jeudi 1 novembre 2018

Le devoir sacré de mémoire envers nos morts

Dans le texte ci-dessous, Rex Desmarchais évoque notamment sa visite du 2 novembre 1941 au monument funéraire d'Olivar Asselin au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal.
(Photo de la pierre tombale : Daniel Laprès, juillet 2018 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Les familiers de ces Glanures connaissent déjà l'écrivain Rex Desmarchais (1908-1974), puisque qu'y ont été présentés deux portraits saisissants qu'il avait dressés de Jules Fournier et d'Olivar Asselin (pour consulter ces articles, cliquer sur leurs noms), deux des intellectuels québécois les plus marquants des premières décennies du vingtième siècle. L'article sur Fournier contient d'ailleurs une présentation de Desmarchais lui-même, qui, bien qu'il soit de nos jours complètement oublié, a exercé une influence marquante, quoique discrète, sur la culture québécoise, ayant notamment encouragé et soutenu la créativité naissante de divers noms devenus célèbres comme le clown Sol, personnifié par Marc Favreau.

Une biographie reste à faire de cet écrivain et intellectuel remarquable que fut Rex Desmarchais, et, comme il le souhaitait lui-même pour Olivar Asselin, il faudrait bien que ses oeuvres puissent un jour être rassemblées et bénéficier d'une réédition.

En ce premier novembre qui est le jour de la Toussaint et qui inaugure le mois des morts, il est fort à-propos de sortir des oubliettes ce texte aussi remarquable que percutant, interpellant, bouleversant même, que Rex Desmarchais publiait en 1941 et qui n'a rien perdu ni de sa pertinence ni de son actualité : 


Rex Desmarchais (1908-1974)
(Source : Camille Roy, Manuel d'histoire
de la littérature canadienne de langue
française
, 14e édition, Montréal, éditions
Beauchemin, 1950, p. 167)


Évocations du 2 novembre

Un texte de Rex Desmarchais 
(1941)


Aujourd'hui je prends congé des vivants. Les morts me tiendront compagnie, m'entretiendront familièrement, me conseilleront. Lorsque j'étais enfant, après la messe des morts, mon père m'emmenait au cimetière. Nous allions prier sur les tombes de ses parents. Ce pèlerinage m'ennuyait. La visite me paraissait interminable. J'avais froid, hâte de retrouver l'atmosphère du foyer. Je ne me souciais pas de nos morts et je priais du bout des lèvres.

Il y a onze ans, un soir de juin, mon père mourut. Brusquement, nos conditions de vie familiales changèrent. Je fis connaissance avec la vie, avec les hommes. Jours d'angoisse, jours de détente. Il m'arriva de m'abandonner. Mais je me resaisissais. La vie alternait les épreuves et les consolations. Je voulais vaincre, toutes mes forces protestaient contre l'éparpillement et la destruction. Au travers mille défaillances, j'accomplis la tâche quotidienne, je demeurai fidèle à ma vocation d'écrivain, je m'efforçai de servir la culture française, mon meilleur héritage.

Cet héritage, filtré par les générations, me vient de loin : d'un coin de France, de ce Poitou que je ne connais pas et d'où mon ancêtre Pierre Desmarchets est originaire. En 1673, il vint en Nouvelle-France, se maria, bâtit une cabane, colonisa. Il a humanisé une infime portion du sol de la patrie. Il fut un de ces opiniâtres dont M. Léo-Paul Desrosiers a évoqué la vie dans sa belle reconstitution historique : Les Opiniâtres.

Plus tard, à une date que je ne saurais préciser, mes grands-parents s'établirent dans le pays du Petit-Brûlé, entre les villages de Saint-Eustache, de Saint-Benoît et de Saint-Augustin. 1837 est une page d'histoire et, pour moi, un souvenir de famille. Deux de mes arrière-grands-oncles participèrent à l'engagement de Saint-Eustache. On pilla et brûla leurs maisons, on confisqua leurs biens. Un lien invincible me lie à ce coin de terre où les miens souffrirent la spoliation et versèrent leur sang. Ce que je trouve magnifique chez ces obscurs paysans, c'est le caractère qui les dressait, la fourche à la main, devant l'oppresseur. Je songe avec émotion à ces vieux morts : chairs décomposées, ossements en poussière, mémoires éteintes. Leur exemple n'a pas fini d'agir. Je leur dois l'amour de l'esprit, du gai courage, des saines traditions de la France. Le terrain de bataille et les armes changent, le combat ne cesse pas. Si j'ai le courage d'exprimer ma pensée, de lui donner la forme compromettante de l'imprimé, c'est que mes arrière-grands-oncles secouent ma lâcheté, me dictent les phrases, me forcent la main. 

Bataille de Saint-Eustache, 14 décembre 1837.
(Source : Wikipedia ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

J'évoque les morts plus récents. Mes grands-pères paternel et maternel furent des hommes libres. L'un, maraîcher à la Côte-des-Neiges, éleva une famille de neuf enfants. Il cultivait avec art les légumes et les fruits. Je ne l'ai point connu. On me l'a peint comme un homme de jugement droit, craignant Dieu, dévoué à sa famille, aimant la terre nourricière. Mon grand-père maternel chérissait la vie, la liberté, la fantaisie. Il tenait un commerce qui lui rapportait beaucoup d'argent mais il manquait tout à fait d'esprit mercantile. Il ne faisait que de brèves apparitions à son établissement. Le porte-monnaie bourré de quelques centaines de dollars, il fréquentait les marchés de la ville, palabrait avec les cultivateurs et les commerçants, hantait les champs de course. Les chevaux trotteurs et les voitures le passionnaient. Il dépensa une moyenne fortune à ces plaisirs coûteux. Il consacrait ses veillées à la lecture, conservait plusieurs livres, s'abonnait à des revues et à des journaux. Il mourut à 66 ans, trois années avant ma naissance. Je sais très bien ce que m'a légué cet artiste et je ne déplore pas le legs.

Les vieux morts, les morts plus récents. Enfin, ceux qui ne sont pas refroidis, qui ne refroidiront jamais en moi. En ce 2 novembre 1941, le cimetière offre un aspect de poignante désolation. Un brouillard coiffe le ciel d'un plafond bas. Une bruine tenace endeuille le paysage, ronge le squelette des arbres, polit les stèles, pourrit les feuilles au creux des chemins. J'arrête l'auto devant une petite croix sur laquelle se détache en noir ce nom : Olivar Asselin.

J'ai connu Asselin durant ses dernières années. D'avril 1932 à la fin de sa vie, je le rencontrai une trentaine de fois. Je ne fus pas de ses intimes. Je collaborai sous sa direction au journal Le Canada et à L'Ordre. Il aimait les jeunes, discernait et encourageait les talents naissants. Sur la fin de sa vie, pleine de superficielles contradictions mais magnifiquement unifiée par son amour du génie français, il jugeait les hommes et les événements sans illusion, d'un oeil pénétrant et pitoyable. Un mince sourire, mélange de finesse, d'ironie, de charité, flottait sur ses lèvres ; sous ses paupières mi-closes veillait un regard incisif dont la pointe perçait les attitudes et les mensonges. Asselin n'avait pas besoin d'une chaire et d'un décor théâtral pour enseigner à ses amis à n'être point dupes.

Les paroles d'Olivar Asselin ont nourri mon esprit et mon coeur, affermi mon caractère. Il m'a révélé l'irrévérence et l'ironie qui sont des armes nécessaires ; sans emphase, il m'a rendu sensible la grandeur des grandes choses. Il m'a enseigné où loger la raillerie, où placer la vénération. [...]

Un autre endroit du cimetière. Au bord d'une étroite allée tortueuse, une petite stèle effonfrée, le renflement d'un tertre baigné de pluie. Mon père !  Je me découvre, je fais effort pour prier. Sous cette couche d'humus, mon imagination ne sait pas le voir, j'ai la certitude qu'il ne repose pas ici. Souvent le jour ou la nuit lorsque je m'éveille, il se tient à mon côté. Il me parle comme autrefois, il me gronde doucement, il me réconforte. Il se réjouit de mes légers succès, il s'afflige de mes échecs. Il suit de près mes travaux, le déroulement de ma vie. Je lui raconte mes ennuis, mes démêlés, mes espoirs. Il porte une partie de mon fardeau.

C'est mon compagnon de chaque heure, mon meilleur ami, mon sûr conseiller. Je le vois, je l'entends. L'intonation de sa voix, les traits de son visage, la ligne de sa silhouette n'ont jamais changé, jamais ne bougeront. Pourquoi regarderais-je sa photo, parlerais-je de lui, l'évoquerais-je avec tristesse ? Je refuse d'admettre qu'il soit mort. Aussi longtemps que je vivrai, il ne saurait mourir. Nous disparaîtrons tous deux à la même heure du même jour. Mon père n'écrivait pas. Et pourtant ! J'ai découvert, dans nos papiers de famille, une page écrite de sa main à l'occasion de la mort de sa mère. Cette page que personne, sauf moi, n'a lue vaut mieux que tous mes manuscrits. 

Stéle funéraire de la famille de Rex Desmarchais
au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal.
Décédé en 1974, il y est lui-même inhumé.
(Photo : Daniel Laprès, juillet 2018 ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

En face de ce tertre, je synthétise le souvenir de tous mes morts. Je m'agenouille dans l'herbe mouillée et, confondant ma faible voix dans l'émouvante lamentation de la Liturgie, je prie pour le repos éternel de tous ceux qui me transmirent l'héritage physique, moral, spirituel. Et, à la fin de l'oraison, la profonde parole de Barrès me jaillit des lèvres : « Nos seigneurs, les morts ! » À travers la vitre de l'automobile, ma fillette me regarde... L'Église a défini les dogmes de la communion des saints et de la réversibilité des mérites. Les historiens philosophes, au terme de leur méditation, ont conclu que l'être vivant n'est qu'un maillon dans la chaîne ininterrompue des générations. La sagesse éternelle et la sagesse humaine s'accordent. Les lois de la vie sont simples. Je les accepte, je sens mon coeur et mon esprit pacifiés. Celui qui sait que le tombeau a la forme même du berceau ne s'épuise plus en vaines révoltes. 

Rex Desmarchais, Évocations du 2 novembre, dans La Nouvelle Relève, numéro 3, décembre 1941, p. 160-163. 

Le numéro de décembre 1941 de la
revue La Nouvelle Relève, d'où est
tiré le texte  Évocations du 2 novembre,
 ci-haut, de Rex Desmarchais.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Croquis de Rex Desmarchais par son frère Guy.
(Source : Almanach de la langue
française
, Montréal, 1933 ; 

cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Rex Desmarchais tel que vu par le
grand caricaturiste LaPalme.
(Source : Almanach de la langue
française
, Montréal, 1934 ; 

cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de Rex Desmarchais
dans son livre France éternelle, paru en 1941.
(Collection Daniel Laprès)