dimanche 7 juillet 2019

Collège Joliette, 1877 : « Sauve qui peut, les braves ! »

Le Collège Joliette, vers 1880-90. L'édifice fait de nos jours
partie du Cégep régional de Lanaudière à Joliette.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


En fouinant dans le journal La Voix de l'écolier, qui fut publié de 1876 à 1879 par le Collège Joliette (plus tard nommé le Séminaire de Joliette), on trouve toutes sortes de petites perles littéraires et d'écrits savoureux, dont plusieurs font plaisir à lire même à notre époque, soit plus de 140 ans plus tard. 

Certains articles sont franchement amusants, comme celui que vous pouvez lire ci-dessous et qui, dans l'édition du 1er mai 1877 de ce journal estudiantin, relate la panique générale qu'une fausse alerte à l'incendie a déclenchée chez les étudiants qui sommeillaient paisiblement dans le dortoir du collège. 

On remarquera notamment la qualité de l'écriture et la pétillance d'esprit de l'étudiant qui signe sous le pseudonyme de « Un acteur ». On se rend ainsi compte que la prétendue « grande noirceur » n'aurait peut-être pas nécessairement eu lieu dans le Québec d'avant 1960, mais plutôt après, cela du moins quand on constate le taux effarant d'analphabétisme fonctionnel et le nombre déconcertant de semi-lettrés bardés de diplômes que produit le système d'éducation bureaucratisé né de la sacro-sainte « révolution tranquille » et avec lequel nous aimons bien nous péter les bretelles tout en nous flattant de nous croire, bien à tort, beaucoup plus « smartes » que nos ancêtres...




L’ALERTE DU 18 AVRIL

Par « Un acteur »
dans
La Voix de l'écolier, 
Collège Joliette
1er mai 1877


Être tiré d'un sommeil doux et paisible par un bruit importun, voir des rêves enchantés interrompus tout-à-coup par une cause prosaïque, est sans doute une chose superlativement désagréable ; mais être arraché des bras de Morphée par des cris de détresse, par les tintements lugubres de la cloche d'alarme, voir, en ouvrant les yeux, son appartement tout illuminé de lueurs sinistres, c'est là une secousse dont un puissant choc électrique ne donnerait qu'une idée très imparfaite. Cette émotion poignante, je l'ai subie, comme tant d'autres, dans la nuit désormais fameuse du 18 avril.

Un violent incendie, dont la cause est restée enveloppée de mystère, venait d'éclater, vers une heure du matin, dans les dépendances de la maison de Monsieur I. Mercier, rue Saint-Charles-Borromée, en face de la façade principale du collège. Des voix désespérées et retentissantes poussaient dans la rue le cri : AU FEU !

Ce cri trouva un écho immédiat dans le grand dortoir de la bâtisse neuve où reposaient 98 élèves. Quel tumulte aussitôt ! quelle délirante et fiévreuse panique ! La trompette du jugement dernier réveillant de leur sommeil les générations humaines n'aura pas un effet plus terrible ni plus instantané. En moins d'une minute la porte du dortoir était assiégée par une cinquantaine d'écoliers, dont aucun, assurément, ne portait l'uniforme réglementaire du collège et qui poussaient des cris à fendre l'âme.

Sans faire le moindre tort à l'antique réputation de bravoure des écoliers, je puis dire que l'effroi était général, le tumulte indescriptible. Vraiment il y avait lieu de s'épouvanter. Le spectacle était terrifiant. On aurait juré que les dortoirs de l'ancienne bâtisse étaient en feu : on apercevait à travers les croisées des flammes gigantesques dont les langues ardentes léchaient les plafonds et au milieu desquelles semblaient se débattre, dans les convulsions du désespoir, de pauvres camarades surpris par l'impitoyable élément ; on voyait leurs noires silhouettes se découper d'une manière sinistre sur un fond incandescent ; on entendait distinctement ―pensait-on― des cris de mort et des râles d'agonie. Le souvenir de l'affreuse catastrophe de Sainte-Élisabeth [sur cette tragédie, voir ci-dessous deux articles d'époque] était présent à la mémoire de chacun et ajoutait encore à l'horreur de la situation.

Soudain la porte du dortoir s'ouvrit... Il y eut un moment d'anxiété suprême... Un écolier, qui apparut en cet instant comme un messager des Cieux, vint annoncer d'une manière positive que le feu n'était pas au collège et qu'il n'y avait absolument aucun danger.

Aussitôt la terreur, arrivée à son paroxysme, se calma comme par enchantement et les écoliers, en s'inspectant mutuellement, ne purent comprimer un formidable éclat de rire. Il y avait de quoi ! Quelle excellente aubaine pour un caricaturiste s'il avait pu assister à cette scène du plus désopilant comique ! Il aurait pu croquer là des types que son génie n'aurait jamais devinés ! Que de choses n'eût-il pas découvertes dans ce groupe effaré qui encombrait la porte ? De loin et aux lueurs de l'incendie ce fouillis inextricable de têtes, de bras et de jambes avait un aspect fantastique et presque monstrueux.

La scène changea de face lorsque cet héroïque bataillon, convaincu enfin de la non-existence du danger, se décida à quitter la porte et à rentrer au dortoir. Ils défilèrent sur deux rangs, semblables aux glorieux débris d'une troupe hachée par la mitraille. J'ai entendu un de ces preux demandant d'une voix discrète à son voisin :

― As-tu eu peur toi ?
― Moi ?
― Oui toi.
― Pas le moins du monde.
― Mais cependant tu courais bien vite tout-à-l’heure.
― Je cours très souvent.
― Tu criais comme un perdu.
― On a si rarement l'occasion de crier au dortoir.
― Mais enfin cet habit enfilé à l'envers...
― Tiens ! c'était pour le fun ça.

Et pendant qu'il protestait ainsi de son intrépidité, on aurait pu voir ce jeune brave trembler de tous ses membres, une sueur significative perlait sur son front livide, il était aux trois quarts en pâmoison. L'enfant avait eu peur, mais l'homme qu'il renfermait en germe ne voulait pas passer pour lâche.

Depuis la disparition complète du danger, les plus timides faisaient parade d'un sang-froid admirable et on les voyait, la figure collée aux fenêtres, suivre d'un air goguenard le spectacle saisissant de l'incendie.

Dortoir du Collège Joliette, années 1880-90.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Sur la tragédie du 25 décembre 1876 
au couvent de Sainte-Élisabeth : 

Article paru dans Le Constitutionnel (Trois-Rivières) le 29 décembre 1876

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Article paru dans Le Journal des Trois-Rivières du 28 décembre 1876

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le couvent de Sainte-Élisabeth a été reconstruit peu après
l'incendie de 1876. Il est maintenant menacé de démolition.

Quand mettrons-nous fin au Québec au
saccage de notre patrimoine bâti par
des élus irresponsables et épais à
tous les niveaux et au vandalisme
de bureaucrates insipides et
sans âme ni conscience ?


(Pour informations, voyez ICI)

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