas oublier d'arrêter en passant serrer la main aux jeunes Mercier, à Bubertré. 
Le soir, à cinq heures, il faudra partir pour Paris. Ce programme fut accompli à la lettre. 

À six heures et demie, nous étions tous à l'église et assistions à la messe de M. le curé. À huit heures, nous quittions, non sans regret, le beau village de Tourouvre, après avoir fait une courte visite à son digne maire, M. Jules Allard.

Je ne puis vous raconter tous les incidents de notre excursion. En voici deux cependant que je ne veux pas passer sous silence :

M. Mercier disait adieu à Mme Allard. Celle-ci venait de cueillir quelques fleurs de son jardin : 

« Veuillez, dit-elle, M. le ministre, accepter ces pensées, qui vous rappelleront la commune de Tourouvre, le pays de vos ancêtres ».

M. Mercier ouvre son livre de prières, où il conservait soigneusement une fleur que Mme Mercier lui avait envoyée du Canada :

 « Voici une pensée, dit-il, qui vient de mon pays, et d'une personne qui m'est bien chère. Je vous l'offre, madame, en retour des vôtres. Veuillez la conserver comme un souvenir de moi et de celle qui l'a cueillie dans son jardin ».

A Bubertré, les jeunes Mercier sont devenus propriétaires d'une magnifique ferme, après y avoir travaillé longtemps pour le compte d'un riche seigneur. Recevant la visite de « leur cousin du Canada », ils ont convoqué tous leurs parents pour la circonstance. La maison est remplie.

Nous causons quelque temps avec ces braves Normands ; puis au moment du départ : 

« Quelle est, demande M. Mercier, la personne la plus âgée parmi vous ?» 

Une vieille femme de plus de quatre-vingt ans s'avance, appuyée sur un bâton: 

« Permettez, madame, dit-il, que je vous embrasse, et que j'embrasse dans votre personne tous les parents et amis que j'ai à Tourouvre et à Bubertré ».

J'allais oublier un autre détail touchant : les marguilliers de Tourouvre, de concert avec M. le curé, ont décidé de placer dans le chœur une table de marbre pour commémorer la mémoire de la visite de leur distingué compatriote.

De son côté, M. Mercier fera faire par un artiste de Chartres, M. Lorin, deux beaux vitraux où seront mis en regard ces deux événements : sa propre visite au pays de ses ancêtres, et le départ de France de son aïeul Julien Mercier, avec les deux dates: 1650 ; 1891. Il fera aussi élever un petit monument à l'endroit où reposent les cendres de ses aïeux, avec cette inscription : « À mes ancêtres, Honoré Mercier ».

Vitraux offerts par Honoré Mercier à l'église de Tourouvre et que l'on peut encore voir de nos jours.
À gauche : Départ vers la Nouvelle-France de Julien Mercier, né à Tourouvre et ancêtre
des Mercier d'Amérique. À droite : Visite d'Honoré Mercier à Tourouvre, 1891.

(Source : Perche-Québec ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

De Bubertré, nous filons en toute bâte à la gare voisine, afin de prendre le premier train pour Nonant-le-Pin. Le temps est délicieux, et les paysages, toujours charmants. De la gare de Nonant-le-Pin, nous nous rendons en voiture au haras national.

La visite d'un haras n'était évidemment pas de ma compétence. Ces messieurs, cependant, insistèrent pour que je les accompagnasse jusqu'à la fin.

Le haras du Pin est un immense établissement qui appartient à l'État, et dont la fondation remonte à Louis XIV. C'est le principal établissement de ce genre en France. Il est situé dans un endroit admirable : tout autour, des prairies d'une prodigieuse fertilité, et plus loin, de vastes forêts : à travers ces bois, de larges allées percées en droite ligne, où l'œil plonge à perte de vue. Dans les constructions, tout est grand, comme tout ce que faisait le grand Roi.

L'établissement est sous la direction d'un homme très intelligent, M. Ollivier, qui s'est prêté de bonne grâce aux nombreuses questions que lui ont posées le premier ministre et ses deux assistants, MM. Nesse et Bernatchez. Vous le dirai-je ? J'admirais autant les questions que les réponses; j'admirais comme ces messieurs savaient remplir leur devoir avec conscience et ne négligeaient rien pour se procurer toutes les informations utiles à leur pays.

Ils visitèrent avec soin l'établissement ; puis l'on se prépara à partir. Il n'était déjà que trop tard. L'orage qui menaçait depuis quelque temps commençait à éclater, et à peine fûmes-nous en voiture que la pluie tombait par torrents. Le vent soufflant avec rage déchirait les rideaux de la voiture, et l'eau nous abîmait. La grêle elle-même se mit de la partie, le tonnerre grondait, et les éclairs nous enveloppaient de toutes parts.

Il fallait bien marcher cependant, car nous n'avions que juste le temps de dîner à Nonant-le-Pin, puis de prendre le train pour Paris.

Enfin, nous sommes à l'hôtel, où nous faisons sécher nos habits et prenons un copieux dîner. Puis nous filons en toute hâte à la gare.

Cinq heures et demie de chemin de fer, dans un train-omnibus, c'est bien long ; et cependant la conversation intéressante du premier ministre nous fit paraître le temps très court. Il s'en allait onze heures quand nous entrâmes dans la capitale... 

(Extraits ci-haut tirés du chapitre XII, p. 148-164)


Paris, 5 juin 1891

J'ai pu assister ce matin à l'inauguration solennelle de la grande basilique du Sacré-Cœur de Jésus, à Montmartre.

Ce n'était pas si facile que vous pourriez le croire. Il fallait des cartes d'admission : tout le Paris chrétien —et il est encore nombreux— se les disputait ; or la basilique ne peut contenir au plus que sept ou huit mille personnes. M. Mercier, qui en avait déjà reçu quelques-unes de Son Éminence le cardinal Richard pour lui et ses compagnons de voyage, eut l'extrême obligeance d'en demander une pour moi, et l'obtint.

Il assistait lui-même à la cérémonie avec son collègue, M. Shehyn : on leur avait donné des places d'honneur sur la première rangée dans la nef, près du chœur.

À leurs côtés se trouvaient la comtesse de Paris et le duc d'Alençon, le colonel de Perceval et le commandant Maigret, les sénateurs Chesnelong, de Kerdrel et Wallon ; MM. de Cazenaves de Pradines, de Mun, de Lamarzelle, Thellier de Poncheville, députés ; Keller, qui fut à l'Assemblée nationale le rapporteur de la loi déclarant d'utilité publique l'érection de la basilique ; le comte de Nicolaï, le marquis de Ségur, et une foule d'autres personnages marquants.

(Extraits ci-haut tirés du chapitre XIII, p. 165-166)


Paris, dimanche 7 juin 1891

(...) Ce matin, après avoir célébré la messe à Notre-Dame-des-Victoires, je suis allé en entendre une autre, dite spécialement pour M. Mercier, au grand collège des Jésuites, rue de Madrid. C'est un externat, où les Pères donnent l'instruction à près de huit cents élèves. Pour se conformer à la loi, ils ont, comme à Vaugirard, un administrateur laïque à la tête de leur maison.

Il y avait clans le chœur de l'église des fauteuils et des prie-Dieu qui attendaient M. Mercier et ses compagnons, et lorsqu'ils entrèrent, l'orgue modulait agréablement notre air national « Vive la Canadienne ».

De pieuses mélodies se succédèrent sans interruption tout le temps de la basse messe, laquelle fut suivie de la bénédiction du saint Sacrement. J'ai entendu durant ce salut un Osalularis et un Ave Maria, admirablement exécutés.

La messe terminée, nous descendons dans l'immense cour des élèves. Les huit cents jeunes gens, tous bien mis et le visage rayonnant de joie, y sont déjà rendus, rangés en ligne avec leurs professeurs. Le spectacle est charmant.

M. Mercier est invité à dire quelques mots devant ce jeune auditoire. Il y a trois semaines, parlant à Vaugirard, c'est surtout aux Jésuites qu'il s'adressait, pour leur témoigner son admiration et sa reconnaissance. Ici, c'est à leurs élèves surtout qu'il s'adresse ; et il est impossible de trouver la note plus juste, celle qui va à l'âme du jeune homme et fait de suite sa conquête.

Des applaudissements enthousiastes interrompent souvent ce discours, et redoublent surtout lorsque le premier ministre annonce une médaille d'or qui sera donnée à la fin de l'année, frappée au nom de l'élève le plus méritant, et aussi lorsqu'il accorde un grand congé. On dirait que le mot « congé » a encore plus de prise sur le cœur des jeunes gens que les plus belles médailles.

La séance terminée, je me suis excusé auprès du Recteur et de M. Mercier, pour courir â Versailles, où j'ai passé l'après-midi.

[Je devais partir pour Rome sans délai, avant les grandes chaleurs ; mais MM. Fabre et Mercier insistent pour que je reste, afin de célébrer le 17 juin le service que l’on se propose de faire chanter pour Mgr Labelle, et le 24 juin la messe de la Saint-Jean-Baptiste. Je remets donc en conséquence mon départ.]

(Extraits ci-haut tirés du chapitre XIV, p. 182-187)


Paris, 18 juin 1891

La journée d'hier marquera comme une des plus belles qui se soient jamais levées pour le Canada à Paris.

Elle a commencé par un service que M. Mercier a eu l'heureuse idée de faire célébrer pour le repos de l'âme du Prélat qui fut son collaborateur au ministère de l'Agriculture et travailla si efficacement à faire connaître le Canada en France ; mais la cérémonie funèbre a donné occasion à une grande démonstration patriotique canadienne, à laquelle toute l'élite parisienne a bien voulu s'associer.

Vous connaissez Sainte-Clotilde, l'église paroissiale de l'archevêché de Paris, l'église fréquentée par les ducs, les marquis et les comtes du boulevard Saint-Germain, à quelques pas du Palais Bourbon, du Pont de la Concorde et des Champs-Élysées. C'est une église bien pieuse. Le square Bellechasse, qui est en avant avec ses bosquets et ses parterres, la protège contre le bruit de la rue et lui fait un rempart de solitude.

C'est l'église choisie par M. Mercier pour le service de Mgr Labelle. Le curé Gardey accéda volontiers à son désir et facilita les arrangements que notre commissaire canadien, M. Fabre, prit pour la circonstance.

Antoine Labelle, dit « le curé Labelle », collaborateur d'Honoré Mercier à titre de 
sous-ministre de la Colonisation, est mort durant le séjour de celui-ci en France. 
Une messe de funérailles a été célébrée le 17 juin 1891 à l'église Sainte-Clotilde 
de Paris, en présence de Mercier et de plusieurs centaines de dignitaires du 
Québec et de France. Le célébrant des funérailles fut l'abbé Auguste 
Gosselin, auteur du récit présenté dans la présente glanure.

(Sources : Photo Antoine Labelle : Glanures historiques québécoises ;
Église Sainte-Clotilde : Structurae.net)

Comme prêtre canadien, M. Mercier m'avait prié de chanter le service. Je dus abréger mon pèlerinage au sanctuaire de saint Bernard à Fontaine-Lès-Dijon, et rentrai à Paris dans la nuit qui précéda le service de Sainte-Clotilde.

Je ne faisais là que mon devoir. Mais que direz-vous de Mgr Lagrange, l'éminent évêque de Chartres, qui, lui aussi, était allé à Dijon pour les fêtes de saint Bernard, et qui, apprenant qu'on allait célébrer à Paris un service pour Mgr Labelle, revint en toute hâte â la capitale pour y assister ? Je l'avais vu à Dijon, mais n'avais pas eu connaissance de son retour. Quelle ne fut pas mon agréable surprise, lorsqu'en entrant hier matin à Sainte-Clotilde je l'aperçus dans le chœur, à côté d'un autre évêque que vous avez dû connaître au Canada, Mgr Soulé, le prédicateur de Notre-Dame de Montréal !

Plusieurs prêtres du Canada et du clergé de Paris étaient aussi venus à Sainte-Clotilde rendre un dernier hommage public à Mgr Labelle et prier pour le repos de son âme.

On avait disposé dans le chœur des prie-Dieu et des sièges pour M. Mercier et ses collègues, ainsi que pour M. Fabre.

La grande nef de Sainte-Clothilde était remplie ; et il y avait aussi beaucoup de monde dans les nefs latérales. C'est vous dire la grande popularité de Mgr Labelle eu France, puisque non seulement la colonie canadienne, mais un si grand nombre de personnages distingués de Paris, des hommes d'affaires, des banquiers, des représentants de la haute société, avaient voulu sacrifier au moins deux heures de leur journée pour assister à cette cérémonie.

Dans cette magnifique assistance, je ne mentionnerai que deux noms, parce qu'ils sont particulièrement chers au Canada : le marquis de Montcalm et le comte de Lévis-Mirepoix.

Il est dix heures : le service commence. Le chœur de Sainte-Clotilde exécute admirablement une messe de Requiem harmonisée : un orchestre nombreux accompagne le chant, et l'orgue, à son tour, répand des flots d'harmonie. C'est la voix extérieure de la prière, exprimant les sentiments dont tout le monde est pénétré : voici maintenant la voix de la reconnaissance pour les services rendus, j'allais dire l'apothéose.

La messe est terminée ; les évêques et tout le clergé, ainsi que M. Mercier et ses collègues, se rendent au banc d'œuvre.

Un prêtre monte en chaire pour rappeler à l'assistance ce qu'a été Mgr Labelle comme prêtre, comme citoyen et homme politique, comme homme privé. Tout le monde se tourne vers lui : un religieux silence accueille chacune de ses paroles. Je n'entreprendrai pas d'analyser le discours de l'abbé Lacroix, vicaire d'une paroisse importante de Paris. Qu'il me suffise de dire que ce prêtre de talent a parlé de Mgr Labelle en vrai patriote canadien, et avec une chaleur communicative qui a fait verser des larmes à plus d'un assistant. Dans ce panégyrique si bien fait, tout est à sa place, tout se tient et s'enchaîne, rien n'est oublié, pas même ces petits détails touchants que les Canadiens aiment à rappeler au sujet de Mgr Labelle, comme par exemple son admirable attachement à sa vieille mère. En acceptant de prononcer ce panégyrique, et surtout en remplissant si bien sa tâche, l'abbé Lacroix s'est acquis la reconnaissance de tous les Canadiens.

Le sermon fut suivi de l'absoute. Il était midi lorsque la foule sortit de l'église et défila sous les portiques.

Ce fut alors une touchante occasion pour les Canadiens de se serrer la main et de remercier leurs frères de la vieille France, qui étaient venus leur donner un si précieux témoignage de sympathie.

Il y a à Paris, en pareille circonstance, des garçons d'église qui reçoivent, sous les portiques, dans des plateaux d'argent, les cartes de ceux qui ont assisté au service. Plus de mille personnes étaient au service de Mgr Labelle. N'avais-je pas raison de dire que la journée avait bien commencé pour le Canada ?

Elle se continua chez les Jésuites de la rue Vaugirard, et ce fut sous des auspices plus joyeux. Vous connaissez le grand collège de la rue Vaugirard, avec ses parcs délicieux, ses vastes cours pour les élèves, ses jardins et ses terrasses. Il n'y a aujourd'hui qu'un petit nombre de Jésuites ; et encore ces bons Pères sont-ils obligés, par suite des fameux décrets Jules Ferry, de s'effacer à l'abri d'une administration laïque. Leur collège s'appelle tout simplement « l'Ecole libre de l'Immaculée-Conception ». Étant à l'extrémité de Paris, mais à portée de toutes les communications, il jouit des avantages réunis de la ville et de la campagne.

Tout près de là, au milieu d'un grand jardin, est la maison où mourut M. Olier, fondateur de la Société de Saint-Sulpice, une autre Compagnie vénérée au Canada.

M. Mercier était invité à déjeuner chez les Jésuites, puis à présider une séance littéraire donnée à l'occasion du troisième centenaire de la mort de saint Louis de Gonzague.

La salle du collège où se donne cette séance est immense : elle peut contenir au moins mille personnes, et elle est remplie. Sur le théâtre s'élève, au milieu d'un massif de verdure et de fleurs, la statue de Louis de Gonzague, héros de la fête.

La séance commence à deux heures précises. Le programme, pour la partie musicale, ne laisse rien à désirer. Il y a plusieurs ouvertures d'opéras, entre autres celles de Si j’étais roi et de La Dame blanche. Ces morceaux sont exécutés par l'orchestre avec un brio et un entrain admirables.

Que dirai-je de la partie littéraire ? Tout y était fort bien agencé. Les Jésuites étaient, du temps de Mgr de Laval — leur élève, notre premier évêque —, les grands éducateurs de la jeunesse ; ils le sont encore : voyez, ils ont dans leur collège les enfants des meilleures familles de Paris.

Le drame historique du P. Delaporte, Louis de Gonzague, avec ses scènes émouvantes, a été rendu avec un rare bonheur par ces jeunes élèves de Vaugirard. Il me semblait être au collège Sainte-Marie de Montréal, où j'assistai un jour à une magnifique représentation de Polyeucte.

Les rôles, surtout, de Louis de Gonzague et de son jeune frère Rodolphe m'ont paru exécutés d'une manière parfaite. Qui n'aurait admiré la grâce charmante de cet enfant qui semble ébloui tout d'abord par l'offre séduisante de son frère aîné renonçant en sa faveur à tous ses droits à l'héritage paternel, mais qui paraît aussi deviner ce que cette résolution a de généreux et d'héroïque ? Cela me rappelait une autre scène qui se passait cinq siècles auparavant à Foutaine-Lès-Dijon : Bernard dit adieu an château de son père, pour aller s'enfoncer dans un cloître ; et apercevant, en sortant, son jeune frère Nivard : « Je te laisse tout cela », lui dit-il, en lui montrant cette magnifique propriété. — « Oui, répond Nivard, avec une grandeur d'âme au-dessus de son âge, oui, à moi la terre : à toi la meilleure part ! »

Mais on me dira peut-être : « Qu'y a-t-il donc dans cette séance, à part M. Mercier qui préside, de si intéressant pour le Canada ? »

Eh bien, lisez maintenant sur l'avant-scène cette devise toute canadienne : « Nos institutions, notre langue et nos lois » ; et voyez, au milieu de ces décorations, les armes pontificales, qui proclament bien haut que c'est par notre attachement à l'Église que nous avons conservé le trésor précieux de nos libertés religieuses et politiques.

Lisez encore : « Québec, Montréal, Montcalm, Champlain » ! Ne vous semble-t-il pas que vous êtes au Canada ? Le drapeau canadien est là, à côté du drapeau français. Est-ce bien la Nouvelle-France qui est venue visiter l'ancienne mère patrie ? Ou n'est-ce pas plutôt l'ancienne France qui entoure sa fille d'un affectueux embrassement ?

Tout était donc, dans cette belle fête littéraire et musicale, glorieux pour le Canada.

L'exergue qui se lisait sur l'avant-scène fournit à M. Mercier le sujet de son discours, et il le développa avec bonheur :

« Nos institutions religieuses et politiques, dit-il, nous en sommes fiers. Nous sommes fiers de nos collèges, de nos universités, de nos couvents, de nos écoles, où tout le monde peut aller puiser le bienfait de l'éducation. C'est le clergé qui a fait notre pays ce qu'il est. Après la conquête, surtout, ou plutôt après la cession du Canada à l'Angleterre, alors que la plupart des nobles quittèrent la colonie pour rentrer en France, et que le peuple fut abandonné à lui-même, que serait-il devenu s'il n'avait pas eu ses prêtres pour soutenir son courage et lui montrer l'étoile de l'avenir ?

« Nos institutions politiques, nous les avons gagnées à la sueur de notre front : il a fallu les arracher à l'Angleterre. Elles nous procurent maintenant la vraie liberté, la liberté pour tout le monde, sans exclusion de personne, la liberté fondée sur la tolérance religieuse.

« Voyez notre système scolaire: personne n'est obligé de payer d'impôt pour des écoles qui ne sont pas conformes à sa croyance religieuse. Le père de famille envoie ses enfants aux écoles de son choix, et il ne paie que pour ces écoles.

« Notre langue française, vous voyez que nous l'avons assez bien conservée ; et si elle n'est pas aussi pure et aussi élégante que nous le voudrions et que vous le désirez peut-être, avouez, ajoute-t-il, que vous en êtes bien un peu la cause. Vous nous avez abandonnés, et nous sommes restés avec des Anglais, qui ne savaient pas généralement un mot de français. Avouez que ce n'était guère le moyen de conserver la langue française au Canada ; et cependant nous l'avons gardée, et veuillez croire que nous n'y renoncerons jamais.

« Nos lois civiles, c'est l'ancienne législation française, c'est la vieille coutume de Paris. Vous autres, avec vos idées modernes, vous trouveriez peut-être cela un peu démodé ; mais pour nous, cela suffit parfaitement à notre bonheur ».

Puis, jetant un coup d'œil sur l'Europe, et voyant se dresser tant de problèmes sociaux dont les meilleurs esprits cherchent la solution :

« Pour moi, dit-il, il n'y a qu'un moyen qui me semble propre à résoudre tous ces problèmes : ce moyen, c'est de ramener et de reprendre partout l'idée chrétienne, dans la législation, dans la famille et dans l'école. »

Il était cinq heures. M. Mercier dut se hâter de quitter la séance et de rentrer chez lui, ayant invité à dîner, à six heures, les deux évêques et quelques-uns des ecclésiastiques qui avaient pris part à la cérémonie du matin. Il y avait, d'ailleurs, dans la soirée, une autre séance littéraire, à laquelle il devait aussi assister.

Cette séance avait lieu à l'Institut Catholique de Paris, et se donnait sous les auspices de la Conférence Olivaint. Cette Conférence est une société littéraire et historique, où l'on se réunit plusieurs fois l'année pour entendre la lecture de travaux importants et sérieux sur différents sujets.

M. Mercier préside sur l'estrade, ayant à ses côtés les principaux officiers de la Conférence. L'un d'eux lui souhaite la bienvenue dans les termes les plus flatteurs. Puis le secrétaire de l'association est invité à lire le compte-rendu des travaux de l'année.

Ce rapport m'a semblé un chef d'œuvre du genre. Jamais je n'ai vu plus adroite, plus fine et plus délicate distribution d'éloges et de blâmes, de blâmes surtout. Qui pourrait se sentir blessé par une critique toujours si aimable et si bienveillante ? Qui pourrait s'enorgueillir d'éloges si adoucis par les réserves ?

M. Mercier, invité â prendre la parole, retrace à grands traits l'histoire de notre pays depuis qu'il appartient à l'Angleterre, et les différentes phases de luttes et de triomphes, de gloire et de détresse, de joie et de malheur que nous avons traversées [...].  

Mgr d'Hulst, recteur de l'Université catholique de Paris, assistait à la séance. Heureuses les institutions qui ont à leur tête des hommes de cette valeur et de ce prestige, des hommes vraiment supérieurs ! Il se leva après M. Mercier, et dans une allocution aussi courte que spirituelle, prononcée avec un entrain charmant, il lui fit un compliment des plus aimables :

« Vous nous donnez aujourd'hui, dit-il, M. le premier ministre, une grande leçon et un grand exemple. Vous êtes venu ici pour encourager par votre présence et vos paroles la jeunesse catholique qui se livre aux travaux difficiles et sérieux de l'intelligence. Merci en son nom ; merci au nom de l'Institution dont je suis le Recteur.

« Il y a longtemps que nous avions désappris à voir des ministres de si près. Il y a longtemps que nous n'avions vu des ministres catholiques comme vous, des ministres qui, voyant dans le trésor public des sommes qui n'appartiennent pas à l'Etat, ne veulent pas les laisser là, mais ont la naïveté de les rendre à leurs véritables possesseurs, ces possesseurs et ces propriétaires fussent-ils des Jésuites ».

Cette allusion au règlement de la question des Biens des Jésuites par M. Mercier est accueillie par un tonnerre d'applaudissements.

La séance est close, et ce que j'ai appelé « notre journée canadienne », terminée aussi... 

(Extraits ci-haut tirés du chapitre XVII, p. 213-226)


Paris, 24 juin 1891

M. le Principal, je ne songeais pas à retourner à Chartres. L'incident de la Conférence Sainte-Geneviève, dont je vous ai parlé dans une de mes lettres, a donné occasion à M. Mercier d'aller y faire un discours, sur l'invitation et sous les auspices de Mgr Lagrange. J'en ai profité moi-même pour revoir l'ancienne cité des Carnutes.

C'était lundi dernier. Je me rendis à Chartres dans la matinée, et j'eus tout le temps de visiter les principaux endroits de la ville, ainsi que le musée et la bibliothèque. Celle-ci contient quatre-vingt mille volumes, parmi lesquels plusieurs incunables et de précieux manuscrits. La conférence de M. Mercier eut lieu le soir, vers cinq heures, dans la salle Sainte-Foi, la plus grande dont on puisse disposer à Chartres.

Tous les principaux personnages de la ville étaient là. Le clergé, surtout, était largement représenté. Mgr Lagrange présidait sur une estrade, ayant à sa droite le conférencier ; et il ouvrit la séance par une allocution tout-à-fait sympathique au Canada : 

« Soyez le bienvenu à Chartres, dit-il, s'adressant à M. Mercier, vous qui vous êtes fait un nom si justement estimé, non seulement dans votre pays, mais aussi dans notre vieille France. Soyez le bienvenu dans cette ville, que des liens tout particuliers rattachent au Canada.

« C'est d'ici que partit autrefois l'un des plus zélés missionnaires de la Nouvelle-France, le P. Bouvard, un enfant de ce pays [Il vécut au Canada de 1673 à 1710].

« Nous avons dans la crypte de notre cathédrale deux reliques que nous conservons avec soin : deux colliers de rassades qui furent envoyés à Notre-Dame de Chartres par vos anciennes tribus indigènes, les Hurons et les Abénakis.

« Nous avons l'honneur de compter parmi les chanoines de cette église l'un de vos vénérés prélats, Mgr l'archevêque de Montréal [Paul Bruchési].

« Mais ce qui fera surtout à jamais la gloire et l'honneur de ce diocèse, c'est d'avoir donné le jour au saint et illustre premier évêque de votre pays, le fondateur de l'Église du Canada, Mgr de Montmorency-Laval, dont la splendide histoire vient d'être écrite avec tant de talent par le prêtre canadien dont je salue en ce moment la présence au milieu de nous ».

M. Mercier, dans sa conférence, n'eut pas de peine à venger le Canada des assertions injustes de l'abbé Lelong, qui avait prétendu, dans un discours, à Paris, que notre affection pour la France n'était pas sincère, que Mgr Labelle avait trompé les Français, et que ceux qui émigrent au Canada y sont traités comme des esclaves. M. Mercier fut applaudi à outrance.

Mgr Lagrange le remercia chaleureusement des paroles chrétiennes et patriotiques qu'il venait de faire entendre :

« Nous n'avions pas besoin sans doute de cette magnifique conférence, dit-il, pour être assurés de l'attachement dévoué des Canadiens à la France. Il y a longtemps que nous connaissions ce dévouement et cette affection.

« Mais votre discours s'ajoutera à tant de glorieux témoignages que nous avions déjà, et les couronnera, pour ainsi dire. Il s'ajoutera au témoignage si bien inspiré de vos poètes et de vos historiens, dont toutes les œuvres ne respirent que le culte et l'amour de la France ».

Il annonce ensuite que, pour perpétuer le souvenir de cette conférence et de la visite de M. Mercier à Chartres, il a résolu de lui faire un don précieux qu'il n'a encore accordé à personne :

« C'est, dit-il, un morceau du voile de la sainte Vierge, qui se conserve depuis des siècles dans notre cathédrale. Chartres reçut cette relique, en 876, de Charles le Chauve, lequel le tenait de Charlemagne, qui l'avait reçue lui-même de l'impératrice Irène.

« Vous emporterez dans votre beau Canada cette portion de notre relique, comme un souvenir de votre visite à Chartres et du plaisir que vous nous avez causé, à nous Français, par l'expression de vos sentiments si généreux et si chrétiens » [De retour au Canada, M. Mercier n’eut rien de plus pressé que de remettre la Son Éminence le cardinal Taschereau la relique reçue de Mgr Lagrange].

À la suite de la séance, un grand dîner, auquel Mgr Lagrange avait invité quelques-uns des principaux personnages de la ville, attendait à l'Évêché le premier ministre et les Canadiens qui l'avaient accompagné à Chartres. Nous rentrâmes à Paris très tard dans la soirée.

C'est aujourd'hui la Saint-Jean-Baptiste. Notre fête nationale a été célébrée ce matin avec grande pompe à Sainte-Clotilde.

Beaucoup de Français, et au premier rang le marquis de Montcalm, se sont associés aux Canadiens en cette circonstance. La grande nef de Sainte-Clotilde était remplie.

MM. Mercier et Fabre, sur l'invitation de M. le curé Gardey, avaient pris place dans le chœur. J'avais été prié de dire la messe, et à la demande pressante du premier ministre, j'ai dû faire aussi une petite allocution.

[...] Je comptais partir pour Rome aussitôt après la Saint-Jean-Baptiste. Mais je reçois à l'instant un billet d'invitation du vénéré M. Bieil, sulpicien, que vous avez dû voir il y a quelques années au Canada. En voici une copie :

« Séminaire de Saint-Sulpice, Paris, 24 juin. Monsieur l'abbé, M. le comte Mercier nous fait l'honneur de venir déjeuner au séminaire de Saint-Sulpice à Issy près Paris, mercredi prochain premier juillet. Nous vous serions reconnaissants de vouloir accompagner Son Excellence. Le déjeuner aura lieu à onze heures et demie ; mais M. Mercier arrivera d'assez bonne heure. Veuillez agréer, monsieur l'abbé, l'hommage de mon respectueux dévouement en Notre Seigneur. V. Bieil».

Comment décliner une si aimable invitation ? Je resterai donc pour la fête d’Issy [...].

(Extraits ci-haut tirés du chapitre XVIII, p. 227-233 ; 235-237)


Saint-Malo, dimanche, 28 juin

Aller dire la messe à Saint-Malo, dans l'antique cathédrale d'où partit autrefois Jacques Cartier pour découvrir le Canada ; dans cette église où l'évêque du lieu — car il y avait alors un évêque à Saint-Malo — bénit sa personne et ses drapeaux et lui souhaita bon voyage ; puis visiter ensuite cette bonne ville de Saint-Malo, si intéressante et si catholique, son port si renommé, et pousser une pointe jusqu'à Limoilou et aux Portes-Cartier : Hoc erat in votis ! (Voilà ce que je désirais !) Mes vœux furent exaucés.

Saint-Malo est à cinq ou six kilomètres de La Briantais. À huit heures, ce matin, nous étions à la cathédrale. Cette église, dont la construction remonte, paraît-il, au douzième siècle, est l'une des plus belles de la France.

Le curé-archiprêtre, M. Bourdon, excellent ecclésiastique, au regard ouvert et sympathique, nous attendait, car j'avais eu soin de le prévenir, la veille. Il nous accueillit avec une grande bonté, et fit disposer dans la chapelle de la Vierge des prie-Dieu et des sièges pour M. Mercier et ses compagnons. C'est donc dans cette chapelle que j'eus le bonheur de célébrer le saint sacrifice de la messe.

M. Mercier se propose de faire poser dans le pavé du sanctuaire de la cathédrale une petite mosaïque où sera gravée une inscription qui dira qu'à cet endroit Jacques Cartier et ses compagnons s'agenouillèrent et reçurent la bénédiction de l'évêque avant de partir pour le voyage de la découverte du Canada.

Mosaïque exécutée sur la requête d'Honoré
 Mercier et telle qu'elle paraît encore de nos
jours dans la cathédrale de Saint-Malo.

(Source : Saint-Malo - Pages persos ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La messe dite et la visite de la cathédrale terminée, nous parcourons les principaux endroits de la ville, où il y a tant de souvenirs et de reliques des âges passés; puis nous montons en voiture pour Limoilou. La journée est belle, le soleil, ravissant. Rien de ces brumes qui souvent enveloppent les rivages bretons : un orage survenu la nuit dernière a abaissé la température ; une brise charmante nous apporte le parfum délicieux de l'air salin.

De Saint-Malo à Limoilou il y a bien une dizaine de kilomètres. Le chemin n'est pas, à proprement parler, sur le rivage, mais sur la colline, au milieu de jardins, de riches campagnes, de splendides villas, dont plusieurs portent des noms de saints : la villa Saint-Jean-Baptiste, la villa Saint-Joseph, par exemple. Nous sommes ici dans un pays tout catholique ; le dimanche y est fort bien observé.

Limoilou et la Porte-Cartier sont deux fermes distinctes, qui se touchent cependant l'une l'autre et appartiennent à un riche propriétaire, lequel n'a rien de commun avec la famille de Jacques Cartier. Ces deux fermes dépendent de la commune de Rothéneuf. L'église est à deux kilomètres environ.

Nous avons visité les deux fermes, et surtout la Porte-Cartier, avec un respect patriotique et religieux.

Les gravures que nous avons au Canada, représentant le vieux château de Jacques Cartier, sont bien exactes. Il y a une partie de l'habitation qui est évidemment moderne ; mais l'autre, où il y a deux tourelles, est très ancienne et remonte sans doute à l'époque où l'on avait à se défendre contre des ennemis répandus partout et pouvant survenir â l'improviste à toute heure.

Manoir de Limoilou, à Saint-Malo, qui appartint à Jacques Cartier.

(Source : Wikipedia ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans le mur d'enceinte se trouve une grande porte, par où l'on pénètre dans la cour, puis dans l'habitation : de là sans doute le nom de Porte-Cartier donnée à la ferme. La maison est simple, propre et confortable, comme toutes les bonnes fermes françaises : un beau fourneau, toujours luisant, de nombreux ustensiles de cuisine et de ménage, en ordre parfait, une longue table à manger, quelques chaises, des lits à deux étages, quelques armoires : voilà à peu près tout le mobilier.

Ce serait se faire illusion que de se représenter la maison de Jacques Cartier comme un grand château, une demeure princière. Jacques Cartier n'était ni prince, ni duc, ni marquis; il a découvert le Canada: n'est-ce pas assez pour sa gloire ? Et en faut-il davantage pour que tout Canadien aime à visiter le lieu qui l'a vu naître ?

La fermière de la Porte-Cartier présenta à M. Mercier plusieurs fleurs cueillies dans son jardin : il les emporte au Canada comme un doux souvenir de son excursion à Limoilou.

Notre pèlerinage patriotique terminé, nous sommes revenus à Saint-Malo, ou plutôt un peu en deçà, à Saint-Servan, où nous attendait, à l'hôtel Bellevue, un excellent déjeuner auquel M. Mercier avait invité MM. La Chambre et Récamier à vouloir bien prendre part : témoignage de reconnaissance pour l'aimable hospitalité dont nous avions été l'objet à La Briantais.

À midi et demi nous étions à la gare et prenions nos billets de chemin de fer « pour Bordeaux ». Faire tout d'un trait six cent quatre vingt kilomètres en chemin de fer, de Saint-Malo à Bordeaux, après en avoir parcouru quatre cent cinquante-cinq, de Paris à Saint-Malo, deux jours auparavant : il n'y a que des Canadiens pour voyager ainsi ! C'est du moins ce que disent les Français.

Il y a cependant une couple d'heures d'arrêt au Mans. Nous en avons profité pour visiter la ville, et surtout la cathédrale, qui est une merveille. Nous entrions en gare à Bordeaux le jour de la Saint-Pierre, au matin.


Bordeaux, 29 juin

M. Mercier allait à Bordeaux sur l'invitation pressante de la Société Ozanam, fondée il y a une quinzaine de mois sous les auspices du cardinal Guilbert [décédé entretemps] et composée de l'élite de la jeunesse catholique de Bordeaux.

Pouvait-il refuser l'invitation de ces bons jeunes gens, tous catholiques pratiquants, désireux d'assurer à leur pays la véritable liberté civile et politique, et à l'Église la jouissance de tous ses droits ? La Société Ozanam désirait avoir une conférence de M. Mercier ; et les Bordelais voulaient aussi s'entretenir avec lui du désir qu'ils avaient de nouer de bonnes et sérieuses relations commerciales avec le Canada.

Le président et le chapelain de la Société Ozanam l'attendaient à la gare et le conduisirent au Grand Hôtel, où une suite d'appartements avait été mise à sa disposition.

Le Grand Hôtel de Bordeaux, où Honoré Mercier séjourna
quelques jours durant son voyage officiel en France.

(Source : Wikipedia ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La conférence ne devant avoir lieu que le soir à huit heures, nous eûmes toute la journée pour visiter Bordeaux et nous faire une idée de l'étendue, de la richesse et de la beauté de cette ville, l'une des plus importantes et des plus industrieuses de la France.

Dans la matinée, je visitai la cathédrale, en compagnie d'un archéologue très instruit, M. Drouyn, qui me fit remarquer et m'expliqua les principales beautés de ce monument. Jamais je n'oublierai la verve et le talent avec lesquels il me raconta une fameuse légende populaire au sujet du pape Clément V et des cardinaux dont les statues ornent une des portes latérales de l'édifice.

La Société Ozanam nous offrit un déjeuner dans une des grandes salles du bâtiment mis à sa disposition.

Le président ayant souhaité la bienvenue à M. Mercier, dans les termes les plus élogieux, celui-ci fit une de ces improvisations pleines d'esprit et de cœur dont il a le secret. Sa parole vibrante remua profondément ses jeunes auditeurs et parut leur faire un plaisir indicible.

Ils venaient d'entendre parler du Canada, de ses ressources, de son avenir. L'un d'eux se leva alors pour demander s'il ne serait pas possible de nouer des relations commerciales entre l'ancienne mère patrie et le Canada : et cette question, posée avec chaleur, entrain et patriotisme, fournit à M. Bernatchez l'occasion de faire un excellent discours, dont tout le monde se déclara satisfait.

Quelques-uns des plus jeunes membres de la Société Ozanam, ayant sans doute deviné l'attrait qu'ont pour moi les endroits élevés d'où l'œil embrasse une vue d'ensemble de tout un paysage, me proposèrent d'aller avec eux en dehors de la ville, sur la colline de Senon. C'est une excursion charmante.

De la colline, près de l'église, l'on se fait une bonne idée de la grandeur de Bordeaux, de son importance, de son activité. La Garonne, sans être notre Saint-Laurent, est une rivière très considérable, où peuvent mouiller des navires d'un fort tonnage. Il y a dans Bordeaux de magnifiques boulevards, plusieurs jardins publics, et surtout la belle promenade des Quinconces, qui en rendent le séjour sain et agréable.

Pendant que nous nous promenions ainsi, M. Mercier préparait sa conférence du soir ; et lorsque nous arrivâmes à l'hôtel, vers cinq heures, il était encore à l'œuvre. Vous lirez sa conférence sur Ozanam, et vous serez ravi, j'en suis sûr, de la manière dont il a parlé de ce grand chrétien, qui revendiqua toujours si haut les libertés de son pays, mais qui sut aussi pratiquer avec fidélité les devoirs de sa religion, et surtout le grand devoir de la charité, de cette charité évangélique qui est l'âme de la Société Saint-Vincent de Paul, dont il a été l'un des principaux fondateurs. Tout, dans le programme de la séance, était disposé de manière à faire plaisir aux Canadiens.

Nos airs nationaux, nos poésies, l'éloge de nos écrivains et de nos poètes : rien n'avait été oublié. Il y eut surtout un beau discours à la louange de Fréchette. J'allais oublier de mentionner le dîner que nous donna, avant la séance, M. Bermont, l'un des plus riches négociants de Bordeaux. Ce dîner était présidé par l'archevêque ; et il avait ceci de particulier qu'à part M. Mercier et ses deux ou trois compagnons de voyage, il n'y avait que deux familles, celle de M. Bermont, et celle de son frère, mais deux familles si nombreuses que nous étions bien une trentaine à table, deux familles patriarcales, j'allais dire vraiment « canadiennes » sous le rapport du nombre.

Nous quittons Bordeaux demain matin, vers neuf heures, par le train rapide, un train qui fait, paraît-il, ses vingt lieues à l'heure, le plus rapide, dit-on, de toute la France. Nous rentrerons à Paris vers cinq heures.

(Extraits ci-haut tirés du chapitre XIX, p. 242-252)


Paris, 2 juillet 1891 

La journée d'hier, au grand séminaire d'Issy, fera époque dans les annales de Saint-Sulpice. Il y a probablement longtemps, M. le Principal, qu'on n'avait vu pareil mouvement et scène relativement aussi profane sur l'ancien domaine de Marguerite de Valois.

On avait invité M. Mercier à donner une conférence aux élèves, puis à déjeûner avec la Communauté. Il se rendit de bonne heure à Issy, accompagné de M. Fabre, de plusieurs Canadiens présents à Paris, et de quelques Français spécialement invités par les messieurs de Saint-Sulpice, entre autres M. Rameau, avec qui j'eus le plaisir de faire le voyage :

« Voyez-vous, me dit-il, en arrivant à Issy, ce vieux pavillon, si vénérable, si modeste, à côté de ces immenses bâtiments modernes? C'est tout ce qui reste de l'ancien Château ; et l'on est en train de le démolir....»

Il avait des larmes dans la voix, cet excellent archéologue. Hélas ! le courant des exigences modernes emporte tout sur son passage ; et les fils de M. Olier eux-mêmes, si attachés pourtant aux traditions, sont bien obligés quelquefois de lui céder un peu. La part des traditions conservées reste d'ailleurs encore bien respectable.

Nous allons présenter nos hommages au vénérable supérieur, M. Icard. Sa chambre est tout ce qu'il y a de plus simple : ses vieux meubles et son pavé en brique me rappellent tout à fait ce que j'ai vu à Montréal. M. Icard n'est pas seulement la dignité sacerdotale personnifiée, il est la bonté même : il a toujours sur les lèvres un sourire aimable et des paroles obligeantes. C'est le père du clergé de Paris, disons mieux, de toute la France.

L'heure de la séance est arrivée. Nous traversons de longs corridors, des pièces nombreuses, et arrivons à la grande salle des exercices.

La Salle des Exercices du séminaire d'Issy, où Honoré Mercier
a prononcé une conférence le premier juillet 1891.

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Il y a là des centaines d'ecclésiastiques. Ces élèves du sanctuaire viennent de toutes les parties de la France, et même beaucoup des États-Unis d'Amérique. Plusieurs prêtres du clergé de Paris et des environs sont aussi venus grossir les rangs de ce jeune auditoire.

Une petite estrade se dresse au bout de la salle. M. Mercier y monte. Puis M. Bieil récite le Veni sancte. C'est comme le prélude d'un exercice spirituel. Spirituelle et vraiment religieuse, en effet, a été d'un bout â l'autre la conférence du premier ministre du Québec. Elle sera publiée sans doute dans le Paris-Canada, où vous la lirez avec plaisir. C'est en quelques mots le résumé de l'œuvre des Sulpiciens à Montréal. J'en cite seulement deux ou trois petits passages :

« La joie que j'éprouve aujourd'hui, dit en commençant M. Mercier, en me trouvant dans cette vénérable maison de Saint-Sulpice, est celle du fils de famille dans la maison paternelle. Les Sulpiciens ne sont pas, en effet, des étrangers pour nous, Canadiens : ce sont nos pères dans la foi ; et votre Congrégation peut avec raison nous adresser ces paroles du grand Apôtre : Je vous ai engendrés par l'évangile ».

Il rend ensuite un juste hommage aux travaux apostoliques de M. Olier, de M. de Queylus et de ses compagnons, au zèle de Marguerite Bourgeoys et de Jeanne Mance, qui fut si bien secondé par les messieurs de Saint-Sulpice, au dévouement de M. Soüard, de M. de Fénelon, de M.Rémy pour l'instruction de la jeunesse canadienne. Il raconte la foudation de la ville de Montréal, et celle du Collège, qui eut lieu plus tard. Il fait allusion aux riches propriétés qui furent données aux sulpiciens pour l'accomplissement de leur œuvre ; puis il ajoute :

« Grâce à leur sagesse et à leur prudence, vos messieurs ont traversé heureusement les époques les plus orageuses de notre histoire ; et tandis que bien des fortunes ont sombré au milieu des écueils, eux ont pu conserver la possession, d'ailleurs si légitime, de leurs biens, possession dans laquelle, je l'espère, ils ne seront jamais troublés.

« Le clergé a besoin de ressources abondantes pour faire honneur à sa position et pour accomplir les œuvres nombreuses que réclame tous les jours son saint ministère. Notre clergé canadien, grâce à Dieu, et les messieurs de Saint-Sulpice, en particulier, ont toujours employé pour le plus grand bien du pays les ressources dont ils ont pu disposer.

« Quelle reconnaissance le pays ne doit-il pas aux Sulpiciens, qui, plus que personne, ont appris aux Canadiens â rester Catholiques et Français ! Quelle reconnaissance ne doit-il pas aux Sulpiciens, qui, depuis plus de deux siècles, se dévouent avec tant de zèle à procurer le bien des âmes ! Il y a des années que je les vois à l'œuvre dans cette grande ville de Montréal où réside ma famille et où j'aime à aller me reposer aussi souvent que possible des labeurs de la politique ; et toujours j'ai admiré leur grand zèle pour la prédication, pour la visite des malades, pour tout ce qui intéresse le culte religieux.

« Les prêtres du Séminaire de Montréal sont l'honneur de l'Église du Canada. Leur grand mérite est reconnu, je le sais, par les Protestants eux-mêmes, au milieu desquels nous sommes obligés de vivre, et avec lesquels ils ont toujours été dans les meilleurs rapports.

« J'aime aussi à rendre témoignage aux bonnes relations qu'ils ont toujours su entrenir avec les autorités civiles et politiques de la colonie. C'est une chose remarquable, que n'importe à quelle époque de notre histoire, fût-ce la plus troublée et la plus orageuse, les Sulpiciens ne se sont jamais trouvés en conflit avec qui que ce soit. Ils ont toujours été fidèles aux traditions de sagesse et de prudence que leur a léguées leur saint fondateur ».

Il termine sa conférence par ces paroles sympathiques :

« Soyez convaincus, messieurs, que la visite que j'ai le bonheur de faire aujourd'hui au Séminaire d'Issy et la réception cordiale qui m'y est faite seront un des plus précieux souvenirs que je remporterai de tout mon voyage en France. Ce souvenir m'attachera encore davantage à votre belle et sainte congrégation, pour laquelle j'ai toujours professé le plus grand respect, et que j'ai toujours associée dans mon esprit aux meilleures et aux plus pures gloires du Canada ».

Le discours de M. Mercier, rempli de faits et d'éloges bien mérités, avait cependant été si court, que tout le monde désirait entendre encore l'orateur. M. Bieil l'invita alors à parler des ressources et de l'avenir du Canada : ce qu'il fit durant près d'une heure avec une verve et un entrain qui soulevèrent à maintes reprises des tonnerres d'applaudissements.

La séance, commencée par le Veni sancte, se termine par le Sub tuum.

À onze heures et demie précises, tout le monde est rendu au réfectoire, et l'on se met à table. M. Icard préside, et récite le grand Bénédicité. À sa droite est placé M. Mercier, et à sa gauche M. Fabre. Vis-à-vis M. Icard se trouve M. Bieil : M. Rameau est à sa droite ; je suis à sa gauche.

Rien ne sera changé aux antiques traditions de Saint-Sulpice : le repas commencera par la lecture d'un passage de l'ancien Testament. On reprendra ensuite, au lieu où elle a été interrompue la veille, la lecture du livre qu'on lit habituellement au réfectoire ; et, après ce juste hommage rendu à un usage séculaire, M. Icard donne Deo gratias.

Le repas terminé, le silence est de nouveau requis, par le traditionnel coup de marteau ; et ce n'est qu'après la lecture du Martyrologe du jour que M. Mercier peut se lever, et demander à M. le Supérieur la permission d'adresser quelques paroles pour le remercier encore de la cordiale réception qui lui est faite, et exprimer la reconnaissance dont son cœur est rempli pour la vénérable maison de Saint-Sulpice.

Il offre ensuite une médaille d'or à l'élève le plus méritant du Séminaire, au jugement des supérieurs. « La personne la plus méritante et la plus vénérée de notre maison, s'écrie M. Bieil, c'est notre supérieur ! » Et tout le monde de ratifier ce jugement si spontané, et d'acclamer M. Icard. La médaille d'or lui est adjugée.

On récite alors la grande prière post prandium ; puis, à la suite de M. le Supérieur, tout le monde se rend à l'Oratoire, qui s'élève dans le jardin, pour y faire quelques minutes d'adoration devant le saint Sacrement.

Le temps est délicieux, la chaleur très supportable, à l'ombre des grands arbres et au milieu des bosquets du jardin. Tout nous invite à nous y promener un peu.

Mais les jeunes gens ne perdent pas de vue M. Mercier; ils ne s'éloignent pas ; ils se pressent autour de lui et de M. Icard. Le premier ministre est en verve. Mille souvenirs de collège se présentent à son esprit, et il demande la permission d'en raconter quelques-uns.

Jamais je n'ai vu élèves de grand séminaire rire de meilleur cœur et laisser déborder une joie plus exubérante. La gaieté est communicative ; et, dans ce milieu où ne règnent d'ordinaire que des plaisirs sévères, j'ai vu l'hilarité devenir générale, et la gravité elle-même de plusieurs vénérables sulpiciens succomber.

N'oublions pas cependant le café qui nous attend là-bas, au parloir, dans la petite futaille traditionnelle : nous aurions bien tort, car il est aussi bon à Issy qu'à Montréal.

L'après-midi était déjà avancée, lorsqu'il nous fallut, bien à regret, prendre congé des MM. de Saint-Sulpice, et nous éloigner de leur beau domaine d'Issy...

(Extraits ci-haut tirés du chapitre XX, p. 256-265)


Paris, dimanche 5 juillet 1891

Vous connaissez les Trappistes de Bellefontaine, qui ont fondé il y a quelques années un monastère à Oka, près du lac des Deux-Montagnes. Le gouvernement de Québec apprécie tellement les services rendus par ces religieux à la colonisation et à la cause agricole, qu'il leur a proposé d'établir une autre maison de leur ordre dans la région du lac Saint-Jean.

Le R. P. Jean-Marie, abbé de Bellefontaine, ayant prié M. Mercier d'aller faire une visite à son monastère, celui-ci accepta l'invitation, et nous proposa, M. Fabre, l'abbé de Teil et son frère, M. Dandurand, et moi, de l'accompagner, ce qui fut accepté avec plaisir.

Il n'y a pas de ligne directe de Paris à Bellefontaine. Il faut changer de train plusieurs fois et procéder par étapes : de Paris à Tours, de Tours à Angers, d'Angers à La Possonnière, de la Possonnière à Cholet. Mais la Compagnie d'Orléans eut la gracieuseté de mettre à la disposition de M. Mercier et de ses compagnons de voyage un wagon spécial où nous restâmes tout le trajet.

De Cholet à Bellefontaine, il y a trois lieues à faire en voiture : ce qui nous permit de faire connaissance avec la Vendée. Dans ce pays accidenté, pas un pli de terrain, pas un ravin, pas un bosquet qui n'ait sa légende royaliste.

Partout sur notre passage, les habitants de Cholet et des hameaux voisins sortent à la porte de leurs demeures, et nous saluent d'un air souriant. Les populations, ici, sont encore foncièrement catholiques, les familles nombreuses, les mœurs excellentes. Le luxe y est inconnu ; le costume des femmes, surtout, a conservé la bonne simplicité d'autrefois.

Il y a quelques années, le gouvernement voulut appliquer à la Trappe de Bellefontaine les fameux décrets Jules Ferry, et expulser les religieux. Tout le peuple accourut à l'entrée du monastère pour protester contre cet acte odieux. Les nobles de l'endroit, entre autres le marquis de Villoutreys, et l'évêque d'Angers lui-même, Mgr Freppel, se rangèrent parmi les Trappistes, pour partager leur sort. Il fallut que le gouvernement procédât à main armée et fît une brèche dans le mur d'enceinte du monastère. Les religieux et leurs amis furent expulsés les uns après les autres. Le gouvernement triomphait...

Depuis lors, l'opinion publique a triomphé à son tour. Les décrets subsistent, mais les Trappistes sont rentrés paisiblement chez eux. Ils avaient été cinq semaines en exil.

Nous arrivâmes à Bellefontaine hier matin, sur les huit heures. Le temps était frais ; la journée s'annonçait radieuse. Les cloches du monastère sonnent à toutes volées, et réveillent les échos d'alentour.



Entrée de l'abbaye de Bellefontaine.

(Source : Wikipedia ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le Père abbé, avec deux ou trois de ses assistants, attend M. Mercier près de la grande porte, et lui fait l'accueil le plus gracieux.

Je descends de voiture, et jette un regard autour de moi : une magnifique église romane en pierre, avec une flèche élancée et une abside flanquée de sept absidioles, une grande hôtellerie pour les pèlerins, toute neuve, toute pimpante ; une vieille maison, bien modeste et bien pauvre, qu'habitent les religieux ; tout autour, de grands jardins, de belles terrasses, de nombreuses dépendances : le tout enfermé dans un mur d'enceinte ; et par delà, de vastes champs de blé, des bocages, des vignes, des pâturages, de nombreux troupeaux : voilà Bellefontaine ; voilà le théâtre où les Trappistes s'acquittent de deux fonctions indispensables à l'homme ici-bas : prier et travailler.

L'abbé de Bellefontaine invite M. Mercier à se rendre à l'église où l'attendent tous les Pères et les Frères de la communauté. La réception qui lui est faite est très imposante et presque semblable à celle des évêques en visite pastorale. Il paraît que c'est ainsi que l'on recevait autrefois tous les pèlerins, en signe de respect pour Notre-Seigneur, qui a voulu, dans l'évangile, s'identifier, pour ainsi dire, avec ceux qui demandent et reçoivent l'hospitalité — hospes eram, et collegistis me (« J’étais étranger et vous m’avez recueilli»). Aujourd'hui, la chose ne se pratique plus que rarement, et seulement pour de hautes autorités ecclésiastiques ou civiles.

Tout le monde se met en procession ; et pendant que le cortège défile et se rend au chœur, on chante avec accompagnement d'harmonium les versets si suaves et si touchants du psaume : Ecce quam bonum et qnam jucundurn habilare fratres in unum (« Comme il est bon et doux que les frères vivent ensemble »). Le Père abbé entonne quelques versets et chante une oraison, puis donne la bénédiction du saint Sacrement, et la cérémonie est terminée. Chacun sort alors de l'église pour aller déjeuner au monastère, tandis que l'abbé de Teil et moi nous préparons à célébrer la sainte messe.

À l'hôtellerie, le Père abbé souhaite la bienvenue au premier ministre, le remercie de sa visite et lui exprime sa reconnaissance pour la protection qu'il accorde à ses frères au Canada. La réponse de M. Mercier est courte, mais éloquente :

« Mon révérend Père, dit-il, je suis profondément touché de l'accueil que vous me faites aujourd'hui. Ces hommages, je ne les mérite certainement pas ; mais je les accepte avec reconnaissance parce qu'ils s'adressent à mon pays, que je représente.

« En acceptant l'invitation que vous m'avez faite de venir vous visiter à Bellefontaine, j'ai voulu vous exprimer notre gratitude pour les services que vous nous rendez au Canada. Votre monastère d'Oka est en effet pour nos cultivateurs une grande école de progrès, de travail et d'industrie. Vous ne vous contentez pas de leur apprendre à être de bons chrétiens et de bons citoyens, mais vous leur montrez par votre exemple à marcher toujours de l'avant dans la voie du progrès, à ne rien négliger pour sortir de la routine et pour améliorer le sol que la Providence leur a donné.

« Merci donc pour tout le bien que votre communauté a déjà fait au Canada. Puisse la mission d'Oka continuer de prospérer ! Qu'elle s'étende, qu'elle se dilate, pour son propre avantage et pour le bien du district de Montréal où elle se trouve !

« Mais, laissez-moi vous le dire, mon révérend Père, ma joie et ma reconnaissance ne seront complètes que lorsque vous aurez étendu votre influence à un autre district, et que vous aurez accepté la proposition que nous vous avons faite d'établir une autre mission, au lac Saint-Jean.

« Nous avons besoin de vous dans cette partie si intéressante du Canada. Nous avons besoin d'une communauté de Trappistes qui enseigne à nos populations les bienfaits du travail, de l'économie, le respect des lois, de la justice, de l'autorité, l'amour et la pratique de toutes les vertus qui font les bons citoyens.

« Venez donc le plus tôt possible profiter des avantages que nous vous avons faits. Rien n'égale la fertilité du sol qui vous attend... Le domaine que nous vous avons réservé est sur les rives du grand lac Saint-Jean. Il renferme une petite île où vous ferez une retraite délicieuse pour ceux de vos religieux que la maladie ou les infirmités réduisent au repos.

« Vous avez fait allusion, en effet, à quelques-uns de vos Pères que la maladie a obligés de revenir du Canada en France. Laissez-moi espérer qu'ils se rétabliront promptement, que la Providence donnera de nouvelles recrues au monastère de Bellefontaine, et que de vos sages délibérations sortira la résolution généreuse et bien arrêtée d'accepter la proposition du gouvernement canadien et de vous établir au lac Saint-Jean.

« Soyez assuré, mon révérend Père, que le jour où vous prendrez cette résolution sera pour le Canada un jour de joie. Nous vous accueillerons avec toute la cordialité possible. Vous y recevrez la faveur et la protection du gouvernement. Comptez non seulement sur notre estime et notre sympathie, mais aussi sur notre concours et sur l'influence dont nous pouvons disposer.

« Merci, encore une fois, de la réception si touchante que vous me faites aujourd'hui ainsi qu'à mes compagnons ».

Ce discours terminé, les uns font la visite du monastère et de ses dépendances, les autres, moins pratiques, s'amusent à folâtrer dans les jardins, sur les pelouses, au milieu des fleurs, sur les bords d'un étang poissonneux où se dessine une jolie petite île reliée à la terre ferme par un pont gracieux.

Mais voilà que la cloche de l'église nous invite à assister à la grand'messe qui va se chanter. Nous y allons tous. Elle est courte,, mais pieuse, et les cérémonies se font d'une manière parfaite. On chante tout simplement la messe de la sainte Vierge, et l'harmonium soutient efficacement la voix suave et pénétrante des bons religieux.

Durant la messe, sont accourus au monastère un grand nombre d'ecclésiastiques et de citoyens distingués, de plusieurs lieues à la ronde. La Trappe de Bellefontaine est évidemment populaire. Un dîner magnifique a été préparé dans une des grandes salles de l'hôtellerie. Nous nous mettons à table vers une heure.

La salle est décorée des écussons du monastère de Bellefontaine, de celui d'Oka, des armes de l'abbé de Bellefontaine et de celles de Mgr Freppel, l'évêque diocésain. En face de moi se dresse, entourée de fleurs, la statue de saint Bernard, la gloire de l'ordre Cistercien, dont relèvent les Trappistes, et au-dessus j'aperçois une peinture à l'huile représentant le Christ en croix, qui me semble une copie parfaite du chef-d'œuvre que nous avons dans la basilique de Québec.

Le repas est excellent ; mais pas de viandes: plusieurs espèces de poissons, des œufs apprêtés de différentes manières, des légumes, des salades, beaucoup de desserts succulents.

Après le dîner, force discours : le Père abbé, M. Jules Baron et le comte de la Bouillerie, deux citoyens de l'endroit, M. Mercier, M. Fabre : tous rivalisent d'éloquence.

Mais il faut se hâter : une grande séance agricole nous attend après le repas ; et le départ pour Paris est fixé à cinq heures. Une centaine de cultivateurs se promènent dans le jardin, et attendent avec impatience que nous sortions de table.

Enfin la séance commence, sous la présidence de M. de la Bouillerie, du syndicat agricole de l'Anjou. Il fait un long discours, suivi d'un autre par le Père François de Sales, cellérier du monastère, puis d'un troisième par M. Mercier, qui profite de l'occasion pour faire connaître à ces braves cultivateurs angevins l'étendue, la situation et les ressources du Canada :

« Je ne vous conseille pas, dit-il en terminant, de quitter votre beau pays de France, où la nature vous a favorisés de ses dons les plus précieux. Mais si jamais vous êtes obligés de vous expatrier pour gagner votre vie, venez chez nous, venez au Canada. Vous trouverez là aussi un beau pays ; vous y trouverez des terres immenses et fertiles qui n'attendent que des bras pour être exploitées et produire des richesses abondantes ; vous y trouverez surtout des cœurs amis, des frères parlant votre langue, pratiquant votre religion : vous trouverez la France au Canada ». 

La séance est levée. Il est cinq heures. Nous n'avons que le temps de dire adieu au vénérable abbé de Bellefontaine et à sa communauté. Nous montons en voiture, et filons en toute hâte vers Cholet, afin d'y prendre le train pour Paris.

Ce matin, de très bonne heure, nous sommes à la gare d'Orléans; et comme c'est aujourd'hui dimanche, je me rends de suite à la Madeleine pour y célébrer la sainte messe. M. Mercier m'y accompagne...

(Extraits ci-haut tirés du chapitre XXI, p. 266-276)

Voyez également : Honoré Mercier, un destin tragique qui reste le nôtre.



Lettre manuscrite d'Honoré Mercier. Elle est adressée à un partisan
qui voulait l'aider en vue d'une élection partielle dans la circonscription 
de Joliette. Il y est écrit :

«Mon cher Lebel, On me dit que vous êtes disposé à nous donner
un coup de main dans Joliette. Merci ! Pouvez-vous venir avec moi cette
après-midi à 5 1/4 ? Si vous ne pouvez venir cette après-midi,
venez demain avec les autres à 5 1/4 P.M. Bien à vous, signature.» 

(Collection Daniel Laprès)

Dédicace manuscrite de l'abbé Auguste Gosselin dans un
exemplaire de sa monumentale biographie de Mgr de Laval.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Deux ouvrages récents permettent de découvrir
  la vie et la pensée politique d'Honoré Mercier ;
on peut notamment les commander en librairie.

Honoré Mercier par lui-même (information ICI)
et
Honoré Mercier, Discours 1873-1893 (information ICI)