mardi 20 août 2019

Robert Choquette sur la poésie : « Au narcissisme, je préfère le don »

Robert Choquette (1905-1991)

(Source : Archives des lettres canadiennes-françaises,
tome IV, Montréal, éditions Fides, 1969, p. 389)


   Robert Choquette était l'un des plus importants écrivains québécois du XXe siècle. Fils de Joseph-Alfred Choquette et d'Ariane Payette, il est né le 22 avril 1905 à Manchester (New Hampshire). Sa famille revint à Montréal en 1913 et l'inscrivit au Collège Notre-Dame, puis, de 1917 à 1921, au Collège de Saint-Laurent, où il entreprit ses études classiques. Il étudia ensuite au Collège Loyola de 1921 à 1926.

   Journaliste à The Gazette en 1927, Robert Choquette assuma un peu plus tard la rédaction de la Revue Moderne, tout en étant secrétaire et bibliothécaire à l'École des Beaux-Arts de Montréal. La fondation de Radio-Canada marque un tournant dans sa carrière : il sera l'un des principaux écrivains à alimenter le nouveau réseau de radio-romans. Il fut également l'auteur de nombreux téléromans.

  En 1942-43, il fut invité comme écrivain-résident au Smith College de Northampton (Massachusetts). Revenu au pays, il se consacra entièrement à la littérature. Auteur de nombreux recueils de poésies et de romans, il fut lauréat, entre autres, de trois prix David (1926, 1932, 1955), du prix de poésie de l'Académie française (1954) et du prix Edgar Poe (1956). En 1962, il fut proclamé « Prince des poètes du Canada français ». Membre fondateur, en 1944, de l'Académie canadienne-française (devenue l'Académie des lettres du Québec), il y siégea jusqu'à sa mort. 
   
   En avril 1937, Robert Choquette a épousé Marguerite Canac-Marquis. Il est mort à Montréal le 22 janvier 1991. 

(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1987, p. 76-77). 

Pour en savoir plus sur Robert Choquette, cliquer ICI.

De Robert Choquette, les Poésies québécoises oubliées ont publié : Ode à la libertéHymne à l'été et Le chant du coureur-de-bois.

Robert Choquette sur la poésie : 


Ce qu'est pour moi la poésie ? Autant demander ce qu'est la vie, et la mort, et l'amour, et l'âme. 

La poésie ? Pour arriver à un semblant de réponse, je me reporte à mes dix-sept ans, quand je l'ai découverte, quand la route banale que je parcourais s'est transformée soudain en chemin de Damas. J'évoque l'éblouissement où j'ai vécu pendant des mois, le sentiment et même l'impression physique que mon coeur était devenu un grand oiseau en moi prisonnier, et qui m'étouffait en ouvrant les ailes, un vaste oiseau impatient d'espace. L'adolescent découvrait son ciel intérieur et il voulait en faire part aux hommes, le chanter aux quatre coins du monde ; il voulait donner son âme en partage. 

La poésie, c'était l'apaisement de cet instinct si naturel à l'homme d'exprimer ses pensées, ses sentiments, ses émotions, fût-ce pour lui seul, pour les coordonner et les posséder mieux, ou seulement pour abolir le poids du silence. C'était l'instinct non moins naturel qui porte l'homme à communiquer une pensée qu'il estime importante ou précieuse, un sentiment qui le nourrit, une émotion qui l'exalte ou l'étreint.

Ayant pratiqué les poètes anglais pour le moins autant que les poètes français, j'étais lyrique et romantique à l'excès. Même si l'adolescent n'est plus, même si Dionysos est un dieu du matin, est-ce encore cela, pour moi, la poésie ?

Plus qu'hier, j'attache de l'importance à la forme et crois que le poète doit se doubler d'un artiste. Mieux qu'hier je crois que le vers doit être musical. Mais d'abord et surtout et avant tout, je crois à l'importance du rythme, nerf de la poésie. Je veux toujours l'élan, mais moins le mors aux dents. Je sers les écrous à l'éloquence. Au lieu de répandre le lyrisme à grande eau, je veux qu'il passe par le tuyau d'arrosage.

Ainsi, j'accepte mal, non chez les autres, mais pour mon usage, le recours au vers libre et l'abandon de la rime. J'en ai tenté l'expérience, en catimini, et je n'étais pas heureux. Enclin à une certaine indolence, j'ai intérêt à travailler le marbre plutôt que la cire. Et puis, je crois au pouvoir incantatoire du vers régulier comme je crois au pouvoir hypnotique des vagues, où les jeux de l'écume multiplient les détails, mais dont le mouvement de l'avant se déroule dans un cadre défini.

J'aime les poèmes qui s'adressent à tous les hommes, et beaucoup moins, quel que soit le talent de l'auteur, les oeuvres volontairement obscures, qu'il faut déchiffrer comme un puzzle et dont le plaisir qu'en tirent les initiés est basé sur la vanité d'avoir compris. 

Grave lacune, sans doute, je ne cherche pas l'originalité, mais plutôt la clarté et la simplicité. De tout mon instinct, je repousse le culte de la névrose, quand ce n'est pas de la démence, le m'as-tu-vu souffrir, l'étalage du subconscient à la manière dont la pieuvre expulse son estomac et digère en plein jour. 

Je refuse le nom de poésie aux balbutiements qu'on entend chez le psychiatre. Au nom de la vie, si éphémère soit-elle, je refuse l'à-quoi-bon, la tour d'ivoire, l'abdication du monde extérieur. Rien ne me paraît plus risible que l'auteur qui marmonne que tout est vain et comme il lui tarde d'être au cimetière, mais il s'arrache les cheveux s'il ne trouve pas un éditeur. 

Ce que la poésie ne doit pas être, à mon avis, c'est un produit de laboratoire, fabriqué par l'intelligence et s'adressant à la seule intelligence. Elle est faite, essentiellement, d'émotion et d'imagination. Elle doit transmettre au lecteur ou à l'auditeur un ébranlement de l'être tout entier. 

Le poète doit être un créateur d'espoir malgré tout, ― ou, si l'on préfère, un soutien, un consolateur. 

Sur quoi je me tais. Sans doute trahirai-je ici une autre lacune, mais je m'attarde rarement à chercher ce qu'est la poésie. Je préfère mordre dans une pomme qu'en dénombrer les pépins. Je préfère marcher à m'observer marchant. Aux pourquoi et aux comment, je préfère l'acte. À l'air raréfié auquel aspirent certains poètes, je préfère le grand air à pleins poumons. Au narcissisme, je préfère le don. À la poésie pure, je préfère la poésie pleine. 

Tiré de : Archives des lettres canadiennes, tome IV : La poésie canadienne-française, Montréal, éditions Fides, 1969, p. 390-391.  


Le texte de Robert Choquette, ci-haut, est
tiré de cet ouvrage collectif paru en 1969.

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Robert Choquette à l'époque où, dans sa
vingtaine, il dirigeait La Revue moderne,
à la fin des années 1920.

(Source : Mon magazine, mars 1926)

Robert Choquette a été au moins deux fois le sujet de dessins
 de  Robert LaPalmel'un  des plus grands caricaturistes québécois.  
À gauche, sur la couverture de l'édition d'octobre-novembre 1947 de
  la revue La Nouvelle relèveet à droite en première page de l'édition
du 12 novembre 1934 du journal L'Ordre, d'Olivar Asselin.

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Ce témoignage touchant de sincérité et de beauté est paru dans Le Devoir
du 8 février 1991, à l'occasion du décès de Robert Choquette.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Quelques-unes des nombreuses oeuvres publiées par Robert Choquette.

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Deux oeuvres de Robert Choquette encore disponibles de nos jours en
librairie sont Élise Velder (cliquer ICI) et Le sorcier d'Anticosti (cliquer ICI).

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dimanche 7 juillet 2019

Collège Joliette, 1877 : « Sauve qui peut, les braves ! »

Le Collège Joliette, vers 1880-90. L'édifice fait de nos jours
partie du Cégep régional de Lanaudière à Joliette.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


En fouinant dans le journal La Voix de l'écolier, qui fut publié de 1876 à 1879 par le Collège Joliette (plus tard nommé le Séminaire de Joliette), on trouve toutes sortes de petites perles littéraires et d'écrits savoureux, dont plusieurs font plaisir à lire même à notre époque, soit plus de 140 ans plus tard. 

Certains articles sont franchement amusants, comme celui que vous pouvez lire ci-dessous et qui, dans l'édition du 1er mai 1877 de ce journal estudiantin, relate la panique générale qu'une fausse alerte à l'incendie a déclenchée chez les étudiants qui sommeillaient paisiblement dans le dortoir du collège. 

On remarquera notamment la qualité de l'écriture et la pétillance d'esprit de l'étudiant qui signe sous le pseudonyme de « Un acteur ». On se rend ainsi compte que la prétendue « grande noirceur » n'aurait peut-être pas nécessairement eu lieu dans le Québec d'avant 1960, mais plutôt après, cela du moins quand on constate le taux effarant d'analphabétisme fonctionnel et le nombre déconcertant de semi-lettrés bardés de diplômes que produit le système d'éducation bureaucratisé né de la sacro-sainte « révolution tranquille » et avec lequel nous aimons bien nous péter les bretelles tout en nous flattant de nous croire, bien à tort, beaucoup plus « smartes » que nos ancêtres...




L’ALERTE DU 18 AVRIL

Par « Un acteur »
dans
La Voix de l'écolier, 
Collège Joliette
1er mai 1877


Être tiré d'un sommeil doux et paisible par un bruit importun, voir des rêves enchantés interrompus tout-à-coup par une cause prosaïque, est sans doute une chose superlativement désagréable ; mais être arraché des bras de Morphée par des cris de détresse, par les tintements lugubres de la cloche d'alarme, voir, en ouvrant les yeux, son appartement tout illuminé de lueurs sinistres, c'est là une secousse dont un puissant choc électrique ne donnerait qu'une idée très imparfaite. Cette émotion poignante, je l'ai subie, comme tant d'autres, dans la nuit désormais fameuse du 18 avril.

Un violent incendie, dont la cause est restée enveloppée de mystère, venait d'éclater, vers une heure du matin, dans les dépendances de la maison de Monsieur I. Mercier, rue Saint-Charles-Borromée, en face de la façade principale du collège. Des voix désespérées et retentissantes poussaient dans la rue le cri : AU FEU !

Ce cri trouva un écho immédiat dans le grand dortoir de la bâtisse neuve où reposaient 98 élèves. Quel tumulte aussitôt ! quelle délirante et fiévreuse panique ! La trompette du jugement dernier réveillant de leur sommeil les générations humaines n'aura pas un effet plus terrible ni plus instantané. En moins d'une minute la porte du dortoir était assiégée par une cinquantaine d'écoliers, dont aucun, assurément, ne portait l'uniforme réglementaire du collège et qui poussaient des cris à fendre l'âme.

Sans faire le moindre tort à l'antique réputation de bravoure des écoliers, je puis dire que l'effroi était général, le tumulte indescriptible. Vraiment il y avait lieu de s'épouvanter. Le spectacle était terrifiant. On aurait juré que les dortoirs de l'ancienne bâtisse étaient en feu : on apercevait à travers les croisées des flammes gigantesques dont les langues ardentes léchaient les plafonds et au milieu desquelles semblaient se débattre, dans les convulsions du désespoir, de pauvres camarades surpris par l'impitoyable élément ; on voyait leurs noires silhouettes se découper d'une manière sinistre sur un fond incandescent ; on entendait distinctement ―pensait-on― des cris de mort et des râles d'agonie. Le souvenir de l'affreuse catastrophe de Sainte-Élisabeth [sur cette tragédie, voir ci-dessous deux articles d'époque] était présent à la mémoire de chacun et ajoutait encore à l'horreur de la situation.

Soudain la porte du dortoir s'ouvrit... Il y eut un moment d'anxiété suprême... Un écolier, qui apparut en cet instant comme un messager des Cieux, vint annoncer d'une manière positive que le feu n'était pas au collège et qu'il n'y avait absolument aucun danger.

Aussitôt la terreur, arrivée à son paroxysme, se calma comme par enchantement et les écoliers, en s'inspectant mutuellement, ne purent comprimer un formidable éclat de rire. Il y avait de quoi ! Quelle excellente aubaine pour un caricaturiste s'il avait pu assister à cette scène du plus désopilant comique ! Il aurait pu croquer là des types que son génie n'aurait jamais devinés ! Que de choses n'eût-il pas découvertes dans ce groupe effaré qui encombrait la porte ? De loin et aux lueurs de l'incendie ce fouillis inextricable de têtes, de bras et de jambes avait un aspect fantastique et presque monstrueux.

La scène changea de face lorsque cet héroïque bataillon, convaincu enfin de la non-existence du danger, se décida à quitter la porte et à rentrer au dortoir. Ils défilèrent sur deux rangs, semblables aux glorieux débris d'une troupe hachée par la mitraille. J'ai entendu un de ces preux demandant d'une voix discrète à son voisin :

― As-tu eu peur toi ?
― Moi ?
― Oui toi.
― Pas le moins du monde.
― Mais cependant tu courais bien vite tout-à-l’heure.
― Je cours très souvent.
― Tu criais comme un perdu.
― On a si rarement l'occasion de crier au dortoir.
― Mais enfin cet habit enfilé à l'envers...
― Tiens ! c'était pour le fun ça.

Et pendant qu'il protestait ainsi de son intrépidité, on aurait pu voir ce jeune brave trembler de tous ses membres, une sueur significative perlait sur son front livide, il était aux trois quarts en pâmoison. L'enfant avait eu peur, mais l'homme qu'il renfermait en germe ne voulait pas passer pour lâche.

Depuis la disparition complète du danger, les plus timides faisaient parade d'un sang-froid admirable et on les voyait, la figure collée aux fenêtres, suivre d'un air goguenard le spectacle saisissant de l'incendie.

Dortoir du Collège Joliette, années 1880-90.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Sur la tragédie du 25 décembre 1876 
au couvent de Sainte-Élisabeth : 

Article paru dans Le Constitutionnel (Trois-Rivières) le 29 décembre 1876

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Article paru dans Le Journal des Trois-Rivières du 28 décembre 1876

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le couvent de Sainte-Élisabeth a été reconstruit peu après
l'incendie de 1876. Il est maintenant menacé de démolition.

Quand mettrons-nous fin au Québec au
saccage de notre patrimoine bâti par
des élus irresponsables et épais à
tous les niveaux et au vandalisme
de bureaucrates insipides et
sans âme ni conscience ?


(Pour informations, voyez ICI)

lundi 8 avril 2019

Quelques perles de sagesse politique selon Jean-Baptiste Proulx

Jean-Baptiste Proulx (1846-1904)

(Source : BANQ
)



Le Québec, tout au long de son histoire, a produit de nombreux personnages hors du commun, quoique la plupart d'entre eux soient de nos jours souvent méconnus ou même complètement oubliés.

Dans le domaine politique, après la naissance de la confédération, en 1867, il y a eu notamment un Henri Bourassa, un nom familier à cause surtout du boulevard montréalais dédié à sa mémoire, mais peu de gens connaissent sa pensée et son action ; un Armand Lavergne, dont le patriotisme ardent soulevait les foules, de même qu'un Paul-Émile Lamarche, lui aussi un fervent patriote et tribun remarquable qui, aussi oublié soit-il, fut, nous en sommes convaincus, le politicien le plus estimable et le plus inspirant de toute l'histoire du Québec. 

Mais notre esprit politique le plus fin et le plus astucieux était, à notre connaissance, l'abbé Jean-Baptiste Proulx, né à Sainte-Anne-de-Bellevue le 7 janvier 1846 et mort à Ottawa le 1er mars 1904. Curé de deux paroisses importantes à l'époque, Saint-Raphaël-Archange-de-l'Ile-Bizard (1886-1888) puis Saint-Lin (1888-1904), où il est inhumé, cet ecclésiastique doté d'une vaste culture littéraire et historique aura été aux prises avec certaines des plus importantes, sinon spectaculaires crises politico-religieuses qui faisaient rage au Québec d'alors. 

Cet esprit original et indépendant n'appréciait pas particulièrement l'ingérence indue d'évêques et de curés dans les élections, ingérence qui d'ailleurs provoqua un retentissant procès. Selon l'abbé Proulx, appuyé en cela par des évêques comme le cardinal Elzéar-Alexandre Taschereau, de Québec, et Monseigneur Louis-Zéphirin Moreau, de Saint-Hyacinthe, le clergé ne devait pas dire aux gens comment voter, ce qui ne le rendit pas très populaire dans les milieux ultramontains, qui désiraient la soumission de l'État à la religion. Ainsi, Proulx s'opposa lors des élections fédérales de 1896 aux consignes de vote de l'intransigeant évêque de Trois-Rivières et figure de proue de l'ultramontanisme, Monseigneur Louis-François Laflèche.

L'abbé Proulx a notamment contribué à résoudre la fameuse « querelle universitaire » opposant durant des décennies Montréal à Québec, et qui, vue d'aujourd'hui, nous paraît fort abracadabrante et rocambolesque (pour comprendre ce curieux épisode de notre histoire, on lira avec profit le captivant essai historique de Marcel J. Rhéault, La rivalité universitaire Québec-Montréal revisitée 150 ans plus tard). 

Quoiqu'il en soit, c'est surtout Jean-Baptiste Proulx qui, à force de maintes discussions, tractations et négociations  et aussi quelques tordages de bras ―, le tout impliquant jusqu'au Vatican, parvint à faire imposer une solution consistant à doter Montréal de son université autonome, ce à quoi s'était farouchement opposé l'Université Laval de Québec.

En ce sens, on peut considérer l'abbé Proulx comme étant le père de ce qui devint plus tard l'Université de Montréal, dont il fut de 1889 à 1895, alors qu'elle s'appelait à l'origine l'Université Laval de Montréal, le premier vice-recteur, donc dans les faits le principal dirigeant. 

L'abbé Proulx était aussi l'ami du célébre curé Antoine Labelle, apôtre de la colonisation et du développement du territoire national du Québec. Il l'accompagna d'ailleurs, à titre de son secrétaire, lors d'une tournée européenne qu'effectua le curé Labelle en 1886, pour promouvoir l'immigration de langue française au Québec. L'abbé Proulx publia Cinq mois en Europeun récit de ce voyage écrit dans un français exquis et avec une bonne dose d'esprit et d'humour qui en rend la lecture envoûtante.

Voici un exemple de l'humour dont son récit est truffé, alors qu'il fait mention de l'énorme corpulence physique de son compagnon de voyage le curé Labelle :

« Partis de la gare Bonaventure, jeudi à 10 hrs 15 minutes p.m., nous avons passé la nuit tranquillement dans les bras de Morphée ; et vendredi matin, à 7 hres et demie, nous nous réveillions à la Pointe-Lévis. Vous comprenez que j'ai pris le lit d'en haut, et pour cause : mon sommeil n'aurait pu être paisible sous l'épée de Damoclès. Dans un de ses voyages, un soir que tous les lits inférieurs étaient occupés, M. Labelle avait fait apporter l'escabeau et se préparait à escalader le lit supérieur, lorsque soudain, du lit d'en bas, un homme sort la tête, tout effrayé :

― Arrêtez, monsieur, dit-il. 
― Qu'est-ce que vous me voulez ?
― Je sors d'ici. Changeons de place. Ma vie est en danger ! » (p. 2).

Plus loin dans le même récit, il raconte de manière tout aussi amusante un épisode impliquant un cocher qu'il avait engagé pour le trajet qu'il effectua entre la commune bretonne de Fougères et celle de Pontmain, dans le Pays de la Loire :

« Je pars dans un long carrosse, soufflet rabattu, cocher sur le devant, bande de grelots suspendue à un collier du cheval, tintinnabula, ce qui éveille l'attention des paysans. Je remarquai que les voitures que nous rencontrions n'avaient pas de clochettes.

― Cocher, dis-je, pourquoi avons-nous des grelots, tandis que les autres n'en ont pas ?
― C'est que nous ne mettons ces choses-là que pour les grosses gens.
― Ah ! ah !...

Il m'avait bu, j'eus mon tour bientôt. Il commençait à faire brun, nous entrions dans la forêt de Fougères. Il prit un air solennel et grave, je crus qu'il voulait me faire peur. 

― Monsieur, dit-il, cette forêt a deux lieues de long, il paraît qu'elle est infestée de voleurs, il ne fait pas bon d'y passer la nuit. 
― C'est bien, lui répondis-je, si vous en voyez un à travers les branches, dites-le moi. J'ai ici de quoi le servir. 

Et je mettais la main sur la poche de ma veste. Il comprit que j'avais un pistolet, il se radoucit tout à coup et il ajouta :

― Les voleurs étaient nombreux autrefois, mais maintenant il paraît qu'il y en a beaucoup moins. 
― Tant mieux pour eux, répondis-je. Et je pensais en moi-même : Attrape, mon Normand, chou pour chou » (p. 152). 

Mais l'abbé Proulx savait aussi, de belle et délicate manière, émouvoir en nous ramenant à notre humanité la plus profonde, comme lorsque, dans le récit d'un voyage qu'il effectua à Rome en 1895, il décrit cette scène qui nous transmet, par-delà les plus de 120 années écoulées depuis, l'émotion qu'il avait perçue chez une jeune italienne qui, depuis le quai de Gênes, faisait ses adieux à des proches qui se trouvaient dans le même navire que l'auteur en destination de l'Amérique. Proulx nous transmet ainsi, par-delà le temps, l'émotion vécue par cette jeune femme inconnue de l'Italie d'il y a près de 125 ans : 

« À 10 hres et demie, les amarres sont lâchées, la baleine de fer qui porte notre sort dans ses flancs se met en mouvement lentement, solennellement ; le pavillon allemand, rouge et noir, flotte à la poupe ; une fanfare de dix musiciens à bord envoie dans les airs des notes joyeuses ; un groupe d'amis ou de curieux se presse sur le quai ; du milieu de la foule grave, silencieuse, le regard attaché sur le vaisseau s'éloignant, j'aperçois une femme encore jeune qui salue de son mouchoir blanc des passagers de troisième que je ne vois pas, elle pleure à chaude larmes et en même temps essaie de sourire : adieux faits à un frère ? une soeur ? qui sait ? Et l'Amérique, en Italie, cela paraît si loin ! Ô vie, triste vie humaine, tu n'es qu'une suite de séparations déchirantes » (Jean-Baptiste Proulx, Dans la ville éternelle, Montréal, Granger & Frères éditeurs, 1897, p. 207).

Passionné de littérature, Jean-Baptiste Proulx était aussi poète à ses heures, comme en témoigne le beau poème, le Lac des Deux-Montagnes, que les Poésies québécoises oubliées ont sorti des boules à mites. 

Mais tel que nous le mentionnions ci-haut, Jean-Baptiste Proulx était surtout un fin politique, probablement le plus fin que le Québec aura suscité en ce domaine. À ce sujet il n'est pas téméraire de dire que personne, littéralement personne, ne le sait encore au Québec, et surtout pas dans les milieux académiques et universitaires, même en histoire et en science politique, car ce n'est pas dans un quelconque traité de politique appliquée que Proulx a fait état de sa finesse et de sa sagesse politiques. 

En effet, c'est plutôt dans son récit de voyage ci-haut cité, Dans la ville éternelle, ce passionnant et fort instructif ouvrage que plus personne ne lit depuis très longtemps, que Jean-Baptiste Proulx a inséré les véritables perles de sagesse politique que voici, et qu'ont grand intérêt à méditer ceux et celles qui ont à coeur l'avenir de la nation québécoise et qui désespèrent de notre impuissance et de notre immaturité politiques collectives : 


Extraits de : 

Jean-Baptiste Proulx

Dans la Ville Éternelle 
Montréal, éditions Granger & Frères, 1897



Pour télécharger gratuitement ce livre, cliquer ICI.

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« Pour moi, je tiens assez peu aux apparences ; je me contente de la réalité. Quand j’ai l’huître, j’abandonne assez volontiers les écailles » (p. 126).

***

« Quand la sagesse et la modération ne peuvent plus être la règle des actions, vu que les hommes en mouvement sont trop passionnés et divisés, il n’est pas mauvais que le mal arrive au paroxysme. Comme cet état ne peut durer longtemps, l’épuisement survient, et à sa suite le bon sens » (p. 132).

***

« Tant d’hommes se donnent tant de trouble pour atteindre la gloire, et ils ne réussissent qu’à arriver à la tribulation, à la jalousie, au mépris, à l’oubli. Ils n’ont pas pris le bon chemin » (p. 136).

***

« Réfuter, c'est inutile et impossible. Inutile, parce que l'on ne peut convaincre le parti-pris, persuader la passion, raisonner la légèreté ; si vous démontrez avec évidence que vous avez raison, l'adversaire se met sur un autre pied et, pour se venger d'avoir eu tort, déblatère davantage. Impossible souvent, parce que, pour donner une explication satisfaisante, il faudrait livrer au public les secrets d'une affaire qui ne peut se régler que dans les retraites de la discrétion : ce serait imiter la poule qui chante et fait trouver son oeuf. Quand on est entouré d'adversaires jurés, il vaut mieux couver à la dérobée, et ne revenir qu'avec une famille de poussins déjà gros » (p. 270).

***

« Je dois dire que mes contradicteurs peu bienveillants et légers m’ont rendu de grands services ; ils ont porté sur une fausse route l’opinion d’hommes qui auraient pu me causer des embarras, et la voie est restée libre devant moi. Je me suis bien gardé de les mettre sur la piste. Encore aujourd’hui, ayant à parfaire le travail dont je me suis chargé, par calcul je leur ai donné un os à gruger ; pendant qu’ils s’amusent à le dévorer, ils me laissent les mollets tranquilles, et je file mon chemin en toute sécurité. Autant d’avance que j’ai sur cette meute d’excités » (p. 272).

***

« Ce que je regrette en tout cela, c’est que des influences vénérables auront peut-être à souffrir momentanément, à raison de paroles et d’actes, inspirés sans doute par le zèle pour le bien, mais non pas pénétrés de prudence, de calme, de calcul, de sang-froid, de cette conduite dont la vérité elle-même a besoin pour son triomphe complet au milieu des tiraillements humains. L’imprudence chez le sage retarde la victoire du vrai plus que la malveillance de l’adversaire » (p. 274).

***

« Tous ne font pas les affaires de la même manière. Les uns croient de bonne politique d’avoir recours à de petits moyens, de faire de petits embarras, de mettre dans les roues de petits bâtons, de circonvenir celui qu’on croit être l’adversaire, de tomber les personnes ; les autres se contentent d’exposer les causes, et laissent au temps le soin de les développer et de les mûrir. À ces derniers, toujours, le triomphe définitif » (p. 276).

***

« On dirait tout d’abord que c’est facile de se taire, mais l’expérience de chaque jour montre que c’est plus difficile même que de bien parler. C’est pourquoi un ancien disait : le monde appartient aux taciturnes » (p. 278).

***

« Les bonnes actions, surtout une suite de bonnes actions, ne restent pas toujours inconnues, même sur la terre » (p. 284).

***

« Je ne mets pas en doute la sincérité. Mais l’expérience des hommes nous prouve que bien des sincérités sont les fruits de motifs humains et de poursuites passionnées » (p. 284).

***

« Certains journaux de parti, ignorant tout de mon action et de mes pensées, m’honoraient de temps en temps d’interprétations, d’insinuations, d’accusations plus ou moins gracieuses. J’ai gardé le silence le plus complet en public, et je ne me suis pas défendu, ne voulant pas m’exposer à faire tort à des intérêts que je respecte à l’égal de ma vie » (p. 283-284). 


Aux bons entendeurs, salut ! 



Cinq mois en Europe est le récit du voyage que Jean-Baptiste Proulx effectua en
1886 à titre de secrétaire de son ami le célèbre curé Antoine Labelle, que l'on voit 

sur la photo de droite. On peut en télécharger gratuitement un exemplaire ICI
Mosaïque des premiers dirigeants de l'Université Laval à Montréal, première université
indépendante dont Montréal put se doter et qui devint plus tard l'Université de Montréal.
L'abbé Jean-Baptiste Proulx y figure, à gauche de la photo de l'édifice de l'université, qui
était situé sur la rue Saint-Denis, au coin sud-est de la rue Sainte-Catherine, et où se
trouve de nos jours le pavillon Hubert-Aquin de l'Université du Québec à Montréal.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Article biographique sur l'abbé Jean-Baptiste Proulx par l'abbé Élie-J. Auclair,
dans Prêtres et religieux du Canada, tome 1, Montréal, Librairie Beauchemin,
1925, p. 34-39. On peut en télécharger gratuitement un exemplaire ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

dimanche 24 mars 2019

Les causes de notre servitude, d'après Rémi Tremblay

Rémi Tremblay (1847-1926)

(Source : BANQ)



Né à Saint-Barnabé, près de Saint-Hyacinthe, le 2 avril 1847, de François-Xavier Tremblay, patriote de 1837 ayant pris part à la Bataille de Saint-Denis, et de Sophie Vandandaigne dit Gadbois, Rémi Tremblay, journaliste, militaire, traducteur, poète, écrivain, chansonnier, satiriste, globe-trotter, était l'un des intellectuels les plus atypiques et les plus indépendants d'esprit de notre histoire. 

Homme rigoureusement intègre qui n'a jamais eu froid aux yeux et dont la vie fut pleine d'aventures rocambolesques, Tremblay n'a guère connu la banalité. En un mot : avec Rémi Tremblay, ça détonait, et ce qui devait être dit était dit clairement et sans détour, sans toutefois qu'il n'ait jamais versé dans la démagogie vulgaire et racoleuse car il était trop respectueux de l'intelligence de ses compatriotes.

Alors qu'il avait douze ans, en 1859, sa famille s'installa à Woonsocket, au Rhode Island, où se trouvait une importante communauté canadienne-française. En 1863, alors que la Guerre civile américaine faisait rage et que lui-même n'avait que 15 ans, Tremblay s'enrôla dans l'armée du Nord. Fait prisonnier en 1864, il parvint à s'évader et se rendit à Montréal, où il s'incrivit à l'école militaire, dont il obtint un diplôme d'officier. Après son mariage à Woonsocket avec Julie Lemery, le 26 octobre 1868, il exerça divers métiers, tant aux États-Unis qu'au Québec, où il s'installa à Stoke, dans les Cantons de l'Est, où il possédait une terre agricole. 

À partir de 1877, il collabora à divers journaux, dont La Minerve, La Gazette de Joliette, Le Courrier de Montréal, etc. En 1880, il s'établit à Ottawa, où il travailla comme traducteur des débats de la Chambre des Communes. À cause d'un virulent poème, intitulé Aux chevaliers du noeud coulant, qui dénonçait les pendeurs de Louis Riel, il fut censuré et perdit son poste de traducteur. Il fut ainsi le premier écrivain censuré de l'histoire du régime fédéral canadien établi en 1867. 

Revenu à Montréal en 1888, il collabora au journal L'Étendard, puis assuma la rédaction de La Justice, de Québec, mais fut de retour à Montréal dès 1890 où, jusqu'en 1892, il fut journaliste auprès de divers journaux et périodiques. Il partit ensuite pour le Massachusetts, d'abord à Fall River (1893) puis à Worcester (1894), où il fut rédacteur du journal L'Opinion publiqueEn 1896, il s'installa de nouveau à Ottawa, où il redevint traducteur pour la Chambre des Communes. 

Il est l'auteur des volumes suivants : Chansonnier politique du Canard (1879) ; Caprices poétiques et chansons satiriques (1883) ; Un revenant : épisode de la Guerre de sécession aux États-Unis (1884) ; Coups d'ailes et coups de bec (1888) ; Boutades et rêveries (1893) ; Vers l'idéal (1912) ; Pierre qui roule (1923) ; Mon dernier voyage à travers l'Europe (1925). (En cliquant sur les hyperliens qui précèdent, on peut télécharger gratuitement tous ces volumes). 

Les Presses de l'Université Laval ont publié en 2007 une anthologie de ses poésies satiriques et chansons politiques, Aux chevaliers du noeud coulant, qui est toujours disponible sur commande dans toute bonne librairie.

Rémi Tremblay, qui fit durant sa retraite deux fois le tour du monde avec Alida Charlebois, sa seconde épouse qu'il a mariée en 1897, est mort le 30 janvier 1926 à l'hôpital Saint-Claude de la Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, où il passait les mois d'hiver sur recommandation de son médecin. Il était le père du journaliste, écrivain et poète Jules Tremblay. 

De Rémi Tremblay, les Poésies québécoises oubliées ont publié Je me souviens et Aux chevaliers du noeud coulant.

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Les extraits qui suivent (dont les intertitres sont de nous) sont tirés d'un recueil de souvenirs, intitulé Pierre qui roule, que Rémi Tremblay publia en 1923. Dans la première partie, il expose une série de faits historiques qui mettent à mal les prétentions des Anglais d'alors selon lesquelles nous, descendants de la Nouvelle-France, serions « une menace constante contre la paix publique, une menace contre la sécurité du monde en général et des anglophones en particulier ». À lire l'exposé de Tremblay, on se rend compte à quel point les québécophobes de toutes origines et espèces qui sévissent de nos jours ont de qui retenir, tellement les similitudes sont flagrantes entre la situation décrite par Tremblay il y a près d'un siècle et celle que le Québec connaît de nos jours. 

Puis, en deuxième partie, Rémi Tremblay énonce les raisons et causes de la servilité d'un trop grand nombre parmi nos compatriotes au bénéfice des éléments qui visent à annihiler notre nation. Là encore, la ressemblance avec les québécophobes de souche de notre époque est tout à fait frappante.

Enfin, en guise de conclusion, nous avons choisi de présenter un bref extrait de l'épilogue de Pierre qui roule, en guise d'avertissement quant au sort que se préparent souvent les fossoyeurs de peuples.  

Bonne lecture.

Pierre qui roule, recueil de  souvenirs de Rémi Tremblay.
On peut le télécharger gratuitement ICI
Il ne reste sur le marché qu'un seul exemplaire 
de l'édition originale, voir ICI.  
   
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LES VRAIS FAUTEURS DE DISCORDE 


Lorsque j'allais à l'école, j'avais, parmi mes livres de classe, l'Abrégé de l'Histoire du Canada, lequel ne contenait qu'une mention très succinte de l'insurrection de 1837-38. Mon père y suppléait. Il avait combattu à Saint-Denis, et les événements de cette période agitée étaient encore présents à sa mémoire.

Plus tard, vers 1857, autant que je puis m'en souvenir, une nouvelle édition de l'Abrégé contenait un certain nombre de belles pages donnant des détails intéressants qui concordaient avec les récits de mon père. Peu de temps après, ces pages furent supprimées dans les éditions subséquentes. Pourquoi? Avait-on peur de donner des leçons de civisme aux générations futures ? Il y avait pourtant là des exemples de désintéressement qui ne leur auraient fait aucun mal.

Pendant que nos ennemis persistent à fausser l'histoire afin de prêter le beau rôle à ceux qui, de tout temps, se sont efforcés de nous dénationaliser, il semblerait que la principale préoccupation de certaines gens est d'éviter de contredire les assimilateurs. À en juger par les appréciations de la presse anglaise, on dirait que nous avons toujours été et que nous sommes encore une menace constante contre la paix publique, une menace contre la sécurité du monde en général et des anglophones en particulier.

Ceux-ci, ou du moins ceux qui parlaient et agissaient en leur nom, redoutaient notre puissance au point de vouloir nous exterminer lorsqu'ils étaient vingt contre un. Il est vrai qu'ils n'ont pas réussi ; mais enfin, nous n'étions pas si méchants qu'ils feignaient de le croire, et nous n'avons jamais fait autre chose que nous défendre contre leurs attaques lorsqu'ils nous ont mis dans la nécessité de leur résister.

Depuis qu'ils sont trente contre un dans l'Amérique du Nord, depuis qu'ils font la pluie et le beau temps dans les immenses territoires découverts, explorés, conquis et partiellement colonisés par nos pères, ils n'ont cessé de nous calomnier. Ils craignent encore que nous les réduisions en servitude !

Ils n'ont rien appris, rien oublié. Leurs gouvernants en sont encore à se constituer les agents provocateurs chargés de fomenter des révoltes qui leur permettraient d'exterminer dans de sanglantes répressions ceux d'entre nous qui ne voudront pas se laisser assimiler. 

Les calomnies dont nous sommes constamment l'objet de la part des ennemis de notre race, les appels à la violence, les dénis de justice, les continuels empiétements sur nos droits acquis, toute cette politique haineuse d'où l'orangisme tire sa subsistance ont, de tout temps, offert aux autorités de bien meilleures occasions de sévir contre les agitateurs que celle qui leur était offerte par les 92 résolutions

On a eu beau s'efforcer de nous faire passer pour une race inférieure, ce sont toujours les nôtres qui ont joué le beau rôle dans toute la partie nord du continent américain. Nous avons pu être négligés, vilipendés, exploités et abandonnés avant la cession, re-vilipendés, ré-exploités et persécutés depuis ; mais ce n'est certainement pas nous qui avons jamais tenté de persécuter les autres.

Nous n'avons plus qu'une seule province où la majorité est d'origine française, et c'est la seule où la minorité n'a jamais eu la moindre occasion de se plaindre. Au Nord-Ouest, il y a eu trois insurrections — en comptant celle de Louis Riel père —. Toutes ont été fomentées par des agents provocateurs. Dans chaque cas, les événements ont donné raison aux insurgés. Là comme ailleurs, ceux qui nous ont combattus sont bien aises de jouir des libertés qu'on leur a conquises en dépit de leurs menaces et de leurs voies de faits.

Il paraît que, seul, l'insurgé canadien-français a toujours tort. On peut brûler les édifices du Parlement à Montréal, jeter des pierres et des œufs pourris au gouverneur-général, assassiner ses adversaires comme en Irlande ou ailleurs. Ce sont là des actes méritoires ; mais résister par les armes à ceux qui viennent illégalement s'emparer de citoyens dévoués à l'intérêt public, c'est là un crime irrémissible, et il ne fallait pas laisser soupçonner aux élèves que des Canadiens avaient pu s'en rendre coupables.

Ils avaient peut-être tort ceux qui croyaient que le recours aux armes pouvait avoir pour résultat la rupture du lien colonial ; le mouvement était trop restreint pour justifier un tel espoir. Cependant, la plupart des Patriotes n'entrevoyaient que la possibilité de se soustraire à la tyrannie des bureaucrates. Du reste, comme le dit si bien Benjamin Sulte dans son Histoire des Canadiens-Français : « Les plus belles pages de notre histoire sont celles où nous avons résisté contre plus forts que nous ».

Depuis la cession, nos annales peuvent se résumer comme suit : agitation constante, dirigée contre nous, en faveur de la persécution ; agitation intermittente, de notre part, pour la défense des opprimés. On nous attribue tous les torts, tous les défauts, tous les vices et toutes les vilenies. « Gardez-vous bien de contredire vos accusateurs, nous dit-on. Vous allez les mécontenter et ils vont vous dévorer à la croque au sel ». Comme s'ils n'étaient pas déjà suffisamment mécontents pour nous dévorer s'ils le pouvaient.

Non. Le meilleur service que nous puissions leur rendre, dans leur intérêt comme dans l'intérêt de tout le monde, c'est de leur révéler la vérité. Elle leur est systématiquement dissimulée par des gens qui seront bien à plaindre le jour où notre disparition leur aura enlevé le gagne-pain que leur procure leur perpétuelle campagne de dénigrement. La charité chrétienne nous fait un devoir de les renseigner, dussent-ils en crever de dépit en même temps que mourront de frayeur ceux qui, pour conserver la paix, proposent de donner carte-blanche aux fauteurs de discorde.

Tiré de : Rémi Tremblay, Pierre qui roule, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1923, p. 26-29.


POURQUOI SOMMES-NOUS SI SERVILES ?


[...] M. de Boucherville, qui avait été congédié en même temps que M. Angers, le 8 mars 1878, et qui avait trouvé Letellier bien coupable, n'hésita pas à couvrir de sa responsabilité le crime politique commis par M. Angers. Des élections générales eurent lieu et M. Mercier, l'idole de la veille, fut brisé comme un verre.

Une seconde fois l'électorat venait de déclarer que le peuple n'est jamais si content que lorsqu'on lui crache à la figure, et qu'il est toujours prêt à se jeter dans les bras de ceux que, la veille encore, il ne pouvait sentir, dès qu'il constate qu'ils ont eu l'audace de lui rire au nez. Hourra ! L'absolutisme est grand, le servilisme est son prophète et l'avenir est aux enjambeurs de constitutions !

La politique canadienne a des surprises à nulle autre pareilles, et ceux qui n'en sont pas encore complètement dégoûtés ont des tempéraments à l'épreuve de la dégoûtation. On n'arrive pas tout d'un coup à un pareil degré d'asservissement. Il faut qu'un peuple ait été tenu bien longtemps en laisse, pour offrir comme cela, coup sur coup, deux primes d'encouragement aux aventuriers qui l'exploitent.

Parmi mes articles publiés dans les Laurentides, j'en retrouve plusieurs qui me rappellent que le vieux levain de haine francophobe n'a jamais cessé de fermenter chez les Anglais du Canada. Héritiers de la politesse et de la courtoisie françaises, nous avons eu le tort de manifester ces deux excellentes qualités surtout dans nos relations avec les éléments hostiles à notre race.

Nous ne nous sommes pas contentés de les cultiver chez nous dans nos rapports sociaux. C'est collectivement que nous avons voulu être polis, au point de fournir à nos ennemis l'occasion d'attribuer à la pusillanimité nos excès de prévenances et d'obséquieuse indulgence. Entre Canadiens-français nous sommes loin d'être trop polis. Au contraire on dirait que nous affectons vis-à-vis des nôtres une raideur et un sans-gêne qui frisent parfois l'impertinence.

C'est l'un des mauvais effets de notre contact journalier avec la race prétendue supérieure. Nous gardons nos bons procédés pour les goddamns qui ne nous en savent aucun gré, et ce sont nos propres compatriotes qui ont à souffrir de toute la mauvaise humeur résultant de notre frottement avec des étrangers en proie à cette maladie chronique qu'on appelle le spleen.

Il semblerait que les Anglais devraient au moins nous savoir gré de ce travers contre nature, si ridicule qu'il soit ; car enfin ce sont eux qui profitent de cette aberration. Il n'en est rien. On dirait au contraire que notre passivité les exaspère et qu'ils puisent dans notre coupable indulgence une recrudescence de fureur agressive. Ils ont souvent changé de prétexte pour nous attaquer ; leur mobile a toujours été le même.

Qu'elle s'intitule Alliance Protestante, Ligue des Droits Civils, Alliance Défensive, Association des Droits Egaux ou Association Protectrice des Protestants, la clique francophobe est toujours la même. C'est toujours l'orangisme qui attaque. Ce sont toujours les mêmes assaillants qui prétendent se défendre. Ce sont toujours les mêmes pillards qui crient au voleur et qui ont les mains dans le sac.

Toutes les organisations offensives que je viens de citer, ainsi que plusieurs autres dont les noms m'échappent, se sont succédées à ma connaissance. Leurs sujets de récriminations étaient trop futiles pour retenir bien longtemps dans le rang le gros public anglophone malgré ses propensions à la badauderie francophobe. Aussi, lorsqu'une ficelle était usée, on en prenait une autre ; on inventait de nouveaux griefs, mais le programme restait immuable.

 [...] Pendant que ces choses édifiantes se passaient, bon nombre de journaux français du Canada s'extasiaient sur les beautés du régime colonial, vantaient la liberté religieuse dont nous étions censés jouir, et fulminaient contre la république française qu'ils accusaient de persécuter les catholiques. Trop occupés à pourfendre des ennemis imaginaires qu'ils voyaient partout dans nos propres rangs, ils n'avaient pas le temps de combattre nos ennemis réels.


Tiré de : Rémi Tremblay, Pierre qui roule, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1923, p. 145-151. 


MATIÈRE À RÉFLEXION POUR
LES OPPRESSEURS DE PEUPLE 


[...] Si tous les peuples ne méritent pas d'être mal gouvernés, tous les mauvais gouvernants méritent les sanglantes représailles dont ils sont les victimes lorsque les grands bouleversements font remonter à la surface la lie des populations exaspérées par l'implacable rapacité des exploiteurs.


Tiré de : Rémi Tremblay, Pierre qui roule, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1923, p. 228. 


Deux lettres manuscrites de Rémi Tremblay à l'historien Pierre-Georges Roy,
fondateur de ce qui est devenu les Archives nationales du Québec.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Coups d'ailes et coups de bec, recueil de
poésies de Rémi Tremblay. Cet exemplaire 

porte la signature de l'auteur.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

On peut toujours se procurer dans toute bonne librairie
 l'anthologie des poésies de Rémi Tremblay, que les
Presses de l'Université Laval ont publiée en 2007.
Informations ICI

Rémi Tremblay. Photo tirée de son recueil de
souvenirs Pierre qui roule, d'où sont tirés
les extraits présentés ci-haut.