lundi 8 mai 2017

Une nuit sur le cap Tourmente (vers 1845)

Le cap Tourmente, vu du Petit Cap (Source : Wikipedia Commons).

Dans Donner un sens à la montagne, qui est l'une des toutes premières de ces Glanures, on peut lire des extraits substantiels d'un texte lumineux du grand universitaire, économiste et homme de lettres québécois Édouard Montpetit, dans lequel il prône l'importance de susciter et de nourrir l'amour de la patrie en « enseignant la nation sous la forme d'une géographie cordiale, suivant le mot de Georges Duhamel »

Pour Montpetit, cette manière de faire apprécier la nation revêt « une importance capitale si l'on veut bien s'élever jusqu'à la philosophie de notre destinée ». Il précise : 

« Voilà ce dont il s'agit, donner un sens à la terre et à l'histoire. Le détail, recueilli avec patience et piété, nous y conduira, tous les détails et pas seulement celui qui traduit l'activité politique, tous les détails qui expriment notre humanité. [...] Pour connaître et aimer ce territoire que nous avons formé, qui est nôtre encore, rien ne vaut pour nos esprits latins, comme d'en pénétrer, par l'observation constante, la beauté et les traditions ».

De nos jours, malheureusement, il n'y a que bien peu d'auteurs de livres ou même d'articles qui mettent en application le voeu de Montpetit consistant à faire « aimer ce territoire que nous avons formé, qui est nôtre encore », et encore moins à en découvrir « la beauté et les traditions ». À ce chapitre, on ne nous sert que de redondantes proses récréo-touristiques d'un ennui mortel, sinon de plates descriptions techniques. Rien donc qui touche le coeur, rien qui élève l'esprit, rien qui éveille ce sentiment d'appartenance à cette nation québécoise qui, non sans avoir dû mener de dures luttes pour son existence et ses droits, a pris racine sur ce territoire qu'elle a modelé à son image tout comme elle a été modelée par lui. 

Mais quand on fouille dans les ouvrages publiés antérieurement à cette faillite qu'aura été la modernisation du Québec, c'est-à-dire en gros avant la soi-disant "révolution tranquille", il arrive que l'on découvre de ces écrits qui remplissent la mission qu'Édouard Montpetit souhaitait être assumée par nos institutions d'enseignement — du primaire à l'université —, de même que par nos institutions culturelles, y compris médiatiques. Et plus on remonte loin dans la passé, plus on y découvre de véritables et lumineux joyaux, bien qu'ils soient, souvent depuis longtemps, enfouis dans l'oubli, et ce, à notre plus grand détriment. 

C'est ainsi que j'ai déniché un tel joyau littéraire qui décrit une excursion nocturne d'un petit groupe de jeunes ecclésiastiques du diocèse de Québec sur le cap Tourmente, vers 1845. Son auteur est l'abbé Charles Trudelle (1822-1904), et les informations biographiques que l'on trouve à son sujet, notamment sur le site de la Ville de Québec (voyez ICI), nous révèlent son intérêt pour l'histoire et la littérature. Ainsi, alors qu'il était curé dans Charlevoix, Trudelle a fondé une singulière association de poètes qui avaient en commun d'être ecclésiastiques et dont le nom était le «Congrès de la Baie-Saint-Paul». 

À ce sujet, l'historien-ethnologue Serge Gauthier, qui préside la Société d'histoire de Charlevoix, écrit:


«C'est à l'abbé Charles Trudelle que revient l'idée de mêler victuailles, franche camaraderie et poésie. L'abbé Trudelle est nommé curé de la paroisse de Baie-Saint-Paul en 1856. C'est un homme cultivé intéressé par la littérature, l'histoire et même le folklore. Il rédige une monographie historique de Baie-Saint-Paul où se mêlent les faits d'histoire et la description des pratiques locales des habitants. Ce texte est publié en 1878 sous le titre de Trois Souvenirs. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que l'abbé Charles Trudelle invite ses confrères et convives séjournant à son presbytère pour les Quarantes heures à écrire de la poésie, créant ainsi le Congrès de la Baie-Saint-Paul ». (Article complet de M. Gauthier ICI)

C'est précisément dans le livre Trois souvenirs que se trouve le captivant, mais aussi émouvant récit de l'excursion sur le cap Tourmente par la petite troupe de l'abbé Trudelle et qui s'est déroulée il y a maintenant plus de 170 ans.

Quand on a lu, sinon médité comme il se doit le récit de l'abbé Trudelle que vous pouvez parcourir ci-dessous, il devient impossible de continuer de contempler de la même manière qu'avant le cap Tourmente, l'un des plus beaux sites naturels de notre Québec. Et il devient impossible aussi de regarder de la même manière qu'auparavant les multiples beautés que recèle partout notre patrie, qui mérite certes qu'on lui soit davantage attaché que nous ne le sommes de nos jours.

À votre tour donc de goûter le bon moment de lecture que nous offre la prose de l'abbé-poète...

L'abbé Charles Trudelle (1822-1904)
(Source : Encyclobec)
Une nuit sur le cap Tourmente
(vers 1845)

par l'abbé Charles Trudelle

«Un écolier en vacances, c'est souvent un nouveau chevalier de la Manche à la recherce de quelques aventures, courant au devant d'un péril, aimant à faire des marches, des promenades extraordinaires, des tours de force ou d'adresse, quelque chose enfin de remarquable qu'il se plaît ensuite à raconter pendant les congés et les récréations de l'année, au milieu d'un cercle d'amis où la gaieté préside. 

Témoins de la vérité de ce que j'avance, ces six vaillants compagnons (au nombre desquels j'aurai toujours la gloire d'être compté) qui voulurent un jour aller voir lever le soleil du haut du cap Tourmente. La pensée était neuve selon nous, et à ce titre seul elle méritait notre plus sérieuse considération. Aller passer la nuit sur le cap Tourmente ! Pour y voir lever le soleil !! Les joyeuses traditions des vacances passées au Petit-Cap de Saint Joachim ne parlaient d'aucun fait semblable. Mais pour tenter une aussi grande entreprise, il fallait un courage plus qu'ordinaire.

Quand une promenade s'annonçait pour la cime du Cap, l'usage voulait dans le temps que l'on fît dès la veille tous les préparatifs dont le principal était de se coucher plus tôt que les autres jours : puis aussi  [tôt le] matin que possible se faisait la toilette d'ordonnance que l'étiquette prescrivait en pareil cas, et le départ sonnait aussitôt afin de profiter de l'air frais du matin. «Bon voyage», disaient ceux qu'un goût plus pacifique retenait au Château Belle-Vue, et le joyeux escadron, n'ayant pour tout bagage qu'un bâton et la boîte aux bluets que fournit la nature, s'élançait alors, impatient d'arriver au bout de sa course et réglait sur le chant ses pas précipités : En avant fanfan Latulippe... !

Et les voix, fortes d'abord, allaient s'affaiblissant rapidement à travers les ormes et les noyers sous lesquels disparaissait la troupe bruyante. 

Mais il n'en était pas ainsi de nous, obligés de faire notre ascension au beau milieu du jour. Il nous fallait affronter, ou plutôt charger à dos le soleil brûlant du midi, par une chaleur accablante du mois d'août, puis apporter le vivre et le couvert. Mais peut-il y avoir des obstacles insurmontables pour des coeurs généreux ? 

Donc, chacun chargé de son paquet, nous nous mettons en quête, joyeux comme des rois d'Yvetot. Ceux qui gardent la maison, tout en nous souhaitant un heureux voyage, rient sous cap (sic) et semblent désirer pour nous quelque désappointement ; au moins, s'il nous en arrive, tous unanimement se promettent de rire à nos frais et dépens. 

Cependant, jusqu'au pied du cap Tourmente nous allions à volo, riant, chantant à faire envie, mais une fois là, plus de chant et par temps (sic) plus de joie. L'un devant l'autre, courbés en avant, appuyés sur nos bâtons, nous allions à petits pas, suant, soufflant et écrasés par un soleil ardent, —nous montions les falaises

Enfin, après nous être laissés tomber par terre vingt fois de lassitude, après avoir étanché notre soif aux eaux du Simoïs et du Scamandre, après nous avoir rafraîchis sur les bords du Pactole au sable d'or (doux souvenir des champs où fut Troie attaché à trois petits ruisseaux par nos heureux devanciers en vacances), nous arrivons sur la cime du cap. Nous nous jetons d'abord à genoux au pied de la croix plantée en 1844 en mémoire d'un projet de promenade à Saint-Joachim qui n'eut lieu que l'année suivante. 

Puis, nous reposant et nous rafraîchissant au souffle du vent toujours frais qui règne sur cette élévation de 1800 pieds, nous contemplons à loisir le vaste panorama qui s'offre aux regards étonnés. Oh ! que l'on est bien dédommagé des peines qu'il faut se donner pour en jouir ! On sent alors son coeur battre d'un nouveau sentiment d'amour pour sa patrie et l'on ne peut s'empêcher de répéter avec un de nos poètes (Note des Glanures : il s'agit du poète Isidore Bédard) : 

          Qu'elles sont belles nos campagnes ! 
          [...] Salut, ô sublimes montagnes, 
          Bords du superbe Saint-Laurent !
          
Car tout cela se présente à la vue en même temps. 

D'abord devant soi, une immense nappe d'eau parsemée d'îles que l'on prendrait pour autant d'oasis verdoyants, sillonnée en tous sens et par la frêle embarcation du pilote canadien, et par la barque du pêcheur, et par l'énorme trois-mâts sous pavillon de toutes couleurs, s'étend jusqu'au pied même du cap. C'est notre majestueux Saint-Laurent descendant des mers intérieures de l'ouest et portant à l'Atlantique le riche tribut de ses eaux et de celles de ses nombreux tributaires. Tout y réjouit et repose agréablement la vue ; soit que les vents, retenant, leur haleine, permettent aux eaux d'aplanir leur surface où vont se refléter comme dans un miroir les nuances variées de la voûte des cieux ; soit qu'un doux zéphir effleure cette plaine, ou que les vents furieux soulèvent et conduisent au rivage des vagues écumantes. 
«D'abord devant soi, une immense nappe d'eau parsemée d'îles que l'on prendrait pour autant d'oasis verdoyants [...] C'est notre majestueux Saint-Laurent descendant des mers intérieures de l'ouest et portant à l'Atlantique le riche tribut de ses eaux et de celles de ses nombreux tributaires» ; (Source de la photo : Randonnée Plein Air).
À droite, la Côte de Beaupré, avec ses rivières, ses chutes, ses vergers de prunes de Damas, ses maisons du temps des Français, s'élevant du fleuve en amphithéâtre et encadrée par les Laurentides dont la chaîne, après avoir décrit une longue courbe, va se terminer à l'horizon par un point brillant qui semble une riche perle placée là pour attacher ensemble la nappe d'eau du Saint-Laurent et le cordon verdoyant de ces montagnes. C'est le cap Diamant, couronné de ses tours, de sa citadelle et de ses remparts, la cité de Champlain avec ses toits, ses dômes et ses clochers de fer-blanc, Québec, le Gibraltar du Nouveau-Monde. 

Puis, revenant de cette lointaine excursion, avec quel plaisir l'oeil se repose encore à droite sur l'Ile d'Orléans qu'il embrasse presqu'en entier ! Sur le Petit Cap et sur le riche plateau qui forme la plus grande partie de la paroisse de Saint-Joachim. 
«...avec quel plaisir l'oeil se repose encore à droite sur l'Ile d'Orléans qu'il embrasse presqu'en entier ! Sur le Petit Cap et sur le riche plateau qui forme la plus grande partie de la paroisse de Saint-Joachim »  ; (Source de la photo : Rodolph Balej).
Mais voyez donc devant vous et par-delà le fleuve ce vaste tableau qui s'étend à gauche aussi loin que la vue peut atteindre ; comme elles sont belles ces campagnes ! Admirez donc l'élégance et la propreté de ces demeures ! Les voyageurs n'ont-ils pas raison de dire que la Côte du Sud est la plus belle partie du pays ? Puis examinez l'Ile-Madame, l'Ile-aux-Ruaux, la Grosse-Ile, l'Ile-aux-Grues et loin, —loin, là-bas, —les Pèlerins

À gauche, c'est la suite des caps de la côte du nord qui semblent, en s'avançant dans le fleuve, vouloir en retarder la marche, de concert avec l'Ile-aux-Coudres que l'on voit sortir de l'eau à l'horizon. Derrière, toujours les mêmes montagnes dont l'aspect sauvage fait ombre au tableau. 

Mais que fais-je ? J'essaie de tracer un tableau que le pinceau le plus habile ne pourrait jamais représenter dans toute sa beauté naturelle. Occupons-nous donc plutôt de ce qui nous importe en ce moment. 

Déjà le soleil allait disparaître et il était temps de penser à dresser la tente qui devait nous abriter contre la maligne influence de l'air pendant la nuit : à l'oeuvre donc, compagnons !

À l'instant, des perches sont suspendues sur des poteaux et une toile, qu'une pluie torrentielle pourrait à peine pénétrer, est tendue sur cette charpente et forme une tente dont Achille se fut bien trouvé au temps de sa colère. Les sapins sont dépouillés de leurs branches et chacun à l'envi l'un de l'autre apporte la provision nécessaire pour se faire un lit. Au milieu de la tente, une table dressée sur une couche épaisse de feuillage reçoit les mets de notre frugal repas. 

À la porte, un feu sans cesse alimenté par un bois résineux pétille et semble vouloir prendre part à la gaieté franche qui règne dans tous les esprits, et qui se produit au dehors par de fréquents éclats de rire. Le repas fini, nous sortons à la hâte pour goûter l'air rafraîchissant de la soirée et jouir du spectacle des étoiles et surtout de la lune qui vient de paraître sur l'horizon. 

Cependant, depuis que le jour avait fait place à la nuit, des nuages obscurs s'étaient élevés vers le nord ; des éclairs, faibles encore, s'y faisaient voir de temps en temps. Personne n'y faisait grande attention : ce sont des éclairs de chaleur, disons-nous, et nous nous asseyons sans inquiétude. Nous causons et fredonnons aux accords de la flûte ; nous écoutons les sons mâles de la trompette que l'un de nous avait apportée ; quelquefois, nous nous prenons d'admiration pour le spectacle que nous avons devant nous. Cette lune, dont la douce lumière argentait tout au loin dans la Côte du Sud et se reflétait sur la surface aplanie du fleuve ; le calme parfait de la nature : tout était propre à faire naître en nous cette agréable mélancolie que donne la solitude et qui dispose à la prière. Aussi, avec quel bonheur chacun de nous se mit-il à genoux pour faire en commun notre prière du soir. 

Pour moi, pendant que mes compagnons de voyage se donnaient le plaisir de la conversation, je laissais avec complaisance mon esprit se reposer sur un lieu à jamais cher à mon souvenir et que je devais bientôt laisser peut-être pour toujours : le Petit-Cap de Saint-Joachim, espèce d'île enchantée au milieu de prairies verdoyantes sur laquelle la lune semblait se plaire en ce moment à verser les rayons de sa lumière argentine. Fut-il jamais lieu plus propre à passer agréablement le temps des vacances ? Quelle belle solitude et en même temps quelle bruyante activité ! Non, il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée jusque dans ses plus petits détails ces heureux théâtres des plus doux amusements, et je sens renaître en moi les impressions que j'éprouvais alors. 

[...] Je me promène encore en esprit dans ces beaux sentiers si proprement entretenus sous les arbres du bocage. Je pars par la Wellington, je m'arrête au fort Saint-Louis, pour jeter un coup d'oeil sur le Saint-Laurent, je reviens par la Waterloo, puis je descends la Côte Champlain et je vais me désaltérer à la Fontaine à Bouchard

Mais qu'entends-je et quels bruyants préparatifs ? Où allez-vous donc ?... À la promenade. Etes-vous des nôtres ?... Allons vite, partons !... En roulant ma boule, roulant... N'est-ce pas ainsi qu'armés de nos instruments de pêche et de nos ustensiles de cuisine, nous partions pour faire des fêtes au Petit Moulin, célèbre par des traditions de crêpes plus ou moins mal tournées et par son pommier sur les bords de la Friponne ; au Petit Sault de la rivière Sainte-Anne, merveille de la nature ; à la Chapelle aux Hirondelles ; au lac ; aux masures et aux débris du séminaire de Mgr de Laval ; aux ruines, souvenir de Champlain, que l'histoire nous représente allant faire du foin à Saint-Joachim, dans les prairies naturelles qu'arrose le Marsolet

N'oublions pas non plus d'aller après le souper faire un tour de canot sur l'étang de la Petite Ferme, et revenons en faisant répéter au Petit Cap les hilarantes expressions de notre joie. Puis, de retour au Château Belle-Vue, assis en cercle à la porte, conversons, faisons quelques jeux, chantons... quelles charmantes veillées ! surtout quand il y avait bal chez Boulé !
«...de retour au Château Belle-Vue, assis en cercle à la porte, conversons, faisons quelques jeux,
chantons... quelles charmantes veillées ! surtout quand il y avait bal chez Boulé !» (Source
de la photo du haut, vers 1910 : Archives de Montréal ; photo du bas, 2016 : Renée Taraso). 
Mais où êtes-vous donc, confrères aimés, amis sincères, visiteurs aimables avec qui j'ai passé de si beaux jours ? Il y a plus de vingt ans que les heureux jours dont je rappelle le souvenir sont passés, et on ne vous revoit plus, pour la plupart, dans ces lieux qu'un voyageur appelait jadis le Paradis Terrestre. Dispersés en tous lieux ou moissonnés par la mort, il ne nous sera jamais donné de nous revoir ensemble en ces lieux. L'inscription placée au-dessus de la porte du Château Belle-Vue du Petit Cap nous a bien souvent avertis de profiter d'un temps qui ne devait pas durer : "Eia age, nunc salta, non ita, musa, diu", nous disait-elle, et vous savez comme moi si elle a dit vrai ! 

Mais que fais-je encore une fois ? Et où m'entraîne mon imagination égarée ? Remontons sur la cime du cap. 

Déjà les nuages que l'on avait remarqués au nord s'étaient élevés et couvraient près de la moitié du firmament ; les éclairs redoublaient d'intensité et le tonnerre commençait à gronder avec force. Nous allions assister à une tempête sur le cap Tourmente : c'était une circonstance que nous n'aurions jamais cru pouvoir rencontrer. Oui, une tempête telle qu'il est rarement donné à l'homme d'en éprouver. Les préparatifs en sont imposants et grandioses, et notre admiration est quelque temps partagée entre le calme et la tempête. 

Devant nous, la lune continuant à nous prodiguer sa lumière, et au nord l'obscurité la plus épaisse, partagée en tous sens par la lumière vive et rapide des éclairs, semblaient vouloir se partager l'empire de cette nuit et formaient le plus grand contraste. 

Mais bientôt tout fut voilé et l'obscurité fut complète. Heu ! quinam tanti cinxerunt oethera nimbi ! s'écrie l'un de nous, et une crainte involontaire vint se mêler au plaisir que nous ressentions de voir cette scène imposante. C'est que le tonnerre roulait alors, terrible, au-dessus et autour de nous, et il nous semblait à chaque instant voir fendre le cap sur lequel nous étions. Le vent, devenu furieux, sifflait avec force à travers les arbres et les fentes des rochers ; les éclats de la foudre, sans cesse renouvelés et répétés par les échos des montagnes environnantes, se mutipliaient avec un fracas épouvantable. 

Enfin, la pluie commence à tomber et nous force à rentrer sous notre tente pour y passer la nuit, et quelle nuit s'il fallait par malheur que l'eau parvînt à traverser notre couverture ! Mais non, malgré la pluie torrentielle qui ne cessa de tomber tant que la nuit dura, nous fûmes préservés et nous pûmes dormir assez bien après avoir joué la partie de cartes. 

Mais pendant que nous nous livrions au sommeil, une autre scène se passait au Petit Cap. On s'apitoyait sur notre sort ; on savait que sans lumières il nous était impossible de descendre et on nous croyait imbibés de pluie : il fut donc décidé d'envoyer à notre secours. Alors deux graves fermiers sont expédiés avec des torches à la main. À ceux restés au Château Belle-Vue, il leur semblait voir des feux-follets monter sur le cap Tourmente. 

Arrivés sur la Cime, les deux libérateurs nous appellent de toute la force de nos poumons, mais leurs cris se perdent dans le bruit du vent, de la pluie et du tonnerre. Notre doyen, cependant, crut entendre des voix et vit des lumières. Voilà, se dit-il en lui-même, des hibous qui crient comme des hommes, et il prit pour des éclairs les flambeaux qu'il aperçut à travers les branches. Tout en finit par là et les deux espions descendirent comme ils étaient montés. Pour nous, nous achevâmes de dormir le reste de la nuit, et le matin arrivé, nous plions notre tente, toujours sous les coups de la pluie averse, et nous descendons précipitamment, avec des pensées et des impressions bien différentes de celles que nous avions la veille. 

La pluie continuait à tomber par torrent lorsque nous montâmes dans les charrettes qui nous attendaient au bas des falaises pour nous transporter au Petit Cap, où l'on nous attendait avec une grosse provision de bons mots à notre adresse : Le soleil était-il beau à son lever ?..... Paraît-il aussi gros sur la cime du cap qu'ici ?..... 

Que faire ?..... Accepter de la meilleure grâce possible notre joyeuse réception était ce que nous avions de mieux à faire. Ils ont bien ri et rient peut-être encore : réunissons-nous à eux, lecteurs, et rions tous ensemble». 

Récit tiré de : Abbé Trudelle, Trois souvenirs, Québec, Imprimerie de Léger Brousseau, 1878, p. 155-172. Pour le livre en format PDF et gratuit, cliquez ICI
(Source de la photo de l'abbé Trudelle : 
Répertoire du Patrimoine culturel du Québec ;
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