lundi 8 avril 2019

Quelques perles de sagesse politique selon Jean-Baptiste Proulx

Jean-Baptiste Proulx (1846-1904)

(Source : BANQ
)



Le Québec, tout au long de son histoire, a produit de nombreux personnages hors du commun, quoique la plupart d'entre eux soient de nos jours souvent méconnus ou même complètement oubliés.

Dans le domaine politique, après la naissance de la confédération, en 1867, il y a eu notamment un Henri Bourassa, un nom familier à cause surtout du boulevard montréalais dédié à sa mémoire, mais peu de gens connaissent sa pensée et son action ; un Armand Lavergne, dont le patriotisme ardent soulevait les foules, de même qu'un Paul-Émile Lamarche, lui aussi un fervent patriote et tribun remarquable qui, aussi oublié soit-il, fut, nous en sommes convaincus, le politicien le plus estimable et le plus inspirant de toute l'histoire du Québec. 

Mais notre esprit politique le plus fin et le plus astucieux était, à notre connaissance, l'abbé Jean-Baptiste Proulx, né à Sainte-Anne-de-Bellevue le 7 janvier 1846 et mort à Ottawa le 1er mars 1904. Curé de deux paroisses importantes à l'époque, Saint-Raphaël-Archange-de-l'Ile-Bizard (1886-1888) puis Saint-Lin (1888-1904), où il est inhumé, cet ecclésiastique doté d'une vaste culture littéraire et historique aura été aux prises avec certaines des plus importantes, sinon spectaculaires crises politico-religieuses qui faisaient rage au Québec d'alors. 

Cet esprit original et indépendant n'appréciait pas particulièrement l'ingérence indue d'évêques et de curés dans les élections, ingérence qui d'ailleurs provoqua un retentissant procès. Selon l'abbé Proulx, appuyé en cela par des évêques comme le cardinal Elzéar-Alexandre Taschereau, de Québec, et Monseigneur Louis-Zéphirin Moreau, de Saint-Hyacinthe, le clergé ne devait pas dire aux gens comment voter, ce qui ne le rendit pas très populaire dans les milieux ultramontains, qui désiraient la soumission de l'État à la religion. Ainsi, Proulx s'opposa lors des élections fédérales de 1896 aux consignes de vote de l'intransigeant évêque de Trois-Rivières et figure de proue de l'ultramontanisme, Monseigneur Louis-François Laflèche.

L'abbé Proulx a notamment contribué à résoudre la fameuse « querelle universitaire » opposant durant des décennies Montréal à Québec, et qui, vue d'aujourd'hui, nous paraît fort abracadabrante et rocambolesque (pour comprendre ce curieux épisode de notre histoire, on lira avec profit le captivant essai historique de Marcel J. Rhéault, La rivalité universitaire Québec-Montréal revisitée 150 ans plus tard). 

Quoiqu'il en soit, c'est surtout Jean-Baptiste Proulx qui, à force de maintes discussions, tractations et négociations  et aussi quelques tordages de bras ―, le tout impliquant jusqu'au Vatican, parvint à faire imposer une solution consistant à doter Montréal de son université autonome, ce à quoi s'était farouchement opposé l'Université Laval de Québec.

En ce sens, on peut considérer l'abbé Proulx comme étant le père de ce qui devint plus tard l'Université de Montréal, dont il fut de 1889 à 1895, alors qu'elle s'appelait à l'origine l'Université Laval de Montréal, le premier vice-recteur, donc dans les faits le principal dirigeant. 

L'abbé Proulx était aussi l'ami du célébre curé Antoine Labelle, apôtre de la colonisation et du développement du territoire national du Québec. Il l'accompagna d'ailleurs, à titre de son secrétaire, lors d'une tournée européenne qu'effectua le curé Labelle en 1886, pour promouvoir l'immigration de langue française au Québec. L'abbé Proulx publia Cinq mois en Europeun récit de ce voyage écrit dans un français exquis et avec une bonne dose d'esprit et d'humour qui en rend la lecture envoûtante.

Voici un exemple de l'humour dont son récit est truffé, alors qu'il fait mention de l'énorme corpulence physique de son compagnon de voyage le curé Labelle :

« Partis de la gare Bonaventure, jeudi à 10 hrs 15 minutes p.m., nous avons passé la nuit tranquillement dans les bras de Morphée ; et vendredi matin, à 7 hres et demie, nous nous réveillions à la Pointe-Lévis. Vous comprenez que j'ai pris le lit d'en haut, et pour cause : mon sommeil n'aurait pu être paisible sous l'épée de Damoclès. Dans un de ses voyages, un soir que tous les lits inférieurs étaient occupés, M. Labelle avait fait apporter l'escabeau et se préparait à escalader le lit supérieur, lorsque soudain, du lit d'en bas, un homme sort la tête, tout effrayé :

― Arrêtez, monsieur, dit-il. 
― Qu'est-ce que vous me voulez ?
― Je sors d'ici. Changeons de place. Ma vie est en danger ! » (p. 2).

Plus loin dans le même récit, il raconte de manière tout aussi amusante un épisode impliquant un cocher qu'il avait engagé pour le trajet qu'il effectua entre la commune bretonne de Fougères et celle de Pontmain, dans le Pays de la Loire :

« Je pars dans un long carrosse, soufflet rabattu, cocher sur le devant, bande de grelots suspendue à un collier du cheval, tintinnabula, ce qui éveille l'attention des paysans. Je remarquai que les voitures que nous rencontrions n'avaient pas de clochettes.

― Cocher, dis-je, pourquoi avons-nous des grelots, tandis que les autres n'en ont pas ?
― C'est que nous ne mettons ces choses-là que pour les grosses gens.
― Ah ! ah !...

Il m'avait bu, j'eus mon tour bientôt. Il commençait à faire brun, nous entrions dans la forêt de Fougères. Il prit un air solennel et grave, je crus qu'il voulait me faire peur. 

― Monsieur, dit-il, cette forêt a deux lieues de long, il paraît qu'elle est infestée de voleurs, il ne fait pas bon d'y passer la nuit. 
― C'est bien, lui répondis-je, si vous en voyez un à travers les branches, dites-le moi. J'ai ici de quoi le servir. 

Et je mettais la main sur la poche de ma veste. Il comprit que j'avais un pistolet, il se radoucit tout à coup et il ajouta :

― Les voleurs étaient nombreux autrefois, mais maintenant il paraît qu'il y en a beaucoup moins. 
― Tant mieux pour eux, répondis-je. Et je pensais en moi-même : Attrape, mon Normand, chou pour chou » (p. 152). 

Mais l'abbé Proulx savait aussi, de belle et délicate manière, émouvoir en nous ramenant à notre humanité la plus profonde, comme lorsque, dans le récit d'un voyage qu'il effectua à Rome en 1895, il décrit cette scène qui nous transmet, par-delà les plus de 120 années écoulées depuis, l'émotion qu'il avait perçue chez une jeune italienne qui, depuis le quai de Gênes, faisait ses adieux à des proches qui se trouvaient dans le même navire que l'auteur en destination de l'Amérique. Proulx nous transmet ainsi, par-delà le temps, l'émotion vécue par cette jeune femme inconnue de l'Italie d'il y a près de 125 ans : 

« À 10 hres et demie, les amarres sont lâchées, la baleine de fer qui porte notre sort dans ses flancs se met en mouvement lentement, solennellement ; le pavillon allemand, rouge et noir, flotte à la poupe ; une fanfare de dix musiciens à bord envoie dans les airs des notes joyeuses ; un groupe d'amis ou de curieux se presse sur le quai ; du milieu de la foule grave, silencieuse, le regard attaché sur le vaisseau s'éloignant, j'aperçois une femme encore jeune qui salue de son mouchoir blanc des passagers de troisième que je ne vois pas, elle pleure à chaude larmes et en même temps essaie de sourire : adieux faits à un frère ? une soeur ? qui sait ? Et l'Amérique, en Italie, cela paraît si loin ! Ô vie, triste vie humaine, tu n'es qu'une suite de séparations déchirantes » (Jean-Baptiste Proulx, Dans la ville éternelle, Montréal, Granger & Frères éditeurs, 1897, p. 207).

Passionné de littérature, Jean-Baptiste Proulx était aussi poète à ses heures, comme en témoigne le beau poème, le Lac des Deux-Montagnes, que les Poésies québécoises oubliées ont sorti des boules à mites. 

Mais tel que nous le mentionnions ci-haut, Jean-Baptiste Proulx était surtout un fin politique, probablement le plus fin que le Québec aura suscité en ce domaine. À ce sujet il n'est pas téméraire de dire que personne, littéralement personne, ne le sait encore au Québec, et surtout pas dans les milieux académiques et universitaires, même en histoire et en science politique, car ce n'est pas dans un quelconque traité de politique appliquée que Proulx a fait état de sa finesse et de sa sagesse politiques. 

En effet, c'est plutôt dans son récit de voyage ci-haut cité, Dans la ville éternelle, ce passionnant et fort instructif ouvrage que plus personne ne lit depuis très longtemps, que Jean-Baptiste Proulx a inséré les véritables perles de sagesse politique que voici, et qu'ont grand intérêt à méditer ceux et celles qui ont à coeur l'avenir de la nation québécoise et qui désespèrent de notre impuissance et de notre immaturité politiques collectives : 


Extraits de : 

Jean-Baptiste Proulx

Dans la Ville Éternelle 
Montréal, éditions Granger & Frères, 1897



Pour télécharger gratuitement ce livre, cliquer ICI.

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« Pour moi, je tiens assez peu aux apparences ; je me contente de la réalité. Quand j’ai l’huître, j’abandonne assez volontiers les écailles » (p. 126).

***

« Quand la sagesse et la modération ne peuvent plus être la règle des actions, vu que les hommes en mouvement sont trop passionnés et divisés, il n’est pas mauvais que le mal arrive au paroxysme. Comme cet état ne peut durer longtemps, l’épuisement survient, et à sa suite le bon sens » (p. 132).

***

« Tant d’hommes se donnent tant de trouble pour atteindre la gloire, et ils ne réussissent qu’à arriver à la tribulation, à la jalousie, au mépris, à l’oubli. Ils n’ont pas pris le bon chemin » (p. 136).

***

« Réfuter, c'est inutile et impossible. Inutile, parce que l'on ne peut convaincre le parti-pris, persuader la passion, raisonner la légèreté ; si vous démontrez avec évidence que vous avez raison, l'adversaire se met sur un autre pied et, pour se venger d'avoir eu tort, déblatère davantage. Impossible souvent, parce que, pour donner une explication satisfaisante, il faudrait livrer au public les secrets d'une affaire qui ne peut se régler que dans les retraites de la discrétion : ce serait imiter la poule qui chante et fait trouver son oeuf. Quand on est entouré d'adversaires jurés, il vaut mieux couver à la dérobée, et ne revenir qu'avec une famille de poussins déjà gros » (p. 270).

***

« Je dois dire que mes contradicteurs peu bienveillants et légers m’ont rendu de grands services ; ils ont porté sur une fausse route l’opinion d’hommes qui auraient pu me causer des embarras, et la voie est restée libre devant moi. Je me suis bien gardé de les mettre sur la piste. Encore aujourd’hui, ayant à parfaire le travail dont je me suis chargé, par calcul je leur ai donné un os à gruger ; pendant qu’ils s’amusent à le dévorer, ils me laissent les mollets tranquilles, et je file mon chemin en toute sécurité. Autant d’avance que j’ai sur cette meute d’excités » (p. 272).

***

« Ce que je regrette en tout cela, c’est que des influences vénérables auront peut-être à souffrir momentanément, à raison de paroles et d’actes, inspirés sans doute par le zèle pour le bien, mais non pas pénétrés de prudence, de calme, de calcul, de sang-froid, de cette conduite dont la vérité elle-même a besoin pour son triomphe complet au milieu des tiraillements humains. L’imprudence chez le sage retarde la victoire du vrai plus que la malveillance de l’adversaire » (p. 274).

***

« Tous ne font pas les affaires de la même manière. Les uns croient de bonne politique d’avoir recours à de petits moyens, de faire de petits embarras, de mettre dans les roues de petits bâtons, de circonvenir celui qu’on croit être l’adversaire, de tomber les personnes ; les autres se contentent d’exposer les causes, et laissent au temps le soin de les développer et de les mûrir. À ces derniers, toujours, le triomphe définitif » (p. 276).

***

« On dirait tout d’abord que c’est facile de se taire, mais l’expérience de chaque jour montre que c’est plus difficile même que de bien parler. C’est pourquoi un ancien disait : le monde appartient aux taciturnes » (p. 278).

***

« Les bonnes actions, surtout une suite de bonnes actions, ne restent pas toujours inconnues, même sur la terre » (p. 284).

***

« Je ne mets pas en doute la sincérité. Mais l’expérience des hommes nous prouve que bien des sincérités sont les fruits de motifs humains et de poursuites passionnées » (p. 284).

***

« Certains journaux de parti, ignorant tout de mon action et de mes pensées, m’honoraient de temps en temps d’interprétations, d’insinuations, d’accusations plus ou moins gracieuses. J’ai gardé le silence le plus complet en public, et je ne me suis pas défendu, ne voulant pas m’exposer à faire tort à des intérêts que je respecte à l’égal de ma vie » (p. 283-284). 


Aux bons entendeurs, salut ! 



Cinq mois en Europe est le récit du voyage que Jean-Baptiste Proulx effectua en
1886 à titre de secrétaire de son ami le célèbre curé Antoine Labelle, que l'on voit 

sur la photo de droite. On peut en télécharger gratuitement un exemplaire ICI
Mosaïque des premiers dirigeants de l'Université Laval à Montréal, première université
indépendante dont Montréal put se doter et qui devint plus tard l'Université de Montréal.
L'abbé Jean-Baptiste Proulx y figure, à gauche de la photo de l'édifice de l'université, qui
était situé sur la rue Saint-Denis, au coin sud-est de la rue Sainte-Catherine, et où se
trouve de nos jours le pavillon Hubert-Aquin de l'Université du Québec à Montréal.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Article biographique sur l'abbé Jean-Baptiste Proulx par l'abbé Élie-J. Auclair,
dans Prêtres et religieux du Canada, tome 1, Montréal, Librairie Beauchemin,
1925, p. 34-39. On peut en télécharger gratuitement un exemplaire ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

dimanche 24 mars 2019

Les causes de notre servitude, d'après Rémi Tremblay

Rémi Tremblay (1847-1926)

(Source : BANQ)



Né à Saint-Barnabé, près de Saint-Hyacinthe, le 2 avril 1847, de François-Xavier Tremblay, patriote de 1837 ayant pris part à la Bataille de Saint-Denis, et de Sophie Vandandaigne dit Gadbois, Rémi Tremblay, journaliste, militaire, traducteur, poète, écrivain, chansonnier, satiriste, globe-trotter, était l'un des intellectuels les plus atypiques et les plus indépendants d'esprit de notre histoire. 

Homme rigoureusement intègre qui n'a jamais eu froid aux yeux et dont la vie fut pleine d'aventures rocambolesques, Tremblay n'a guère connu la banalité. En un mot : avec Rémi Tremblay, ça détonait, et ce qui devait être dit était dit clairement et sans détour, sans toutefois qu'il n'ait jamais versé dans la démagogie vulgaire et racoleuse car il était trop respectueux de l'intelligence de ses compatriotes.

Alors qu'il avait douze ans, en 1859, sa famille s'installa à Woonsocket, au Rhode Island, où se trouvait une importante communauté canadienne-française. En 1863, alors que la Guerre civile américaine faisait rage et que lui-même n'avait que 15 ans, Tremblay s'enrôla dans l'armée du Nord. Fait prisonnier en 1864, il parvint à s'évader et se rendit à Montréal, où il s'incrivit à l'école militaire, dont il obtint un diplôme d'officier. Après son mariage à Woonsocket avec Julie Lemery, le 26 octobre 1868, il exerça divers métiers, tant aux États-Unis qu'au Québec, où il s'installa à Stoke, dans les Cantons de l'Est, où il possédait une terre agricole. 

À partir de 1877, il collabora à divers journaux, dont La Minerve, La Gazette de Joliette, Le Courrier de Montréal, etc. En 1880, il s'établit à Ottawa, où il travailla comme traducteur des débats de la Chambre des Communes. À cause d'un virulent poème, intitulé Aux chevaliers du noeud coulant, qui dénonçait les pendeurs de Louis Riel, il fut censuré et perdit son poste de traducteur. Il fut ainsi le premier écrivain censuré de l'histoire du régime fédéral canadien établi en 1867. 

Revenu à Montréal en 1888, il collabora au journal L'Étendard, puis assuma la rédaction de La Justice, de Québec, mais fut de retour à Montréal dès 1890 où, jusqu'en 1892, il fut journaliste auprès de divers journaux et périodiques. Il partit ensuite pour le Massachusetts, d'abord à Fall River (1893) puis à Worcester (1894), où il fut rédacteur du journal L'Opinion publiqueEn 1896, il s'installa de nouveau à Ottawa, où il redevint traducteur pour la Chambre des Communes. 

Il est l'auteur des volumes suivants : Chansonnier politique du Canard (1879) ; Caprices poétiques et chansons satiriques (1883) ; Un revenant : épisode de la Guerre de sécession aux États-Unis (1884) ; Coups d'ailes et coups de bec (1888) ; Boutades et rêveries (1893) ; Vers l'idéal (1912) ; Pierre qui roule (1923) ; Mon dernier voyage à travers l'Europe (1925). (En cliquant sur les hyperliens qui précèdent, on peut télécharger gratuitement tous ces volumes). 

Les Presses de l'Université Laval ont publié en 2007 une anthologie de ses poésies satiriques et chansons politiques, Aux chevaliers du noeud coulant, qui est toujours disponible sur commande dans toute bonne librairie.

Rémi Tremblay, qui fit durant sa retraite deux fois le tour du monde avec Alida Charlebois, sa seconde épouse qu'il a mariée en 1897, est mort le 30 janvier 1926 à l'hôpital Saint-Claude de la Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, où il passait les mois d'hiver sur recommandation de son médecin. Il était le père du journaliste, écrivain et poète Jules Tremblay. 

De Rémi Tremblay, les Poésies québécoises oubliées ont publié Je me souviens et Aux chevaliers du noeud coulant.

Pour en savoir plus sur Rémi Tremblay, cliquer ICI

Les extraits qui suivent (dont les intertitres sont de nous) sont tirés d'un recueil de souvenirs, intitulé Pierre qui roule, que Rémi Tremblay publia en 1923. Dans la première partie, il expose une série de faits historiques qui mettent à mal les prétentions des Anglais d'alors selon lesquelles nous, descendants de la Nouvelle-France, serions « une menace constante contre la paix publique, une menace contre la sécurité du monde en général et des anglophones en particulier ». À lire l'exposé de Tremblay, on se rend compte à quel point les québécophobes de toutes origines et espèces qui sévissent de nos jours ont de qui retenir, tellement les similitudes sont flagrantes entre la situation décrite par Tremblay il y a près d'un siècle et celle que le Québec connaît de nos jours. 

Puis, en deuxième partie, Rémi Tremblay énonce les raisons et causes de la servilité d'un trop grand nombre parmi nos compatriotes au bénéfice des éléments qui visent à annihiler notre nation. Là encore, la ressemblance avec les québécophobes de souche de notre époque est tout à fait frappante.

Enfin, en guise de conclusion, nous avons choisi de présenter un bref extrait de l'épilogue de Pierre qui roule, en guise d'avertissement quant au sort que se préparent souvent les fossoyeurs de peuples.  

Bonne lecture.

Pierre qui roule, recueil de  souvenirs de Rémi Tremblay.
On peut le télécharger gratuitement ICI
Il ne reste sur le marché qu'un seul exemplaire 
de l'édition originale, voir ICI.  
   
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 


LES VRAIS FAUTEURS DE DISCORDE 


Lorsque j'allais à l'école, j'avais, parmi mes livres de classe, l'Abrégé de l'Histoire du Canada, lequel ne contenait qu'une mention très succinte de l'insurrection de 1837-38. Mon père y suppléait. Il avait combattu à Saint-Denis, et les événements de cette période agitée étaient encore présents à sa mémoire.

Plus tard, vers 1857, autant que je puis m'en souvenir, une nouvelle édition de l'Abrégé contenait un certain nombre de belles pages donnant des détails intéressants qui concordaient avec les récits de mon père. Peu de temps après, ces pages furent supprimées dans les éditions subséquentes. Pourquoi? Avait-on peur de donner des leçons de civisme aux générations futures ? Il y avait pourtant là des exemples de désintéressement qui ne leur auraient fait aucun mal.

Pendant que nos ennemis persistent à fausser l'histoire afin de prêter le beau rôle à ceux qui, de tout temps, se sont efforcés de nous dénationaliser, il semblerait que la principale préoccupation de certaines gens est d'éviter de contredire les assimilateurs. À en juger par les appréciations de la presse anglaise, on dirait que nous avons toujours été et que nous sommes encore une menace constante contre la paix publique, une menace contre la sécurité du monde en général et des anglophones en particulier.

Ceux-ci, ou du moins ceux qui parlaient et agissaient en leur nom, redoutaient notre puissance au point de vouloir nous exterminer lorsqu'ils étaient vingt contre un. Il est vrai qu'ils n'ont pas réussi ; mais enfin, nous n'étions pas si méchants qu'ils feignaient de le croire, et nous n'avons jamais fait autre chose que nous défendre contre leurs attaques lorsqu'ils nous ont mis dans la nécessité de leur résister.

Depuis qu'ils sont trente contre un dans l'Amérique du Nord, depuis qu'ils font la pluie et le beau temps dans les immenses territoires découverts, explorés, conquis et partiellement colonisés par nos pères, ils n'ont cessé de nous calomnier. Ils craignent encore que nous les réduisions en servitude !

Ils n'ont rien appris, rien oublié. Leurs gouvernants en sont encore à se constituer les agents provocateurs chargés de fomenter des révoltes qui leur permettraient d'exterminer dans de sanglantes répressions ceux d'entre nous qui ne voudront pas se laisser assimiler. 

Les calomnies dont nous sommes constamment l'objet de la part des ennemis de notre race, les appels à la violence, les dénis de justice, les continuels empiétements sur nos droits acquis, toute cette politique haineuse d'où l'orangisme tire sa subsistance ont, de tout temps, offert aux autorités de bien meilleures occasions de sévir contre les agitateurs que celle qui leur était offerte par les 92 résolutions

On a eu beau s'efforcer de nous faire passer pour une race inférieure, ce sont toujours les nôtres qui ont joué le beau rôle dans toute la partie nord du continent américain. Nous avons pu être négligés, vilipendés, exploités et abandonnés avant la cession, re-vilipendés, ré-exploités et persécutés depuis ; mais ce n'est certainement pas nous qui avons jamais tenté de persécuter les autres.

Nous n'avons plus qu'une seule province où la majorité est d'origine française, et c'est la seule où la minorité n'a jamais eu la moindre occasion de se plaindre. Au Nord-Ouest, il y a eu trois insurrections — en comptant celle de Louis Riel père —. Toutes ont été fomentées par des agents provocateurs. Dans chaque cas, les événements ont donné raison aux insurgés. Là comme ailleurs, ceux qui nous ont combattus sont bien aises de jouir des libertés qu'on leur a conquises en dépit de leurs menaces et de leurs voies de faits.

Il paraît que, seul, l'insurgé canadien-français a toujours tort. On peut brûler les édifices du Parlement à Montréal, jeter des pierres et des œufs pourris au gouverneur-général, assassiner ses adversaires comme en Irlande ou ailleurs. Ce sont là des actes méritoires ; mais résister par les armes à ceux qui viennent illégalement s'emparer de citoyens dévoués à l'intérêt public, c'est là un crime irrémissible, et il ne fallait pas laisser soupçonner aux élèves que des Canadiens avaient pu s'en rendre coupables.

Ils avaient peut-être tort ceux qui croyaient que le recours aux armes pouvait avoir pour résultat la rupture du lien colonial ; le mouvement était trop restreint pour justifier un tel espoir. Cependant, la plupart des Patriotes n'entrevoyaient que la possibilité de se soustraire à la tyrannie des bureaucrates. Du reste, comme le dit si bien Benjamin Sulte dans son Histoire des Canadiens-Français : « Les plus belles pages de notre histoire sont celles où nous avons résisté contre plus forts que nous ».

Depuis la cession, nos annales peuvent se résumer comme suit : agitation constante, dirigée contre nous, en faveur de la persécution ; agitation intermittente, de notre part, pour la défense des opprimés. On nous attribue tous les torts, tous les défauts, tous les vices et toutes les vilenies. « Gardez-vous bien de contredire vos accusateurs, nous dit-on. Vous allez les mécontenter et ils vont vous dévorer à la croque au sel ». Comme s'ils n'étaient pas déjà suffisamment mécontents pour nous dévorer s'ils le pouvaient.

Non. Le meilleur service que nous puissions leur rendre, dans leur intérêt comme dans l'intérêt de tout le monde, c'est de leur révéler la vérité. Elle leur est systématiquement dissimulée par des gens qui seront bien à plaindre le jour où notre disparition leur aura enlevé le gagne-pain que leur procure leur perpétuelle campagne de dénigrement. La charité chrétienne nous fait un devoir de les renseigner, dussent-ils en crever de dépit en même temps que mourront de frayeur ceux qui, pour conserver la paix, proposent de donner carte-blanche aux fauteurs de discorde.

Tiré de : Rémi Tremblay, Pierre qui roule, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1923, p. 26-29.


POURQUOI SOMMES-NOUS SI SERVILES ?


[...] M. de Boucherville, qui avait été congédié en même temps que M. Angers, le 8 mars 1878, et qui avait trouvé Letellier bien coupable, n'hésita pas à couvrir de sa responsabilité le crime politique commis par M. Angers. Des élections générales eurent lieu et M. Mercier, l'idole de la veille, fut brisé comme un verre.

Une seconde fois l'électorat venait de déclarer que le peuple n'est jamais si content que lorsqu'on lui crache à la figure, et qu'il est toujours prêt à se jeter dans les bras de ceux que, la veille encore, il ne pouvait sentir, dès qu'il constate qu'ils ont eu l'audace de lui rire au nez. Hourra ! L'absolutisme est grand, le servilisme est son prophète et l'avenir est aux enjambeurs de constitutions !

La politique canadienne a des surprises à nulle autre pareilles, et ceux qui n'en sont pas encore complètement dégoûtés ont des tempéraments à l'épreuve de la dégoûtation. On n'arrive pas tout d'un coup à un pareil degré d'asservissement. Il faut qu'un peuple ait été tenu bien longtemps en laisse, pour offrir comme cela, coup sur coup, deux primes d'encouragement aux aventuriers qui l'exploitent.

Parmi mes articles publiés dans les Laurentides, j'en retrouve plusieurs qui me rappellent que le vieux levain de haine francophobe n'a jamais cessé de fermenter chez les Anglais du Canada. Héritiers de la politesse et de la courtoisie françaises, nous avons eu le tort de manifester ces deux excellentes qualités surtout dans nos relations avec les éléments hostiles à notre race.

Nous ne nous sommes pas contentés de les cultiver chez nous dans nos rapports sociaux. C'est collectivement que nous avons voulu être polis, au point de fournir à nos ennemis l'occasion d'attribuer à la pusillanimité nos excès de prévenances et d'obséquieuse indulgence. Entre Canadiens nous sommes loin d'être trop polis. Au contraire on dirait que nous affectons vis-à-vis des nôtres une raideur et un sans-gêne qui frisent parfois l'impertinence.

C'est l'un des mauvais effets de notre contact journalier avec la race prétendue supérieure. Nous gardons nos bons procédés pour les goddamns qui ne nous en savent aucun gré, et ce sont nos propres compatriotes qui ont à souffrir de toute la mauvaise humeur résultant de notre frottement avec des étrangers en proie à cette maladie chronique qu'on appelle le spleen.

Il semblerait que les Anglais devraient au moins nous savoir gré de ce travers contre nature, si ridicule qu'il soit ; car enfin ce sont eux qui profitent de cette aberration. Il n'en est rien. On dirait au contraire que notre passivité les exaspère et qu'ils puisent dans notre coupable indulgence une recrudescence de fureur agressive. Ils ont souvent changé de prétexte pour nous attaquer ; leur mobile a toujours été le même.

Qu'elle s'intitule Alliance Protestante, Ligue des Droits Civils, Alliance Défensive, Association des Droits Egaux ou Association Protectrice des Protestants, la clique francophobe est toujours la même. C'est toujours l'orangisme qui attaque. Ce sont toujours les mêmes assaillants qui prétendent se défendre. Ce sont toujours les mêmes pillards qui crient au voleur et qui ont les mains dans le sac.

Toutes les organisations offensives que je viens de citer, ainsi que plusieurs autres dont les noms m'échappent, se sont succédées à ma connaissance. Leurs sujets de récriminations étaient trop futiles pour retenir bien longtemps dans le rang le gros public anglophone malgré ses propensions à la badauderie francophobe. Aussi, lorsqu'une ficelle était usée, on en prenait une autre ; on inventait de nouveaux griefs, mais le programme restait immuable.

 [...] Pendant que ces choses édifiantes se passaient, bon nombre de journaux français du Canada s'extasiaient sur les beautés du régime colonial, vantaient la liberté religieuse dont nous étions censés jouir, et fulminaient contre la république française qu'ils accusaient de persécuter les catholiques. Trop occupés à pourfendre des ennemis imaginaires qu'ils voyaient partout dans nos propres rangs, ils n'avaient pas le temps de combattre nos ennemis réels.


Tiré de : Rémi Tremblay, Pierre qui roule, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1923, p. 145-151. 


MATIÈRE À RÉFLEXION POUR
LES OPPRESSEURS DE PEUPLE 


[...] Si tous les peuples ne méritent pas d'être mal gouvernés, tous les mauvais gouvernants méritent les sanglantes représailles dont ils sont les victimes lorsque les grands bouleversements font remonter à la surface la lie des populations exaspérées par l'implacable rapacité des exploiteurs.


Tiré de : Rémi Tremblay, Pierre qui roule, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1923, p. 228. 


Deux lettres manuscrites de Rémi Tremblay à l'historien Pierre-Georges Roy,
fondateur de ce qui est devenu les Archives nationales du Québec.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Coups d'ailes et coups de bec, recueil de
poésies de Rémi Tremblay. Cet exemplaire 

porte la signature de l'auteur.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

On peut toujours se procurer dans toute bonne librairie
 l'anthologie des poésies de Rémi Tremblay, que les
Presses de l'Université Laval ont publiée en 2007.
Informations ICI

Rémi Tremblay. Photo tirée de son recueil de
souvenirs Pierre qui roule, d'où sont tirés
les extraits présentés ci-haut.

jeudi 14 mars 2019

Notre premier critique d'art : Henri d'Arles

Le Deuil, nom généralement attribué à cette statue d'Augustus Saint-Gaudens,
au cimetière Rock Creek, Washington, D.­C. Cette oeuvre d'art est le sujet du
deuxième article d'Henri d'Arles, Vers un mausolée, ci-dessous.

(Photo : Picryl.com)


Henri d'Arles, nom de plume de l'abbé 
Henri Beaudet
(1970-1930)

(Photo : collection Daniel Laprès)


Avec son ouvrage Propos d'art, paru en 1903, Henri Beaudet, dont le nom de plume est Henri d'Arles, est le premier auteur de critique d'art au Québec.

Il est né à Arthabaska (paroisse Saint-Christophe) le 9 septembre 1870, d'Athanase Beaudet, conducteur de malles, et d'Elisabeth-Esther Le Prince. Il fit ses études primaires au Collège du Sacré-Coeur de Victoriaville, puis chez les Frères des Écoles Chrétiennes, à Québec. Il fit ensuite ses études classiques au Petit séminaire de Québec (aujourd'hui le Collège François-de-Laval). En 1921-22, il suivit également des cours libres de littérature et d'histoire à la Sorbonne et au Collège de France, à Paris. 
  
Il se vit décerner diverses distinctions, dont entre autres celles d'Officier d'Académie, de Docteur ès Lettres, de même que la Médaille Richelieu de l'Académie française. En 1889, il était entré dans l'ordre des Dominicains, à Saint-Hyacinthe. Il fut ordonné prêtre en 1895 et exerça son ministère à Saint-Hyacinthe, puis à New York, à Lewiston (Maine) et à Fall River (Massachusetts). Il quitta ensuite les Dominicains pour devenir membre du clergé séculier. En 1918, il fut nommé aumônier du couvent des Augustines, dans la banlieue de Manchester (New Hampshire).

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Propos d'Art (1903) ; Pastels (1904) ; Le collège sur la colline (1908) ; Essais et conférences (1910) ; Lacordaire (1911) ; Eaux-fortes et Tailles-douces (1913) ; Le Mystère de l'Eucharistie (1915) ; Acadie (trois tomes, 1913 à 1921) ; Les Grands Jours (1920) ; Nos historiens (1921) ; Arabesques (1923) ; Louis Fréchette (1924) ; Estampes (1926) ; Miscellanées (1927) ; Horizons (1929).

D'Henri d'Arles, les Poésies québécoises oubliées ont publié le poème Caprice

Henri d'Arles est mort le 9 juillet 1930 à Rome (Italie), où il se trouvait en séjour d'études.

Les deux textes suivants d'Henri d'Arles reflètent son point de vue et ses conceptions sur l'art. Le premier, L'art et les artistes, a été publié en 1929, soit un an avant sa mort, dans la montréalaise Revue moderne. Il y livre ses conceptions générales sur l'art, d'une manière fort accessible mais qui, malheureusement, n'est plus en vogue de nos jours où, dans ce domaine, règne l'hermétisme le plus incompréhensible et insensé.  

Le second texte, Vers un mausolée, est tiré d'un recueil d'écrits qu'Henri d'Arles publia en 1913, Eaux-fortes et tailles-douces. Ce récit de la contemplation que fit l'auteur de la sculpture d'Augustus Saint-Gaudens, ornant un monument funéraire mythique du cimetière Rock Creek, à Washington, D.C., vous fera vivre une authentique et profonde expérience esthétique. On dit que, quelques décennies après la visite d'Henri d'Arles et alors que son mari était président des États-Unis, Eleanor Roosevelt venait fréquemment contempler cette oeuvre apte à inspirer maintes réflexions existentielles. 

À l'époque de la première publication de Vers un mausolée, les lecteurs ne jouissaient nullement des avantages que fournit notre époque quant à la possibilité, pour qui n'est pas sur place, de voir et d'observer la sculpture décrite si sublimement par Henri d'Arles, dont la plume est certainement l'une des meilleures et des plus envoûtantes que le Québec ait produites. Donc, nous avons inclus des photos dans le texte, de même que, sous celui-ci, trois vidéos qui vous permettront de mieux goûter l'appréciation qu'Henri d'Arles faisait, il y a plus de 100 ans, de cette magnifique sculpture que l'on peut encore de nos jours admirer au cimetière Rock Creek, et dont le décor est resté le même qu'à l'époque de la visite du premier critique d'art québécois.

On peut sans trop se tromper croire que vous passerez de bons et enrichissants moments en effectuant la lecture qui suit. Puissiez-vous en savourer chaque instant...


L’ART ET LES ARTISTES

Par Henri d'Arles (1929)


Numéro d'août 1929 de La Revue moderne, d'où
est tiré l'article L'Art et les artistes, qui suit.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

I

Le domaine de l'art est infini. Et il est un dans sa diversité. Écrire en est l'un des aspects, —écrire, donner naissance aux idées, revêtir ses imaginations et ses rêves de mots que l'on peut trouver dans le dictionnaire, mais dont la disposition et l'arrangement sont personnels, appartiennent à l'écrivain seul, et constituent cette chose extrêmement mystérieuse qui s'appelle le style, — c'est une branche de l'art. Et pas la moins difficile à cultiver. Écrire est même l'art suprême. Dans la hiérarchie de la beauté, il n'y a rien au-dessus de cela. Que peut-il y avoir de plus grand que de donner une forme appropriée et définitive à son verbe intérieur, par l'intermédiaire de simples vocables, ni de laisser la musique de l'âme couler en phrases mélodieuses, s'exprimer en accents lyriques, capables d'enchanter l'humanité, de lui faire oublier les vulgarités et les ennuis du chemin ?

Quel que soit l'art que l'on pratique, l'on est apte à comprendre et à apprécier tous les autres. II n'est même pas nécessaire de cultiver un genre de beauté, pour avoir l'intuition de ce qui est l'art et de ce qu'il signifie. Il suffît pour cela d'avoir l'esprit bien fait et l'âme noble. Il faudrait plaindre qui serait assez dépourvu de sens pour rester froid et indifférent devant la grâce incomparable d'une rose, ou le charme extraordinaire d'un eucalyptus. Est-ce que cela se rencontre ? Est-il une créature humaine qui puisse entendre sans frissonner la voix du rossignol, montant dans le crépuscule en notes cristallines et pures ? Est-il des intelligences assez fermées, pour ne pas ressentir d'émotion, en face d'une œuvre d'art, ni pour donner sympathie, encouragement et admiration à ceux qui cherchent à rendre la vie plus belle, en évoquant l'idéal ?

II

Hélas! il s'en trouve, et en très grand nombre, dans notre monde moderne, profondément absorbé par des préoccupations matérialistes. Notre âge est un âge de fer, a dit Louis de Launay. Des idées étranges ont cours, touchant la place que l'art doit occuper dans la société, et l'importance sociale des artistes. Beaucoup voient dans l'art un simple amusement, un passe-temps, bon pour ceux qui ne peuvent s'adonner à rien de plus sérieux ni de plus utile. 

Et pourtant, la vérité est bien autre. L'art est la pierre-de-touche de la civilisation. L'art est infiniment au-dessus du commerce, de l'industrie, et de tous les genres d'affaires. Les hommes d'affaires ont leur fonction, dans toute société bien organisée. Les artistes ont aussi la leur, de beaucoup supérieure à l'autre. 

Comment pouvons-nous juger du degré de culture atteint par les nations historiques, si ce n'est pas les monuments d'art qu'elles ont laissés ? Un regard jeté sur le Parthénon suffit à nous convaincre que la civilisation hellénique, du temps de Périclès et de Phidias, fut la plus fine que le monde ait vue, ou verra jamais. Il est impossible d'imaginer rien de plus harmonieux dans les proportions, de plus élégant dans les lignes, de plus souple dans les détails. Renan parle avec enthousiasme des ténuités infinies qui distinguent les métopes du Parthénon. Le peuple qui a créé ce temple d'Athéna, si pur, si gracieux, si limpide, fleur de marbre immobilisée sous un ciel de saphir, avait évidemment gravi la perfection absolue.

Henri d'Arles

(Source : Biographies canadiennes-françaises, 1926)

La vraie gloire d'une nation n'est pas fondée sur le nombre de ses banques, ni sur l'énorme richesse de ses capitalistes. Et, par exemple, le fait qu'il y a, aux États-Unis, plus d'automobiles que dans le monde entier, n'a rien dont ce pays puisse s'enorgueillir beaucoup. La civilisation est essentiellement de nature spirituelle. La norme est non pas la quantité, mais la qualité. 

Des masses de peuples et des tas d'argent ne constituent pas la haute culture. L'argent est utile, et même nécessaire. Les financiers contribuent à la prospérité d'un état, et il faut reconnaître qu'ils savent le faire sans négliger leurs intérêts personnels. Mais l'argent n'a qu'une valeur de convention. Et il ne doit jamais être recherché pour lui-même, mais pour les avantages matériels, et surtout pour les joies d'ordre élevé qu'il procure. Combien fragile d'ailleurs est la fortune ! La plus solidement bâtie peut s'écrouler en quelques heures. Tous les jours, nous assistons à des désastres, qui réduisent à l'indigence de ci-devant magnats.

Certes, l'histoire d'un pays serait plutôt plate et terne si elle ne présentait à l'admiration de la postérité que les hauts-faits accomplis par ses brasseurs d'affaires, ou que les transactions opérées par ses financiers. Pareils récits ne retiendraient pas longtemps l'attention du monde. Qui parlerait de la Grèce et de l'ancienne Rome, si ces nations s'étaient surtout distinguées dans le commerce et l'industrie ? Elles ont sûrement compté des hommes habiles en ces domaines. Leur nom et leurs actions, s'ils ont traversé les siècles, sont connus de quelques spécialistes que ces questions techniques intéressent.

Tandis que l'esprit humain se souviendra toujours des orateurs, des dramaturges, des poètes, des sculpteurs et des peintres, qui ont fleuri dans Athènes et dans Rome. Il les célébrera jusqu'à la fin des temps. C'est que les œuvres, réalisées par ces grands génies, étaient de nature spirituelle, elles étaient qualitatives et non quantitatives. Et seulement ce qui est spirituel échappe aux morsures du temps et peut compter sur l'immortalité.

Je comparerais l'histoire humaine à un océan, au milieu duquel se dresse le rocher des âges. Autour de ce rocher, d'innombrables épaves sont le jouet des vagues : débris de nations disparues, entreprises matérielles, finalement réclamées par la matière, retournées à leur néant. Debout sur le roc, respectées par la main du Temps, admirées de siècle en siècle, se tiennent les créations intellectuelles, dans lesquelles les artistes de génie ont cristallisé leurs pensées, sculpté leurs rêves, exprimé leur conception de la Beauté éternelle.

III

Demandons-nous maintenant ce que c'est que l'art, et ce que c'est qu'être artiste ? À cette question, je ne crois pas qu'il soit possible de donner une réponse satisfaisante. Philosophes et esthètes ont laissé des définitions de l'art. Celle-ci, par exemple, qui est classique, et je crois qu'elle est de Platon : « Le beau est la splendeur du vrai ». Ceci semble impliquer qu'un objet, essentiellement conforme à son type exemplaire, irradie une clarté, une couleur, un charme, une grâce, — toutes choses que l'on appelle beauté. Le vrai serait l'essence, et la beauté, comme l'accident. En fait, l'art se sent plutôt qu'il ne s'exprime. Tout, en ce monde, est mystère.

Nous sommes environnés de problèmes que notre esprit est impuissant à résoudre. C'est une très grande chose que d'être un penseur. Mais le penseur, digne de ce nom, reconnaît ses limites : c'est sa noblesse et son tourment. « Que sais-je ?», dit Montaigne. « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre que dans toute notre philosophie », a dit Hamlet. Oui, que savons-nous  ? Que pouvons-nous expliquer  ? Tout est énigme. Suivant le mot favori de sainte Thérèse : « Tout est un songe ».

L'artiste lui-même perd pied, lorsqu'il s'agit pour lui de parler avec précision de son art, de l'art qu'il exerce, qu'il aime, auquel il a consacré sa vie, dont apparemment il possède tous les secrets. Que peut-il en dire, qui ne soit que balbutiements ? 

Prenons l'écrivain. Lui est-il possible d'exposer clairement la genèse et le développement de son œuvre, et comment, à même la matière commune des mots, il lui est arrivé de produire quelque chose qui n'existait pas sous cette forme, une réalisation neuve et personnelle ? Edgar Allan Poe a écrit tout un traité : Philosophie de la composition, pour expliquer la naissance et l'élaboration de son chef-d'œuvre, Le Corbeau. Un critique fait justement remarquer que ce traité contient tout, sauf le point essentiel du sujet, qui était de définir l'éclosion du poème et le mystère de son lent achèvement. Or, cela, Edgar Allan Poe ne le pouvait pas faire. Et aucun poète ne pourra jamais bien s'expliquer à lui-même, ni expliquer aux autres, ce qui se passe, au moment psychologique où il est saisi par l'inspiration. Il semble alors qu'une transformation s'opère en lui, qu'une personnalité étrangère se substitue à la sienne, qu'un musicien inconnu prend sa place, vient toucher les cordes de son âme, en tirer des accents, dont le poète sera tout le premier surpris, quand il se lira à tête reposée.

Il y a un mot de Lacordaire qui s'applique à ce phénomène: « Quand je parle de vous, ô Christ, je trouve des accents qui m'étonnent moi-même ». Dans le feu de l'inspiration, le poète ou l'orateur compose des hymnes dont l'origine demeure un mystère.

Et de même, le peintre ne peut, non plus, expliquer son œuvre. Le dessin s'enseigne à l'école. Toute branche de l'art a sa technique, qui est à la portée de quiconque y apporte temps et application d'esprit. Mais savoir dessiner et savoir mélanger les couleurs n'est pas plus l'essence de la peinture, que la connaissance parfaite des règles de la grammaire n'est l'essence de l'art d'écrire. La possession de tous les secrets de la prosodie ne confère pas le don poétique. L'art est un mystère. C'est la chose la plus voisine de la création proprement dite. Poésie signifie création. Et tout artiste, quel que soit l'art qu'il exerce, est poète, et c'est en vérité que l'on dit d'une belle peinture qu'elle est une symphonie en couleurs, ou que l'on parle du rythme d'une sculpture. Un chant harmonieux en émane, ainsi que de la célèbre statue de Newman quand le soleil levant la caressait de ses feux. 

Le peintre emprunte son motif à la nature, forme humaine ou paysage. Mais il ne le copie pas. Un instrument mécanique copie la nature, avec une précision et une exactitude beaucoup plus grandes que l'artiste ne pourra faire avec ses pinceaux. Le résultat sera-t-il œuvre d'art ? Jamais de la vie. Car une machine, même parfaite, en est incapable. Si admirable que soit une photographie, elle n'est que cela, au lieu que l'artiste pénètre en quelque sorte jusqu'à l'essence des choses pour en saisir les secrets et nous les révéler.

L'art, ou la beauté, serait donc la révélation de la vie mystérieuse enclose dans la création. Le motif extérieur, en passant par l’âme de l'artiste, se décompose et se transforme, et prend une valeur nouvelle. L'œuvre d'art est un mélange de réel et d'idéal. Où s'arrête le réel ? Où commence l'idéal ? Comment, de la fusion de ces deux éléments, naît la chose d'art, — qui le dira jamais ?

Ce qui est bien certain, c'est que l'on ne peut être artiste, en quelque genre que ce soit, à moins d'avoir une « divinité en soi », pour rappeler le mot fameux de Mirabeau. Et tout ce qui est divin échappe à nos analyses, et s'enveloppe d'un mystère que nos pauvres yeux mortels ne peuvent percer. L'on admire l'art, l'on le goûte, l'on s'en enivre. Quant à savoir ce qu'il est essentiellement, cette connaissance n'est pas de la terre et du temps. Nous l'apprendrons dans l'Infini.

Tiré de : La Revue moderne, août 1929, p. 7 et 44. 



VERS UN MAUSOLÉE

Par Henri d'Arles (1913)



Le texte qui suit est tiré de l'ouvrage
 publié par Henri d'Arles en 1913,
Eaux-Fortes et Tailles-Douces.
On peut le télécharger gratuitement ICI.

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Il est quatre heures.

Le soleil sort enfin de ses brumes. Et je puis voir du bleu, du beau bleu tendre, lavé, clarifié par les pluies. Et cet azur est de bonne qualité, mais il n'a rien de plus rare que celui qui plane en notre ciel. Là-bas, au firmament de mon pays, les tonalités sont tout aussi délicates et tout aussi finement nuancées, avec je ne sais quoi peut-être de plus arrêté et de plus précis, ou je dirais de plus ferme.

— Allons, dit Henri, au Rock Creek Cemetery. Je vous y ferai voir une statue de Saint-Gaudens. C'est mon pèlerinage favori. Quand je veux me reposer un peu, me rafraîchir l'esprit, je vais contempler ce bronze. Sa vue éveille doucement ma pensée. Quelle merveille ! Il n'y a rien qui l'approche dans tout Washington. À cette heure surtout, vers le déclin du jour, elle vous fera impression profonde. Je lui dois bien des inspirations. Tenez, voici quelques vers d'une pièce que je lui ai consacrée, tout dernièrement :

            Ton Image demeure au fond de ma mémoire,
            Et le Temps ne saurait l'envelopper d'oubli ;
            Voiles de crêpe et de tristesse, écharpes noires,
            N'ensevelissez pas mes rêves sous vos plis...

L'automobile nous prend donc et nous roule à travers les avenues de la Capitale : ces avenues qui ont quelque chose de souple, de moelleux. Et des arbres les bordent, si pressés, si feuillus, que l'on se croirait presque dans un bois. C'est à peine si les palais se laissent deviner, par delà leurs frondaisons épaisses...

Tout en allant, nous causons art, littérature, et... diplomatie. Mes compagnons Henri et Émile sont, en effet, dans « la carrière » (M. Henri Martin, alors secrétaire de la Légation Suisse. M. Émile Casteur, alors secrétaire de la Légation de Sa Majesté le Roi des Belges).

Depuis ces quelques heures où je suis leur hôte, j'observe avec plaisir extrême le cachet si particulier que la formation diplomatique imprime au caractère, l'espèce d'élasticité qu'elle donne à l'esprit. Leur conversation, toute en nuances, contourne si adroitement les questions, n'avance rien avec trop de force, évite de s'aventurer sur les terrains brûlants. Comme ils savent bien écouter aussi ! Et leur tempérament semble si malléable. Ils ont comme une aptitude à se plier, à se mouler à tout. Mais l'on sent parfaitement que, sous une grande souplesse de procédés dans leurs relations, la liberté de leur jugement sur les hommes et les choses au milieu desquels ils évoluent demeure intacte et active. Derrière leur sourire engageant, conciliant, se cachent sans doute une volonté sûre d'elle-même et des idées très arrêtées.

Hier soir précisément, je disais à Henri : « Je vous en prie, ne brisez aucune de vos habitudes journalières à cause de moi ». — Et lui de me répondre : « Oh ! moi, je ne brise jamais rien ». Or, il m'a paru que ce mot si simple trahissait vraiment le diplomate. Un diplomate est tout le contraire d'un briseur de vitres. II attend, patiente, ne heurte jamais de front les hommes, laisse se dénouer d'elles-mêmes les situations compliquées et profite pour intervenir du moment psychologique.

Au tournant d'une route, nous apercevons dans le lointain, calme, majestueux, dominant tout, le monument Washington. « C'est le triomphe de la ligne droite », nous dit Henri. Assurément. Et moi, pourtant, ce n'est pas pour cette simple raison géométrique qu'il m'impressionne et que je l'admire. Cette longue aiguille de pierre qui se profile solitaire sur le ciel où pendent des laines grises, où va mourir la lumière, met là, au dessus de tout ce neuf, de toutes ces choses fraîches qu'anime une vie récente, je ne sais quoi de très reposant et de très antique. Elle évoque l'Egypte, elle nous reporte vers des âges et des peuples disparus. J'oublie un moment tout ce qui m'entoure, je me laisse prendre à l'illusion de profond passé qu'elle nous donne...

Hors de la ville maintenant, par des chemins d'or, à travers des collines richement boisées. Je remarque des essences particulières aux climats doux : arbres aux larges feuilles imprégnées de sève. Et le soleil d'été n'a pas encore altéré leurs teintes, d'un vert cru et d'un rouge sombre. De la campagne trempée émanent les senteurs des moissons jeunes. Une rivière aux eaux jaunes coule rapide à notre gauche. Et cela serait beau n'était la couleur affreusement terne et sale. Mais la musique en est charmante — ce large bruit de flot qui se mêle au bruit du vent dans les branches, aux notes fluides et perlées des oiseaux saluant la fin du jour...

Et nous voici aux portes du Rock Creek Cemetery. Les monuments qui s'étalent sur les pentes ou dans les vallons de cette nécropole n'ont rien qui puisse séduire beaucoup le regard : — pierres quelconques, colonnes plus ou moins élégantes, statues taillées par des maîtres maçons, — tout le faste habituel et sans art des cimetières américains.

Non, rien de ce qu'il y a ici n'est propre à nous émouvoir. Aussi bien ce n'est pas pour voir un spectacle si banal que nous sommes venus. « Regardez, dit Henri, c'est là-haut ! » Et il indique au sommet d'une colline une tache sombre. À je ne sais quelle vibration dans sa voix, quel éclair dans ses yeux, quelle fièvre de toucher enfin le but de notre pèlerinage, je devine l'emprise que la statue dont il nous a parlé exerce sur lui. Son seul voisinage le rend tout frémissant. Qu'est-ce donc que ce bronze peut avoir de si extraordinaire ? Il me tarde de le contempler aussi. Va-t-il me ravir ou me désenchanter ? J'aimerais qu'il me fît l'impression que j'en attends et que sa vue me secouât d'une véritable sensation d'art. D'un pas rapide nous nous acheminons vers le rideau de feuillage derrière lequel il se dérobe.

... Un enclos de cyprès... les arbres, d'un vert presque noir, fusent très droits. Ils ont l'air de gardes funèbres, de sentinelles de la mort, conscientes de leur rôle austère, jamais lasses de veiller sur un tombeau. Leurs branches compactes sont immobiles, silencieuses. Le vent léger du crépuscule les frôle sans les agiter, y éteint son murmure. On dirait qu'il craint de troubler le recueillement en lequel elles s'absorbent.

« ... Un enclos de cyprès... les arbres, d'un vert presque
noir, fusent très droits. Ils ont l'air de gardes funèbres,
de sentinelles de la mort, conscientes de leur rôle austère,
jamais lasses de veiller sur un tombeau. Leurs branches
compactes sont immobiles, silencieuses... »

(Photo : National Trust for Historic Preservation ;
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Le sol à l'intérieur est pavé de larges dalles humides. Il a plu la nuit dernière et ce matin. Et les rayons tardifs n'ont pu encore sécher ces pierres. D'ailleurs le soleil pénètre-t-il jamais dans ce puits d'ombre ? Par où la lumière dorée pourrait-elle y descendre, en égayer un peu la mélancolie ? Car par-dessus les cyprès un orme déploie sa frondaison plus claire, les recouvre de son dôme aux mille nervures.

Un banc de porphyre à forme antique s'adosse aux arbres, en suit la ligne irrégulière.

« ... Un banc de porphyre à forme antique s'adosse
aux arbres, en suit la ligne irrégulière... »

(Photo : Wikipedia ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Au fond de ce bois sacré, plus ténébreuse encore que le feuillage sous lequel elle s'abrite à demi, la statue est assise. Et ce que l'on ressent tout d'abord, en présence de cette forme étrange, mystérieuse, c'est de la stupeur. L'on s'imagine qu'il y a là quelqu'un vraiment, une femme en deuil et en pleurs. Ou mieux, l'on croit à quelque apparition d'outre-tombe. Oh ! que je ne voudrais pas me trouver seul ici, fût-ce en plein jour. Henri y vient souvent, lui. Il passe des heures face à face avec cette vision. Il se propose même de la visiter la nuit. Ce que cette ombre doit être effrayante, fantastique, par un clair de lune et d'étoiles !...

Elle est assise — le buste presque rigide, le bras droit relevé, le menton appuyé sur deux doigts tandis que les autres se posent le long de la joue — attitude ordinaire dans la méditation. De longs voiles l'enveloppent de la tête aux pieds. Et il y a là, au point de vue technique, un effet de draperie qui est merveilleux. La forme humaine disparaît, elle est comme prostrée, anéantie, sous cette étoffe à la fois lourde et souple. Et cependant on la sent qui vit et qui respire, l'on devine la justesse des proportions, l'harmonie des lignes, le modelé des membres. Les plis retombent avec une simplicité extrême ; mais quelle grandeur, quelle majesté ils lui donnent. Ce n'est pas cherché, ce n'est pas arrangé. Rien qui ressemble aux coquettes parures de deuil où se complaît notre vanité. De larges ondulations, quelque chose d'ample, de fort, de massif, et avec cela de l'élégance, de la grâce, une mollesse fine et flottante. Oh ! que cette écharpe noire revêt la statue d'une distinction souveraine !

J'ai parlé de deuil et de pleurs. Et de fait cette forme est ensevelie sous des « voiles de crêpe et de tristesse...»

« ...Au fond de ce bois sacré, plus ténébreuse encore que le feuillage
sous lequel elle s'abrite à demi, la statue est assise. Et ce que l'on
ressent tout d'abord, en présence de cette forme étrange, mystérieuse,
c'est de la stupeur. L'on s'imagine qu'il y a là quelqu'un vraiment,
une femme en deuil et en pleurs. Ou mieux, l'on croit à quelque
apparition d'outre-tombe... »

(Photo : National Trust for Historic Prevervation ;
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C'est apparemment l'image de la douleur ou de la mort. Pourtant, à la bien regarder, sa figure n'est pas abattue. Elle ne verse aucune larme. Ses yeux demi-clos sont bien secs. Vers quoi donc regardent-ils ? Une vision plutôt intérieure, dirait-on, une réalité lointaine. Et pourquoi ce pli un peu amer aux lèvres et par toute la physionomie cet air d'avoir souffert en même temps que de scepticisme dégagé ? Toujours est-il qu'elle reflète un sentiment extraordinairement complexe et qu'elle a une expression singulièrement énigmatique.

L'artiste n'a mis aucun nom au bas de son œuvre. Et cela laisse le champ libre à nos interprétations. Que signifie-t-elle donc ? Que veut-elle nous représenter ? L'un après l'autre nous cherchons à nous le définir, à pénétrer son secret. Bronze pensif, qui donc évoques-tu ?...

D'après la légende, ce mausolée serait un acte de réparation tardive. La morte qui repose là, sous ces dalles, aurait aimé avec passion le compagnon de sa vie et aimé sans retour. Sa vive affection n'aurait été payée que de froideur. Et ainsi elle aurait langui auprès d'un foyer sans flamme, dans un palais que sa tendresse incomprise, dédaignée, transformait en lieu d'exil, gardant pour elle sa douleur, subissant sa destinée comme une chose fatale, sans se plaindre, sans la maudire, mais heureuse de quitter enfin une existence infiniment cruelle à son cœur de femme.

Son martyre à peine consommé, comme un remords s'éveilla dans l'âme de celui qui en avait été la cause peut-être assez inconsciente. Il voulut cultiver son souvenir, adoucir sa mémoire obsédante, l'éterniser dans un réel monument d'art. Et c'est au grand sculpteur Saint-Gaudens qu'il confia le soin d'ériger une statue à celle dont il avait brisé la vie, une statue qui symbolisât le drame tragique, l'intime désespoir où elle s'était consumée.

« ... C'est apparemment l'image de la douleur ou de la mort.
Pourtant, à la bien regarder, sa figure n'est pas abattue. Elle
ne verse aucune larme. Ses yeux demi-clos sont bien secs.
Vers quoi donc regardent-ils ? Une vision plutôt intérieure,
dirait-on, une réalité lointaine. Et pourquoi ce pli un peu amer
aux lèvres et par toute la physionomie cet air d'avoir souffert
en même temps que de scepticisme dégagé ? Toujours est-il
qu'elle reflète un sentiment extraordinairement complexe et
qu'elle a une expression singulièrement énigmatique...»

(Photo : National Trust for Historic Preservation ;
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Quel sujet ! Comme l'artiste en a bien saisi et rendu la portée psychologique ! Comme il l'a élargi encore pour lui donner une signification plus universelle ! Ah ! je crois comprendre maintenant l'énigme concentrée dans cette physionomie.

Ce n'est pas là un portrait. Cette figure est humaine ; mais l'on sent qu'elle n'appartient plus au monde des contingences. Elle a gardé de son passage parmi nous les traits essentiels à notre race et s'est dépouillée de ces caractères qui individualisent, qui circonscrivent l'espèce et la constituent en personnalité. C'est du dehors, de l'au-delà, qu'elle revit le songe sans rayons de son existence évanouie. Et sans doute les souvenirs qui se pressent dans sa pensée imprègnent son visage d'une intense mélancolie — mélancolie corrigée pourtant, tempérée par une sérénité qui n'est pas de la Terre.

Ses lèvres entr'ouvertes semblent dire : 

« J'ai souffert, mais je tâche d'oublier. L'immense repos est venu. Désormais inaccessible au chagrin, pourquoi en voudrais-je aux hommes de mes malheurs ? Aussi bien les déceptions qui m'ont conduite au tombeau ne venaient-elles pas de mon enfantine naïveté ? J'avais demandé à la vie ce qu'elle ne peut pas donner. Est-ce que tout n'y est pas chimère et illusion ? Mes folles aspirations m'avaient portée trop haut. C'est un peu ma faute si la réalité m'a surprise, déconcertée, et si j'en ai été navrée jusqu'à en mourir. J'aurais dû être mieux préparée à ses coups. Ô vous qui me visitez et qui vous apitoyez sur l'histoire lamentable et pourtant si brève de mes jours, votre sympathie ne peut plus me toucher. Tout passe. Et ma triste existence, comme les plus riantes et les plus comblées, s'est évaporée. À l'amertume éphémère a succédé un rêve très doux et qui sera éternel. D'ailleurs ai-je été plus infortunée que tant d'autres ? Mon cas a-t-il rien eu d'unique, d'extraordinaire ? Les victimes du sort ne se comptent-elles pas par milliers ? Qui donc peut trouver vraiment que la vie lui est bonne et lui rend tout ce qu'il en espérait ? Qui peut se nourrir de ses vanités d'une heure ? Qui est assez peu psychologue pour n'en pas percer le néant ? Ne vous fiez pas à ses mensonges. En me donnant en partage la douleur, elle n'a fait que remplir son rôle. Car elle est naturellement cruelle. Apprenez du moins de mon ombre, maintenant si tranquille, à n'être pas étonné si elle vous frappe. Jugez-la telle qu'elle est et vous ne serez pas trahi ».

« ...Ce n'est pas là un portrait. Cette figure est humaine ;
mais l'on sent qu'elle n'appartient plus au monde des
contingences. Elle a gardé de son passage parmi nous
les traits essentiels à notre race et s'est dépouillée de ces
caractères qui individualisent, qui circonscrivent l'espèce
et la constituent en personnalité. C'est du dehors, de
l'au-delà, qu'elle revit le songe sans rayons de son existence
évanouie.  Et sans doute les souvenirs qui se pressent
 dans sa pensée imprègnent son visage d'une intense
mélancolie — mélancolie corrigée pourtant, tempérée
par une sérénité qui n'est pas de la Terre... »

(Photo : ArtAndArchitecture-sf.com ;
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Voilà pour moi le langage que tient cette statue, voilà ce qu'exhale sa bouche demi-close, tout ce qui se peint sur sa physionomie creusée par la méditation. Leçon amère ! Philosophie désabusée ! Certes elle contient une grande part de vérité. Mais que le pessimisme en est froid et décevant. Et où est dans tout cela la note mystique ? Où est l'hymne de surnaturelle consolation ? Où est l'allusion à la paix infinie au sein de Dieu ? Pas un mot d'espérance et d'amour. Seulement des idées qui rappellent le stoïcisme antique. Aucun reflet du doux évangile de Jésus.

Eh ! quoi, la pauvre morte n'a donc pas eu pour la réconforter dans son abandon la religion divine, que rien dans cet écho d'outre-tombe n'en porte la trace ? Ou bien est-ce l'artiste qui aurait oublié d'illuminer un peu cette sombre vision, de la baigner de clarté tendre et céleste ? Car la pensée chrétienne en est absente. C'est un monument superbe au point de vue de l'art, de la facture, mais d'un paganisme absolu. Je l'admire. Mais combien une petite croix, avec ces seuls mots dessus : « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! » ferait davantage plaisir à mon cœur, le toucherait jusqu'aux larmes, déploierait devant mon regard les perspectives illimitées de la foi. Tandis que j'ai seulement ressenti une émotion esthétique — bien forte il est vrai — et que ma curiosité humaine, piquée par l'énigme que pose la figure si étrangement mystérieuse, est plus ou moins satisfaite de l'avoir peut-être résolue...

Le soir est tombé. Tout est plus silencieux et plus grave. L'ombre s'épaissit dans l'enceinte funèbre. La ligne des cyprès revêt une majesté plus lugubre. Le mausolée se fond dans de la nuit.

C'est le temps de reprendre notre route vers la grande ville, là-bas, qui déjà commence à se parer d'étoiles...

« ...Le soir est tombé. Tout est plus silencieux
et plus grave. L'ombre s'épaissit dans
l'enceinte funèbre. La ligne des cyprès
revêt une majesté plus lugubre. Le
mausolée se fond dans de la nuit... »

(Photo : ArtAndArchitecture-sf.com ;
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Tiré de : Henri d'Arles, Eaux-fortes et tailles-douces, Québec, Typ. Laflamme & Proulx, 1913, p. 143-153). 


La sculpture d'Augustus Saint-Gaudens, décrite ci-haut par Henri d'Arles, peut être observée dans les trois vidéos descriptives suivantes. Cliquer sur chacune des trois images pour visionner la vidéo à laquelle elle renvoie : 






Propos d'art, paru en 1903, est le premier livre de critique d'art publié au Québec. Son tirage
fut de 100 exemplaires seulement, en plus de quelques autres pour les proches de l'auteur. 

Cet exemplaire, dédicacé de la main de l'auteur qui signa de son vrai nom, Henri Beaudet, 
ce qui est un fait rarissime, est adressé à la soeur de celui-ci. 
On peut ICI télécharger gratuitement cet ouvrage historique.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Arabesques, consacré aux oeuvres du sculpteur
sur bois Alphonse Leclaire et paru en 1923, est le
deuxième ouvrage qu'Henri d'Arles a dédié à l'art.
On peut le télécharger gratuitement ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Henri d'Arles, né Henri Beaudet, est né en 1870 dans cette
maison située au 19 avenue Laurier Ouest, à Arthabaska.

(Photo : Daniel Laprès)