mardi 17 décembre 2019

Henri d'Arles : « En Acadie, les Anglais ont fait pleurer la beauté du monde ».

Dispersion des Acadiens 1755, tableau d'Henri Breau (1900)




Ces Glanures ont déjà présenté l'abbé Henri d'Arles (1870-1930), né Henri Beaudet à Arthabaska, qui fut le premier critique d'art québécois. Si vous n'avez encore pris connaissance de cette glanure, cliquez sur cette image : 

Henri d'Arles était non seulement critique d'art et l'une des plus belles plumes que le peuple issu de Nouvelle-France ait produites, mais il fut également un historien brillant dont les travaux sur la Déportation des Acadiens lui valurent en 1922 une médaille d'or de l'Académie française. Il prit notamment une part active à la résurgence du nationalisme au Québec des premières décennies du 20e siècle. 

Il vaut la peine de découvrir cet intellectuel original sinon inimitable qui est un autre de nos grands oubliés, et que certains, à cause de son caractère inclassable, ont qualifié de « mystérieux », lui dont les œuvres, à cause notamment de la qualité de leur écriture, offrent un plaisir de lecture sans cesse renouvelé. On peut notamment en savoir plus sur lui en cliquant sur cette image, qui vous conduira vers un article biographique détaillé qui lui est consacré et qui, paru en 1943, conserve toute sa pertinence :


Pourtant ignoré par les historiens de notre époque, cet historien rigoureux et compétent a indubitablement démontré, après des recherches et enquêtes minutieuses et approfondies, que le nettoyage ethnique que fut la Déportation des Acadiens ne fut pas seulement l'acte d'un gouverneur véreux ou zélé, mais qu'il fut bel et bien longuement planifié par la Couronne britannique et froidement exécuté par ses représentants et forces armées. 

Le 19 janvier 1918, Henri d'Arles prononça à l'Université Laval de Québec une conférence sur la Déportation des Acadiens. Le texte en fut publié peu après par l'Action française, à Montréal. Il peut être d'intérêt pour les gens du Québec d'aujourd'hui de prendre connaissance du fait que dans cette conférence qui constitue une pièce majeure pour l'histoire du drame canadien, Henri d'Arles esquisse, en page 21, ce qui, près de trente ans plus tard au lendemain de la deuxième guerre mondiale, deviendra la notion de « crime contre l'humanité » ; ce fait peu banal ayant émané de l'un des nôtres, pratiquement personne ne le connaît de nos jours : 

« D'après les quarante années d'histoire que nous avons déroulées sous vos yeux à grands traits, les Acadiens méritaient-ils la sorte de châtiment qui leur a été infligé,  — la déportation, la peine la plus forte du code pénal après la peine de mort, peine aggravée de toutes les circonstances abominables qui ont accompagné et suivi son exécution ? Méritaient-ils seulement l'ombre d'un châtiment ? La vérité, fondée sur l'examen attentif des faits tels que relatés dans les documents de la partie adverse, — et c'est pourquoi ce jugement a tant de poids, — nous oblige à dire que non. Cette peine a été portée gratuitement. Et parce qu'elle était si considérable, et qu'elle impliquait à la fois la confiscation des biens et des immeubles, le démembrement des familles, l'exil dans les conditions les plus affreuses, elle a pris les proportions d'un crime contre la justice et le droit des gens : ce fut un attentat contre l'humanité, et, en un certain sens, le plus formidable que l'histoire eût encore enregistré » (souligné par nous).

La présente Glanure vous présente, enrichi de nombreuses illustrations, le deuxième texte que Henri d'Arles a consacré à la Déportation des Acadiens. Intitulé La Tragédie acadienne, il est paru en 1920 et vous pouvez donc en prendre connaissance ci-dessous. Vous y apprendrez notamment l'ampleur des cruautés et sévices inhumains que subirent les Acadiens, à partir des nombreuses informations mises en cohérence par le travail acharné et minutieux de Henri d'Arles.

Mais si vous voulez également prendre connaissance de la conférence de 1918 ci-mentionnée, dans laquelle Henri d'Arles expose les preuves du rôle planificateur de la Couronne britannique dans ce véritable nettoyage ethnique que fut la Déportation des Acadiens, cliquez sur cette image pour une version téléchargeable et imprimable : 



La tragédie acadienne

par Henri d’Arles

La tragédie acadienne, d'Henri d'Arles (1870--1930) parut sous
forme de brochure en 1920, à Montréal. Le texte ci-dessous
reproduit l'intégralité de ce document, sauf quelques

corrections mineures dues à des erreurs typographiques.

(Photo : collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

I

Ce n'est pas de choses attrayantes que je viens entretenir le lecteur, et je serais fort empêché si l'on m'adressait le dic nobis placentia (« Dites-nous bien ») des Anciens. Je viens raconter des horreurs, malheureusement trop réelles. Plût à Dieu que ce ne fût qu'un mauvais rêve ! Mais les documents sur lesquels notre récit va reposer sont d'une telle authenticité qu'il faut bien accepter leur réalisme brutal et en prendre son parti.

Il est impossible de récuser de pareils témoignages. Plus j'étudie la question acadienne, et plus je demeure surpris du peu de retentissement qu'elle a eu à l'époque où elle reçut une solution si inélégante. Il est vrai que Lawrence avait tout prévu, et qu'en supprimant le plus possible des documents qui la concernaient, et en arrangeant le reste à sa fantaisie, il s'était flatté de rendre l'histoire la complice silencieuse et complaisante de son crime.

Charles Lawrence (1709-1760)

Gouverneur de Nouvelle-Écosse, il fut le
 principal planificateur du nettoyage ethnique 

que fut la déportation des Acadiens. 

(Source : Biographi.ca)

Mais comment se fait-il que la France du temps ait accordé si peu d'attention à un tel fait ? La France du milieu du dix-huitième siècle, — l'on sait quelle elle était, les idées qui l'inspiraient quant à sa politique coloniale en Amérique, particulièrement. Ses magnifiques possessions d'outre-mer, elle n'y était plus attachée que par un fil que sa rivale viendrait bientôt trancher. Dès lors, que pouvait bien lui faire le sort lamentable de quelques milliers d'habitants français, perdus sur des grèves lointaines que ne protégeait plus l'ombre de son drapeau ?

Toujours est-il que la déportation de tout le petit peuple acadien fut à peine jugée digne de figurer dans la grande histoire d'alors, et que les échos qui s'en trouvent dans les pièces officielles britanniques nous la présentent uniquement sous un jour propre à la justifier. À les en croire d'ailleurs, ce fut une chose bien ordinaire, sur laquelle il n’y avait guère à gloser, et qui n’était certes pas de nature à déranger la sécurité de ces grands hommes d’État, sollicités par des problèmes autrement importants.

J’ai dit que Lawrence avait tout prévu. Il est cependant une chose qu’il n’a pas dû soupçonner, à laquelle il ne semble pas qu’il se soit attendu : c’est que le lieutenant-colonel John Winslow, venu du Massachusetts pour présider manu militari à l’exécution des hautes œuvres conçues par le gouverneur de la Nouvelle-Écosse, tiendrait un journal précis et détaillé de ses propres opérations, ainsi que de celles de ses subalternes par toute l’étendue de la péninsule.

« ...ce journal est un document de premier ordre 
qui nous révèle par le menu, sans phrases,
sans sentimentalisme, ce que fut la proscription
du peuple acadien. C'est même le seul qu'il y ait, 

à proprement parler. Et certes, il suffit amplement 
à nous montrer tout ce qu'elle a eu d'abominable 
et de presque invraisemblable ». ― Henri d'Arles

Encore disponible, on peut commander le Journal de
Winslow dans toute bonne librairie. Informations ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Or ce journal, écrit sur grand papier, relié en trois tomes, et déposé par le petit-fils de l’auteur, Isaac Winslow, aux archives de la Massachusetts Historical Society, ce journal où il n’y a ni orthographe, ni style, mais qui est tout plein de faits pris sur le vif, tout bourré de chiffres comme un inventaire, et où, de place en place, l’on relève des accents de compassion devant la souffrance des victimes, et aussi comme des sursauts de honte d’avoir à accomplir une telle mission, est un document de premier ordre qui nous révèle par le menu, sans phrases, sans sentimentalisme, ce que fut la proscription du peuple acadien. C’est même le seul qu’il y ait, à proprement parler. Et certes, il suffit amplement à nous montrer tout ce qu’elle a eu d’abominable et de presque invraisemblable.

Ce récit est d’autant plus probant que Winslow, il est bon de le noter, non seulement n’a aucune sympathie pour les Acadiens, mais encore a-t-il conscience de remplir un rôle glorieux et profitable à son pays. Ce soldat ne peut être accusé de préparer une charge contre Lawrence. Si, de loin en loin, il lui échappe des cris d’horreur ou de pitié, c’est bien malgré lui et en quelque sorte à son insu, car, dans le fond de son cœur, il est bien persuadé de travailler à quelque chose de très grand. D’où l’incomparable valeur de son témoignage.

Or, n’en déplaise aux historiens anglais qui nous assurent qu’en somme la déportation s’est accomplie aussi humainement que possible, et qu’elle n’a rien eu de plus cruel que ce que nous présentent les traditions coloniales des divers établissements européens dans les deux Amériques, il ressort avec évidence du journal de Winslow que ce fait, condamnable dans son principe, inouï dans les annales de l'ère chrétienne, a été exécuté avec une dureté, une férocité de moyens qui en font le crime le plus grandiose que l'histoire eût encore enregistré.

Que l'on se rappelle les conclusions de l'étude que nous avons présentée, il y a deux ans, à savoir que les Acadiens, depuis les quarante années qu'ils étaient retenus malgré eux sous le joug britannique, n'avaient absolument rien commis qui méritât l'ombre d'un châtiment. Et cependant, celui qu'on leur a infligé est le plus grand après la peine de mort : première iniquité ; et ce châtiment a été aggravé de toutes les circonstances qui pouvaient le rendre le plus âpre et le plus abominable. En sorte que ces pauvres paysans français, au lieu d'avoir toujours été soumis, respectueux et paisibles, auraient eu à leur charge les infractions les plus considérables envers l'autorité, celle-ci n'eût pu frapper leur culpabilité de plus de peines que leur complète innocence n'en a subies.

Car, si la sentence de mort n'a pas été prononcée contre eux, elle a été cependant, pour des milliers d'entre eux, la conséquence nécessaire, l'aboutissement fatal des mauvais traitements qu'ils ont endurés dans l'exil, où la famine, les maladies infectieuses, les tortures physiques et morales devaient les décimer après une agonie plus ou moins longue. Et l'on se demande s'il n'eût pas mieux valu pour eux être passés immédiatement au fil de l'épée, qu'aller traîner en terre hostile un esclavage qui a broyé leur âme, déchiré toutes les fibres de leur cœur, à tel point que la mort leur apparaissait comme une libération.

Le Journal de Winslow est donc la maîtresse pièce qui a permis de reconstituer le récit même de la déportation et de bien mesurer les proportions des premiers actes de la Tragédie Acadienne. Il y en a eu plusieurs, en effet. Ce serait une grande erreur de s'imaginer que, la proscription accomplie, fût-ce dans les conditions les plus épouvantables, les déracinés aient été mis à même de se refaire, en de nouveaux entours, une existence convenable, de se recomposer une vie qui, sans avoir, certes, les grâces de l'ancienne, leur eût encore offert quelques éléments de bonheur. Il semble que ce soit là le vœu que Lawrence ait formé pour eux, à la fin de la circulaire par laquelle il informait les gouverneurs des diverses provinces royales du bannissement des neutres français[1].

Or, étant donné ce que nous savons de la réception qui leur fut faite, et que Lawrence ne pouvait pas ne pas prévoir avec certitude, ce souhait de sa part n'est pas le fruit de l'ignorance de l'état d'esprit puritain et sectaire des milieux où il allait semer les victimes de sa politique sans entrailles ; il n'est pas non plus le fruit d'une ironie, si amère qu'on la suppose : il est simplement la manifestation d'une hypocrisie grossière et bien digne de ce personnage. Lawrence savait parfaitement le genre d'accueil qui attendait les Acadiens, mais il n'a pas voulu se refuser le plaisir de leur souhaiter succès et prospérité dans la carrière que leur ouvrait son décret d'expulsion. Ne faut-il pas toujours observer les lois de l'étiquette officielle ? Un peu d'eau bénite de cour, cela fait si bien, même par dessus une monstruosité.

Donc, la déportation, loin d'être un épisode accidentel qui a interrompu un moment des destinées qui devaient vite se reprendre, fut en réalité un sombre prologue : le drame horrible devait se dérouler pendant des années et des années, à travers une infinité de péripéties qui donnent le frisson.

Et de même que, pour les scènes premières, nous avons dans Winslow une source d'information extrêmement précieuse, les archives des divers états ont gardé les pièces relatives aux infortunés qui furent débarqués sur leurs plages en 1755, 1756 et au delà, et qui furent reçus à contrecœur, humiliés, maltraités, considérés comme des êtres dangereux, confiés à l'assistance publique qui leur distribua avec parcimonie ses secours quand elle ne les leur refusa pas complètement, souvent emprisonnés, fouettés.

À Boston, particulièrement, il y a deux énormes registres où ont été recueillis les originaux de toutes les procédures, enquêtes, requêtes, délibérations auxquelles l’arrivée de ces parias dans le Massachusetts, leur distribution ici et là, les années d'exil qu'ils y ont passées, ont donné lieu. Oh ! que ces documents font mal à lire ! Quelles plaintes amères s'en exhalent ! Comme ils sont tout baignés de larmes et de sang ! Dans quelle situation sans issue furent plongés ces français neutres !

C'est à l'aide du Journal de Winslow et des informations puisées dans les archives américaines, celles de Boston surtout, que nous allons essayer de donner quelque idée de la Tragédie acadienne. La matière est immense. Il y faudrait un grand ouvrage, où l'inédit abonderait. Car cette question n'a jamais été qu'effleurée. Nous ne pourrons qu'en dessiner les grandes lignes.

J'ai dit que j'utiliserais surtout les archives du Massachusetts. Elles sont d'abord plus riches, plus fournies que celles des autres états sous ce rapport. Puis, il y est sujet, non pas seulement des Acadiens qui ont séjourné dans les limites de cette province, mais assez souvent des autres. Plusieurs des vaisseaux qui emmenaient leur cargaison d'exilés ont fait escale dans le port de Boston, avant de reprendre leur route vers l'endroit qui leur avait été marqué. C'est là que les proscrits ont été débarqués en plus grand nombre. La manière dont on les y a traités ne diffère pas sensiblement de celle qui fut adoptée ailleurs : avec quelques variantes, ces malheureux ont été partout comblés d'ignominies. Boston était le centre et a en quelque sorte donné le ton. Et nous pourrions répéter à son propos le texte classique : ab uno disce omnes (« et qu’un seul vous apprenne à les connaître tous »).

M. Alfred Poizat a dit que les grands poètes tragiques n'ont pas inventé le sujet de leurs drames : « Les sujets tragiques, c'est la vie qui les crée à travers l'histoire et la légende »[2]. Examinons donc ce sujet que la vie a créé à travers l'histoire d'Amérique au dix-huitième siècle. Rien qu'en suivant de près, d'après les sources, la réalité, nous toucherons un fond tragique au prix duquel les plus sombres horreurs du théâtre de Shakespeare paraîtront d'aimables fables.


II


Nous sommes au commencement de septembre. C’est la belle saison en Nouvelle-Ecosse, et particulièrement dans cette région que Longfellow devait immortaliser et qui a gardé le nom de vallée d'Évangéline.

Winslow est à Grand-Pré. Il s'était, depuis quelque temps déjà, commodément installé dans le presbytère, et avait transformé la place de l'église en camp retranché. Prebble, l'un de ses lieutenants, l'avait félicité d'avoir fait un tel choix pour sa résidence :

« Nous nous réjouissons d'apprendre que vous êtes arrivé sain et sauf aux Mines, et aussi de savoir que vous avez d'aussi bons quartiers-généraux pour vous et pour vos soldats, étant donné que vous avez pris possession du presbytère. J'espère que vous remplirez à merveille les fonctions de prêtre »[3].

Par un ordre du jour en date du 1er septembre, le lieutenant-colonel avait convoqué pour les trois heures de l'après-midi, dans l'église de Grand-Pré, les hommes et les jeunes gens de ce village et des villages avoisinants, à l'effet de leur communiquer les dernières instructions de Sa Majesté. Ses subalternes, Murray, Prebble et autres, devaient tenir de semblables réunions dans les autres régions de la province confiées à leur zèle.

Malgré les événements extraordinaires de ces dernières semaines, le ravissement de tout ce qu'ils possédaient en fait d'armes à feu, l'emprisonnement dans la petite île Saint-Georges [à Halifax] de cent quinze délégués que Lawrence avait mandés à Halifax, tout ce déploiement militaire autour de leur petite église paroissiale, il semble que les Acadiens ne s'attendaient pas au coup de foudre dont leurs bourreaux allaient les frapper.

Winslow, parcourant les campagnes, à la veille de prononcer contre ce peuple la sentence qui va le briser à jamais, note dans son journal : « Température magnifique. Les habitants sont très occupés à faire leurs moissons ».

John Winslow (1703-1774)

Lieutenant-colonel de l'armée britannique. Il exerça
un rôle majeur dans l'exécution de la déportation des 
Acadiens. Auteur d'un Journal relatant ce cruel épisode.

(Source : BANQ)

À l’heure dite, le 5 septembre ― un vendredi ―, l’église se remplit de quatre cents dix-huit hommes et jeunes gens, et le lieutenant-colonel, debout devant une table placée dans le chœur, adresse à l’assemblée une proclamation de laquelle nous détachons les passages les plus saillants :

« Je suis ici pour vous faire savoir les ordres du Roi à votre égard. Le devoir que j’ai à remplir, bien qu’impérieux, répugne à ma nature et à mon tempérament, comme il va vous répugner à vous-mêmes, qui êtes de la même espèce que moi. Mais il n’y a pas à tergiverser : vous et moi n’avons qu’à obéir. Vos terres, vos maisons, tous vos troupeaux, tout votre bétail, sont confisqués au profit de la Couronne, ainsi que tout ce que vous possédez, sauf votre argent et vos ustensiles de ménage. Quant à vous, vous allez être déportés hors de la province. Et tous les habitants français de ces districts auront le même sort. Je ferai tout en mon possible pour que les familles entières prennent place à bord des mêmes vaisseaux, et pour que cette déportation, qui va vous causer de graves ennuis, vous soit adoucie dans la mesure où le permettra le service de Sa Majesté. Je fais des vœux pour qu’en quelque partie du monde où vous tombiez, vous deveniez des sujets fidèles et formiez un peuple paisible et heureux. En attendant, nous vous déclarons que vous êtes prisonniers du Roi »[4].

« À l’heure dite, le 5 septembre ― un vendredi ―, l’église se remplit de quatre cents
dix-huit hommes et jeunes gens, et le lieutenant-colonel, debout devant une table
placée dans le chœur, adresse à l’assemblée une proclamation : " 
[...] Vos terres,
vos maisons, tous vos troupeaux, tout votre bétail, sont confisqués au profit de la
Couronne, ainsi que tout ce que vous possédez, sauf votre argent et vos ustensiles
de ménage. Quant à vous, vous allez être déportés hors de la province. Et tous les
habitants français de ces districts auront le même sort" ». ― Henri d'Arles

Tableau de Charles William Jefferys. (Source : Wikipedia
)

Voilà la première scène du drame que j’ai entrepris de vous exposer. Elle ne manque pas de caractère. Et, pour en mettre mieux en relief les divers éléments, faisons-en l’analyse. Elle comporte d’abord une escroquerie de grande envergure. Les Acadiens sont dépouillés de tout ce qu’ils possèdent, biens meubles et immeubles : on leur permet seulement de garder l’argent qu’ils peuvent avoir et d’emporter avec eux quelques effets de ménage, household goods. Mais ce dernier privilège va se réduire à peu de chose, avec la restriction formulée par Winslow, à savoir en autant que cela n'encombrera pas trop les bateaux sur lesquels ils vont être embarqués. Or, ces bateaux seront en petit nombre, et les proscrits y seront entassés comme des sardines ; ils en occuperont les cales et même les ponts ouverts à tous les vents du large ; ces chargements humains dépasseront de beaucoup leur jauge. En sorte qu'il ne restera pas d'espace libre pour ces humbles objets familiers dont on leur parle.

Quant à l'argent, ils n'en ont jamais touché beaucoup. Leur richesse consiste essentiellement en biens-fonds et en larges troupeaux. C'est la plus stable de toutes. Et elle est considérable. La pauvreté est inconnue en Acadie. Et jamais colonie n'a joui d'une prospérité plus générale et plus réelle. La base de cette prospérité, c'est la terre qui y est extrêmement fertile, ces belles prairies basses qu'on a arrachées à la mer, grâce à ces ingénieux endiguements qu'on appelle aboîteaux, et où les moissons lèvent avec abondance. Ce sont encore ces immenses troupeaux qui fournissent aux habitants, avec le lait et la chair pour se nourrir, la laine pour leurs vêtements.

En s'emparant de tout cela, le gouvernement ruine donc du coup cette population. On a calculé qu'en bestiaux seulement, les Acadiens avaient pour une valeur d'au moins deux millions, ce qui était énorme pour l'époque et vu le chiffre des habitants.

Ce n'est pas une réquisition que l'on opère sur eux, et l'on n'est d'ailleurs pas en temps de guerre ; ce n'est pas non plus une détention momentanée ; il n'est pas question davantage de les rembourser de ces confiscations. L'on fait, sans autre forme de procès, main basse sur tout ce qu'ils ont, sans leur promettre compensation quelconque en d'autre lieu ; on jette sur le pavé ces propriétaires à l'aise, on les réduit au dénuement le plus complet. En un instant, voilà qu'est aboli un état social qui n'a peut-être pas eu son pareil dans l'histoire, à ce seul point de vue de l'égale répartition des biens matériels.

La déportation des Acadiens, par Henri Breau (vers 1900)

Mgr Touchet, repassant à grands traits, dans son discours pour les Arméniens, les dévastations commises par les Allemands partout où ils ont porté leurs armes, dit ceci : « Ils ont fait pleurer la beauté du monde »[5]. Il y avait, dans la péninsule de la Nouvelle-Écosse, une forme de beauté qui naissait, non seulement de la qualité des âmes qui l'habitaient, de la pureté de leurs mœurs, de leurs vertus évangéliques, mais encore de l'harmonie avec laquelle la Providence y avait répandu la saine prospérité. Cette beauté, les Anglais l'ont ravagée à jamais ; et ils ont ainsi fait pleurer également la beauté du monde. La beauté quelle qu'elle soit, c'est quelque chose qui appartient en quelque sorte à l'univers entier ; y toucher, la profaner, la diminuer, la détruire, c'est attenter au trésor du monde.

Car les ordres de Lawrence étaient précis : tout ce qui ne pût pas être converti en espèces sonnantes ou devenir une proie facile aux mains des forbans qui entouraient le gouverneur, fut réduit en cendres. Églises, maisons, granges, moulins, moissons, tout cela fut brûlé. « Vous ferez le désert derrière vous, avait mandé cet homme : ce qui ne pourra pas être emporté ou vendu devra être livré aux flammes. Il faut décourager, par un tel spectacle, ceux des proscrits qui seraient tentés, un jour ou l'autre, de venir s'établir sur leurs anciennes terres »[6].

Et donc, la proclamation de Winslow réduit les Acadiens, — ces gros habitants, comme qui dirait, — à la mendicité. Il leur annonce ensuite qu'ils vont être déportés. Il ne dit pas où. Ce n'est pas d'expulsion qu'il s'agit. Ce serait déjà une grande cruauté. Mais enfin, les victimes auraient du moins la liberté de leurs mouvements. Le choix de leur exil ne leur est pas laissé. Elles iront là où on les mènera, en lieu sûr.

Le colonel ajoute qu'il s'efforcera de mettre les mêmes familles sur les mêmes vaisseaux, de manière à empêcher qu'elles ne soient démembrées : I shall do everything in my power that whole familys shall go in the same vessel. Donnons-lui crédit de cette intention ; nous croyons qu'elle fut sincère. Aucun document ne contient d'ordre contraire ; et on ne peut soutenir que la barbarie des autorités ait été jusqu'à commander que les familles fussent disloquées.

Mais dans la pratique, c'est cependant ce qui s'est produit dans un très grand nombre de cas, j'oserais dire dans la presque majorité des cas. Car Winslow ne put être partout pour veiller à ce que sa parole sur ce point fut respectée. Il avait, par exemple, dans Murray un subalterne qui ne manquait pas de lettres, — sa correspondance, à l'écriture très belle, est émaillée, à l'occasion, de souvenirs classiques, — mais qui procéda dans l'exécution de son mandat avec une fureur glacée.

Et à Grand-Pré même, où présidait le colonel en personne, l'embarquement des proscrits a été loin de se faire avec discipline et mesure. En somme, la confusion la plus extrême a marqué cet acte aux divers endroits assignés pour le rendez-vous des proscrits. D'abord, les vaisseaux ont mis du temps à venir, et ces retards énervaient les autorités, les agaçaient, elles qui voulaient faire vite et se débarrasser au plus tôt de cette besogne. Puis, il n'en vint pas assez, et l'on fut obligé de surcharger tellement les navires que tout le monde en perdait la tête.

Et il semble également que tous ces bourreaux du peuple acadien, Lawrence tout le premier, aient été surpris et effrayés de l'immensité de la tâche qu'ils avaient entreprise : envoyer tant de monde en exil. Dans une lettre aux Lords du Commerce, le gouverneur avouera que ce ne fût pas une petite chose que d'expulser such a prodigious number of people, « un nombre si prodigieux d'habitants »[7].

Il en est donc résulté que la promesse solennelle faite par Winslow s'est trouvée vaine. L'embarquement des Acadiens a été opéré dans de telles conditions de hâte, au milieu d'un tel désordre que l'on ne s'y reconnaissait plus. Séparées au point de départ par la force des circonstances, comment les familles auraient-elles pu se rejoindre au point d’arrivée, quand les bateaux qui emportaient ces malheureux faisaient voile pour les diverses colonies du continent, depuis le Massachusetts jusqu’à la Caroline du Sud et la Georgie ? Nous insistons sur ce fait, qui peut, si l’on le veut, avoir eu dans son principe quelque chose d’accidentel, qui n’a pas été l’objet d’un ordre exprès.

Mais que la cause ait été indépendante ou non de la volonté des auteurs de la déportation, les conséquences en ont été les mêmes pour les victimes ; et il est facile de comprendre tout ce qu’elles ont eu d’aggravant pour leur sort déjà si lamentable. Il y a eu des familles qui ont été ainsi démembrées à tout jamais, d’autres dont les éléments n’ont pu se réunir qu’après dix, vingt, trente années de recherches.

Il y a d’ailleurs une formule de droit qui ne permet pas de ne pas rendre Winslow responsable, en dépit de son engagement, de cette dernière infortune : lorsque l’on pose une cause mauvaise, l’on accepte et l’on prend sur soi tout ce qui en découle. Or, il est assez prouvé que la déportation même porte tous les caractères qui constituent le crime. Par conséquent, l’on ne saurait exonérer ni Lawrence ni aucun de ses soudards de tout ce qui est venu se greffer sur cette infamie, comme une conséquence nécessaire, pour la rendre plus noire et plus irrémédiable. Quoiqu’ils en aient dit, ils ont voulu éparpiller sous tous les cieux les pierres du foyer[8] acadien.

Déportation des Acadiens à Grand-Pré : L'attente avant l'embarquement.
Tableau de Claude Picard. (Source : Joachim Leblanc)

Le récit du premier embarquement à Grand-Pré nous est donné au long par Winslow ; que l'on me permette d'en citer quelques extraits ; cela renseignera sur ce qui s’est passe ailleurs, pendant plusieurs mois qu'ont duré la chasse aux victimes et leur rassemblement dans les divers ports de la péninsule :

« 10 septembre. J’ai remarqué ce matin parmi les Français une agitation inaccoutumée qui m'a donné de l'inquiétude. Afin de protéger le service de Sa Majesté, nous convînmes, mes officiers et moi, de séparer les prisonniers, et d'en faire monter cinquante sur chacun des cinq vaisseaux arrivés de Boston, et de commencer par les jeunes gens. Le capitaine Adams et les capitaines des vaisseaux reçurent ordre de tout préparer pour l'embarquement des captifs. Je fis venir le père Landry, celui d'entre les Acadiens qui parlait le mieux l'anglais. Je lui dis que nous allions commencer l'embarquement d'une partie des habitants, que nous avions décidé d'en embarquer 250 le jour même, et que nous commencerions par les jeunes gens. Je le chargeai d'avertir ses compagnons de cette décision qui l'a beaucoup surpris. Je lui dis qu'il fallait que la chose se fit, que je donnerais ordre de mettre tous les prisonniers en lignes de six hommes de front, avec tous les jeunes gens à gauche, et que la marée ne me permettait pas de leur accorder plus d'une heure pour se préparer. 

Toute la garnison fut appelée sous les armes et placée derrière le presbytère entre l'église et les deux portes de l'enceinte palissadée. Selon mes ordres, tous les habitants français furent rassemblés, les jeunes gens placés à gauche. Ensuite, j'ordonnai au capitaine Adams, aidé d'un lieutenant et de 80 sous-officiers et soldats, de faire sortir des rangs 141 jeunes gens et de les escorter jusqu'aux transports. J'ordonnai aux prisonniers de marcher. Tous répondirent qu'ils ne partiraient pas sans leurs pères. Je leur dis que c'était là une parole que je ne comprenais pas, car l'ordre du roi était pour moi absolu et devait être exécuté impérieusement ; que je n'aimais pas les mesures de rigueur, et que le temps ne permettait pas de pourparlers ou de délai.

J'ordonnai à toutes les troupes de mettre la baïonnette au canon et de s'avancer sur les Français. Je commandai moi-même aux quatre rangées de droite des prisonniers, composées de vingt-quatre hommes, de se séparer du reste ; je saisis l'un d'entre eux qui empêchait les autres d'avancer et lui ordonnai de marcher. Il obéit, et les autres le suivirent, mais lentement. Ils s'avançaient en priant, en chantant et en se lamentant, et sur tout le parcours (un mille et demi) les femmes et les enfants à genoux priaient et faisaient entendre de grandes lamentations. (Dans le texte original de Winslow, aux archives de la Massachusetts Historical Society, les mots great lamentations ont été soulignés, et vis-à-vis ont été mis à la marge ces deux mots : no wonder ! « ce n’est pas  étonnant ! »)

J'ordonnai ensuite à ceux qui restaient de choisir parmi eux cent neuf hommes mariés qui devaient être embarqués après les jeunes gens... Ainsi se termina cette pénible tâche qui donna lieu à une scène navrante. Thus ended this troublesome job which was a scene of sorrow »[9].

Ce récit est typique. Si Winslow, qui avait pourtant promis de montrer de l'humanité dans l'exécution des ordres qu'il avait reçus, a agi avec une telle rigueur, à quelles brutalités ne se sont pas livrés ses officiers qui opéraient ailleurs, et qui avaient les mains libres ? La scène de navrance dont il parle à la fin ne fut que le prélude des scènes de désespoir dont les rivages de l'autrefois riante Acadie ont été le théâtre durant de longs mois.

En une autre circonstance, il lui échappa de dire : « J'en ai pesant sur le cœur et sur les mains »[10]. Et encore : « J'ai hâté d'en avoir fini avec cette ennuyeuse affaire qui est la plus pénible de toutes celles que j'ai jamais eu à accomplir »[11]. Ces derniers mots sont dans une lettre à Handfield, qui opérait à Annapolis, Port-Royal. Et celui-ci de répondre à son commandant : « Je m'unis à vous de tout cœur pour souhaiter que nous fussions quittes tous les deux de cette sale besogne... »[12]. 

Voilà des aveux qui ont leur importance et qui en disent long sur les abominations qui ont accompagné la déportation, car ces militaires n'avaient rien de ce qu'on appelait en France au dix-huitième siècle « l'homme sensible ». L'on aura remarqué aussi sans doute combien, dans ce premier embarquement, Winslow s'occupe peu de voir à ce que les mêmes familles prennent place ensemble. Le colonel a bien d'autres soucis !

La déportation. Tableau de Lewis Parker. (Source : Joachim Leblanc)

C’est en octobre seulement, quand déjà les proscrits étaient à bord depuis des semaines, que les premiers bateaux firent voile vers les colonies. Jusqu’au printemps de 1756, la mer fut sillonnée de navires débordant de malheureux qu’ils allèrent jeter sur les plages de l’Atlantique.

Et ici commence le deuxième acte interminable du sombre drame : l’exil des Acadiens sur des côtes inhospitalières, leur éparpillement dans les milieux les plus fanatiques, les plus fermés à tout sentiment de pitié, les plus âpres, les plus durs qu’il fût possible d’imaginer. Dante à parlé de l’exil en homme qui en avait senti la morsure : « Tu laisseras tout ce qui t’est le plus cher, mais ce n’est là que le premier trait que lance l’arc de l’exil. Tu éprouveras combien est amer le pain de l’étranger, et quel dur chemin c’est de gravir et descendre l’escalier d’autrui »[13].

Ces vers font écho à ce que l’esprit de Dieu avait inspiré au prophète : « Là où on est reçu comme étranger, est-il écrit au livre de l’Ecclésiastique, on n’ose pas ouvrir la bouche. Mon fils, puisses-tu ne pas mener une vie de mendiant ! Mieux vaut mourir que mendier. Quand un homme en est réduit à regarder vers la table d’un autre, sa vie ne saurait compter pour une vie. C’est une triste vie que d’aller de maison en maison »[14].

Toutes ces humiliations, toutes ces tristesses pires que la mort, vont être désormais le lot de ces paysans autrefois très à l’aise, qui vivaient heureux et paisibles sur les domaines que leurs pères avaient défrichés, et où ils trouvaient, dans un labeur consciencieux, le contentement de l’esprit et les biens nécessaires à leur subsistance.

Et que de cruautés de tout ordre vont venir s’ajouter à leurs premiers malheurs, pour alourdir leur existence errante ! Ces sans-patrie vont être pris dans un enchaînement d’infortunes qui aura quelque chose d’inextricable. Des avalanches de maux vont achever de broyer leur âme et leur corps.

Et d’abord, ils n’étaient pas attendus là où on les a envoyés. Lawrence s’était bien gardé de prévenir les gouverneurs des provinces de l’arrivée de ces parias. La moindre convenance exigeait qu’il les consultât à l’avance, et qu’il demandât leur assentiment. Rien n’en fut fait. Prévoyant sans doute des objections qui l’eussent frustré de ces desseins, il se contenta de remettre aux capitaines des vaisseaux chargés de transporter les exilés une lettre-circulaire leur expliquant ceci : premièrement, que la sécurité de la Nouvelle-Écosse lui avait fait un devoir d’en déporter tous les habitants français ; deuxièmement, qu’ils voulussent bien l’aider, coopérer à son œuvre de protection des intérêts britanniques, en recevant dans le territoire soumis à leur juridiction quelques centaines ou quelques milliers de ces sujets ingouvernables, nuisibles, dangereux.

Qu’arriva-t-il ? C’est que les Acadiens furent les premiers à souffrir d’un tel procédé offensif des droits de ces Excellences. Lawrence se prenait-il pour un potentat à qui tous ses collègues des autres provinces du continent devaient obéissance ? Pourquoi n’avait-il pas d’abord sollicité leur avis ? Pourquoi ne s’était-il pas assuré auparavant s’ils recevraient ou non ces neutres français ? Qu’avait-on besoin de cette engeance maudite ? Si elle n’était pas bonne pour la Nouvelle-Écosse, était-elle meilleure pour les autres colonies ? Celles-ci n’auraient-elles pas également à souffrir de leur présence dans leur sein ? Pourquoi n’avoir pas expédié ces gens en Angleterre, ou en France, au bout du monde plutôt ?

Les protestations contre cette imposition de colons ennemis, de papistes français, pleuvent. En tel État, par exemple, le gouverneur se refuse à en laisser débarquer un seul, et les capitaines des vaisseaux reçoivent l’ordre de faire voile pour l’Angleterre avec leur cargaison d’indésirables. Dans les autres ports, ces capitaines doivent parlementer longtemps, parfois durant des semaines, avec les autorités avant d’avoir l’autorisation de débarquer les proscrits. Ces gens de mer sont pressés ; ils ont d’autres chargements à prendre ; tout retard leur fait perdre de l’argent. En hommes pratiques, cela ne peut leur aller.

D’autre part, pour toutes sortes de raisons, où le souci matériel entre pour beaucoup, les autorités ne se hâtent pas, dans l'état actuel de leurs finances, de prendre à leur charge cette armée de misérables. Durant tous ces pourparlers, les Acadiens languissent à bord des vaisseaux : c'est l'hiver ; ils ne sont pas protégés contre le froid, la neige, les pluies ; mal nourris, n'ayant d'eau potable, manquant de tout, la maladie fait parmi eux les plus grands ravages.

Chose incroyable ! Même à Boston, on fait difficulté pour les recevoir. Et pourtant, ce sont des milices du Massachusetts qui sont venues effectuer la déportation, et c'est Shirley, le gouverneur de cette province, qui avait, de concert avec Lawrence, ourdi ce beau plan. Mais quand les bateaux arrivent, Shirley est absent. Rien ne prouve d'ailleurs qu'il ait pris aucune disposition en vue de l'arrivée possible des neutres français. C'est donc le lieutenant-gouverneur Phips, qui, avec son conseil et la chambre des représentants, est chargé d'adopter les mesures d'urgence que demande une situation si imprévue.

William Shirley (1694-1771)

Gouverneur du Massachusetts lors de la Déportation
des Acadiens. « Ce sont des milices du Massachusetts
qui sont venues effectuer la déportation, et c'est Shirley,
 le gouverneur de cette province, qui avait, de concert
  avec Lawrence, ourdi ce beau plan ». ― Henri d'Arles


(Source du portrait : CyberAcadie)

Ah ! ces mesures, comme elles furent mesquines, étroites, sévères ! Les Acadiens sont semés, çà et là, dans les divers bourgs, et remis à l'assistance publique, qui tiendra un compte minutieux de toutes les dépenses qu'occasionnera leur entretien. Il faudra que ces versements, à même les fonds de chaque municipalité, soient rigoureusement remboursés par la Nouvelle-Ecosse.

J'ai dit que les Acadiens furent semés ; j'aurais dû plutôt mettre : parqués. Et si vous voulez un exemple de la rigueur avec laquelle ils furent surveillés, voici un extrait d'une loi passée en conseil le 20 avril 1756 : « Il est décrété par le gouverneur en conseil et la chambre des représentants qu'à partir du 1er mai 1756, les habitants de la Nouvelle-Ecosse ne devront pas sortir des limites du bourg dans lequel ce gouvernement les a placés sans une permission écrite ; en cas de contravention, le ou les coupables devront être arrêtés et traduits devant un juge de paix ; en cas de récidive, celui, celle ou ceux qui seront coupables seront passibles d'une amende n’excédant pas dix schellings ou de recevoir publiquement un nombre de coups de fouet n'excédant pas dix... ».

Et voici, choisi parmi des centaines d'autres semblables ou plus odieux encore, un spécimen de la manière plutôt forte que l'on appliqua à ces exilés:

« Pétition de Charles et Nicolas Breau. Quelque temps après leur arrivée à Boston, les pétitionnaires furent envoyés avec leur famille, composée de neuf personnes en tout, au bourg de Hanover, où ils furent installés sous la surveillance d'un nommé John Bailey, dans la maison réservée pour les déportés. Pendant leur séjour à cet endroit, c'est-à-dire jusqu'à samedi dernier, ils se sont efforcés par leur travail, ainsi que leur autre frère et leurs quatre sœurs, de pourvoir à leurs besoins et à ceux de leurs parents. Bien qu'ils aient constamment travaillé, car on les employait soit à couper du bois, soit à enlever la pierre ou à d'autres travaux des champs, ils n'ont jamais reçu un sou en retour, et pendant les 14 derniers jours, c'est à peine si on leur a donné à manger, et encore les vivres étaient-ils tous de mauvaise qualité. Samedi dernier, une vingtaine d'hommes à l'air menaçant ont pénétré dans l'habitation des pétitionnaires, et plusieurs portaient des cordes dans leurs mains. Ils ont entraîné le père et la mère des pétitionnaires, vieillards âgés de soixante-quatre ans, dans une charrette et les ont emmenés dans un endroit inconnu, ayant auparavant attaché avec les cordes qu'ils avaient apportées le pétitionnaire Nicolas et un de ses frères afin qu'ils ne pussent suivre leurs parents âgés et sans défense. Le dit John Bailey tenait le dit Nicolas à la gorge pendant qu'un autre l'attachait... Boston, 26 avril 1756 ».

Ou encore, c'est Augustin Hébert, qui, dans une requête au lieutenant-gouverneur Spencer Phips, expose qu'il a été traité très brutalement par le capitaine Conligot, qui lui a arraché un de ses enfants, lorsque le pétitionnaire parvenait à les faire vivre par son travail. Et non content de cela, il a battu votre malheureux pétitionnaire au point que celui-ci a pu à peine marcher pendant deux semaines ».

C'est Laurence Mius qui « déclare au gouverneur Pownall que vers le commencement du mois de mars 1758, les conseillers de Methuen ont envoyé le pétitionnaire et son frère travailler, leur promettant le salaire qu'on payait aux autres dans cet endroit. Ils ont travaillé pendant deux mois, mais lorsqu’ils sont allés pour retirer leurs salaires, votre pétitionnaire a reçu trois verges de vieille toile évaluée à 7 deniers la verge, deux livres de morue sèche, et une livre de graisse de porc, et son frère n’a rien reçu davantage... Le frère de votre pétitionnaire a travaillé pour la valeur de 3 pistoles et 15 shillings, mais lorsqu’il a réclamé ce montant, non seulement on lui a refusé le paiement de son travail, mais il fut chassé et poursuivi par un homme armé d’un tisonnier, qui le frappa sur le côté. Le coup qu’il reçut lui fit cracher du sang pendant le reste du jour... Son assaillant lui dit que, sans la crainte de la justice, il l’aurait tué comme une grenouille ».

C’est John Labador qui expose que « depuis des semaines, il n’a reçu pour subsistance qu’un quartier d’agneau, et une pinte de lait par jour pour une famille composée de sept personnes. Il n’a pas de bois parce qu’on lui a refusé un bœuf pour transporter chez lui celui qui a coupé lui-même ; il est présentement abandonné avec sa famille, sans vivres et sans feu dans une maison qui n’a ni porte ni toit. Lorsqu’il pleut, il leur faut transporter leurs lits sous le vent afin de se mettre à l’abri de la pluie et de la neige fondante. Il lui arriva un jour de faire remarquer à un conseiller qu’ils étaient inondés dans la maison ; celui-ci répondit d’y construire un bateau et d’y naviguer... »

J’ai là, sous les yeux, toute une masse de documents, que j’ai copiés moi-même ou fait photographier d’après les originaux, tous remplis des plus abominables cruautés, tous exhalant ces plaintes dont je viens de vous faire entendre quelques accents. Ces malheureuses familles, déjà démembrées dès leur départ pour l’exil, se voient souvent ravir par force les enfants qui leur restent. Et on ne leur permet pas de se visiter d’un village à l’autre. Elles sont tenues dans l’isolement, séquestrées en quelque sorte, l’objet d’une surveillance jalouse. Il faudrait écrire sur cet ensemble de pièces où éclate la méchanceté humaine les mots de Shakespeare : « Horreur ! horreur ! horreur ! »

Thomas Hutchinson (1711-1780)

 « Parmi tous ces puritains soi-disant évangéliques, Thomas 

Hutchinson est le seul qui ait montré à l’égard de ces neutres 
français de la charité chrétienne. [...] C’est peu, mais cela suffit 
pour nous faire bénir le nom de celui qui a senti ses entrailles 
s’émouvoir devant tant de malheurs immérités ». ― Henri d'Arles

Sur Wikipedia on peut lire au sujet de Thomas Hutchinson :

« Son travail n'était pas entièrement de nature politique. Son 

attitude humanitaire l'a fait venir en aide aux Acadiens qui 
avaient été déportés de leurs terres de Nouvelle-Écosse. Sa
charité envers ces catholiques ne lui a pas suscité des amis
dans le Massachusetts protestant ». (Traduit par nous)

(Source du portrait : Wikipedia)

Parmi toutes ces brutalités dont le détail serait infini, l’on relève un seul acte inspiré par la pitié, un seul ! Il en est d’autant plus précieux. Il est de Thomas Hutchinson qui devint plus tard gouverneur de la province et qui s’en fit le premier historien. Laissez-moi vous le citer. Il nous reposera des émotions et des frémissements que les notations précédentes ont soulevés en nous :

« À son Excellence William Shirley, etc. Votre pétitionnaire ayant été informé de la profonde détresse dans laquelle étaient les habitants français à bord des vaisseaux arrivés dans ce port, est allé visiter l’un de ces bateaux où il a trouvé plusieurs des passagers en train de périr, par suite des souffrances qu’ils avaient endurées ; entre autres une veuve respectable et âgée, qui était gravement malade depuis quinze jours sans avoir reçu le moindre soin. Votre pétitionnaire ordonna qu’elle fut débarquée et logée dans une de ses maisons, et pourvût également à ce qu’elle fut soignée. Mais toutes ses attentions furent inefficaces : elle est morte quelques jours après. Avant de rendre le dernier soupir, elle me supplia, au nom de notre commun Sauveur, d’avoir compassion de ses enfants, savoir deux fils, deux filles et un petit-fils. Ces enfants ont depuis demeuré à Boston et ont eu recours au pétitionnaire. Mais ils m’informent maintenant que l’on veut les transporter dans quelque lointain village et cela les met au désespoir. Votre pétitionnaire demande humblement que cette petit famille du nom de Benoît continue à habiter Boston, ou qu’elle aille résider à Cambridge avec une famille du nom de Robichaud. Et il est prêt à se porter garant, s’il le faut, de la correction de la conduite de ces malheureux enfants...»

C’est là tout ce que les documents officiels du Massachusetts nous présentent en fait de sympathie et de compassion accordée aux infortunés Acadiens. C’est peu, mais cela suffit pour nous faire bénir le nom de celui qui a senti ses entrailles s’émouvoir devant tant de malheurs immérités. Parmi tous ces puritains soi-disant évangéliques, Thomas Hutchinson est le seul qui ait montré à l’égard de ces neutres français de la charité chrétienne.

III


C'est une notion philosophique, basée sur la nature des choses et sur l'expérience, que le mal est essentiellement stérile. Et la métaphysique va jusqu'à dire qu'il est le non-être, non ens. Et comment le non-être produirait-il des résultats appréciables, à quelque point de vue que ce soit ? Le bien seul fonde. Le mal est, en soi, un agent de ruine et de mort. Entre tous les crimes qui furent jamais commis, et qui, par conséquent, n'ont pu enfanter que la destruction, il n'y en a peut-être pas eu de plus parfaitement inutile, sous quelque face qu'on le considère, que celui dont nous venons de vous exposer les grandes lignes, ni qui ait tourné davantage au détriment de ses auteurs. Et je ne veux pas insister ici sur le détriment moral, car cela est bien entendu. Une nation civilisée ne donne pas un pareil scandale, qui a consisté à s'emparer par la ruse et par la force de tout un petit peuple paisible et soumis, à le rendre d'abord la victime du plus effréné des brigandages, à le disperser ensuite au hasard, sans tenir aucun compte des liens du sang, dans des milieux étrangers où des traitements barbares centupleraient ses souffrances et prolongeraient son agonie, une nation ne méconnait pas ainsi le droit des gens, sans en souffrir éternellement dans son honneur.

Mais une si abominable conception, dont l'idée première remonte au gouvernement britannique, ainsi que je l'ai prouvé dans ma conférence sur les causes de la Déportation, et qui a été exécutée par des hommes qui n'ont rien négligé de ce qui pouvait en accroître l'ignominie foncière, a-t-elle rapporté du moins des profits matériels tangibles, et qui, pour une race de boutiquiers, constituent des compensations qui valent bien les sacrifices qu'elles ont coûtés à la respectabilité nationale ?

Les instruments immédiats de cette honteuse entreprise en ont-ils fort avancé leurs affaires ? Nous parlons ici en thèse générale, car ainsi qu'on dit dans l'école, non datur scienta de particularibus (« Au sujet des choses particulières il n’a pas les connaissances »). Il y a eu des individus, en effet, pour qui la spoliation des Acadiens a été une heureuse chance. Mais si nous laissons de côté ces faits particuliers, ces cas d’enrichissement personnel comme fruit d'un vol organisé, est-ce que, par exemple, le gouverneur de la Nouvelle-Écosse, en tant que gouverneur, à savoir personnage officiel devant avoir à cœur les intérêts de sa province, a posé là un acte qui a été à l'avantage de celle-ci ?

De quelque côté qu'on envisage la Déportation des Acadiens, et qu'on la mette en regard des ambitions de conquête que nourrissait l’Angleterre à l'égard de tout le Canada, ou qu’on la considère du point de vue du développement naturel de la péninsule, ou que l'on réfléchisse au devoir qui s'imposait à Lawrence, s'il eût simplement voulu faire acte de sage administration, l'on est obligé de conclure que cette déportation fut parfaitement inutile, et non-seulement inutile, mais nuisible à l’avenir de cette province, dont elle a entravé et retardé indéfiniment le progrès.

Oh ! comme tout s'enchaîne ici-bas ! Comme est merveilleuse la solidarité des divers ordres moral et matériel ! Et comme on ne peut toucher aux lois éternelles fixées par la Providence sans que la nature résiste en quelque sorte, et venge l'harmonie universelle qui a été brisée par le crime des hommes ! La Grande-Bretagne rêvait d un empire américain qui embrassât tout le nord du continent, et depuis toujours les possessions françaises en Canada l’empêchaient de dormir. Mais je demande en quoi la présence de quinze à vingt mille Français neutres en Nouvelle-Ecosse pouvait empêcher les armées anglaises de réaliser les vastes ambitions nationales ? Les Acadiens, liés par un serment de neutralité, avaient toujours été fidèles à leurs engagements : en maintes circonstances délicates, ils avaient montré une attitude si correcte qu'elle leur avait valu des éloges en haut lieu. Quelle apparence y avait-il que, dans les nouveaux événements qui se préparaient entre la France et l'Angleterre, ils dussent changer de conduite ? Le gouvernement n'avait qu'à les laisser tranquilles sur cette question du serment, qu'à ne pas vouloir réviser une forme d'allégeance qui avait été acceptée des deux parts, officiellement garantie et sanctionnée, et dont tous s'étaient bien trouvés, pour que, advenant la guerre, les neutres fussent restés en dehors et au-dessus de la mêlée, tout comme auparavant.

Il y a quelque chose de triste et d'enfantin à la fois, à vouloir soutenir, ainsi que font des écrivains réputés sérieux, que la déportation fut nécessaire, fut une mesure, cruelle sans doute, mais nécessaire, [pour cette raison] que l'Angleterre n'aurait jamais pu, autrement, s'emparer du Canada ni le garder. D'abord, en quoi était-il nécessaire que l'Angleterre s'emparât du Canada ? Surtout, quelle obligation y avait-il de disperser au préalable ces quinze mille paysans neutres, qui, depuis 1730, n'étaient jamais sortis des limites de leur neutralité, et qui, au surplus, à l'époque qui nous occupe, n'avaient pas une seule arme?

« Je me hâte de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer », disait Figaro[15]. Devant cet argument de nécessité qu'on nous sert pour justifier la déportation, nous devrions rire, si les larmes n'étaient les plus fortes et si notre cœur ne pouvait plus éprouver qu'une indicible navrance.

J'ajoute que cette expulsion, dont l'inutilité absolue frappe tous les gens honnêtes, a nui grandement aux meilleurs intérêts de cette province même que leur départ était censé favoriser ; elle fut un acte hautement impolitique et anti-économique, en donnant à ces mots leur sens le plus réaliste. Du jour au lendemain, en effet, la péninsule fut transformée de contrée fertile en désert ; elle fut privée de ces admirables colons français, durs au travail, ingénieux et forts. Malgré des offres alléchantes, il se passa des années avant qu'on put les remplacer. Et le furent-ils jamais vraiment ? Est-ce que leurs successeurs n'ont pas avoué au gouvernement qu’il y avait de ces choses, comme les aboîteaux par exemple, qu’ils se sentaient incapables, je ne dis pas de construire, mais de réparer seulement, suppliant qu’on appelât les déportés à leur secours[16]? Voilà donc des milliers de bras, habitués à remuer le sol, que l’on supprime d’un coup. Quelle force soudain anéantie ! Et quelle destruction impie de toute la richesse économique d’un état !

La colère, la haine nationale et religieuse ont-elles jamais inspiré un plus absurde vandalisme, qui s’est retourné contre ceux-là mêmes qui s’étaient glorifiés de l’avoir déchaîné ? Quelle folie sacrilège que d’appauvrir ainsi, de ruiner systématiquement, sous des prétextes qui ne tiennent pas debout, que la raison condamne non moins que la conscience, un territoire que l’on est au contraire chargé de faire prospérer !

Quant à Lawrence, en particulier, il semble bien, tant il faut que tout se paye ici-bas, que les quatre ou cinq années qu’il lui restait à vivre aient été comme empoisonnées par les soucis de toute nature qu’engendra son magnifique exploit : incessantes réclamations de la part des divers États où avaient échoué les neutres français ; difficulté de faire renaître l’abondance là où ses stupides décrets avaient promené la dévastation et la mort ; critiques contre son administration ; embarras financiers ; échecs politiques, etc., etc. Il est vrai que la Métropole, comme pour sanctionner son crime, l’avait, dès l’aurore de l’année 1756, nommé gouverneur-en-chef de la Nouvelle-Écosse...

Mais, quand la Grande-Bretagne put entrevoir la marche victorieuse de ses armes du côté du Canada, et que ses inquiétudes commencèrent de se dissiper, et que ses ambitions séculaires prirent de plus en plus figure de réalité, alors la déportation des Acadiens, qui apparaissait comme si nécessaire autrefois, perdit à ses yeux de son importance stratégique ; et celui qui l’avait accomplie avec un enthousiasme digne d’uen meilleure cause, en fut atteint dans son prestige de soi-disant sauveur des destinées anglaises en ce continent. Sa gloire s'amoindrissait, au fur et à mesure que son acte s'illuminait d'une clarté différente, et prenait un recul qui en diminuait la valeur pratique, et le montrait mieux, sinon comme un crime, ce que les Anglais n'ont jamais admis, du moins comme un fait d'un intérêt local et limité.

Du reste, crime ou sottise, fait supérieur ou bévue politique, la chose avait coûté cher : et ce sont ces énormes dépenses, causées par l'expulsion des neutres français, que les hommes d'État anglais ne pourront pas avaler et qu'ils ne pardonneront pas au gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Ainsi que l'a dit l'historien James Bryce dans une analyse de l'ouvrage Acadia, Lawrence died under a cloud[17]. Lawrence est mort à temps, car les foudres officielles s'apprêtaient à le frapper. Pour avoir échappé, en somme, à la disgrâce humaine, cet homme, l'un des plus grands malfaiteurs de l'Histoire, aura dû recevoir, à l'heure où il s'abîmait dans l'éternité, une rétribution d'autant plus rigoureuse.

En 1875, Onésime Fortier (1851-1888) remporta un
 important prix littéraire pour son poème à la mémoire
des déportés acadiens, La ruine de Grand-Pré. De 1872
à 1876, Fortier
 vécut en Acadie (Nouveau-Brunswick)
où il fut enseignant et rédacteur en chef du journal
 Le Moniteur acadien. Il entra par la suite dans l'ordre
des Dominicains, où il fut ordonné prêtre. Il est mort
jeune, à 36 ans, à Saint-Hyacinthe.


Même si La ruine de Grand-Pré 
fut couronné et salué
par la critique de l'époque, il
 est resté depuis tout ce
temps enfoui dans un incompréhensible oubli : on n'en
 trouve même pas une mention dans les 
répertoires,
dictionnaires et manuels les plus reconnus sur la
littérature française d'Amérique du Nord. 


 
Récemment, les Poésies québécoises oubliées ont
sorti cette oeuvre de l'oubli immérité dans lequel
elle dormait depuis trop longtemps. On peut donc
en lire
ICI un extrait, sous lequel on trouvera un
hyperlien conduisant vers le poème intégral que
l'on peut télécharger et imprimer gratuitement.
 

Une dernière considération, que j'ose à peine énoncer tellement elle s'impose et ressort d'elle-même de tout ce que nous avons dit touchant la Tragédie Acadienne... ah ! je ne sais pas quels mots inventer ! Ce serait un singulier euphémisme, doublé d'une plate banalité, que de dire que la déportation fut inutile et nuisible aux Acadiens. Elle ne leur a pas seulement nui, certes, elle les a désorientés, elle les a brisés. Le mal qu'elle a fait à cette race est à tout jamais irréparable. J'ai entendu de belles choses au sujet de leur survivance, de la reprise de leurs destinées en Nouvelle-Ecosse et au Nouveau-Brunswick. Cela est admirable, en effet, et Mgr Paquet, qui a observé ce fait ethnique remarquable, l'a justement appelé la Revanche de l'Histoire[18].

M. Charles Maurras a dit : « II n'y a rien au monde de plus touchant que le tableau d'une race antique qui se maintient »[19]. Si je sais quelque chose de plus touchant encore, c’est le tableau d’une antique race qui, après avoir été déracinée, décimée, broyée, semée à tous les souffles, réussit, par un véritable miracle de profonde vitalité, à se refaire, à se maintenir. Il y a là un phénomène apparenté à une résurrection. C’est pourquoi il excitera toujours l’étonnement des penseurs.

Ce phénomène, ce rare tableau, dont les éléments sont faits d’une double beauté : la surgie et le maintien des traits de la race, l’Acadie nous l’offre à l’heure actuelle. Il faut s’incliner respectueusement devant un tel paysage moral.

Ce n’est pas à dire, cependant, que nous devions perdre de vue le spectacle qui se dresse dans le lointain de notre esprit, quand nous songeons à ce qu’aurait été normalement l’avenir des Acadiens sans ce néfaste épisode du « Grand Dérangement », lequel fut plus qu’un épisode mais une effroyable tempête, dont les désastres sont incalculables et se feront sentir au long des siècles. Les Acadiens seraient aujourd’hui (1920) un million à un million deux cent mille. Quelle réserve d’énergie française et quelle efflorescence du catholicisme dans ces mêmes provinces qui leur appartenaient de droit, et qu’il leur a fallu peu à peu arracher au fanatisme !  

Cette Tragédie acadienne ! L’énigme, la solution n’en est pas dans les pauvres spéculations de notre entendement. C’est plus haut que la terre, en dehors du temps, du nombre et de l’espace, qu’il faut chercher une explication qui repose l’esprit désemparé en présence d’un tel sort fait à l’innocence et qui comprime les mouvements d’un cœur honnête que l’indignation au souvenir de si grands malheurs fait battre trop vite.

De tout temps, il a fallu qu’il y eût des justes souffrants. C’est la grande loi de l’équilibre moral qui empêche notre monde d’être englouti dans le néant. À cause de sa foi, de ses vertus, la race acadienne a été choisie pour prendre rang parmi ces victimes augustes, que l’antiquité païenne elle-même plaçait très haut : le juste qui expie. La Tragédie acadienne est un sujet à la Eschyle. « Comme il prenait pour sujet une marche au supplice », a dit de lui M. Alfred Poizat dans une étude sur Sophocle[20]. Une marche au supplice... en est-il une qui ait été comparable à celle de ces pauvres Acadiens ? Quelles ressources il y a là pour un dramaturge de génie !

Et depuis la mort du Sauveur sur la croix, la souffrance du juste a quelque chose de divin. Ce sera la gloire de l’Acadie française d’avoir donné aux nations du globe l’exemple de la plus amère souffrance tout en étant dans la plus parfaite justice, et d’avoir été, comme le Divin Maître, crucifiée. La vertu de son sacrifice échappe à nos supputations humaines. Qu’il nous suffise de savoir que pas un atome n’en sera perdu.

Tiré de : Henri d’Arles, La Tragédie acadienne, Montréal, L’Action française, 1920, 30 p.



[1] « ...it was judged necessary and the only practicable measure to divide them among the Colonies where they may me of some use, as most of them are healthy strong people... and they may become profitable, and it is possible, in time, faithful subjects ». ― Geo. Lawrence to the governors on the Continent, Halifax, 11 August, 1755. ― N. S. D. p. 278.
[2] Alfred Poizat, Le symbolisme de Beaudelaire à Claudel, La Renaissance du Livre, Paris, 1919, p. 34.
[3] Traduction par l’auteur de  Winslow’s Journal, N. S. H. S. vol. III, p. 99.
[4] Winslow’s Journal, ibid., p. 94.
[5] « C’est injuste, ce barbare, cet incendiaire de cathédrales, qui fait pleurer la beauté du monde... », dans Pour les Arméniens, Discours prononcé par S. G. Monseigneur Touchet, évêque d’Orléans, en l’église de la Madeleine, le dimanche 13 février 1916, Paris, Bloud et Gay éditeurs, 1916, p. 4.
[6] Lawrence à Monckton, Halifax, 8 août 1755, N.S.D. p. 270 et 272.
[7] Lawrence à Sir Thomas Robinson, Secrétaire d’État, Halifax, 30 novembre 1755. N.S.D., p. 285.
[8] C’est le titre d’un remarquable ouvrage de M. Henry Bordeaux.
[9] Journal, ibid., p. 108-110.
[10] Journal, p. 97.
[11] Journal, p. 134.
[12] Journal, p. 142
[13] Par. XVII, 55-60.
[14] Eccl., ch. XXIX et ch. XL.
[15] Beaumarchais, Le barbier de Séville, acte 1, scène 2.
[16] Canada-Français, Doc. in sur l’Acadie, II, 93, Memorial of the inhabitants of King’s County, etc.
[17] Cette critique d’Acadia a paru dans The Speaker, London, England, 30 septembre 1899.
[18] Études et appréciations. Mélanges canadiens, Québec, p. 116.
[19] L’Action Française et la Religion catholique, Nouvelle librairie nationale, Paris, 1913, p. 141.
[20] Correspondant du 10 janvier 1920.


lundi 2 décembre 2019

1889-2019 : 130 ans plus tard, la même francophobie anglo-suprématiste





En mars 2019, ces Glanures ont présenté quelques écrits du journaliste et poète Rémi Tremblay (1847-1926) dans lesquels, avec une verve aussi brillante que percutante, il démasquait la plus-que-flagrante hypocrisie des anglo-suprématistes d'alors à l'égard de l'élément francophone du Québec et du rest of Canada. Pour les gens qui n'ont pas encore eu la chance de savourer ce foudroyant réquisitoire, cliquez sur cette image : 


À maintes autres reprises durant sa longue carrière, Rémi Tremblay a pourfendu avec une même vigueur le racisme anti-canadien-français — on dit « québécophobe » de nos jours — des anglo-suprématistes. Il l'a fait notamment dans les jours qui ont suivi les fêtes de la Saint-Jean-Baptiste du 24 juin 1889, à Québec. 

Il faut savoir que cette année-là, la Saint-Jean-Baptiste avait donné lieu à d'importants et fastueux déploiements de foules accourues non seulement de toutes les régions du Québec, mais également des autres provinces canadiennes et des États-Unis. 

Deux moments forts de ces festivités furent, en premier lieu, l'adresse historique du premier ministre du Québec, Honoré Mercier, dans laquelle il lança à ses compatriotes du Québec son vibrant cri de ralliement : « Cessons nos luttes fratricides, unissons-nous ! » 

Pour, consulter, télécharger ou imprimer le discours dans lequel 
Honoré Mercier lança son célèbre cri de ralliement: « Cessons nos 
luttes fratricides, unissons-nous ! », cliquer sur cette photo de la 
plaque apposée sur le monument Mercier sur la pelouse de 
 l'Assemblée nationale du Québec : 

(Photo : Daniel Laprès, 2013)



Le deuxième moment fort fut l'inauguration du monument Cartier-Brébeuf, en hommage à Jacques Cartier et à Jean de Brébeuf. Pierre J.-O. Chauveau, qui avait été premier ministre du Québec de 1867 à 1873, livra alors son dernier grand discours historique (il est mort moins d'un an plus tard), que l'on peut consulter en cliquant sur cette photo de ce monument que l'on peut encore admirer à Québec : 



Tous les événements au programme de ces grandioses festivités nationales ont été décrits dans un gros volume (552 pages) publié l'année suivante, en 1890, lequel contient également tous les discours et adresses qui y ont été livrés (dont ceux de Mercier et de Chauveau), en plus des articles parus dans les journaux de l'époque. L'ouvrage a été conçu sous la direction de Honoré-Julien-Jean-Baptiste Chouinard (ils étaient encore plus zélés qu'à notre époque pour forger des prénoms composés !), un notable de Québec qui fut, dès 1880, l'une des principales chevilles ouvrières des célébrations de la Saint-Jean-Baptiste, et qui plus tard, en 1908, sera au cœur des fêtes du troisième centenaire de la fondation de la Vieille Capitale. 

Honoré-J.-J.-B. Chouinard (1850-1928) et l'ouvrage qu'il fit 
paraître  en 1890.Pour consulter ou télécharger gratuitement 
ce volume, cliquer ICI.

(Photo de H.-J.-J.-B. Chouinard : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Les hors-d'oeuvre vous ayant été servis, chère lectrice et lecteur de ces Glanures, arrivons-en maintenant au plat de résistance... 

Le volume de Chouinard contient également un dossier sur une attaque francophobe lancée dans le journal The Toronto Mail (un des ancêtres de l'actuel Globe and Mail) par un anglo-suprématiste ontarien qui s'était senti outré du caractère grandiose des festivités nationales et patriotiques tenues à Québec le 24 juin 1889.  

Il n'en fallait pas plus pour que Rémi Tremblay pulvérise l'anonyme raciste dans l'édition du 3 juillet 1889 du journal La Justice, de Québec, dont il était le co-rédacteur en chef. Ce journal avait été fondé par des défenseurs de Louis Riel, peu après la mise à mort de ce dernier par le régime fédéral de John A. MacDonald. Le texte n'est pas signé, mais on reconnaît d'emblée son style cinglant doublé d'une indéniable rigueur intellectuelle, laquelle fait cruellement défaut à son adversaire francophobe dont l'argumentation fait réellement pitié.  

Ce que la lecture de cette confrontation datant de 1889 rend évident, c'est le fait que, 130 ans plus tard, cette francophobie est toujours tout aussi virulente chez les anglo-suprématistes de 2019, comme on l'a vu très nettement avec les récentes motions des parlements et conseils municipaux du rest of Canada contre la pourtant timide loi 21 sur la laïcité de l'État québécois. Toujours les mêmes accusations mensongères et hypocrites d'intolérance, et ce, de la part de parlements comme ceux du Manitoba (crise des écoles françaises) et de l'Ontario (Règlement 17), qui tous deux ont remporté la triste palme des atteintes les plus intolérantes et racistes de l'histoire canadienne contre les droits de leurs minorités de langue française. 

Voici d'abord l'introduction du duel entre l'anglo-suprématiste ontarien et le valeureux Rémi Tremblay telle que présentée dans l'ouvrage de H.-J.-J.-B. Chouinard, suivie de la complainte dudit francophobe puis de la cinglante rebuffade de Rémi Tremblay. Délectez-vous : 


LA QUESTION FRANÇAISE : ESCARMOUCHES

PROJET DE DÉMONSTRATION 
SUR LES PLAINES D'ABRAHAM


Dans ce concert presque sans réserve d'éloges à l'adresse de notre fête du 24 juin 1889, il est vraiment regrettable d'entendre résonner quelques notes discordantes échappées à la violence de quelques fanatiques ennemis de notre race. Et pourtant, notre devoir d'annaliste consciencieux nous oblige à dire — ce qui du reste sera plus tard enregistré par l'histoire — que l'année 1889 aura été marquée par une explosion de récriminations haineuses contre les progrès de la race française en Canada.

Les bornes de cet ouvrage ne nous permettent pas de traiter ici ce sujet brûlant. Mais, puisque nous en sommes à parler du lendemain de la fête, nous citerons comme échantillon du genre une correspondance adressée au Mail de Toronto, quelques jours après la démonstration de Québec, et qui fait voir les colères qu'elle a soulevées dans le camp des irréconciliables.

En regard de cette élucubration insensée, nous publions [la fière et vaillante réponse] de La Justice [le 3 juillet 1889].

Ces deux pièces suffisent pour donner une idée de la campagne entreprise contre l'élément canadien-français, et dont le résultat le plus clair est un témoignage rendu par nos ennemis à notre force croissante et à notre valeur reconnue comme facteurs importants dans les destinées futures de l'Amérique :


— 1 —


LETTRE AU RÉDACTEUR DU MAIL, 
DE TORONTO


« Monsieur,

Un grand nombre de Canadiens-britanniques ont été brutalement réveillés de leur différence nationale par les discours prononcés à Québec pendant la démonstration de dimanche et de lundi dernier, et se demandent maintenant si rien ne peut être fait pour maintenir l'honneur du drapeau britannique et de la population du Dominion.

Nous soumettrons-nous lâchement à ce que la glorieuse victoire gagnée par nos braves ancêtres sur les plaines d'Abraham, le 13 septembre 1759, soit effacée de l'histoire britannique ?

La gloire et les hauts faits de la race britannique en Canada seront-ils obscurcis et amoindris par les bravades d'un peuple dont la liberté et la prospérité sont dues presque en entier à la religion protestante, ainsi qu'aux capitaux et à l'esprit d'entreprise des protestants britanniques ?

Pouvons-nous, comme sujets britanniques et comme protestants, loyalement et en toute sécurité, ne pas tenir compte des prétentions et de l'arrogance de l'élément canadien-français en ce pays ?

Je ne crois pas que nous le puissions. S'ils ne veulent pas renoncer à leurs idées du moyen-âge et à leur non-sens anti-britannique, il faudra les traiter de la même manière que les Allemands traitent la population de l'Alsace-Lorraine.

Les Canadiens britanniques ne désirent priver leurs concitoyens d'origine française d'aucun des droits, privilèges ou libertés auxquels ils tiennent eux-mêmes et qu'ils considèrent comme sacrés. Mais il faut que l'Union Jack soit l'objet d'une allégeance non-partagée.

Ces Canadiens-français, de sang-froid, presque insolemment, nous invitent à devenir Français et à nous unir à eux pour établir une nation française dans l'Amérique du Nord. Est-il probable que les Canadiens britanniques, qui lisent pour eux-mêmes et qui connaissent les faits de l'histoire, confieraient leurs libertés civiles et religieuses entre les mains et sous la garde d'un peuple qui perpétue la mémoire des actes commis par ses compatriotes lors d'une certaine fête de la Saint-Barthélemy, au seizième siècle, des décimations des Albigeois et du massacre des Huguenots, et qui s'enorgueillit de ces crimes ?

Non : la devise des Canadiens britanniques est intelligence et progrès, non pas ignorance et rétrogradation. 

Donc, que les Canadiens britanniques se rallient immédiatement autour du vieux drapeau. 

Qu'un pique-nique gigantesque soit tenu sur les plaines d'Abraham par les Canadiens britanniques, le treize septembre prochain. Que vingt mille loyaux [britanniques], amis de la liberté, fassent de ce point leur rendez-vous ; et que leurs prières et leurs louanges montent vers le Très-Haut pour sa bonté dans le passé et qu'on lui demande la sagesse nécessaire afin de guider le peuple dans ses efforts pour fonder une grande nation qui honorera et glorifiera son nom à jamais ».

[Signé] : CANADIEN BRITANNIQUE
Hamilton, 28 juin.


 — 2 —


RÉPONSE DE LA JUSTICE, 
DE QUÉBEC


Voici comment La Justice, de Québec, accueillait cette sortie furibonde, dont le courageux auteur se blottissait confortablement sous le couvert de l'anonymat :

« Ce qui ressort le plus distinctement de tout le brouhaha créé à propos de la célébration de notre fête nationale, c'est l'incomparable lâcheté des francophobes qui voient un danger pour l'existence de leur race archi-supérieure extra-fine, dans le fait qu'il existe ici une autre race qui ne veux pas se suicider.

Les comparaisons sont toujours odieuses et, à titre de descendants du peuple le plus poli de l'univers, nous nous sommes toujours abstenus de mettre nos qualités en regard des défauts de ceux qui nous attaquent, mais puisqu'il y a parti-pris de nous insulter et de nous calomnier, il faut bien que nous examinions quels sont ceux qui font obstacle aux progrès du pays.

« Canadien britannique » est très dévoué à sa nationalité et à son vieux drapeau, qui sans nous aurait cessé depuis au-delà d'un siècle de flotter sur la citadelle de Québec. Il oublie cependant que s'il existe quelque part une nation qui a besoin des autres peuples, c'est bien la nation anglaise.

Privée de son commerce extérieur, l'Angleterre serait incapable de suffire à ses propres besoins. Les Anglais se sont faits les voituriers de l'univers. Ils y trouvent leur profit, mais le jour où il ne resterait plus sur la Terre que des entrepreneurs de transport, ces derniers ne feraient pas beaucoup d'argent à se transporter les uns les autres... Il est vrai que les britanniques britanniquants de l'école du Mail n'auraient plus à redouter la comparaison avec les autres nationalités, et cela leur procurerait un sentiment de quiétude.

Le correspondant du Mail parle de la victoire de Wolfe comme un homme qui est bien aise de trouver dans toute l'histoire du Canada un seul combat où ses ancêtres n'ont pas été battus à plate couture. Nous n'en sommes pas à une victoire près. En hommes habitués à vaincre, nos pères considéraient la défaite comme une exception et la victoire comme la règle générale. Aussi n'avons-nous jamais songé à aller commémorer en plein cœur d’Ontario toutes les victoires de nos ancêtres. Cela nous prendrait trop de temps.

Lorsque les Anglais fêtent la Saint-George, cela ne nous inspire pas même l'idée de célébrer la victoire de Sainte-Foy, postérieure à la bataille des plaines d'Abraham, dernière victoire française où nos pères ont montré un courage et une valeur qui nous ont probablement valu, lors du traité, ces privilèges que le Mail voudrait maintenant nous extorquer, privilèges qui ont été l'une des conditions de la cession du Canada.

La religion protestante et les capitaux protestants ont fait beaucoup, vraiment, pour notre liberté et notre prospérité : les capitaux protestants ont servi bien souvent à écraser les entreprises des nôtres. Ils se sont doublés grâce au travail de nos compatriotes et ils sont retournés en Angleterre après avoir fait boule de neige ici à nos dépens.

Quant à la liberté dont nous jouissons, nous l'avons conquise les armes à la main en combattant contre les fanatiques de l'école du Mail.

Toujours, on a vu les Canadiens-français catholiques se ranger du côté des libertés populaires en même temps qu'on voyait les protestants fanatiques prêter main-forte à la tyrannie. Dans les luttes parlementaires comme sur les champs de bataille, c'est nous qui avons combattu pour la liberté et ce sont les modèles des fracasseurs d'aujourd'hui qui ont été les suppôts du despotisme et de l'arbitraire.

Leur conduite actuelle prouve qu'ils sont bien restés les mêmes.

Hypocrites et lâches, c'est au nom de la liberté qu'ils nous menacent de tenir à notre égard l'odieuse conduite que les Allemands ont adoptée en Alsace-Lorraine.

Et pourquoi expriment-ils le désir de nous enlever les libertés que nous leur avons arrachées de vive force ? Parce que nous avons osé dire que nous resterons ce que nous sommes !

Allez-y gaiement ! Mauvaises imitations de Bismarck : vous réussirez certainement à vous faire détester et mépriser à l'égal des casques à pointe, mais où vous échouerez misérablement, c'est dans la mise à exécution de vos tyranniques projets. Les Alsaciens-Lorrains sont d'origine allemande, mais la France les avait si bien traités qu'ils veulent rester Français, et que toutes les mesquines persécutions de Bismarck n'y pourront rien.

C'est en proposant d'asservir un peuple libre pour le punir de son dévouement à sa nationalité que vous osez lui reprocher de tenir aux idées du moyen-âge. On dirait qu'il n'y a pas eu de moyen-âge en Angleterre.

Vous ignorez que pendant cette période de fracassage où l'on se serait cru transporté en plein dix-neuvième siècle et en pleine province d'Ontario pendant que les reîtres du temps inventaient des prétextes pour égorger et piller leurs voisins, les monastères catholiques veillaient à la conservation de la science acquise et se livraient avec ardeur et succès aux recherches scientifiques.

Vous ignorez bien des choses. Vous affirmez, avec tout l'aplomb qui convient à l'ignorance, que nous, Canadiens-Français, nous célébrons les massacres de la Saint-Barthélemy, les décimations des Albigeois, et les massacres des Huguenots.

Pourquoi pas en même temps les Vêpres siciliennes, le meurtre de Jules César, et le crime de Caïn ? Vous avouerez bien que vous êtes responsables de ces derniers crimes tout autant que nous.

Que des Albigeois aient été massacrés au onzième et au douzième siècles, que des protestants aient eu le même sort au seizième siècle, cela est très regrettable et cela prouve qu'il y a eu, même parmi les catholiques, des exploiteurs de religion aussi peu scrupuleux que les fanatiques du Mail. Mais nos premiers établissements datent du dix-septième siècle et le Canada français n'est pas plus responsable de ces crimes que de l'insigne lâcheté dont les Anglais se sont rendus coupables en faisant brûler Jeanne d'Arc.

La seule différence entre nous et nos ennemis, c'est que nous, nous condamnons tous les crimes commis au nom de la religion tandis que vous, vous avez fondé une immense association dont le but avoué est de perpétuer la mémoire des atrocités dont les catholiques de l'Irlande ont été les victimes.

Il faut être ignorant comme on le devient en lisant pour soi-même des écrits où l'effronterie dispute la palme au mensonge, pour prétendre que les Canadiens-Français se réunissent dans le but de, commémorer la Saint-Barthélemy et les massacres des Albigeois. Vous seriez bien en peine d'en trouver un seul qui ne soit prêt à condamner ces crimes comme il condamne le fanatisme des massacreurs d'intention qui ont toujours la menace à la bouche et la haine au cœur.

N'ayez pas peur que nous insistions pour vous forcer à devenir Français. Lorsque vous nous proposiez de vous joindre afin de ne former qu'un seul peuple de langue anglaise, nous vous avons dit : "Devenez Français puisque l'étude d'une seule langue suffit à votre faculté d'apprendre". C'était tout simplement pour vous faire voir l'absurdité de votre prétention. Nous n'y tenons pas le moins du monde.

Restez fracasseurs, vous n'êtes pas civilisables. Seulement, ne faites pas les dégoûtés, ne vous étonnez pas trop. Il y a six mois que La Justice refuse votre gracieuse invitation et qu'elle vous propose de disparaître vous-mêmes, si vous tenez absolument à l'unité de race et de langage.

Votre devise, dites-vous, est "intelligence et progrès non pas ignorance et rétrogradation"... Vous cherchez sans doute ce qui vous manque et vous voulez vous débarrasser de ce qui vous nuit. C'est très bien, cela. Nous serons les premiers à vous venir en aide pour dissiper les ténèbres qui obscurcissent votre intelligence, vous débarrasser de vos idées surannées, vous instruire sur l'histoire, à commencer par ce qui se passe autour de vous, et vous empêcher de rétrograder vers le moyen-âge où vos instincts semblent vous entraîner.

Car enfin, nous, nous appartenons à une race civilisatrice. Nous n'avons jamais fait d'agitation pour restreindre l'enseignement dans nos écoles ; nous ne songeons pas à réduire les gens en servitude, et vous ferez peut-être bien de venir camper à Québec, sur les plaines d'Abraham où sont tombés des braves qui n'avaient rien de commun avec les écumeurs des camps, et qui, s'ils étaient à votre place, voudraient nous traiter loyalement, comme il convient à de braves soldats de traiter de braves citoyens.

Priez, demandez la sagesse : vous en avez besoin. Nous joindrons nos prières aux vôtres.

Mais rappelez-vous une chose : c'est que si vous venez ici pour nous insulter, comme cela semble être votre intention, vous trouverez à qui parler ».

Extraits de : H.-J.-J.-B. Chouinard, Fête nationale des Canadiens-Français célébrée à Québec, 1881-1889, Québec, Imprimerie Belleau & Cie Éditeurs, 1890, p. 468-474.


Les gens qui souhaitent en savoir plus sur Rémi Tremblay et qui
voudraient s'inspirer de sa plume aussi brillante que mordante
passeront de très bons moments à lire son recueil Aux chevaliers
du nœud coulant
, qui fut l'objet d'une édition récente et qui est
toujours disponible dans toute bonne librairie. Informations ICI.

dimanche 17 novembre 2019

Quand un vieux livre se révèle un document patrimonial

Les trois personnages ci-haut sont, de gauche à droite :

Charles de Bonnechose (1833-1918), historien et membre du Conseil d'État de France ;
Pierre J.-O. Chauveau (1820-1890), promoteur de l'instruction publique, écrivain et
premier Premier ministre du Québec de 1867 à 1873 ;
Louis-David Roy (1807-1880), écrivain, juge et oncle maternel de P. J. O. Chauveau.

(Sources des illustrations : 

Charles de Bonnechose : Famille Portalis ;
Pierre-J.-O. Chauveau : Répertoire national, 2e édition, 1893, vol. 3 ;
Louis-David Roy : Pierre-Georges Roy, Les juges 
de la province de Québec, Québec, 1933, p. 481)



Quand on met la main sur un livre ancien, il est souvent utile d'examiner de près certains éléments et indices qu'il peut contenir et qui, après les recherches appropriées, peuvent faire de ce même livre un document des plus précieux, sinon une pièce d'importance patrimoniale. 

C'est le cas d'un exemplaire acquis il y a quelques années à la sympathique Librairie Laforce, rue Saint-Jean à Québec, où on trouve toujours, à très bon prix, une foule de documents et livres susceptibles de faire les joies et délices des amateurs d'histoire québécoise, d'un livre paru en 1877 en France et dont le titre est Montcalm et le Canada français, un essai historique de Charles de Bonnechose (1833-1918).

Examinons en premier lieu la page de faux-titre du livre en question : 



(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


On y voit d'abord la dédicace manuscrite de l'auteur, Charles de Bonnechose, adressée à Pierre-J.-O. Chauveau (1820-1890), écrivain, promoteur de l'instruction publique et qui fut le premier à avoir occupé, de 1867 à 1873, la fonction de premier ministre du Québec. 

Puis, plus bas, on aperçoit que Chauveau a écrit un ex-dono : « À mon cher oncle David », signé de ses initiales et daté du 20 mars 1878. 

Mais qui est donc ce « cher oncle David » ? On le découvre juste après dans le bouquin, à la page de titre : 

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

On y remarque la signature, cette fois-ci complète, de Pierre-J-O. Chauveau, qu'il a datée de 1877, soit l'année où Charles de Bonnechose lui a envoyé son ouvrage.  Et juste à droite, on y voit une autre signature, dans laquelle le patronyme « Roy » se distingue nettement. 

Et ce « Roy », c'est précisément le « cher oncle David », lequel était le frère de Marie-Louise Roy, mère de notre premier Premier ministre. Louis-David Roy (1803-1880) était un écrivain et un avocat et juge influent à son époque. 

On comprend donc avec tous ces indices mis en cohérence qu'en 1878, Chauveau a fait cadeau à son oncle Louis-David Roy du livre que l'historien français Charles de Bonnechose lui avait adressé l'année précédente.

Pour les gens qui auront la saine et enrichissante curiosité d'en savoir plus sur cet important ouvrage de Charles de Bonnechose qui permet de comprendre le rapport entre le valeureux marquis de Montcalm et notre histoire nationale, on peut ICI le télécharger gratuitement.

Et pour celles et ceux qui pousseront la curiosité, encore ici bienfaisante, jusqu'à vouloir connaître l'importante famille qu'étaient pour la France les de Bonnechose, cliquer ICI. 

Enfin, pour un aperçu du caractère cordial de la relation qu'entretenaient Charles de Bonnechose et Pierre-J.-O. Chauveau, on peut, dans un autre vieux livre, consulter avec profit l'intéressant et éclairant chapitre intitulé « M. Chauveau et l'idée nationale », aux pages 178-215 de Conférences et discours (pour le télécharger gratuitement, cliquer ICI), publié en 1899 dont l'auteur est l'abbé Gustave Bourassa (1860-1904), petit-fils de Louis-Joseph Papineau, fils du peintre et architecte Napoléon Bourassa (1827-1916) et frère aîné du célèbre homme politique et tribun nationaliste Henri Bourassa (1868-1952), dont nos contemporains connaissent au moins (!) le grand boulevard et la station de métro portant son nom à Montréal.  

On lit notamment dans le texte de l'abbé Gustave Bourassa cet extrait d'une lettre de Charles de Bonnechose à Pierre-J.-O. Chauveau :

« J'ai toujours un œil ouvert du côté du Canada. Cet œil pourra-t-il jamais voir que des livres ou des lettres de mes chers amis d'Amérique ? Veuillez croire, cher monsieur, que, parmi ceux-là, il n'en est aucun à qui j'aimerais mieux serrer la main qu'à vous. Par-dessus la mer, je vous tends la mienne, avec l'expression de ma vive sympathie et de mon entier dévouement » (p. 196). 

L'abbé Gustave Bourassa (1860-1904), auteur de Conférences et discours.

(Source de la photo : Archives de la Ville de Montréal)


MORALE DE L'HISTOIRE

Quand vous avez la chance de mettre la main sur de vieux livres, a fortiori quand vous avez le privilège de les posséder, examinez toujours soigneusement les indices qu'ils contiennent souvent quant à ceux qui en ont été les propriétaires. De nos jours, il est relativement facile, grâce à l'Internet, de trouver des renseignements fort utiles à cet effet.

Vous seriez étonnés du nombre de livres dont la valeur, notamment pour notre histoire et notre patrimoine, est ignorée, faute que quelqu'un ait pris soin de faire les vérifications et recherches requises. Et c'est comme ça, par pure ignorance et/ou déplorable négligence, que disparaissent trop souvent des pièces pourtant précieuses de notre patrimoine national.