mardi 4 août 2015

Félix-Gabriel Marchand : premier ministre, homme de lettres et patriote


Félix-Gabriel Marchand (1832-1900)

Rares sont les politiciens, a fortiori ceux qui se sont hissés au rang de Premier ministre, qui auront été autant férus de littérature et de culture que de politique, voire qui étaient plus passionnés par les deux premières que par la dernière. Nous avons eu au Québec au moins deux représentants de cette espèce rare, ce qui est quand même pas pire pantoute, comme dirait l'autre... 

D'abord, notre premier Premier ministre, le dévoué et honnête P.-J.-O. Chauveau, à qui nos Glanures historiques ont déjà consacré un billet. Puis Félix-Gabriel Marchand, avocat et écrivain, qui succéda à Honoré Mercier à la tête du parti libéral et qui fut Premier ministre du Québec de 1897 jusqu'à son décès, en 1900. 

Bien que Chauveau fut membre du parti conservateur, le libéral Marchand partageait avec lui, outre le métier d'écrivain, une commune passion pour l'éducation. Alors qu'ils étaient à la tête de leurs gouvernements respectifs, tous deux ont notamment tenté de créer un ministère de l'Instruction publique, et ont dû, pour cette raison, faire face aux attaques et au grenouillage des mouvances cléricales. Dans sa monumentale Histoire de la province de Québec, Robert Rumilly dévoile tous les tenants et aboutissants, pas mal épiques au demeurant, des batailles que, bien que catholiques fervents, Chauveau et Marchand ont dû livrer, sans succès toutefois, contre les hordes ultramontaines hostiles à l'affranchissement des écoles publiques du contrôle clérical.  

Pour en savoir plus sur Félix-Gabriel Marchand lui-même, on lira avec beaucoup de profit l'article biographique détaillé que lui ont consacré Michèle Brassard et Jean Hamelin sur Biographi.ca. Nos Glanures historiques veulent insister surtout sur Marchand l'homme de lettres et de culture, de même que sur ses profondes valeurs patriotiques, lesquelles, on ne peut éviter de le souligner, sont devenues totalement étrangères au parti libéral du Québec tel que les Québécois et les Québécoises le subissent aujourd'hui, particulièrement sous la gouverne d'un Philippe Couillard. 

En 1899, soit un an avant son décès et tandis qu'il était Premier ministre du Québec, Félix-Gabriel Marchand faisait paraître Mélanges poétiques et littéraires, un volume contenant des poèmes, pièces de théâtre et essais qu'il avait composés à diverses étapes de sa vie.


L'une des pièces de théâtre, la meilleure sans doute, dont le texte est publié dans ce livre a pour titre Les faux brillants, que Jean-Claude Germain avait mis en scène dans les années 1970. Il s'agit d'une pièce qui, soit dit en passant, ne devait pas être au goût des péteux de broue qui ne trouvaient de valeur et de salut que dans ce qui peut grouiller et scribouiller en France, et qui n'avaient que mépris hautain pour ce qui vient de chez nous. Cette engeance, encore existante de nos jours, sévissait donc déjà au temps de Marchand. 

Sur le site du Centre du Théâtre d'Aujourd'hui, on peut lire ce résumé que Germain faisait des Faux brillants:

«Les faux-brillants de Félix-Gabriel Marchant est une comédie de moeurs québécoises originellement écrite vers la fin du XIXe siècle (plus précisément 1895) par un auteur, Félix-Gabriel Marchand, natif de Saint-Jean et rédacteur au journal Le Franco-Canadien, qui eut le rare privilège (surtout pour un vaudevilliste avoué) de devenir le premier ministre du Québec lors de l'élection de 1897.

Tracée d'une plume qui fait des embardées du côté des farces de Molière plutôt que du côté des vaudevilles contemporains de Feydeau, Les faux-brillants met en scène la maisonnée d'un bon bourgeois parvenu bien de chez nous aux prises avec le sempiternel problème des nouveaux riches québécois : celui de compléter son ameublement par une culture d'autant plus respectable et authentique qu'elle ne remonte pas du terroir mais descend en droite ligne du dernier bateau en provenance des vieux pays». 


Dédicace de Félix-Gabriel Marchand à son frère Charles, 
dans mon exemplaire des Mélanges. Marchand était alors 
déjà très malade,  et cela parait dans sa calligraphie 
(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour agrandir).

Marchand était aussi poète. Bien sûr, son style n'en faisait pas l'égal d'un Virgile ou d'un Lamartine. Mais quand même, qu'un de nos premiers ministres ait tâté de la poésie jusqu'à bien vouloir, en les publiant, jeter ses vers en pâture aux critiques, voilà un fait qui n'est pas tout à fait banal.  

Chose certaine, les valeurs promues par Marchand dans ses poèmes étaient nettement contraires à l'avidité matérielle et financière, de même qu'à la superficialité, toujours empreinte de sottise, des prétentieux et vaniteux. À parcourir ces vers, on a peine à croire que cet homme dirigea jadis le même parti libéral, constitué essentiellement d'insignifiants parvenus et de corrompus, qui est aujourd'hui dirigé par un personnage aussi dépourvu de probité et de patriotisme que peut l'être un Philippe Couillard, qui, comme on l'a amplement constaté avec ses accointances douteuses qui lui ont toujours rapporté gros, a toujours eu, au lieu du coeur, le portefeuille à la bonne place. 

Écoutez Marchand et jugez-en par vous même :


LES TRAVERS DU SIÈCLE (extraits) :

[...] Le savoir, de nos jours, fait des progrès rapides,
J'en conviens. Mais, grand Dieu ! combien de cerveaux vides, 
Près du savant modeste et consciencieux,
Prenant du sot orgueil les airs prétentieux,
Préfèrent, dans l'excès d'une ignorance altière, 
Aux trésors de l'esprit ceux du millionnaire !

Combien d'adorateurs de l'antique veau d'or,
Qui, d'un culte odieux entourant leur trésor, 
Consacrent sans rougir leur âme à cette idole ; 
Qui, du lucre éprouvant l'affection frivole, 
Estiment leur prochain au poids de son bilan,
Font de leurs gains suspects l'étalage insolent, 
Et, de la bienfaisance ignorant le mérite, 
N'offrent à l'indigent qu'un dédain qui l'irrite !

Combien de beaux poseurs, d'une moustache ornés,
Qui, de coeur et d'esprit fatalement bornés,
Donnent plus d'importance au noeud de leur cravate
Qu'aux travaux d'Edison, Gutenberg et Socrate !
De futiles projets toujours préoccupés,
Parés de pied en cap, et surtout bien huppés,
On les voit promener leur vaniteuse audace, 
Lorgnant chaque passant et faisant la grimace
À l'aspect moins brillant des apôtres de l'art,
Pour qui les qualités spéciales du fard,
Les primeurs de la mode et les vertus magiques
De la pommade ambrée ou des grands cosmétiques
Sont restés à l'état de sujets négligés !

[...] Et glissant sur la pente où leur caprice incline,
Pour se donner un ton d'originalité,
Remplacent la candeur par l'excentricité,
Et font du savoir-vivre une bizarrerie ! 

[...] Les travers dont le monde s'éprend
Ont la pédanterie en titre, au premier rang,
Et, sur tous les pédants, prônant leur importance, 
Le faux savant toujours obtient la préséance.
Aujourd'hui cette espèce a son chic spécial ; 
Elle pose au progrès, et toujours à cheval 
Sur quelque théorie ou l'absurde domine, 
On la voit imitant le savant qui rumine. 
(p. 303-304) 


Avec Félix-Gabriel Marchand, ce chef d'État empreint de probité et dont ces vers le montrent nettement hostile autant à l'avidité parasitaire qu'à l'insignifiance prétentieuse, ne sommes-nous pas à des années-lumière de Couillard et du contingent de parasites et de nullités qui constitue le PLQ d'aujourd'hui ? Peu de contrastes ne sauraient être aussi frappants. 

Mais ce n'est pas tout. Félix-Gabriel Marchand était aussi profondément attaché à la patrie canadienne-française, comme on appelait à l'époque la nation québécoise. Là encore, il se situe aux antipodes d'un Philippe Couillard, qui a déjà émis l'ignoble et imbécile proposition selon laquelle nous, Québécois d'origine canadienne-française, ne serions, ici sur la terre défrichée par nos ancêtres, que des immigrants comme les autres, niant ainsi, avec la grossièreté et l'inculture qui lui sont coutumiers, le fait que le Québec est notre patrie où nous jouissons des libertés pour lesquelles nos ancêtres ont durement lutté.  

Marchand a également composé cet émouvant hymne à la mémoire des Patriotes de 1837: 


HYMNE AUX MARTYRS DE 1837 

De Lorimier, que ta mémoire
Brille d'éternelles clartés ;
Que ton nom vive dans l'histoire,
Symbole aimé de notre gloire
Et de nos libertés.

Ta mort, sacrifice ineffable,
A consacré nos droits,
Et la patrie, inviolable, 
Est debout, fière, formidable,
Arbitre de ses lois. 

Et vous Cardinal, vous Duquet
Vous tous, leurs compagnons,
Victorieux dans la défaite, 
Votre martyre nous rachète ; 
Héros, nous vous aimons. 

Chénier, toi, le brave des braves,
Toi, mort en combattant !
La nation, libre d'entraves,
Te doit, ne comptant plus d'esclaves, 
Un hommage éclatant. 

Hommage aux dévouements sublimes
De ces hommes de coeur, 
Qui, purs de faiblesse et de crimes,
Sur l'échafaud, nobles victimes,
Sont au poste d'honneur. 

O saints Martyrs de la patrie !
Tout un peuple à genoux, 
Exhale sa ferveur et prie...
Il se souvient de vous. 
(p. 310-311) 


On peut affirmer en toute certitude que jamais un Philippe Couillard, qui aujourd'hui, avec son odieux projet de loi 59, trahit honteusement nos libertés fondamentales qui font partie de l'héritage que les Patriotes nous ont légué en versant leur sang, ne serait capable de prononcer, parce qu'il en est trop indigne, ce solennel hommage à nos Patriotes composé par ce grand Premier ministre du Québec qu'aura été Félix-Gabriel Marchand. C'est que le patriotisme et la noblesse d'âme et de coeur de Marchand accusent d'eux-mêmes l'antipatriotisme, la bassesse et la cupidité de Couillard. 

Marchand était dédié à l'agrandissement du peuple québécois et à la protection de ses libertés. Couillard fait tout pour le rapetisser et, comme on le voit avec son odieux projet de loi 59, il cherche à faire disparaître nos libertés les plus fondamentales, celles pour lesquelles nos ancêtres ont âprement lutté et qui pour cette raison se situent au coeur même de notre identité nationale.

À notre époque de déprime où notre propre État est détourné contre nous-mêmes par un Philippe Couillard et son parti qui n'a plus rien de libéral ni de québécois, il est sûrement bon de nous rappeler que nous avons déjà eu un Félix-Gabriel Marchand pour présider aux destinées de notre patrie. N'oublions jamais la contribution de ce chef d'État, de cet homme de lettres et de ce patriote, de même que celle de tous ces hommes et femmes d'honneur et de dévouement qui, nombreux, ont lutté, en politique ou dans d'autres sphères, pour nos libertés et pour notre avancement politique et culturel. Sans eux, nous ne serions pas libres, et il est de notre devoir d'honorer leurs combats en les assumant à notre tour. 

«La Probité est en deuil, que le vieil Honneur porte le crêpe», commentait le journal La Patrie au moment du décès de Félix-Gabriel Marchand, qui n'a pu laisser à son épouse qu'une maigre assurance et quelques biens. A contrario, au vu et au su de ses manigances pour détruire nos libertés, de son dédain pour l'identité nationale québécoise et de l'avidité matérielle aux odeurs de corruption dont il a fait preuve à maintes reprises, on peut d'ores et déjà être assuré que personne ne parlera de «Probité en deuil» lorsque Philippe Couillard aura trépassé. 

Donc, nous avons d'excellentes raisons de célébrer le souvenir de Marchand. Quant à Couillard, il est destiné aux poubelles de l'histoire, la seule place qui convienne à ce déplorable et désastreux personnage. 

Mise à jour, 22 mai 2016 : Sur l'engagement de Félix-Gabriel Marchand en faveur de l'instruction publique au Québec, on lira avec beaucoup de profit ce livre de Claude Corbo, qui relate le combat, courageux mais malheureusement perdu, de Marchand en faveur de la création d'un ministère de l'Instruction publique (cliquer sur la couverture pour plus d'informations) : 


Pierre tombale de Félix-Gabriel Marchand,
au cimetière Belmont, à Québec. Photo : Daniel Laprès