L'ancien édifice de l'Université Laval, à Québec, à l'époque où Édouard Labrecque y étudiait le droit. (Sources : Université Laval : BANQ ; Édouard Labrecque : Fonds d'archives du Séminaire de Québec). |
Natif de Saint-Laurent-de-l'île-d'Orléans, fils d'un pilote navigateur sur le fleuve Saint-Laurent, Edouard Labrecque n'avait que 24 ans lorsqu'il fut soudainement fauché par le typhus, le 14 décembre 1870, à Québec. Pourtant, à force de labeur et de persévérance, notamment dans ses études, tous les aspects de la vie lui souriaient, lui qui était promis aux plus grands succès de carrière, mais aussi dans sa vie personnelle. Le deuil fut vivement ressenti dans divers milieux de la Vieille Capitale, car ce tempérament d'acier, dont les convictions et valeurs étaient aussi nettes qu'inébranlables, était l'une de nos plus belles et prometteuses intelligences de l'époque. Et, tristement pour nous, des Édouard Labrecque, nous n'en faisons de nos jours émerger que très peu, sinon plus du tout.
Cette glanure présente l'émouvant témoignage qu'Isidore-Noël Belleau, confrère et ami d'Édouard Labrecque au Petit séminaire de Québec puis à la faculté de Droit de l'Université Laval, rédigea en mémoire de celui-ci 37 ans après sa mort. Cette lecture montre qu'en ces temps que l'on qualifie sottement de « grande noirceur », nous savions produire en bon nombre des esprits de très haute stature. Et par son exemplarité, ce jeune homme remarquable que fut Édouard Labrecque a beaucoup à nous enseigner à notre époque bien grisâtre en matière de vie de l'esprit. Il vaut donc la peine de le sortir de l'oubli dans lequel il est confiné depuis plus de 150 ans, et ce, ne serait-ce que pour nous remémorer la nature valeureuse de plusieurs parmi les nôtres de jadis et dont sa vie est une éloquente illustration.
Et tout au-dessous du texte, vous trouverez un hyperlien conduisant vers un très beau et émouvant poème que son autre ami Adolphe Poisson, le barde d'Arthabaska, a composé dans les jours suivant la mort d'Édouard Labrecque. Le poème parut la semaine suivante dans le journal L'Union des cantons de l'Est.
Voici donc, assorti de diverses photos d'époque, le témoignage d'Isidore-Noël Belleau sur son grand ami de jeunesse :
ÉDOUARD LABRECQUE
par son ami et confrère de classe
Isidore-Noël Belleau
Né
à St-Laurent, île d'Orléans, le 15 décembre 1846, d'Édouard Labrecque, pilote de bateau, et de Françoise Godbout ; baptisé le lendemain sous les prénoms de Damase-François-Édouard ; entré au Petit Séminaire de Québec, en
1860 ; élève finissant, en 1868 ; admis à l'étude du droit, en 1868 ; décédé à
Québec le 14 décembre 1870, et inhumé au cimetière Belmont.
Édouard
Labrecque était fils d'un pilote de Saint-Laurent, île d'Orléans.
M.
l'abbé Bonneau, ancien curé de cette paroisse, le remarqua de bonne heure. Il
l'attira à son presbytère et, constatant ses heureuses dispositions, sollicita
son entrée au Séminaire. Ce saint prêtre, qui portait un vif intérêt à la
jeunesse, ne le perdit plus de vue pendant tout le cours de ses études. Il le
voyait fréquemment, l'encourageait de ses conseils et ne dissimulait pas la
satisfaction que lui donnait sa bonne conduite et ses succès. Son protégé le
payait d'égards respectueux, et d'une affection reconnaissante qui ne s'est
jamais démentie.
L'abbé Louis-Edmond Bonneau (1826-1888), bienfaiteur d'Édouard Labrecque, et son presbytère de Saint-Laurent-de-l'île-d'Orléans, dont il fut le curé de 1859 à 1868) (Sources : Abbé L.-E. Bonneau : Fonds d'archives du Séminaire de Québec ; Presbytère : Patrimoine culturel du Québec. Cliquer sur l'image pour l'élargir) |
Au
Séminaire, il se plaça de suite aux premiers rangs, et à mesure que ses talents
se développèrent sa supériorité s'imposa et fut admise sans conteste. Caractère
trempé pour la lutte, nature pleine de feu, dont l'ardeur était tempérée par
une volonté ferme et réfléchie, il visait le but et y marchait d'un pas sûr.
Rien
n'était plus assuré que ses succès. Il n'avait pas de ces intermittences de
zèle et de relâchement auxquelles peu échappent dans la vie d'étudiant. Il ne
manqua jamais, ni sur une leçon, ni sur un devoir.
Pourtant,
avec une nature ardente, passionnée comme la sienne, il ne dut pas échapper aux
influences qui détendent les ressorts de la volonté et paralysent l'énergie. Il
eut, plus que tout autre peut-être, ses heures d'énervement. Il eut des
chagrins, des agitations intérieures, des tempêtes de cœur. Qui n'en a pas à
l'âge de l'adolescence ! Mais son calme extérieur n'en fut pas troublé, et
jamais il ne perdit de vue le but vers lequel il avait, dès le début, orienté
sa vie.
Le portail du Petit séminaire de Québec, dont Édouard Labrecque fut l'élève de 1859 à 1868. (Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec ; cliquer sur l'image pour l'élargir) |
Ce
tempérament tout de feu, épris de liberté, frémissait souvent sous le joug de
la discipline. Il avait des piétinements et des accès de fièvre, mais comme le
coursier de sang, il était toujours docile et souple sous le frein qui le
comprimait.
Réglé
dans son travail, il ne l'était pas moins dans sa conduite. Son orgueil aurait
été profondément blessé d'être une seule fois trouvé en défaut, tant il paraissait
convaincu qu'une faiblesse aurait été indigne de lui. Je ne crois pas qu'un
seul de ses confrères puisse se rappeler qu'il ait été une fois l'objet d'une
réprimande. C'était dans sa nature d'être toujours au poste du devoir.
Lorsqu'il
arriva au terme de ses études, le choix de sa carrière était fait. Il n'éprouva
aucune des inquiétudes qui tiennent si souvent la volonté indécise, à cette
époque décisive de la vie d'un jeune homme. Ses goûts, ses aptitudes, ses
ambitions le portaient vers la profession d'avocat. Il se sentait armé pour la
lutte et les dangers, fort et maître de lui-même. Il y entra sans une minute
d'hésitation.
Là,
se présenta pour lui le premier problème à résoudre. Toutes les ressources de
sa famille avaient été mises à contribution pour lui permettre de terminer son
cours classique. Il était laissé à lui-même, absolument. Mais il ne se
découragea pas pour si peu. Il alla frapper de porte en porte, offrant ses
services comme professeur privé, jusqu'à ce qu'il eut trouvé suffisamment de
leçons à donner pour payer ses cours et sa pension à l'Université. Puis il alla
bravement trouver le directeur du pensionnat, et engagea son crédit pour le
premier terme à payer. Il fut toujours fidèle à ses échéances.
Dans
ses engagements, les heures destinées aux cours et à l'étude du patron
restaient intactes, car il empruntait à ses récréations. Dans l'étude du droit,
il avait trouvé son élément. Son esprit bien équilibré trouvait vite la
solution d'un point de droit, et son jugement en faisait l'application avec
sûreté. D'ailleurs, son amour du travail faisait fi des difficultés et des
obstacles. Là, comme au Séminaire, il ne connut ni les faiblesses ni le
relâchement. Le regard toujours en avant, il gouverna sa vie comme un pilote
intrépide, son vaisseau, sans jamais dévier de sa course. Ceux qui l'ont connu
pourtant, et surtout à cette époque, savent ce qu'il y avait au fond de cette
nature d'aspirations à régler et d'emportements à contenir. Il resta toujours
maître des unes et des autres.
Qui
n'a admiré cette foi vive, ardente et pratique qui bravait le respect humain et
méprisait le préjugé comme des faiblesses indignes d'un homme ! À vingt-trois
ans, ce fier garçon, pour qui le monde semblait trop étroit, s'agenouillait et
priait avec la piété d'un enfant. Il assistait à la messe et disait son
chapelet tous les jours, et allait tous les mois à confesse. Et gare à celui
qui eut voulu le railler sur ses pratiques religieuses !
En
revoyant aujourd'hui ces choses par la pensée, après quarante ans, à la lumière
de l'expérience acquise des choses de la vie, on sent comme un regain
d'admiration pour ce beau et grand caractère.
Son
ambition était excessive, démesurée. Elle eut effrayé ceux qui s'intéressaient
à son avenir, s'ils ne l'eussent connu capable de la contenir. Il ne rêvait que
professorat, luttes au Palais, domination des foules, succès à la tribune
politique, au parlement. Il se sentait fait pour un rôle et s'y préparait. Et,
dans son impatience d'arriver à tout ce qu'il voyait dans ses rêves, ses pieds
brûlaient le chemin. Rien n'arrivait assez vite au gré de ses désirs. Il aurait
voulu tout embrasser d'une seule étreinte, de suite comme s'il eût eu le
pressentiment que tout allait lui échapper.
C'était
à l'automne de 1870, à la fin de novembre. Quelques mois encore, et il mettait
le pied sur ce théâtre, objectif de ses ambitions. Avocat, titulaire d'une
chaire de droit que lui offrait Laval, il prenait sa place au banquet de la vie…
et le roman de sa première jeunesse, ce roman tout ouvert à ceux qui le
connaissaient, allait avoir son dénouement.
Il
fut saisi soudain par une fièvre qui interrompit ses études. Pendant quelques
jours, la maladie suivit son cours avec une apparence de bénignité qui paraissait
rassurante, quand tout-à-coup une complication grave se déclara aux poumons,
aux bronches, et au cerveau tout à la fois. Les médecins consultés ne
laissaient aucun espoir, et son directeur spirituel, feu le cardinal
Taschereau, alors supérieur, accourut lui porter les derniers secours de la
religion. Ce fut un moment solennel. Une fièvre brûlante le dévorait. Sa figure
était congestionnée. Son œil égaré, mais encore plein de feu, semblait interroger.
Il eut un moment de calme où il sembla recueillir ses pensées, se confessa et reçut
l'Extrême-Onction. Puis la fièvre reprenant tout-à-coup, il bondit hors de son
lit, et se dressant de toute sa hauteur : « Il est temps de partir, dit-il,
allons ! »
Le
temps était arrivé, en effet. Ce déploiement de vigueur physique n'était que
factice. Il était dompté, vaincu, la proie de cette grande victorieuse, la mort
!
Édouard Labrecque est mort le 14 décembre 1870 à l'Hôpital de la Marine, à Québec. Sa construction ayant été achevée en 1835, l'édifice se trouvait à la Pointe- aux-Lièvres en bordure de la rivière Saint-Charles, près de Saint-Roch. Il a été démoli en 1962, suite à un incendie. |
C'était
le 14 décembre 1870.
Ce
fut un coup de foudre à l'Université ! « Labrecque mort ! Était-ce possible !?
»
Un
voile de deuil enveloppa tout le personnel du pensionnat. Il fut pleuré au
Séminaire par ses anciens directeurs, à l'Université par les professeurs et les
élèves, pleuré surtout par ses confrères de classe, qui avaient pour lui une
sincère admiration et un profond attachement.
Ses
funérailles, dont ses confrères du pensionnat voulurent eux-mêmes payer les frais
eurent lieu à la cathédrale, aujourd'hui la basilique, le 16. Elles furent
imposantes.
Entrefilets parus dans le journal L'Événement, de Québec, les 14 et 17 décembre 1870. (Cliquer sur le document pour l'élargir) |
Sa
mort brisa pour le monde, deux existences, la sienne et celle de l'héroïque
jeune fille, la fleur de la société de Québec, qui alla ensevelir dans un couvent,
à l'extrémité de la province, sa douleur et ses souvenirs.
Ce
fut le dénouement inattendu de ce que nous avons appelé le roman de sa vie.
Ce cher Édouard Labrecque a le premier manqué à l'appel. Qui l'eût cru ? Mais son souvenir est resté aussi vivace qu'aux premiers jours. Et plus d'un, nous le savons, a vu, durant ces trente-sept ans [qui se sont écoulés depuis], passer devant ses yeux son image comme une invitation aux bons exemples qu'il nous a laissés.
Isidore-Noël Belleau (1848-1936), auteur du texte présenté ci-haut. Photo de finissant au Petit séminaire de Québec (1868). |
L'hommage présenté ci-haut avait d'abord paru dans Les étapes d'une classe au Petit séminaire de Québec (1859-1868), de l'abbé David Gosselin (1846-1926). L'abbé Gosselin avait été le confrère d'Édouard Labrecque au Petit séminaire et comme lui il est natif de Saint-Laurent-de-l'île-Orléans. Au sujet de l'abbé Gosselin, voyez ICI l'article que Louise V. Labrecque a publié en 2021 dans le journal Autour de l'île. |
Intéressant. Était-il un descendant de Jean où Pierre Labrecque?
RépondreSupprimerTrès probablement, et ce, d'autant plus qu'il est né dans le village où les premier Labrecque se sont établis au 17e siècle.
SupprimerEt personnellement, je suis un descendant de Pierre Labrecque.
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