mercredi 3 mars 2021

Expérience mystique à la cime des caps des Grandes-Piles (1913)

L'un des caps des Grandes-Piles, vu depuis Saint-Jean-des-Piles
Entre les deux villages coule la rivière Saint-Maurice

(Photo de Fernand Baboulène : La Presse, 18 juillet 1908 ;
Photo des caps de Grandes-Piles : 
Tourisme Mauricie)




    En 1913 parut à Québec un roman fort bien écrit et adroitement conçu portant le titre de Marie-Anna, la Canadienne (précisons d'entrée de jeu qu'à cette époque, "canadienne" signifiait une descendante du peuple de Nouvelle-France, le nôtre). Son auteur, Fernand Baboulène, signe sous un nom de plume, « Floris Bluther ». L'action se déroule au bucolique village de Saint-Jacques-des-Piles (aujourd'hui Grandes-Piles), sur les bords de la rivière Saint-Maurice et qui, avec Saint-Jean-des-Piles juste en face, constituent deux des plus beaux villages du Québec.

    Mais qui est Fernand Baboulène ? Les informations (fiche militaire, voyez ICI) que nous a aimablement transmises M. Frédéric Grünert après qu'il eusse lu la présente glanure nous permettent de faire, quelques heures à peine après notre publication, une mise à jour sur la biographie de notre personnage. Nous apprenons donc que Fernand Baboulène est né dans le quinzième arrondissement de Paris le 26 juillet 1885, et qu'il était le fils de Pierre-Léon-Germain Baboulène et de Fernande-Léonie Clogenson (qui divorceront en 1903). Il avait trois sœurs. Sa fiche militaire donne de lui cette description physique : 1m63 (5 pi. 7 po.), cheveux châtains, yeux châtains-clairs, front moyen, menton pointu, visage opale.  

    Nous n'avons aucune information sur la date et les circonstances de son décès. Il avait donc 20 ou 21 ans tout au plus lorsqu'il est arrivé au Québec, où il vécut, surtout à Montréal, de 1906 à 1914. Les mêmes informations transmises par M. Grünert indiquent que Baboulène a été déclaré "insoumis" par le service militaire français. C'est probablement pour cette raison qu'il est venu s'établir de notre côté de l'Atlantique.

    Le mystère plane quant aux circonstances de son départ de notre pays, en 1914. Plus bas, on peut lire un extrait du livre de Fabien Larochelle qui affirme que Baboulène serait retourné en France dès le déclenchement de la première guerre mondiale afin de s'enrôler dans l'armée de son pays. Après, toujours selon M. Larochelle, nous perdons sa trace et il est présumé disparu de guerre. Sauf que le dossier militaire français de Baboulène n'indique rien à l'effet qu'il se soit enrôlé, du moins dans l'armée française, ou qu'il ait corrigé son statut d'insoumis. Il faudra donc pousser plus loin l'investigation sur ces aspects nébuleux de la biographie de Baboulène.

    Quoi qu'il en soit, comme on le découvre dans les journaux de l'époque (voir le dossier assez volumineux au bas de la présente glanure), Fernand Baboulène, artiste-peintre, sculpteur, décorateur, homme de lettres aussi, a vite su s'insérer et jouir d'une reconnaissance enviable dans la vie sociale, médiatique, artistique et culturelle montréalaise. 

    D'abord, ses articles étaient favorablement accueillis dans les pages de plusieurs journaux, dont Le Devoir, L'Action (de Jules Fournier), Le Nationaliste (d'Olivar Asselin), La Presse, Le Canada, etc. On sait aussi qu'il fréquentait l'élite canadienne-française du temps, ayant notamment été le commensal à la bonne table montréalaise du Kerhulu, rue Saint-Denis, de l'universitaire Édouard Montpetit et du journaliste Louis Dupire, du Devoir

    Mais surtout, Fernand Baboulène se révèle comme un important pionnier de l'enseignement des arts décoratifs chez nous. Il est ainsi le fondateur du cours d'arts décoratifs à l'École polytechnique de Montréal, qui alors était située rue Saint-Denis, près de la rue Sainte-Catherine. Cette innovation académique fut largement soulignée dans les journaux de l'époque (voir dans le dossier ci-dessous). 

    Baboulène s'est également investi lui-même en tant qu'artiste et décorateur. Il a notamment contribué à la décoration d'églises, dont celle de la paroisse Saint-Jean-Baptiste de Montréal, rue Rachel, et de restaurants, dont l'alors célèbre Kerhulu, qui était fréquenté par l'élite canadienne-française. Il a peint divers tableaux qui, dit-on, révèlent un talent sûr. De plus, il a écrit quelques articles fort remarqués sur l'apparence générale de Montréal, qui était selon lui assez hideuse (le pauvre, s'il voyait l'affreuse laideur bétonnée du Montréal d'un siècle plus tard...), et plusieurs des nôtres partageaient son point de vue à cet égard (voir également le dossier ci-dessous).

    On sait également, comme on l'apprendra plus bas dans la présentation du roman Marie-Anna, la Canadienne par l'historien de Shawinigan Fabien Larochelle, que Baboulène a passé du temps à Trois-Rivières, où il se lia d'amitié avec une famille de notables locaux, de même qu'à Shawinigan et aux Grandes-Piles, où se déroule la trame de son roman. 

    En somme, nous pouvons percevoir à travers les informations que nous avons pu recueillir sur Fernand Baboulène qu'il était un jeune homme fort intelligent, cultivé, dynamique, doté d'un entregent qui lui suscitait de nombreuses amitiés, et qu'il a su prendre rapidement sa place dans les élites sociales et culturelles de ce qu'il considérait être sa patrie d'adoption. Et comme on le constate dans ses articles, il s'incluait d'emblée dans notre "nous" canadien-français.

    Ne serait-ce donc que pour que l'on se rappelle de la contribution de Fernand Baboulène à la vie artistique et culturelle de notre nation, notamment pour son rôle de précurseur de l'enseignement chez nous des arts décoratifs, il vaut la peine de dédier la présente glanure à sa mémoire. 

    Commençons d'abord par une présentation du roman Marie-Anna, la Canadienne et de son auteur par Fabien Larochelle, qui, dans son monumental ouvrage Shawinigan depuis 75 ans, paru en 1976, raconte ce qui suit (une mise à jour de certaines informations colligées par M. Larochelle est toutefois nécessaire, voyez à cet effet notre présentation ci-haut) : 



    « Fernand Baboulène a dissimulé son nom véritable sous le pseudonyme de Floris Bluther. Qui ou quoi l'a incité à choisir ce pseudonyme à consonnance anglaise ? Il n'est pas possible de le savoir mais il est un détail qui attire l'attention : les initiales de son nom sont les mêmes que celles de son nom de plume.
    Ce roman de 302 pages nous présente quatre illustrations ou gravures qui sont l'œuvre de l'auteur. Il les signe d'ailleurs de son nom véritable en y ajoutant la date 1913. Le livre porte la dédicace suivante : Respectueusement dédié à Mademoiselle Marie-Berthe Gervais. C'est dans cette dédicace que porte tout l'intérêt de cette oeuvre d'imagination mais où il semble y avoir une part d'autobiographie. 
    M. Baboulène était un jeune homme dans la vingtaine lorsqu'il est arrivé au pays. Originaire de Paris, il avait profité d'une bonne éducation et d'une solide instruction. Érudit malgré son jeune âge, il était de commerce agréable et attachant. Doué d'un véritable tempérament artistique, il excellait aussi bien dans le dessin que la musique. Il était un bon pianiste et les tableaux qu'il a peints à Trois-Rivières nous révèlent son talent. 
    Pourquoi avait-il quitté son pays et sa famille ? Il n'a jamais été bien explicite à ce sujet avec ses amis. Il semble cependant qu'une querelle de famille l'avait amené à prendre la décision de s'expatrier. Quand il est arrivé au pays, il était pourvu d'une somme d'argent assez importante pour l'époque, soit l'équivalent de $ 1 500. Débarqué à Québec, il ne tarda pas à rejoindre Montréal où il loua un appartement. Il y fit bientôt la connaissance de deux jeunes étudiants, les frères Napoléon et Charles Gervais, fils du Dr Emery Gervais, de Trois-Rivières. Les trois jeunes gens se lièrent d'amitié et le jeune Baboulène fut bientôt accueilli et si bien qu'il multiplia ses visites et y fit même des séjours assez prolongés. Il était devenu l'ami chéri de la famille Gervais ; une vive amitié, peut-être même de l'amour l'attacha davantage à l'une des jeunes filles de la maison, Mlle Marie-Berthe Gervais. Il devait plus tard en faire l'héroïne de son roman, sous le nom de Marie-Anna.
    Au cours de ses séjours à Trois-Rivières, il eut l'occasion de venir en visite à Shawinigan, à quelques reprises. Ce fut sans doute pour accompagner la famille Gervais qui venait rencontrer les deux filles aînées qui, mariées, avaient suivi leurs époux. L'une d'elle, Irma, était l'épouse de M. J.-O.-S. Brunet, tandis que l'autre, Juliette, était celle de M. Napoléon Jacques, le maître de Postes. À la lecture de son roman, on pourrait croire que M. Baboulène avait travaillé dans notre ville ; il n'en fut rien. La description qu'il nous donne de Shawinigan, particulièrement du soubassement de l'église Saint-Pierre, nous indique néanmoins qu'il connaissait assez bien notre ville. 
    Durant son séjour à Montréal, le jeune Baboulène y fut professeur de dessin dans une grande école. Il paraît aussi qu'il a peint des tableaux pour quelques églises de la métropole. Toutefois, nous n'avons pu obtenir de détails plus précis sur ces deux aspects de ses activités montréalaises.
    Au début de 1914, il s'était rendu en Italie pour un voyage d'études afin de se perfectionner davantage  dans les cours qu'il donnait à Montréal. Lors de son retour, quelques semaines plus tard, la première Guerre mondiale se déclara alors qu'il était en mer. Dès son débarquement à Montréal, il mit ordre à ses affaires et, en bon Français qu'il était resté, il s'embarqua pour aller servir dans l'armée de son pays. Avant son départ, il écrivit une longue lettre à ses amis de Trois-Rivières en leur expliquant les motifs de son départ ; il souhaitait revenir bientôt en son pays d'adoption où il disait se trouver heureux 
    Une fois rendu en France, il écrivit quelques lettres dans les semaines qui suivirent et puis, soudainement, ce fut le silence le plus complet de sa part. Ses amis du Canada n'ont jamais pu savoir ce qu'il était advenu de lui ; ils présumèrent qu'il avait été une des victimes oubliées de ce sanglant conflit.
    L'héroïne du roman, Mlle Marie-Berthe Gervais, est demeurée célibataire jusqu'à son décès en 1959. C'était une femme de grande culture et très jolie par surcroît. Elle fut l'amie d'enfance de l'hon. M. Maurice Duplessis, qui lui conserva toujours son amitié. Il est arrivé à Mlle Gervais de servir de dame de compagnie à son ami Maurice à l'occasion de cérémonies officielles.
    Dans ce roman, l'auteur donne une sœur, du nom de Jeannette, à son héroïne. Cette Jeannette était justement la sœur de Mlle Marie-Berthe ; elle épousa M. Albert Destrempes, un ingénieur-contracteur. Ce M. Destrempes a exécuté des travaux à Shawinigan, principalement le premier pavage des 4e et 5e rues. Il exécuta des contrats ici et là dans la province et ensuite aux États-Unis, en Virginie, où il est décédé depuis quelques années. Sa veuve revint dans la maison natale à Trois-Rivières et elle y vécut jusqu'à son décès en 1968. ».

Extrait de : Fabien Larochelle, Shawinigan depuis 75 ans (1900-1975), Shawinigan, Québec, 1976, p. 409-410.


    Et maintenant, voici un extrait, que nous avons choisi pour la sublime beauté et l'élévation d'esprit qu'il recèle, de Marie-Anna, la Canadienne. Ce passage peut être classé parmi les plus belles pages de littérature inspirées par le décor naturel du Québec. Il s'agit plus précisément de la description par Baboulène de l'expérience, que l'on pourrait qualifier de mystique, de son ascension de l'un des caps des Grandes-Piles, pendant une aube brumeuse : 

Marie-Anna, la Canadienne, roman publié à compte d'auteur en 1913 sous
le nom de « Floris Bluther », nom de plume de Fernand Baboulène.
L'illustration est de l'auteur, qui la signe sous son nom véritable.
On peut télécharger gratuitement le volume en cliquant ICI


     « Jeannette et Gilbert marchaient en avant. Marie-Anna, escortée par Henri et Jacques, écoutait celui-ci raconter des aventures de voyage. Le temps était splendide. Les oiseaux chantaient à l'effrénée dans les feuillages. Gilbert trouvait que les bois sentaient l'amour. Penchant sa grosse tête vers Jeannette, il disait sérieusement qu'il voudrait être un pinson pour lui gazouiller de jolies choses que les hommes ne comprendraient pas. 

    Ils s'arrêtèrent en face des rapides du Saint-Maurice et s'assirent sur des roches, à l'ombre de quelques massifs.

   —Vous êtes heureux, M. de Villodin, dit Henri, de connaître tant de pays et de choses. Les livres ne nous donnent qu'un reflet bien terni du monde dans leurs descriptions tandis que les souvenirs de voyage demeurent toujours vivaces.

    —Si grand que soit votre désir de connaître le monde, répondit Jacques, soyez assuré que vous avez ici, au Canada, tout ce que la vue et l'esprit peuvent ambitionner de jouissances. Le Canada est un des plus beaux pays de la terre.

    —Vous dites cela par courtoisie, fit Jeannette de sa voix enjouée.

    —Et pourquoi pas ? répliqua Villodin. Mais la meilleure preuve que le Canada nous a conquis, Gilbert et moi, c'est que nous y prolongeons notre séjour.

    Gilbert toussa.

    —Veuillez m'écouter, poursuivit Jacques en se tournant ostensiblement vers Marie-Anna. Vous serez convaincus tout à l'heure que mon admiration n'a rien de factice… Il y a quelques jours, je m'éveillai un peu avant l'aube et malgré les efforts consciencieux de la paresse, je ne pus me rendormir. J'ouvris ma fenêtre en face du fleuve mais je demeurai surpris de ne rien voir ; le Saint-Maurice, les Laurentides, le village de Saint-Jean-des-Piles et son petit bois, tout ce panorama était noyé dans un brouillard épais, insondable. Je ne voyais pas le sol au pied du mur de ma chambre.

    Face à la fenêtre ouverte, je m'étendis sur un fauteuil et fumai ma cigarette du matin, lentement, à petit feu. Il me semblait, en fermant à demi les yeux, être perché dans une habitation aérienne bien au-dessus des hommes et voyager en pleine légende de Bretagne. Cette illusion s'effaça vite. Je pensais alors à ces jolis feuillages aux tons de rouille et d'or bruni que j'avais vus, la veille, sur le flanc de la Haute-Pile. Désireux d'en cueillir un bouquet et de fleurir ma chambre, j'achevai ma toilette et sortis.

    Le brouillard était toujours aussi intense. Cependant, je parvins à m'orienter pour gagner le pied de la montagne. Je commençai l'ascension. Je dus faire des efforts inouïs pour franchir les obstacles, des roches glissantes, d'énormes troncs d'arbres abattus par la foudre. J'étais toujours dans la brume.

    Environ à mi-hauteur de la montagne, je sortis du brouillard comme un plongeur sortirait de l'eau, brusquement. Je voyais maintenant le sommet de la Haute-Pile d'une façon distincte. Je montai lentement, et au fur et à mesure que m'élevais davantage, je me sentais envahi par une émotion grandissante, violente et délicieuse, une émotion d'extase !

    Imaginez en m'écoutant, une mer infinie et calme, d'une blancheur laiteuse, mate, sans éclat, de laquelle émergeraient ça et là, de hautes crêtes de montagnes. Le soleil dardait ses rayons les plus vifs sur cette immensité. Quelques cimes se distinguaient au loin dans l'horizon grisâtre. À mes pieds, sur les flancs de la Haute-Pile, un frisson de vent soulevait quelques vagues de cet océan de brouillard comme des frisures légères et capricieuses. Le village était submergé par la brume ; la pointe du clocher disparaissait comme le dernier mât d'un navire englouti.

    J'aspirai de toute la force de mes sens les délices de cette vue magnifique et d'instinct où je ne sais par quelle suite de réflexions intérieures, je pensai à Dieu. Ce que j'avais devant moi dépassait en grandeur tout ce que le génie humain peut concevoir et pourtant, l'homme a quelquefois effleuré la perfection dans la recherche du beau, mais je me disais qu'une puissance de conception divine pouvait seule jouer ainsi avec les éléments et en faire jaillir une pareille masse de splendeurs. Que ceux qu'un doute tourmente, que ceux qui cherchent la vérité dans la science voient ce que j'ai vu dans cette heure inoubliable et ils comprendront tout ce qu'il y a de faiblesse humaine dans leurs inquiétudes, tout ce qu'il y a de néant au fond de leurs recherches. Seul, en face du ciel et des horizons infinis, l'homme se voit plus près de Dieu et la prière l'invite. Il trouve même dans le silence qui l'entoure la paix et la sécurité nécessaires aux grands recueillements.

Dessin par l'auteur dans Marie-Anna, la Canadienne.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

    À regret, je me replongeai dans le brouillard et redescendis au village. De retour à l'hôtel, je constatai que j'avais oublié de cueillir de bouquet de feuillages qui m'avait fait sortir à cette heure matinale.

    Oh, cette matinée de la montagne ! Elle restera ineffaçablement gravée dans ma mémoire ! Je me croyais un peu blasé sur les surprises de la nature mais ce que j'ai vu au sommet de la Haute-Pile m'a fait reconnaître cette erreur. Dans aucun autre pays je n'ai été remué jusqu'au fond de l'âme par autant de beautés accumulées !

    Villodin s'était arrêté, ému par l'évocation de cette féerie de la nature canadienne, oubliant l'espace d'un instant ceux qui l'entouraient pour rappeler une fois encore devant ses yeux l'océan de brouillard et les crêtes ensoleillées ». 

Extrait de : Floris Bluther, Marie-Anna, la Canadienne, Québec, 1913, p. 72-77. 

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Un dossier de presse 
sur Fernand Baboulène : 



Dès l'année de son arrivée à Montréal, Fernand Baboulène
s'est lancé dans une activité commerciale reliées à ses talents
de décorateur. L'adresse indiquée est celle du logis qu'il avait
alors loué, rue Saint-Denis à Montréal. Cette petite annonce
est parue dans La Presse du 28 novembre 1906.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Deux mois après la parution de la petite annonce précédente, 
on constate que les affaires de Fernand Baboulène à Montréal
sont en croissance. Il se cherche dès lors un nouveau local, 
comme en témoigne cette nouvelle petite annonce parue
dans La Presse du 29 janvier 1907.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

En 1908, soit deux ans à peine après son arrivée à Montréal, Fernand Baboulène jouit d'une
reconnaissance déjà remarquable, avec le journal La Presse qui accepta d'exposer dans les 
vitrines de son siège, rue Saint-Jacques, le projet de décoration conçu par l'artiste pour
la monumentale église Saint-Jean-Baptiste, rue Rachel. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir ;
photo de l'église Saint-Jean-Baptiste : Musique d'orgue Québec
Article : La Presse, 18 juillet 1908 ; source : BANQ)


En 1912, Fernand Baboulène créa le cours d'arts décoratifs dans le
cadre de l'École polytechnique de Montréal, alors située rue Saint-
Denis, dans le secteur où se trouve aujourd'hui l'UQAM. Article
tiré du journal Le Canada du 28 novembre 1912. D'autres
journaux ont également souligné l'événement.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans Le Devoir du 27 janvier 1913, Fernand Baboulène cherche à sensibiliser  
le public à l'importance de la décoration des costumes de théâtre, un art dans
lequel lui-même était un connaisseur averti. 

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Extrait d'un article paru dans le journal Le Canada du 11 février 1913. 
Vue récente de l'ancien hôtel-de-ville de Maisonneuve, à Montréal.

(Photo :  Wikipedia ; article : BANQ)

En 1913, Fernand Baboulène contribua à la décoration intérieure du restaurant Kerhulu,
qui était fréquenté par les élites canadiennes-françaises de Montréal. Le restaurant était
situé au 1284 rue Saint-Denis (de nos jours, s'y trouve une horreur moderne). Dans cet
entrefilet paru dans La Presse du 16 mai 1913, on apprend que l'universitaire de renom
Édouard Montpetit, un habitué de la table du Kerhulu, avait pris la parole à l'occasion
du dévoilement du nouveau décor conçu par son ami Baboulène.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir ;
sources de la photo et de l'article : BANQ)

Fernand Baboulène signe cet article fort spirituel
dans Le Nationaliste du 17 août 1913.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans L'Action (de Jules Fournier) du 25 octobre 1913, Fernand Baboulène
s'en prend à la laideur qui, déjà, entachait Montréal. L'article, bien entendu, 
a suscité quelques remous, mais il fut loin de choquer tout le monde car il
exprimait d'indéniables vérités. Heureux homme est Baboulène d'avoir
été épargné de la connaissance de la hideur, notamment bétonnée, que
le modernisme architectural a propagée dans la métropole du Québec.
Pour lire cet article, cliquer sur son titre : 


Dans Le Devoir du 15 novembre 1913, Fernand Baboulène signe cet 
article où il fait part de sa vision sur l'apparence esthétique de Montréal.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Article paru dans Le Canada du 6 décembre 1913 pour
souligner le premier anniversaire de la création par
Fernand Baboulène du cours d'arts décoratifs. 

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Photo accompagnant l'article ci-haut
dans Le Canada du 6 décembre 1913.


Fernand Baboulène est mentionné dans cet extrait de l'éditorial
du numéro de février 1916 de la Revue trimestrielle canadienne,
qui était alors la revue officielle de l'Université de Montréal. 
Le texte peut toutefois induire en erreur, car contrairement à
ce qu'il laisse entendre, Baboulène n'a pas joint l'armée
canadienne. Il est certes retourné en Europe en 1914, 
mais son parcours militaire reste encore nébuleux.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Extrait d'un article de Louis Dupire dans Le Devoir du 30 août
1933, qui rappelle les repas partagés au restaurant Herhulu
par Fernand Baboulène avec l'universitaire Édouard
Montpetit et lui-même, qui était déjà alors un journaliste
en vue de Montréal. 

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

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Quelques scènes des Grandes-Piles, 
où se déroule la trame du roman
Marie-Anna, la Canadienne
de Fernand Baboulène :

Vue aérienne des Grandes-Piles.

(Source : Municipalité des Grandes-Piles ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le village des Grandes-Piles vu depuis Saint-Jean-des-Piles.
Entre les deux, la rivière Saint-Maurice.

(Source : Twitter)

La rivière Saint-Maurice, vue depuis les hauteurs des Grandes-Piles. On
peut imaginer assez aisément que Fernand Baboulène soit passé par là.
Un sentier, nommé à la mémoire du père Jacques Buteux, y est de nos
jours aménagé pour les randonneurs.

(Source : Espaces.ca)

Vue de la rivière Saint-Maurice depuis l'un des caps des Grandes-Piles. 
On aperçoit au loin, à gauche, les Grandes-Piles, et en face, sur la pointe
à droite, Saint-Jean-des-Piles.

(Source : Balise Québec ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

mardi 23 février 2021

Le coureur de bois

Le coureur de bois.

Gravure de Noël-Eugène Sotain (1816-1874) parue dans le numéro
de mai 1862 du Journal de l'Instruction publique, à Montréal, et ornant
 le texte d'Adolphe de Puibusque que l'on peut lire ci-dessous. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)



 Ces glanures ont présenté ces dernières semaines deux textes d'Adolphe de Puibusque (1800-1863), cet administrateur public et homme de lettres français qui a séjourné à Montréal et Québec de 1846 à 1850 (voir la notice biographique mise à jour dans De Montréal à Québec en hiver). Les gens qui n'ont pas encore eu l'occasion de parcourir ces récits captivants, et qu'on lit avec plaisir tellement sont exquises les descriptions par Puibusque de nos paysages et mœurs de l'époque, peuvent y accéder en cliquant sur ces deux illustrations : 




   Voici maintenant une autre partie du Voyage inédit de Puibusque, cette fois consacrée à nos légendaires coureurs des bois. L'auteur fait ici œuvre d'historien. Selon le regretté analyste littéraire Jean Ménard :

 « Les travaux du chanoine Lionel Groulx, de Guy Frégault et de Marcel Trudel ont rendues périmées les œuvres de plusieurs aimables lettrés qui se sont, au dix-neuvième siècle, penchés sur l'histoire du Canada. Néanmoins, le témoignage de Puibusque ne doit pas être écarté, car il eut accès à des documents inédits. Ainsi il raconta, à l'aide d'un manuscrit, certains épisodes de la carrière du sieur du Lhut. Cent ans ne s'étaient pas écoulés depuis la cession et la date de l'arrivée de Puibusque au Canada. Même lorsqu'il se contente de généralités on le lit avec plaisir. […] Puibusque était un bon prosateur. Comment en douter, après avoir lu l'exquis récit qu'il fit d'un voyage d'hiver de Montréal à Québec ? Autant que Philippe Aubert de Gaspé et que Joseph-Charles Taché, cet essayiste savait observer avec acuité les mœurs canadiennes les plus pittoresques ». (Jean Ménard, Xavier Marmier et le Canada, Québec, Presses de l'Université Laval, 1967, p. 65-66).

 Tout comme pour les deux premiers récits de Puibusque présentés par ces glanures et qui ont suscité un intérêt aussi important qu'étonnant, il est possible de constater dans les lignes qui suivent la justesse de l'affirmation de Jean Ménard que vous venez de lire... 


Adolphe de Puibusque 

Le coureur de bois

 

Extrait d'un Voyage inédit aux
États-Unis et au Canada


Publié dans le 
Journal de l’Instruction publique
Montréal, numéros de 
mai et juin 1862





 

    Le coureur de bois est un type français que les premiers besoins de la colonisation ont fait naître au Canada et qui a disparu avec le progrès : c’était le missionnaire du commerce, le porte-balle de la civilisation ; que d’aventures, que de légendes, que de comédies naissaient sous ses pas et germaient autour de lui ! On pourrait résumer toutes ces existences curieuses en une seule et faire un livre charmant. On y montrerait l’homme hardi et rusé du vieux monde trompant sans cesse la cruauté du sauvage et opposant les subtilités de l’esprit à la férocité des instincts ; un caractère résigné à la peine, actuellement gai, et portant sur toutes ses faces l’empreinte française, mêlerait des rayons de joie aux plus sombres perspectives. Cette philosophie du savoir-vivre dans les bois au milieu de tous les dangers et de toutes les privations ne se manifesterait jamais par un vain étalage de paroles; elle éclaterait dans les faits.

    Le Canada, on le sait, ne fut d’abord qu’une mission apostolique ; on n’y allait que pour gagner des âmes : c’était sous Louis XIII, et l’influence d’Anne d’Autriche, qui dirigea ces premières expéditions, était éminemment religieuse ; mais bientôt survint une compagnie commerciale qui voulut faire des bénéfices. La seule source de trafics était le commerce des pelleteries ; on commença par prendre tout ce qui fut trouvé aux lieux où l’on s’établit. Cette ressource fut bientôt épuisée, on employa l’intervention des sauvages de ces localités pour obtenir les pelleteries des nations éloignées ; mais on ne tarda pas à s’apercevoir qu’il résulterait de cette agence une grande augmentation dans les prix et que le plus simple était de faire la commission soi-même.

    Restait à savoir comment trouver les routes, de quelle manière se présenter sans être reçu à coup de flèches par des nations que l’on ne connaissait pas, desquelles on n’était pas connu, et dont on ignorait la langue. Et puis, il fallait porter des vivres et des marchandises.

    Toutes ces difficultés auraient arrêté les hommes les plus intrépides ; elles n’arrêtèrent pas les Français ; ils partirent courbés sous d’énormes balles ou traînant sur la neige de longues clisses de bois, mourant partout sans que le mouvement s’arrêtât ; ce sont là les vrais pionniers de la colonisation. Ils éclairèrent ensuite la marche de tous les voyageurs illustres qui allèrent soit au nord vers la baie d’Hudson, soit au sud vers l’Illinois ou le Mississipi, qu’on ne découvrit que plus de soixante ans après la fondation de Québec.

    Il y eut dans ce commerce aventureux de très bonnes et très mauvaises chances ; on comprend que ceux qui arrivèrent les premiers chez des nations inhabituées au commerce et riches en pelleteries en obtinrent tout ce qu’ils voulurent. Ils revenaient dans les villes de la colonie portant une riche ceinture, des plumes sur la tête et affectant un luxe prodigue ; en quelques jours ils dissipaient ce qu’ils avaient gagné ; mais ces quelques jours de profusion créaient de nombreux imitateurs qui ne demandaient qu’à repartir avec eux.

    Ce fut l’âge d’or des coureurs de bois. Les missionnaires, épouvantés des désordres auxquels ils se livraient, ne tardèrent pas à les dénoncer comme des corrupteurs publics, qui à force d’eau-de-vie, leur seule marchandise, perdaient les mœurs des sauvages. L’autorité rendit arrêté sur arrêté pour leur barrer le chemin ; elle construisit des forts dans les lieux de passage, et astreignit les coureurs de bois à prendre des congés qu’elle ne délivrait qu’aux marchands les plus honorables. Cette question de l’eau-de-vie a joué un grand rôle dans l’histoire du Canada ; elle divisa un moment l’autorité civile et l’autorité religieuse, ce qui amena de graves désordres. On trafiquait des congés, et rien ne pouvait les empêcher d’arriver aux plus mauvaises mains. Voici comment s’exprimait à ce sujet le gouverneur du Canada, comte de Frontenac, le 2 novembre 1672, dans une lettre à Colbert :

    “ [...] Les coureurs de bois deviendront à la fin, si l’on n’y prend garde, comme les bandits de Naples et les boucaniers de Saint-Domingue, leur nombre s’augmentant tous les jours, nonobstant toutes les ordonnances qu’on a faites et que j’ai encore renouvelées avec plus de sévérité qu’auparavant depuis que je suis ici. Leur existence, à ce qu’on m’a dit, va au point de faire des ligues et de semer des billets pour s’attrouper, menaçant de faire des forts et d’aller du côté de Manatte [Manhattan] et d’Orange [Albany, capitale de l’état de New York.] se vantant qu’ils seront reçus et auront toute protection… Mais j’irai dès le petit printemps à Montréal pour les observer de plus près, et je vous assure que j’essaierai d’en faire un exemple si sévère que cela servira pour l’avenir.

    Je vous supplie seulement de considérer que, quelque bonne volonté que j’aie d’exécuter vos ordres et d’accomplir toutes vos intentions, un gouverneur de la manière dont je me trouve ici, n’est guère en état de le pouvoir faire. Je suis sans troupes et sans aucunes munitions de guerre. Il n’existe qu’une barque qu’on appelle La Suisse ; je vais en canot, ce qui est plutôt la voiture d’un sauvage que d’un ministre du roi. Il faudrait construire un petit brigantin fort léger à 14 ou 16 rames ; on y emploierait les coureurs de bois ; ce serait une espèce de scola, comme on appelle à Venise la galère qui est toujours vis-à-vis la place Saint-Marc.

    M. de Frontenac, vieillard d’une rare vigueur, n’y allait pas de main morte, on le voit, à l’égard des coureurs de bois, mais il fit plus de bruit que de mal, parce qu’il se sépara de l’évêque, le digne Monseigneur de Laval, dans la question de l’eau-de-vie, et soutint un commerce qui était évidemment la cause de tous les abus. Je sais qu’une terrible concurrence était survenue, celle des Anglais, et que non seulement ils offraient partout de l’eau-de-vie comme nous, mais qu’ils la vendaient même à meilleur marché ; nous avions, il est vrai, d’autres marchandises auxquelles les sauvages s’étaient accoutumés et qui pouvaient la remplacer avec avantage dans le commerce. L’eau-de-vie, on ne saurait trop le répéter, était la ruine des mœurs, et les coureurs de bois ne savaient que trop bien s’en servir pour égarer la raison des sauvages qu’ils voulaient tromper.

    “Il y a deux sortes de coureurs de bois, écrivait l’intendant Duchesneau au ministre, le 13 novembre 1681. Les premiers vont à la source du castor chez les nations sauvages des Assiniboines, Nadoussieux [Sioux], Miamis, Illinois et autres, et ceux-là ne peuvent faire le voyage qu’en deux ou trois ans.

    Les seconds, qui ne sont pas en si grand nombre, vont seulement au-devant des sauvages et des Français qui descendent jusques au Long-Sault, la Petite-Nation, et quelquefois jusqu’à Michilimakinak, afin de profiter seuls de leurs pelleteries pour lesquelles ils leur portent des marchandises, et le plus souvent, rien que de l’eau-de-vie, malgré la défense du roi, dont ils les enivrent et les ruinent. Ceux-là peuvent faire leurs voyages à peu près dans le temps qui vous a été marqué (cinq ou six mois), et même dans un temps beaucoup plus court. Il n’est pas facile au prévôt de prendre les uns ou les autres, si l’on n’est pas appuyé de personnes sans intérêt ; pour peu qu’ils soient favorisés, ils reçoivent des avis ; les bois et les rivières leur donnent une grande facilité de se soustraire à la justice ”.

    Dans cette lettre, le nombre des coureurs de bois est estimé à 500, dont le sieur du Lhut est le principal. Ce sieur du Lhut, que l’on croit ancien mousquetaire, n’était pas un homme du commun ; c’est à lui qu’on dut la découverte des Sioux. Après l’expédition si fameuse de M. de Frontenac contre les Iroquois, il fut laissé avec le grade de capitaine dans le fort Cataracoui.

    Le 2 juillet 1679, encore par les ordres de M. de Frontenac, il planta les armes du roi dans le grand village des Nadoussioux appelé Izathio, où jamais Français n’avait été non plus qu’à Sougaskicou et Houetbatons, distants de ces premiers de 120 lieues, où il a aussi fait arborer les armes royales. Il fallait prévenir par ces prises de possession les Anglais et les Espagnols établis du côté de la Californie. Le 15 septembre de la même année, il fit donner aux Assenipoulaka et autres nations du nord un rendez-vous au fond du lac Supérieur pour leur faire faire la paix avec les Nadoussioux ; ils s’y trouvèrent tous et il les réunit ensemble.

    Au mois de juin 1680, il prit un canot avec un sauvage et quatre Français pour faire sa découverte par eau : il entra dans une rivière qui se décharge à huit lieues du fond du lac Supérieur du côté du sud, où il se rendit au fond de cette rivière, et ensuite gagna un lac qui se décharge dans une rivière qui le conduisit jusque dans celle du Mississipi.

   L’ascendant qu’avait pris du Lhut sur les sauvages était tel qu’il n’hésitait pas à sévir contre eux avec la dernière rigueur quand les circonstances l’exigeaient. En voici un exemple : étant commandant à Michilimakinac dans la région solitaire du lac Supérieur, il fut informé que deux sauvages avaient pillé et tué un Français, et on lui nomma les deux meurtriers. Lorsque toutes les nations y furent assemblées au nombre d’environ 800, aussitôt il fit prendre les armes à ses hommes qui n’étaient que trente et fut arrêter les deux assassins, qu’il fit attacher. Les chefs se réunirent pour savoir de quoi il était question ; puis quand ils surent le sujet, ils apportèrent nombre de paquets de castor pour rançonner les coupables. Du Luht leur dit que comme ils avaient tué un Français, il fallait que tous les deux périssent. Ils représentèrent que, puisqu’ils n’avaient tué qu’un Français, un seul devait mourir. Toutes représentations furent inutiles ; on tint un conseil de guerre où ils furent condamnés à avoir la tête cassée ; ce qui fut exécuté en présence de tous ces peuples qui n’osèrent faire aucun mouvement[1].

    Voici encore une autre action de du Lhut qui porta la terreur chez les Iroquois, la plus redoutée de toutes les nations sauvages : les Iroquois tenaient des partis considérables le long de la grande rivière (rivière des Outaouais) pour tâcher de prendre quelque canot montant ou descendant des Outaouais ; ce qui détermina le gouverneur de Montréal, M. de Callière, à envoyer un parti au lac des Deux-Montagnes, commandé par du Lhut.

    Comme il n’y avait ordinairement que deux ou trois hommes pour exploiter chaque canot de voyageurs, du Luht, pour tromper l’ennemi, partit du bout de l’île de Montréal pour traverser le lac des Deux Montagnes dans trois canots montés de dix hommes sur lesquels il en fit coucher huit, ne laissant paraître que deux hommes qui nageaient. Lorsqu’il eut traversé le lac et qu’il fut dans le détroit de la rivière, il vit venir à lui quatre canots ennemis de sept ou huit hommes chacun. Pour les engager au large, il fit semblant de fuir, lorsqu’ils furent à portée de pistolet, tous les Français se levèrent ; les Iroquois firent leur décharge sans tuer personne et se dirigèrent en toute hâte vers le rivage. Nos Français les eurent bientôt joints et culbutés dans l’eau ; ceux qui ne furent pas tués furent faits prisonniers. Un des canots qui ne s’était pas assez approché gagna terre et se sauva. Les prisonniers furent amenés à Montréal, où toute la populace et les sauvages domiciliés demandèrent que par droit de représailles ils fussent brûlés ; ils furent donc attachés au poteau et brûlés les uns après les autres. Cet exemple fît changer la conduite des Iroquois, qui n’osèrent plus faire brûler les Français [2].

Cornelius Krieghoff, Camp indien (1848).

(Source : Hughes de Jouvencourt, Krieghoff, Montréal,
Stanké, 1979 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

    Malheureusement pour les coureurs de bois, ils n’étaient pas toujours sous la protection de du Luht, et combien ont péri soit dans la profondeur des bois, sous des wigwams inhospitaliers sans qu’on ait pu savoir ce qu’ils étaient devenus. Un d’entre eux, menacé d’être mis à mort et entouré déjà de plus de vingt sauvages armés, imagina un plaisant stratagème :

    —Qu’allez-vous faire ? dit-il. Mes amis, en me frappant, vous vous frapperez vous-même ; sachez que je vous porte tous dans mon cœur.

      On s’étonne, on veut des preuves.

    —Soit, dit-il, vous en aurez. Il place un petit miroir sur sa poitrine et les fait approcher les uns après les autres ; chacun se reconnaît et ne doute plus ; le pauvre voyageur est sauvé.

    Vive l’esprit ! C’est une précieuse ressource qui a souvent servi aux coureurs de bois, mais parfois ils en ont abusé et se sont attiré de fort méchantes affaires. Un d’entre eux, un des premiers, ayant été très-bien reçu chez une nation sauvage qui n’avait jamais vu d’Européen, leur fit connaître l’usage des armes à feu ; il leur vendit des fusils communs et de la poudre. Ceux-ci firent une chasse fort abondante et eurent par conséquent beaucoup de pelleteries à vendre. Voulant tout acheter, sans bourse délier, le coureur de bois leur fit croire qu’il ne dépendait que d’eux de renouveler leur provision de poudre.

    —Il suffit, leur dit-il, de semer ce qui vous reste dans une savane ; cela poussera comme votre blé d’Inde.

    Les Missouris furent enchantés de cette indication ; ils l’en récompensèrent comme de la plus belle découverte, et ne manquèrent pas de semer toute la poudre qui leur restait ; ce qui les obligea à traiter de toute celle du voyageur français, qui en retira un bénéfice considérable en peaux de castors, en loutres et en hermines. Puis, il descendit la rivière jusqu’aux Illinois, où commandait alors M. de Tonty. Les bons Missouris allaient de temps en temps dans la savane pour voir si la poudre levait : ils avaient eu soin de mettre un gardien pour empêcher les bêtes malfaisantes de ravager leur prétendue récolte : mais ils finirent par reconnaître la duplicité du Français.

    Il est bon d’observer qu’on ne trompe les sauvages qu’une fois, et qu’ils s’en souviennent ; ceux-ci résolurent de se venger sur le premier de notre nation qui viendrait chez eux. Cela ne tarda pas. L’appât du gain excita notre coureur de bois à envoyer son associé avec un assortiment de marchandises. Dès que les Missouris eurent appris qu’il était l’associé de celui qui les avait dupés, ils lui prêtèrent la cabane publique qui est au milieu du village pour y déposer ses ballots, et dès que sa marchandise fut étalée, ils entrèrent en tumulte et la mirent au pillage ; de sorte que le pauvre traiteur fut défait de toute sa pacotille sans aucun retour de la part des sauvages: il courut porter plainte au grand chef de la nation, qui lui répondit d’un air grave :

    —Ami, on te fera justice, mais il faut pour cela attendre la récolte de la poudre que nos frères ont semée par le conseil de ton compatriote ; tu peux compter, foi de Sagomas, que j’ordonnerai alors une chasse générale, et que toutes les pelleteries du gibier seront la récompense d’un secret si important.

    Le voyageur eut beau alléguer que peut-être la terre des Missouris n’avait pas les propriétés de la terre de France, où la poudre vient très bien ; il fallut qu’il se retirât fort allégé et bien confus d’avoir reçu une telle leçon de pareils gens.

    Mais il y eut une revanche, car les coureurs de bois ne se laissaient point battre aisément : l’un d’eux arma une pirogue qu’il chargea de bagatelles ; il remplit un baril de cendre et de charbon pilé au-dessus desquels il mit un peu de poudre. Arrivé au pays des Missouris, il étala toutes ses babioles dans la grande cabane pour voir si les sauvages seraient tentés de les enlever ; ceux-ci, en effet, les pillèrent. Le Français fit alors beaucoup de bruit, injuria fort les pillards et courant au prétendu baril de poudre qu’il avait préparé, il le défonça, prit un tison allumé et cria :

    —Je vais faire sauter la cabane ; ne faites point un pas ou je mets le feu ; vous viendrez tous avec moi au pays des esprits.

    Les sauvages effrayés ne savaient que faire ; les Français qui étaient hors de la cabane disaient que leur frère avait perdu l’esprit et qu’il ne le retrouverait que quand on lui aurait rendu ou payé ses marchandises. Les chefs coururent haranguer par le village pour faire rendre gorge aux habitants. Le peuple fut ému ; chacun apporta dans la cabane tout ce qu’il avait de pelleterie. Alors le Français déclara que l’esprit lui était revenu ; le chef lui présenta le calumet ; ils fumèrent ensemble, et notre coureur de bois emporta pour près de mille écus en bonnes pelleteries ; les sauvages émerveillés de sa résolution lui donnèrent le nom de Vrai Homme ou Homme de valeur.

    Bossu, auteur des Nouveaux Voyages des Indes occidentales, livre extrêmement curieux, raconte des faits qu’il dit lui être arrivés et qu’on peut croire dérobés à l’histoire des coureurs de bois :

    “Un jongleur des Allibamons me rencontra sur la rivière de ce nom, dit-il, tandis que je faisais force de rames pour remonter le courant. Il me demanda de l’eau-de-vie, je lui en donnai une bouteille, et il la but à l’instant avec les sauvages et sauvagesses qui l’accompagnaient ; il me pria de lui donner une seconde bouteille, je refusai ; cela le fâcha, et pour m’intimider, il me déclara que si j’insistais dans mon refus, il allait faire la médecine contre moi, c’est-à-dire, m’enchanter avec mon canot.

    —Bien, répondis-je, je suis médecin moi-même, nous verrons qui en sait le plus long.

    Un peu interloqué, mon jongleur ne put dissimuler son étonnement...

    —Je ne te croirai, me répliqua-t-il, que lorsque je t’aurai vu faire ; commence.

    —Après toi.

    —Non, je suis connu pour médecin, et toi tu ne l’es pas ; fais-toi connaître...

    Il eût été inutile de prolonger cette querelle de préséance ; mon sauvage avait d’excellentes raisons pour ne point prendre le pas. Je me décide donc et je débute par des contorsions effrayantes. Je parle au papier parlant, et cette conversation mystérieuse prépare à merveille la scène que je veux jouer.

    —Retire-toi, retire-toi, criai-je à mon sauvage ; je veux être seul un moment ; dès que l’esprit sera revenu, je t’appellerai.

    Le jongleur s’éloigne et me laisse seul, c’est l’usage, et plus que tout autre, il a intérêt à s’y conformer ; cinq minutes suffisent à mes préparatifs.

    —Approche, mon frère, dis-je à mon antagoniste ; vois-tu cette peau de chat-tigre ?

    —Oui.

    —Elle est plate comme un gant.

    —Oui...

    —Il n’y a plus dessous un seul morceau de chair ni un seul os ; tout est sorti par cette incision que tu aperçois sur le col.

    —Eh bien ! Je te défie de rendre la vie à l’ancien habitant de cette peau, de le faire voir et marcher.

    Le jongleur sourit et renifle, double manière d’exprimer l’incrédulité et l’ironie.

    —Tu penses que tu badines et que tu te moques de moi ; vas, tu n’es pas médecin ; tu n’es qu’un ignorant. Regarde ! Déjà la peau remue ; je vais toucher les yeux avec cette gomme de pin et ils brilleront comme deux étoiles au firmament.

    En parlant ainsi, j’enchâsse dans un cercle résineux deux yeux d’émail, et je pique avec une épingle un gros écureuil que j’avais glissé dans la peau, et qui naturellement se porte vers la tête où brille un rayon de lumière. À cet aspect, le faux magicien est saisi d’effroi ; il crie que je suis médecin et très médecin. Mais je ne m’en tiens pas là. Je lâche l’animal qui s’agite entre mes bras, et il se précipite dans la direction des sauvages en faisant rouler d’une manière surnaturelle la peau qui le renferme. C’est à qui fuira : les femmes crient et les hommes sautent à terre. J’avais un compère qui s’élance aussitôt, saisit la bête et me la rend en faisant mine de la frapper ; je la prends de nouveau, je la serre contre mon corps pour escamoter l’écureuil et les yeux d’émail ; puis je pousse un grand cri, feignant d’être mordu ; mon compère frappe encore ; l’animal semble résister ; mais je le saisis à mon tour, et je jette aux pieds des sauvages sa peau redevenue plate comme avant. Ce second prodige ne les étonna pas moins que le premier.

    —Ce chat ne méritait pas de vivre, m’écriai-je, je l’ai replongé dans le néant pour avoir osé mordre son maître et sauter aux jambes des hommes rouges, nos frères amis ; cependant, si ta médecine vaut la mienne, essaie, et, en cas de danger, je te secourrai comme cet homme m’a secouru.

    —Je n’en ferai rien ; ma médecine n’a pas de pouvoir sur les chats morts.

    —Et mon canot ; n’as-tu pas dit que tu pouvais l’arrêter ?

    —Oui, je le pouvais tout à l’heure ; je ne le peux plus maintenant. Médecin contre médecin, il n’y a plus rien à faire.

    Pour un sauvage, la réponse était d’un goût très subtil. “Corsaires contre corsaires, ne font pas leurs affaires”, a dit La Fontaine, et mon jongleur ne l’a certainement pas lu ; mais il est tout simple que les vérités naturelles se retrouvent dans les bois.

    Une fois reconnu médecin, et médecin supérieur à tous les médecins allihamons, je fus assailli de questions et de prières ; on m’apportait des malades et l’on ne se lassait pas de me demander des miracles. Le jeu était dangereux. Les sauvages n'aiment pas plus les devins qui se trompent que les manitous qui restent sourds à leurs vœux. Plus d’un médecin pris en flagrant délit d’homicide par imprudence, par impuissance ou autrement, a été condamné à suivre son malade au pays des esprits ; on supposait qu’il retrouverait là celui qu’il avait perdu. Pour éviter un pareil sort, je déclarai qu’averti par la blessure que j’avais reçue de mon chat, j’avais fait complète abjuration d’un art si périlleux, et que je renvoyais respectueusement tons les malades au maître de la vie, qui saurait beaucoup mieux les guérir”.

    Un coureur de bois fit un tour de médecine qui, bien qu’infiniment plus simple que le précédent, le mit en grande considération auprès des sauvages. II leur montra une petite fiole remplie de mercure; cela leur parut magnifique, et ils voulurent l’avoir.

    —Je vous donnerai tout très volontiers, à l’exception de la fiole, qui m’est nécessaire.

    Et aussitôt il versa le vif-argent sur le plancher.

    —C’est à vous, leur dit-il ; ramassez-le.

    Ils n’en purent jamais venir à bout ; le mercure s’aplatissait sous leurs doigts, se divisait, s’éparpillait et roulait en tous sens. Ébahis à cette vue, ils soupçonnèrent que c’était un esprit qui se transformait ainsi pour leur échapper. Le coureur de bois prit une carte et ramassa les globules de mercure éparses sur le plancher et qui s’amalgamèrent de nouveau dans la fiole. Cette concentration ne parut pas moins merveilleuse que la division en perles liquides. Mais ils regardaient encore l’esprit avec inquiétude, quoique rentré dans sa prison de verre, quand le coureur de bois versa un peu d'eau forte dans la fiole ; tout alors entra en dissolution et disparut. Les sauvages reniflèrent à qui mieux-mieux ; leur admiration était au comble.

    Heureux ces jours de naïveté et d’ignorance ! Hélas ! ils ne passèrent que trop tôt ; il ne fallait que de l’audace au coureur de bois pour se présenter aux nations inconnues et de l’adresse pour s’insinuer sous leurs wigwams ! Il se faisait recevoir guerrier et chef dans toutes les tribus en se faisant imprimer un chevreuil sur la cuisse. Protégé par les femmes, qu’il aidait dans leurs rudes travaux, quels bons repas il faisait ! Il avait du pain de maïs cuit sous la cendre, des poulets et dindes rôtis, des grillades de chevreuil, des beignets frits dans de l’huile d’ours, des langues de buffalos, des nez d’orignaux, des œufs de tortue.

    Le bon temps finit avec la Conquête. Non seulement les Anglais firent disparaître les nations sauvages, dont ils refoulèrent les débris dans les prairies de l’ouest, mais ils fondèrent la compagnie des fourrures, vaste monopole établi à la baie d’Hudson, et qui, de là, exploite toute la région du nord.

Adolphe de Puibusque

Journal de l'Instruction publique, Montréal, numéros de mai et juin 1862.

Le texte est d'abord paru le 22 septembre 1861 dans le Courrier des familles, à Paris.


Cornelius Krieghoff, Indiens chippewas au lac Huron.

(Source : Hughes de Jouvencourt, Krieghoff, Montréal,
Stanké, 1979 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)



[1] Extrait d’un recueil inédit de ce qui s’est passé au Canada au sujet de la guerre depuis 1682 ; ms.

[2] Extrait d’un manuscrit inédit.