samedi 22 janvier 2022

La traversée des « câpes » (1916)

Illustration de Gérard Morisset (1898-1970), alors élève au Collège
de Lévis et qui deviendra le père de l'histoire de l'art au Québec. 
Dans le volume Compositions littéraires, publié par le Collège de
Lévis en 1917, ce dessin accompagne le récit La traversée des
câpes
, de Gérard Tremblay, qui est présenté ci-dessous.



En 1916, un étudiant du Collège de Lévis alors âgé de dix-neuf ans, Gérard Tremblay, composait un récit intitulé La traversée des câpes, qui relate le parcours en carriole, par une glaciale nuit d'hiver, entre Saint-Joachim, sur la Côte-de-Beaupré, et Baie-Saint-Paul. 

Ce récit est paru en 1917 dans un petit recueil intitulé Compositions littéraires, qui rassemble les meilleures œuvres écrites des élèves du Collège de Lévis. Ce qui frappe dans les écrits qui y sont présentés, c'est leur qualité très élevée pour des adolescents. De nos jours, il serait hélas ! impensable que des jeunes issus du réseau scolaire étatisé puissent montrer un tel niveau d'écriture et de maîtrise de la langue française ; pourtant, les homos quebecencis que nous sommes aimons nous péter les bretelles à propos des soi-disant merveilles de notre « révolution tranquille » tout en nous croyant très évolués en taxant de « grande noirceur » le Québec d'avant 1960. 

Compositions littéraires, recueil des
d'œuvres d'élèves du Collège de Lévis,
paru en 1917 et d'où est tiré le récit de
Gérard Tremblay présenté ci-dessous.

(Cliquer sur l'image pour l'élargir)
 
Nous avons cru bon de sortir de l'oubli le récit de Gérard Tremblay parce qu'il a su, dès les premières lignes, captiver notre attention. Cette lecture délectable nous rend ébahi à la pensée qu'un fils de navigateur des Éboulements d'il y a plus d'un siècle ait pu exercer un tel art de la plume. Et les talents littéraires de notre collégien furent certainement reconnus par ses pairs, car ses écrits occupent à eux seuls un bon tiers du volume Compositions littéraires.

Nous avons effectué quelques recherches afin de savoir ce qu'est devenu par la suite notre juvénile auteur. Fils d'Achille Tremblay et d'Odile Boily, il est donc né aux Éboulements le 4 décembre 1896. Après avoir fréquenté l'Académie commerciale de Baie-Saint-Paul, il fut, dès l'âge de treize ans, pensionnaire au Collège de Lévis, où il fut vite remarqué comme étant l'un des élèves les plus brillants de sa classe. Il décrocha les plus importants prix de rhétorique, et c'est avec les distinctions les plus élevées qu'il décrocha son baccalauréat ès arts. Il compléta ses études à l'Université Laval, où il obtint, encore une fois avec les mentions les plus louangeuses, sa licence en philosophie. 

Le Collège Notre-Dame de Lévis, que fréquentait Gérard Tremblay
lorsqu'il composa le récit présenté ci-dessous. 

(Source : BANQ)

Dès sa sortie de l'université, Gérard Tremblay embrassa la carrière journalistique, en faisant un stage d'une année au quotidien Le Devoir. En 1920, il fut nommé secrétaire général des syndicats catholiques nationaux de Montréal, fonction qu'il conserva jusqu'à sa nomination, en 1931, au poste de sous-ministre du Travail au gouvernement du Québec. De fait, il fut le tout premier à occuper cette fonction, qu'il quitta en 1944 pour fonder le département des relations industrielles de l'Université Laval. Il a également participé à l'élaboration d'importantes lois sociales, dont la loi sur les accidents du travail, la loi des conventions collectives, la loi d'assistance aux mères nécessiteuses, la loi des pensions de vieillesse, etc. 

Gérard Tremblay (1896-1969)

(Source : Biographies canadiennes-françaises, 1937)

On peut prendre connaissance plus en détail de l'important parcours professionnel de Gérard Tremblay et de sa contribution à la société québécoise en parcourant cet article paru à l'occasion de son décès (cliquer sur l'article pour l'élargir) : 

Le Soleil, 28 juillet 1969.

Il est à souligner qu'en 1938, Gérard Tremblay et son épouse Edna Girard ont été frappés par le deuil, alors que leur fille Jacqueline décédait : 

L'Illustration nouvelle, 2 août 1938.

Enfin, la famille de Gérard Tremblay fut durement éprouvée par le décès de celui-ci le 25 juillet 1969, deux semaines à peine après la mort de son épouse : 

Le Soleil, 14 juillet et 28 juillet 1969.

Maintenant que nous en savons plus sur notre jeune auteur et collégien de Lévis d'il y a plus d'un siècle, entreprenons la lecture de son captivant récit de son parcours du chemin des caps par une froide nuit de l'hiver 1916 : 

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La traversée des « câpes »


Un récit de Gérard Tremblay

Collège de Lévis, 1916



Avez-vous déjà traversé nos Laurentides en hiver ?... ou simplement, avez-vous déjà fait le voyage de Saint-Joachim à la Baie Saint-Paul, en passant par les « câpes », comme disaient nos anciens ?... Si non, je puis vous dire à l'exemple des Marseillais quand ils parlent de leur Marseille : « Vous ne pouvez pas mourir sans avoir vu »… C’est que la traversée des « câpes » est un splendide voyage, un voyage qui vous laisse dans la mémoire et l’imagination des spectacles si grandioses, que vous ne pouvez en perdre le souvenir…

Au Canada, la nature a été largement prodigue de ses beautés ; non pas qu’elle nous ait donné un climat enviable, ou qu'elle y fasse croître la végétation luxuriante que l’on rencontre aux tropiques ; mais elle a taillé magnifiquement nos montagnes : elle leur a donné un air sauvage, superbe de splendeur. La rive nord de notre fleuve surtout, avec ses Laurentides trapues et ondulées a été généreusement partagée…


* * *

Il y à quelques semaines, je fus appelé à me rendre à la Baie Saint-Paul. À vrai dire cela ne me souriait pas. La perspective d’une quarantaine de milles à parcourir en simple carriole, par un froid sibérien, me donnait quasi la chair de poule. Tout de même, je partis. De Québec à Saint-Joachim, naturellement, le voyage ne fut pas dur ; il y a un service de tramways électriques.

Mais, le progrès, hélas ! n’a pu pénétrer plus loin et l’antique carriole devient alors le seul moyen de locomotion.

On était alors vers le soir et je me demandais si j'allais m'aventurer à faire le voyage de nuit. Heureusement un charretier, devinant mon indécision, m’offrit ses services. Nous partirions le soir même ; les chemins étaient beaux ; il n’y avait pas à craindre la neige non plus que le froid ; enfin, je pouvais m’aventurer sans crainte. L'important était de m’habiller bien chaudement.

Va sans un dire que j'acceptai son offre. Et ainsi, après un substantiel souper pris à l'hôtel Simard, je m'installai confortablement sur le siège presque moelleux de notre carriole. Le temps n’était pas absolument froid ; à peine une petite brise de nordet m’effleurant le bout du nez, car je n'avais que cela d’exposé à l'air ; je m'étais, comme on dit, encapoté jusqu'aux oreilles.

Notre cheval était une bonne bête ; c’était un routier, un expérimenté dans la traversée des caps. Il partit bon train, et ainsi, nous fûmes bientôt rendus en pleine côtes de Saint-Joachim. Les Laurentides, en cet endroit, font une pente excessivement raide, et le chemin abrupt qui les monte en travers est bordé d’un côté par le flanc de la montagne et de l’autre par un quasi-précipice, ce qui présente un coup d’œil très pittoresque.

Les étoiles venaient de s’allumer au firmament : un ciel bleuâtre, presque clair, d’apparence frileuse, s’ouvrait au-dessus de nos têtes. Au tournant du chemin, au loin, un peu au-dessus de l'horizon, j’aperçus tout à coup une lueur vague, immense, comme celle que produirait un vaste incendie dans le firmament ; c'était Québec avec ses mille lumières, qui se reflétaient dans les couches atmosphériques. Par malheur, la vision fut de courte durée, car nous lui tournâmes le dos pour filer rapidement vers Saint-Tite. 

De temps à autre, apparaissait, sur le bord de la route, une maison de ferme faiblement illuminée, aux châssis de laquelle on voyait parfois se profiler une ombre mouvante et indécise. Partout, le silence du soir. À peine quelques fois, à la rencontre d’une ferme, entendions-nous les aboiements lugubres, presque impressionnants, des chiens de garde. À part cela, tranquillité complète. C’est que là-bas, les gens se couchent de bonne heure ; c’est que par là le cultivateur, après avoir bûché toute une journée dans le grand bois, n’est pas en veine de passer la nuit blanche. Le plus souvent, après avoir pris son souper et remercié Dieu avec sa famille des grâces accordées pendant le jour, l’habitant fume tranquillement quelques bonnes « pipées » de tabac près du gros poêle à deux ponts, puis vers les neuf heures, s’en va se reposer des fatigues du jour. À rares intervalles, une « veillée de cartes » chez le deuxième ou troisième voisin qui se trouve à un mille de distance.

J'étais encore sous l'impression que me causait la poésie délicieuse d'une vie aussi rustique, lorsque le clocher de l’église de Saint-Tite m’apparut dans la pénombre.

Clair de lune à Saint-Tite-des-Caps,
œuvre d'Albert H. Robinson (1929).

(Source : Musée des beaux-arts du Canada)

Mon charretier tout à coup, gratifia d’un magistral coup de fouet son cheval qui pourtant avait bonne allure. Comme on le devine, la bête prit au grand trot et ainsi quand nous passâmes à travers Saint-Tite, j’eus peine à entrevoir l’église et quelques maisons. Au fond, mon charretier n'était qu’un vaniteux... Il ne « poussait » son cheval que dans certains parages plus habités, et c’est ce qui explique sans doute que nous ayons passé si rapidement le village de Saint-Tite.

Les grelots, alors secoués plus rudement, donnaient leur bruit maximum ; et les gens du lieu, piqués de curiosité, regardaient par les fenêtres de leur maison qui pouvait bien mener si rondement.

Sans doute, dans la pensée de mon charretier, ils devaient dire : « Quel bon p'tit cheval ! C’est vraiment plaisant pour lui de mener la voiture avec ça ! »

Cette louange escomptée semblait gonfler d'orgueil mon charretier. Il était là, droit comme un « i », sur le devant de sa carriole, tout emmitouflé dans son capot de poil jaune clair, et superbe de satisfaction. Un moment, il ne put s'empêcher de me communiquer ses réflexions :

― Ça marche ce petit cheval là, eh Monsieur ?...

Et moi de répondre : « Jamais, je n’ai vu si vaillante bête ».

― « Ah! repartit mon homme, il a déjà été bien meilleur que ça ; tenez, il y a deux ans, ça descendait à la Baie dans cinq heures ».

Je repris : « Vous pouvez être content de votre cheval ; je m’y connais en chevaux — ce qui n'était pas vrai — et je vous assure qu’on en rencontre rarement comme le vôtre ».

— « Sapristi, oui, vous avez raison. Regardez les oreilles, comme elles sont droites ! C’est pas fatigué du tout... »

Et mon bavard de faire claquer les guides sur le dos du cheval, pour rendre encore plus sensible l'allure déjà rapide.

Nous traversions alors les Chenaux, un large plateau exposé à tous les vents. Les Chenaux ont la réputation d’être l’endroit le plus froid de tout le chemin des caps, et ce soir-là ils ne perdirent pas leur renommée. La brise de nordet, calme vers le soir, avait peu à peu augmenté de force. Et l’air sec, pénétrant, d’une nuit de février qui s’y ajoutait me faisait grelotter.

Heureusement, dans quelques minutes, nous allions « prendre le bois », et rien de meilleur que les sapins touffus pour enrayer un nordet ! De plus, il y a un remède facile quand on est « gelé » ; c’est de marcher sur ses deux jambes un bout de chemin. On n’a pas fait cinq minutes cet exercice-là que les sueurs commencent à perler sur le front. C’est ce que je fis, et bientôt je fus complètement dégourdi...

En somme, je m'étais presque ennuyé dans cette première partie du voyage. Rien de bien amusant en effet de parcourir cette vaste plaine blanche qui se déroule sans cesse avec le même décor ; d’un côté, de lointaines montagnes qui s’estompent vaguement sur un ciel grisâtre, et de l’autre, un horizon sans contraste s'étendant à perte de vue !

Pour vous distraire, la chanson aigre et monotone des grelots endiablés que vient accompagner la lugubre et gémissante musique des fils télégraphiques sous la poussée du vent !...

Le reste de la traversée s’annonçait plus poétique, plus agrémenté, car il devait se faire en plein bois.

Sur une largeur d'environ cinq lieues, comprenant une faible partie de Montmorency et une assez considérable de Charlevoix, s'étend une immense forêt d’épinettes et de sapins. Le chemin des « câpes » la traverse dans toute son épaisseur ; c’est l'endroit pittoresque par excellence…

Je me souviens encore de l’émotion qui m’envahit lorsque nous pénétrâmes pour de bon dans le grand bois. De chaque côté du chemin, de gigantesques épinettes noirâtres, touffues, se serrant les unes aux autres, formaient deux longs murs uniformes se découpant par leur sommet sur la voûte bleu-sombre du ciel... ; on aurait dit les parois d’une gorge étroite au fond de laquelle nous avancions… En se penchant un peu sur le bord de la carriole pour éviter le charretier qui obstrue la vue, l’on voit la longue route blanche se prolonger en face en un long ruban d'argent, pour aller se confondre au loin avec l'horizon. Au-dessus de nos têtes, formant un agréable contraste, une large bande bleue toute parsemée d'étoiles ; la cime dentelée des sapins en délimite l'étendue.

Et pendant que je m'amuse à contempler cette merveilleuse nature, la carriole file rapidement dans la grande forêt... Nous sommes maintenant au pied de la côte à «  MacLean ». Notre cheval est au pas, car la côte à « MacLean » n’est pas une côte ordinaire ; elle est croche, abrupte, longue, enfin tout ce qui rend une côte difficile à monter. Mais les petits chevaux de par là-bas ont, comme on dit, du cœur au ventre... et ainsi, malgré la distance déjà parcourue, notre « Jimmy » nous grimpa en haut, tout d’un trait...

Assez souvent, comme pour jeter un peu de variété sur notre voyage, nous avions à rencontrer… oui, à rencontrer... et ce n’est pas une petite affaire !... Le chemin des caps est tout juste assez large pour une seule carriole. Alors, quand il y a rencontre, il faut qu’une des deux voitures — ordinairement — la moins chargée prenne le côté du chemin, et le côté du chemin, c’est la neige, et la neige, c’est l’enlisement jusqu’au poitrail des chevaux.

D'abord, selon toute prudence, les charretiers vont sonder l'endroit choisi pour faire passer l'équipage ; ils le pilassent du mieux qu'ils peuvent, sans se soucier de la neige qui leur monte souvent jusqu'à la ceinture. Puis alors, quand le nouveau bout de chemin est assez battu, on risque la voiture. Le cheval s’enfonce. Tout surpris, tout navré par la neige, il la renâcle de ses naseaux couverts de givre; il secoue rageusement sa tête altière, se dresse sur ses jambes d’arrière, avance par bonds, puis enfin dans un dernier élan, revient sur la route. La rencontre est terminée ; dans quelques minutes sans doute, on en fera une nouvelle.

Il est tout à fait curieux comme l’on tient à identifier ses compagnons de voyage ; chose bien inutile cependant, car on ne les connaît pas, et les connaîtrait-on que les larges « nuages » dont leur tête est entortillée nous empêcheraient d’y voir clair… Tout de même, en vertu de la sympathie qui existe entre les voyageurs de longue route, on risque un « Bonsoir » amical, et presque toujours des lèvres figées par les froid s’entrouvrent pour laisser échapper une réponse.

Quant aux charretiers, qu'ils se connaissent ou non, c’est sans cesse la même question :

― « Les chemins sont-ils beaux par en bas ? »

― « Ben, pas trop pire ! Et par en haut ? »…

― « Ça boulonne  un peu, mais ça passe ; il y a quelques bancs de neige dans les Cheneaux, mais la malle les a battus passablement ».

Chaque voiture ensuite prend sa direction. On entend le bruit d’abord distinct des grelots diminuer petit à petit, pour enfin s’évanouir complètement à un tournant du chemin.

Sur une aussi longue route en carriole, par un temps qui se refroidit à mesure que la nuit s’avance, on a beau être chaud comme un poêle et couvert d’épaisses peaux d'ours, le froid parvient toujours à s’infiltrer, à faire grelotter impitoyablement ceux qu'il pénètre ; et je commençais à m’apercevoir de cela !...

Le fameux remède d’un bout de chemin parcouru sur mes deux pieds ne me souriait plus ; je me sentais trop engourdi. Il était donc temps que nous arrivions à la « Barrière ». La « Barrière », c’est tout simplement un poste de repos, où l’on se refait quelque peu des fatigues subies pendant quatre heures de cahotage, et où surtout l’on s’approvisionne de chaleur pour le reste de la traversée.

Toujours est-il que j'avais grand hâte d’arriver à cette fameuse « Barrière ». Mon charretier me disait qu’on y arrivait, et dame !... on n'y arrivait jamais !...

C'était désespérant. Pour me faire oublier que j'étais gelé, je passais le temps à regarder, de chaque côté de la route, au pied des épinettes géantes, de petits arbrisseaux touffus, tout couverts de neige et revêtant des formes fantastiques. On eût dit des sentinelles enveloppées d’une épaisse pelisse blanche et faisant la garde dans ces parages. Parfois même, ils prenaient des aspects de bêtes fauves, de gros ours blancs qui nous attendaient au bord de la route pour se jeter sur nous ; vraiment, si j'avais eu cinq ans, j'aurais presque eu peur. Mais aujourd’hui tout cela me faisait rêver...

Un long « wôôô !... » de mon charretier me ramena brusquement à la réalité. Enfin, nous étions rendus à la « Barrière » !... Deux maisons superbement encadrées par la forêt sauvage avec quatre ou cinq carrioles devant leurs portes, voilà ce que j’aperçus. Détail délicieux toutefois que j'allais oublier, les cheminées lançaient dans la pénombre de la nuit une abondante boucane blanchâtre, indice d’une non moins abondante attisée de bois dans les poêles...

J'étais affreusement paralysé par le froid... si bien que j’eus toutes les misères du monde à sortir de voiture et à faire les premiers pas. Mais cela revient vite, et tandis que mon charretier s’apprêtait à dételer son cheval, je fis mon entrée au poste. Par là-bas, on reçoit délicieusement, et tout charmé je fus de me voir si bien installé en pays si sauvage ; gentille bâtisse, bon poêle, confortable berceuse, enfin presque du luxe...

Dans une salle attenante à celle où je me trouvais, on discutait ferme, et je vous assure que cela semblait chaud !... Les phrases, les bouts de phrases, émaillés de quolibets de toute espèce pleuvaient, s’entrechoquaient de plus belle. Je fus piqué de curiosité, et je m’avançai dans l’encadrement de la porte pour être témoin de cette échauffourée. À prime abord, j'eus la sensation que la bataille oratoire était finie ; en effet, plus un mot, plus un bruit.

Cependant, tous les regards de ceux qui faisaient rond dans la cuisine — car la salle attenante était une cuisine — se tournaient vers une espèce de petit vieux au teint rougeaud, qui se tenait debout près de la table ; dans le moment, le petit vieux allumait sa pipe de plâtre avec un air rageur, un air d'homme qui a l’envie de parler et de faire la loi à ceux qui l’écoutent. C'était le cas pour lui...

— « Ah ! tornon !... oui, dit-il avec véhémence en branlant sa petite tête grise, ça me coûte pas de gager cinq piastres avec toé, Ti-Louis, que t’es pas capable de me suivre avec ta jument... Ta jument, elle n’a jamais pu monter à Saint-Joachim dans cinq heures comme t’as dit !... Tu veux nous bourrer !... Le plus qu’on peut faire, je l’ai fait : c’est de monter dans cinq heures et demie !... »

Le petit vieux, content, presque enorgueilli de sa passe d’armes, jeta un coup d’œil victorieux sur ceux qui l’entouraient. Et celui qui devait être Ti-Louis de riposter avec entrain :

— « Ta, ta, ta, excite-toé pas, mon Jos, on sait comment tu mènes ! T’a montée dans cinq heures et demie, je l’avalerai pas comme ca !... C’est toujours point avec le cheval que t’as là que t’as fait ta montée ; il n’est pas capable de prendre le petit trot sans se cramponner jusqu’au sang !... Pour moé, j'suis ben prêt à gager n'importe quoi avec n'importe qui d’ici, que j'ai monté dans cinq heures... Si vous me croyez pas, demandez-le à Charles à Ti-Jean qui m'’accompagnait !... »

Le petit vieux n'avait rien à rétorquer qui pût désarçonner complètement son adversaire. Il se contenta de prendre un air gouailleur et de balbutier : « Tu m'empliras pas, Ti-Louis ». Puis il s’esquiva rapidement de la cuisine, sous prétexte qu'il lui fallait aller voir son cheval, sans doute parce qu'il se sentait battu. Quant à Ti-Louis, satisfait de sa victoire, et tout en chargeant sa pipe, il continua :

— « Ce vieux démon de Jos à Philibert là, ça fait rien que de se vanter quand c’est pas le temps !... Je te l’ai mis à sa place, va ! »

Et comme tout était devenu tranquille, je me retirai près du poêle, me réinstallai dans la berceuse que je venais de quitter et bientôt, sous la main caressante de Morphée, je m’endormis profondément...


* * *

Il était bien quatre heures du matin quand mon charretier vint m’avertir qu'il allait réatteler son cheval et que dans quelques minutes, nous allions continuer le voyage. Je remis mes vêtements chauds et je me risquai le nez dehors. Je vous certifie que le temps n’était pas chaud... La neige grinçait sous mes pas ; elle rendait un son aigre, presque sinistre et quand la neige se lamente ainsi, lorsqu'on la piétine, c’est un signe évident qu’il fait un froid de pôle nord...

Cependant, rien à craindre pour moi... du moins pour le moment, car va sans dire que j’avais fait des provisions de chaleur durant mon petit séjour à côté du poêle...

Depuis la « Barrière » jusqu’à la Baie, il y a dit-on, cinq lieues bien comptées : deux qui se font dans le grand bois et le reste en pays défriché. La « Barrière » est juchée très haut dans nos Laurentides, à deux mille pieds au-dessus du Saint-Laurent, je crois ; quant à la Baie, elle est quasi au niveau du fleuve et par conséquent, si l’on veut s’y rendre, l’on doit descendre de nombreuses côtes. Elles ne se ressemblent pas toutes : il y en a de longues, de courtes, d’abruptes, d’insensibles, enfin pour tous les goûts. Les unes détalent à travers un pays triste, morne, jalonné à rares intervalles d’une maison de forme délabrée. D’autres, par contre, sont pittoresquement situées ; elles tranchent en plein sur les pentes escarpées de la montagne toute couverte de sapins et de bouleaux ; tantôt elles vont en zigzaguant sur un plan trop incliné, tantôt elles se présentent droites et régulières plongeant à perte de vue dans les profondeurs de la forêt.

 La « Barrière » se trouve à peu près au juste milieu de la large étendue que traverse le chemin des caps, et ainsi, comme je l’ai dit plus haut, nous avions encore deux bonnes lieues pour atteindre l'extrémité du bois. La route qui sillonne ce dernier bout de forêt dégringole en pente raide, et l’on peut s’imaginer que dans une telle descente, les chevaux ne tirent point d’arrière.

Nous quittâmes donc la « Barrière » au grand trot. On ne saurait se faire une juste idée de l’exquise douceur que l’on trouve à se sentir entraîné, avec une vitesse uniforme dans une côte qui semble ne devoir jamais finir. Je crois revivre encore cette sensation curieuse, grisante, que l’on pourrait comparer à celle du vide, qui rend presque mal, mais dont on ne saurait tout de même se dégoûter. Notre cheval, ivre de vitesse, les naseaux au vent, filait comme une flèche ; son trot, saccadé à de certains moments, soulevait derrière lui des nuages de poudrerie, et parfois il arrivait que je fusse tout navré par cette avalanche de poussière neigeuse.

À gauche, à droite du chemin, je voyais se confondre en un mur noirâtre la bordure d'épinettes ; les innombrables poteaux de téléphone et de télégraphe défilaient rapidement sous mes yeux, et par un drôle de phénomène, j'étais porté à croire que, devenus animés, ils grimpaient les côtes que nous descendions...

Une demi-heure s'était à peine passée que nous avions atteint la fin du bois. Tout près de l’endroit où le chemin débouche sur un plateau dégarni, s'élèvent quelques rustiques maisons ; mon charretier nous arrêta à l’une d'elles pour y faire boire son cheval.

Maintenant, la route s’allongeait en face de nous et se confondait à courte distance avec la blancheur des lieux environnants, Par bout, n’eût été la balise de sapins qui indique où le chemin passe, nous nous serions fourvoyés certainement, car le nordet, insensible dans la forêt et violent dans la plaine, avait couvert l’endroit d’une couche de neige assez épaisse pour ralentir la marche de notre cheval.

Les premières habitations que nous rencontrâmes après celles de la sortie du bois, appartenaient au « grand chemin » ; le « grand chemin », c’est une triste concession encadrée par un paysage aussi triste qu'elle !... Trois pauvres bicoques abandonnées forment sur une distance de plusieurs milles les seules beautés que l’on y rencontre.

Après le « Grand Chemin », Saint-Jean presque aussi ennuyant que son voisin. Une dizaine de maisons bâties en pièces de bois grossièrement blanchies à la chaux, voilà tout !... aux environs, des ravins, puis des coteaux d’où surgissent de ci, de là, des touffes d’épinettes et de sapins ; puis plus loin, à la ligne de l’horizon, les cimes bleues des Laurentides.

Vient ensuite Saint-Antoine, un petit bourg d’une trentaine de maisons assez bien bâties, mais parfois peinturlurées avec plus ou moins de goût. Les gens de par là sont entichés de couleurs voyantes ; le rose tendre, le rouge vif, le blanc lis, le vert foncé se rencontrent parfois sur un même côté de maison... L'ombre de la nuit, qui commençait à se dissiper et le crépuscule du matin qui se levait, me permettaient de voir ces quelques originalités villageoises.

Nous avions laissé la « Barrière » depuis deux heures déjà ; ma montre en marquait six. Le vent, devenu moins fougueux à mesure que nous dévalions vers la plaine, apportait de l’horizon encore lointain un bruit de cloches ; c'était l’Angélus qui sonnait à la Baie. Nous arrivions au terme du voyage.

Du sommet d’une colline que nous venions de grimper, je voyais au bas d’une large vallée, se dessiner le long clocher de l’église ; un peu à côté, perçant la nuit blanchâtre, celui de l'immense hospice de Sainte-Anne. Tout autour, comme des poussins groupés près de leur mère, les habitations nombreuses qui forment le quartier central de la ville.

Et pour servir de cadre à tout cela, les Laurentides teintées de bleu d’un côté, et de l’autre le Saint-Laurent dont la surface glacée empêche d’en admirer la beauté. En été, ce coup d’œil doit être superbe ! Il me semble voir cette nappe d’eau lançant des reflets d’or sous les rayons du soleil levant, et tout au beau milieu, l’Ile-aux-Coudres qui doit apparaître comme une corbeille de verdure flottant sur une mer tranquille…

D'un coup, ma vision s’éclipsa. Nous descendions la dernière côte, et nous étions bel et bien rendus à la Baie.

« Enfin ! m'écriai-je en descendant à l'hôtel dix minutes plus tard, voilà un voyage dont le souvenir me restera gravé longtemps ! »  

Et en effet, il y avait de quoi : de grandes fatigues, du froid sibérien, ça frappe les sens... Mais aussi la mémoire ; et surtout, une nature comme celle que je venais de contempler et d'admirer, une nature qui résume pour ainsi dire toutes les beautés sauvages de notre pays, imprime dans l’imagination de tels spectacles, de telles merveilles, que jamais, dut-on vivre cent ans, on ne peut les oublier...

   Gérard Tremblay
   Philosophie, mars 1916
   Collège de Lévis.


Tiré de : Compositions littéraires, Collège de Lévis, 1917, p. 35-54.

mardi 23 novembre 2021

La bataille de Saint-Denis racontée par le petit-fils d'un patriote tué

Alphonse Lusignan (1843-1892)
Petit-fils d'un patriote mort au combat lors de la bataille
de Saint-Denis et auteur du récit présenté ci-dessous.
(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec

Illustration : Défaite du colonel Gore par les insurgés
à Saint-Denis, 23 novembre 1837. (Source : BANQ)

(Cliquer sur l'image pour l'élargir)


En ce jour du 184e anniversaire de la victorieuse bataille des patriotes, le 23 novembre 1837 à Saint-Denis-sur-Richelieu, nous avons cru bon sortir des oubliettes un récit de cet événement dont l’auteur est le petit-fils de l’un des quelques patriotes qui ont perdu la vie lors de cet affrontement avec l’armée britannique, et dont le père prit lui aussi les armes.

Né lui-même à Saint-Denis six ans plus tard, soit le 27 septembre 1843,  de Jean-Baptiste Lusignan, marchand, et d'Onésine Masse, Alphonse Lusignan fut l’un des esprits les plus éveillés du Canada français de la deuxième moitié du 19e siècle. Journaliste et écrivain de talent, il ne craignait pas la polémique, et linguiste, il défendait vigoureusement l’usage correct de la langue française, un sujet auquel il consacra de nombreux articles et un ouvrage.

Alphonse Lusignan fit ses études classiques au Séminaire de Saint-Hyacinthe, suivies d’études en théologie à la même institution puis au Grand séminaire de Montréal. Ayant réalisé son peu d’attrait pour la vie sacerdotale, il entreprit l’étude du droit à l'Université Laval, à Québec. Admis au Barreau en 1872, il exerça la profession d'avocat quelque temps à Saint-Hyacinthe, puis obtint en 1874 le poste de secrétaire du ministère de la Justice à Ottawa. Il conserva ce poste jusqu’à sa mort.

Alphonse Lusignan

(Source : Archives publiques du Canada)

Lusignan se mêla de politique et prit part à plusieurs campagnes électorales. Mais c’est surtout comme journaliste et écrivain qu’il laissa sa véritable marque. De 1862 à 1868, il participa à la rédaction du périodique Le Pays. Il collabore également à plusieurs autres journaux et périodiques, notamment L'Opinion publique, Le Journal de Saint-Hyacinthe et La Patrie.

Il était reconnu pour la qualité de sa plume et pour ses connaissances linguistiques que louèrent ses contemporains et amis, notamment le poète Louis Fréchette et le polémiste Arthur Buies. Selon lui, la langue française constitue le cœur de l'identité canadienne-française. Dans les journaux, il s'attaqua fréquemment aux mauvais usages linguistiques de ses confrères journalistes, puis il se fit éducateur, en 1884 et 1885, par le biais d'une chronique intitulée « Fautes à corriger : une chaque jour », qu’il publiera en volume quelques années plus tard.

Il est l’auteur de divers volumes et brochures, dont : Recueil de chansons canadiennes et françaises (1859) ; L'école militaire de Québec (1864) ; La Confédération : couronnement de dix années de mauvaise administration (1867) ; Index analytique des décisions judiciaires, rapportées de 1864 à 1871 (1872) ; Coups d'œil et coups de plume (1884) et Fautes à corriger: une chaque jour (1890).

Dédicace manuscrite d'Alphonse Lusignan adressée au romancier
français Alexandre Dumas fils, dans son livre Coups d'œil et coups
de plume
, paru en 1884. L'exemplaire dans lequel cette dédicace
est inscrite a été trouvé à Paris puis rapatrié au Québec.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Alphonse Lusignan est mort prématurément à l’âge de quarante-huit ans, à Ottawa, le 5 janvier 1892. Il avait épousé, en 1869, Marie-Angélina-Malvina Mélançon. Au cours des mois ayant suivi son décès, ses nombreux amis ont publié un volume pour venir en aide à sa famille et intitulé À la mémoire d’Alphonse Lusignan (cliquer sur le titre).

Pour en savoir plus sur Alphonse Lusignan, 
cliquer sur cette image pour consulter le 
dossier de presse et les documents présentés 
sous le poème que Pamphile LeMay dédia 
à sa mémoire :  


Et maintenant, voyons le récit par Alphonse Lusignan de l'historique bataille de Saint-Denis-sur-Richelieu : 


L’Affaire de Saint-Denis

Un récit d'Alphonse Lusignan (1890)


Alphonse Lusignan, vers la fin de sa vie.

(Source : BANQ)

 

    Pourquoi me mets-je, ce soir, en frais de raconter sous une nouvelle forme un fait d'armes aussi généralement connu que l'affaire de Saint- Denis ? Les patriotes ne l'ont-ils pas réédité cent fois, et M. David ne lui a-t-il pas consacré des pages aussi sincèrement émues que fidèlement détaillées ? Eh oui! Mais c'est aujourd'hui le cinquante-deuxième anniversaire d'un trait de bravoure audacieux, d'un acte d'héroïque témérité qui, sans être unique dans notre jeune histoire, a conquis pour ses auteurs une admiration dont leurs adversaires même n'ont pu se défendre.

    Car cet engagement participe plutôt de l'aventure que du combat raisonné, froidement voulu. Il n'y a pas de surprise de l'ennemi ; celui- ci ne s'imagine pas qu'il se bat contre des forces supérieures ; sûr de vaincre des paysans improvisés soldats, sans discipline, sans munitions, presque sans armes de portée, surtout sans chefs militaires, il s'avance en nombre, confiant dans le canon, le fusil, la tactique. Les nôtres attendent de pied ferme, avec de simples et primitives armes de champs clos : faux, fourches, pieux, quelques sabres rouilles, – réunis qu'ils ont été subitement aux sinistres appels du tocsin.

    C'est cette aventure que j'ai méditée tout le jour, ruminant les faits et gestes, les noms, les dires des insurgés, et cherchant à me rappeler ces détails particuliers, intimes, authentiques, qui ont intéressé mon enfance, mais sur lesquels, à cette distance, la mémoire ne saurait que difficilement mettre le doigt de la certitude. Et c'est cela que je vais écrire, non qu'il en soit besoin, tant de livres l'ayant consigné, mais afin que la relation d'une levée de piques, ou plutôt d'une barricade, parvienne en plus de mains, rafraîchisse des souvenirs semi-séculaires, et perpétue dans sa mesure une tradition glorieuse.

    Quelle influence eut la défaite de l'Anglais sur nos destinées ? À l'historien de répondre à cette question. Ce n'est pas cela qui occupait aujourd'hui ma pensée : on a tout dit là-dessus. Mais je songeais à mon grand-père tué, à mon père qui aurait pu l'être, et je me demandais, dans ce cas, où se seraient logés l'âme et le cœur de celui qui se nomme, depuis quarante-six ans, Alphonse Lusignan ! Existerais-je déjà, ou encore? Serais-je chrétien ou zoulou ? Tiendrais-je une plume ou la charrue ? Autant de points d'interrogation, et mille autres, que l'interminable cyclorama des possibilités déroulait devant les yeux de mon esprit.

    Il est bien futile, le prétexte pour mal traduire une belle page d'histoire. Mais, que voulez-vous ! Je revivrai pendant quelques heures aux lieux où furent le foyer des miens et mon berceau ; je reverrai ma sainte mère si tôt disparue, ainsi que mon jeune père dont les allègres soixante-douze ans semblent encore aujourd'hui défier les balles anglaises qui l'ont respecté en 1837.

À Saint Denis au matin du vingt trois novembre

    Froid gris, temps sombre, chemins durs et raboteux, sans neige. Tout le village est sur pied ; les patrouilles ont arrêté le lieutenant Weir, qui est porteur de dépêches, et l'ont amené chez le docteur Nelson. Weir confirme la nouvelle de l'arrivée prochaine des soldats anglais sous les ordres du colonel Gore. Le chef des patriotes va faire une reconnaissance sur le chemin de Saint-Ours, et se convaincre de l'approche des troupes. Il tourne bride, jette l'alarme sur la route, fait couper les ponts et se renferme dans le village, – si l'on peut se renfermer dans une place ouverte. Beaucoup de personnes s'enfuient dans les champs jusqu'à la première concession, celle de la Miotte ; quelques-unes se rendent même jusqu'à la troisième. Les cloches, les belles cloches de l'église, sonnent là-haut à toutes volées. Elles appellent les braves au combat, et les braves arrivent à leur voix, armés qui d'un gourdin, qui d'une faux, qui d'un fusil à pierre.

    Deux ou trois personnes sont occupées à fondre des balles ; on s'y est pris tard, il faut avouer. J'ai longtemps conservé un moule à balles qui avait alors servi à mon père, et je m'en suis souvent servi moi-même dans mon enfance : on ne sait pas ce qui peut arriver ! Mon père avait aussi deux boulets anglais de cette fameuse journée, mais ils se sont perdus dans un déménagement, en 1852.

    Les patriotes qui ont des fusils, – ils sont bien une centaine en tout et partout, – se barricadent dans le premier étage, ce que nous appelons ici le deuxième étage, d'une maison en pierre, dans un magasin et dans la distillerie du docteur Nelson. Les autres sont près de l'église, à quelques arpents de là ; ils forment une réserve qui viendra prendre les armes des morts et des blessés, s'il y en a, et au besoin fauchera dans les rangs ennemis si la troupe pénètre au cœur du village. De leur position les rebelles commandent la rivière et le chemin, mais peu la campagne, où cependant le commandant anglais enverra une colonne. C'est là qu'est le danger ; si la position des nôtres est tournée, si les soldats passent au large, par les champs, le village sera certainement envahi.

Wolfred Nelson (1791-1863)

(Source : Abbé J.-B.-A. Allaire, Histoire
de Saint-Denis-sur-Richelieu
, Saint-
Hyacinthe, Imprimerie du Courrier
de Saint-Hyacinthe, 1905).

    Les trois principaux chefs de la rébellion sont à Saint-Denis ; Papineau et O'Callaghan ont été depuis quelques jours les hôtes de M. Nelson. L'heure du combat approche, les troupes sont en vue. Depuis longtemps Nelson fait mille efforts pour éloigner Papineau ; celui-ci tient à rester : « Je n'ai jamais prêché la révolte armée, mais seulement l'agitation constitutionnelle, disait-il ; mais puisque aujourd'hui le vin est tiré, il convient que je le boive ». Ce à quoi Nelson répliquait : « Vous n'êtes pas un homme de combat, vous ; vous êtes notre tête, nous sommes vos bras ; laissez-nous nous battre, et mettez-vous en sûreté. Nous aurons besoin de vous après la victoire ». Ces conseils, appuyés par tous les assistants, eurent raison de la résistance de M. Papineau, qui partit dans la direction de Saint-Hyacinthe, après s'être armé de deux pistolets que mon grand-père maternel, M. Jean-Baptiste Masse, lui donna.

La déroute des Anglais

    Le colonel Gore arrivait avec cinq compagnies d'infanterie, un détachement de cavalerie et une pièce de campagne. Il se dirigeait vers Saint-Charles, où s'était tenue l'assemblée des Six-Comtés (Richelieu, Saint-Hyacinthe, Chambly, Rouville, Verchères et L'Acadie), qui avait adopté d'enthousiasme des propositions foncièrement révolutionnaires. Il allait faire sa jonction avec le colonel Wetherall, et il avait pour mission de disperser les patriotes et d'arrêter leurs chefs. Le shérif adjoint, porteur des mandats d'arrestation, l'accompagnait dans ce but. Gore était loin de s'attendre à se battre en route, mais quand il sut à n'en pouvoir douter qu'il en serait ainsi, il divisa ses forces en trois détachements, l'un qui suivrait le rivage, l'autre la grande route, et le troisième qu'il dirigea dans l'intérieur, et qui devait cerner les positions des nôtres. Ce dernier était sous les ordres du capitaine Markmam.

Plan de la bataille de Saint-Denis. 

(Source : Abbé J.-B.-A. Allaire, Histoire de Saint-Denis-sur-Richelieu,
Saint-Hyacinthe, Imprimerie du Courrier de Saint-Hyacinthe, 1905 ;
cliquer sur l'image pour l'élargir)

    Il est maintenant près de dix heures. Les trois cloches sonnent toujours dru, sous la direction d'un bedeau patriote. Nelson visite les braves qui sont chez Mme Saint-Germain, et les exhorte à faire leur devoir. Les premiers coups de feu éclatent. Qui les a tirés ? On n'en est pas certain, mais toujours est-il qu'un boulet de canon tue deux patriotes aux côtés de Nelson, pendant que deux balles tuent deux éclaireurs anglais. Les artilleurs veulent continuer leur jeu, ils rechargent leur canon, l'un va pour y mettre le feu, à bas ! Un second s'empare de la mèche, à terre ! Un troisième s'avance, foudroyé ! Nelson fait descendre ses compagnons à l'étage inférieur, où l'on est moins exposé aux boulets.

    On se bat ferme jusqu'à midi. Alors les Anglais cessent de se découvrir autant ; ils s'abritent derrière des cordes de bois et des clôtures, et ne tirent plus qu'à bon escient. C'est ainsi qu'ils tuent C.-O. Perrault, de Montréal, un jeune avocat de talent, qui tenait à faire le coup de feu, au moment où il traversait le chemin pour aller recommander à un groupe de patriotes de ne pas s'exposer. Mais aussi, sitôt qu'un habit rouge se montre, on le culbute. Mon grand-père, Antoine Lusignan, vieillard de soixante-sept ans, est frappé par une balle, dans une embrasure de fenêtre, et aux côtés de mon père, alors âgé de dix- neuf ans. On va chercher le vicaire, M. Laforce, qui administre les blessés ; dans l'intervalle de ses fonctions, on le tient, par prudence, blotti sous un lit.

La forteresse Saint-Germain. 

(Source : Abbé J.-B.-A. Allaire, Histoire de Saint-Denis-sur-Richelieu,
Saint-Hyacinthe, Imprimerie du Courrier de Saint-Hyacinthe, 1905).

    La bataille durait depuis cinq heures peut-être, lorsque le colonel Gore se décida de cerner nos gens ; il confia l'opération au capitaine Markmam. Celui-ci était brave, il essaya trois fois, et trois fois il dut retraiter sous la grêle des balles canadiennes. Il tente un dernier effort, mais il est blessé, ses soldats l'emportent derrière la grange de Mme Saint-Germain, où ils s'abritent. Ils sont là depuis quelques instants quand ils sont surpris par une bande d'une centaine de patriotes des paroisses environnantes, Saint-Antoine, Contrecœur et Saint-Ours. L'arrivée de ce secours inattendu met du cœur au ventre de ceux des nôtres qui n'ont pas de fusils, et qui brûlent de combattre. Ils se joignent au renfort providentiel, fondent sur les soldats, se battent à dépêche-compagnon, les mettent en fuite, les poursuivent, leur enlèvent leur canon qu'ils jettent à la rivière, leur font quelques prisonniers qu'ils ramènent au village en chantant.

Bataille de Saint-Denis.

(Source : Wikipedia)

    La victoire nous coûta cher ; nous eûmes douze hommes tués et quatre blessés. Nos morts sont : Antoine Lusignan, mon grand-père ; Charles Saint-Germain, cousin de ma mère ; Pierre Minet ; Joseph Dudevoir ; Jean-Baptiste Patenaude ; Eusèbe Phaneuf ; François Lamoureux, tous de Saint-Denis. L. Bourgeois ; Benjamin Durocher ; Charles-Ovide Perrault, de Montréal. Honoré Bouthillier, J. Mandeville, de Saint-Antoine.

    Quatre autres patriotes furent blessés. On estime que les Anglais eurent trente hommes de tués, et autant de blessés.

    Si le canon anglais a été repêché, et ce qu'il est devenu, je l'ignore. Pour ce qui concerne les prisonniers, ils étaient au nombre de huit, qui furent on ne peut mieux traités par les patriotes. J'ai bien connu les vieilles demoiselles d'Ormicourt (et non pas Darnicourt, comme dit M. David) qui les logèrent et les nourrirent. Enfant, elles me prirent souvent sur leurs genoux ; et chaque fois que ma famille, qui avait quitté Saint-Denis, y revenait pour affaire ou en promenade, nous nous faisions un devoir de les aller voir. Les prisonniers furent remis aux Anglais au bout de huit jours. La bataille de Saint-Charles, qui se livra deux jours après celle de Saint-Denis, tourna contre nous, et les Anglais, victorieux, revinrent punir Saint-Denis de sa résistance et de leur défaite, mais plus particulièrement venger le meurtre du lieutenant Weir.

Le meurtre du lieutenant Weir

    Car Weir avait été assassiné. Amené comme je l'ai dit devant Nelson, celui-ci ordonna qu'on le traitât bien et qu'on le transférât à Saint-Charles. Il partit dans une voiture conduite par un hôtelier du nom de François Mignault, et escortée par deux hommes au départ, et quelques pas plus loin par le nommé Maillet seulement. Weir avait donné sa parole d'honneur qu'il ne chercherait pas à s'échapper, mais ayant aperçu les troupes anglaises, qui n'étaient qu'à une douzaine d'arpents, il se jette hors de la voiture et tombe. Maillet le frappe du plat de son épée ; survient un nommé Pratte qui lui donne une quinzaine de coups de sabre, et le hache littéralement.

La mort de James Weir. Dessin d'Henri Julien.

(Source : revue Histoire Québec, mars 2001 ;
cliquer sur l'image pour l'élargir)

    Le capitaine Jalbert, à cheval crie : « Rachevez-le, rachevez-le !» et un nommé Lussier lui donne le coup de grâce avec son pistolet. Le cadavre est jeté à la rivière. Jalbert se promène dans la rue principale en brandissant son sabre, et en criant : « Voici un sabre qui est teint de sang anglais ». Il se vantait, car il n'avait pas frappé l'officier. Les coupables se sauvèrent aux États-Unis, quand les cartes eurent tourné ; mais Jalbert fut pris, et subit, quelques années après, un procès retentissant, dont il sortit innocenté par un jury moitié anglais moitié français, – ce qu'on nomme ici un jury mixte.

    Que Jalbert ait été coupable ou non, je n'ai pas à me prononcer – mais le devoir s'impose à tout écrivain de condamner comme absolument inutile et injustifiable le meurtre de Weir. Maillet lui avait passé une courroie autour du corps, et le tenait ainsi captif : pourquoi le tuer, puisqu'il ne pouvait pas s'échapper ? Mais jamais, dans les tempêtes populaires, dans les soulèvements sociaux, moins encore qu'en temps de guerre, ces erreurs et ces crimes ne peuvent être évités. Si dans une simple escarmouche comme celle de Saint-Denis l'on a un meurtre à déplorer, il est facile de comprendre pourquoi tant d'excès souillent les annales de toutes les révolutions, même les plus nobles et les plus glorieuses. Combien, tout en marchant avec droit à l'affranchissement, l'on est incapable de s'arrêter à temps et de subordonner à la raison froide la passion chaude du moment ! Que cet exemple nous dispose à l'indulgence quand nous lisons le récit des fautes de ce genre dans l'histoire des autres peuples !

La vengeance des Anglais... et celle de ma mère

    Donc les Anglais revinrent à Saint-Denis huit jours après leur défaite, bien décidés à tirer une vengeance éclatante. Je vous prie de croire qu'ils ont tenu parole. Ils ont pillé et incendié à leur goût. M. David dit que la maison des demoiselles d'Ormicourt, et la maison voisine, avec la grange de M. Saint-Germain, sont à peu près tout ce qui reste du village de 1837. Il se trompe ; je connais plusieurs maisons qui furent épargnées, celle de mon grand-père Masse par exemple. C'était une forte et grande maison de pierre, une maison à croupe, comme on dit, où il y avait beaucoup de logement. C'est là que les officiers descendirent, du droit du plus fort ; je crois même que des soldats y campèrent.

    Ce qu'il y a de certain, c'est que la soldatesque visita soigneusement la cave, et qu'il n'y resta pas goutte de ce bon rhum d'il y a cinquante ans, au souvenir duquel les vieillards se pourlèchent encore, et dont mon grand-père, qui tenait un commerce général, faisait un débit considérable. Les soldats en remplissaient les veltes, les gallons, toutes les mesures de capacité qui leur tombaient sous la main, et s'en allaient le boire dans la grange et les autres dépendances. Ils déchiraient les étoffes, ils perçaient les chapeaux, s'emparaient de tous les menus articles de valeur. Et encore cette maison était-elle sous la protection des officiers. Ceux-ci en arrivant avaient assuré la famille qu'il ne lui serait rien fait, à la condition qu'on leur donnât le logement et la nourriture.

    La nourriture fut bonne comme le logement, sauf un matin. La veille au soir, ma mère, ses sœurs et la servante avaient préparé viande et légumes pour je ne sais quelle gibelotte, quel ragoût, et elles étaient allées se coucher. Un officier voulut pénétrer durant la nuit dans la chambre de la cuisinière ; celle-ci avait entassé chaises sur chaises auprès de sa porte, et quand elles culbutèrent l'officier se sauva, la bonne cria, tout le monde fut sur pied, le coupable reconnu et mis aux arrêts par le capitaine Douglas. La servante se leva de chaud matin, et descendit dans sa cuisine. Après avoir mis son chaudron sur le poêle et de l'eau dans son chaudron, elle y versa le contenu d'un plat qui était sur la table. Soit excitation, soit obscurité, elle se trompa de plat, et mis au feu les pelures de pommes de terre et de poireaux, les queues d'oignons et les grattures de carottes, en un mot tous les débris de légumes et de viande qui devaient être jetés.

    On se figure sa consternation quand elle découvrit son erreur, à l'heure du déjeuner. Les officiers se mettaient à table, elle ne voulait plus les servir, elle tremblait de tous ses membres. Quel plat pour un plat de résistance ! Ma mère, qui n'avait alors que dix-huit ans, – la seule des femmes de la maison qui comprit quelques mots d'anglais, – prit son courage à deux mains et fit le service de la table. Vous dire qu'elle était rassurée vous ferait hausser les épaules ; c'est en tremblant qu'elle apporta la fameuse fricassée. Elle s'attendait à une tempête d'indignation quand les convives goûteraient au margouillis. Il était trop tard pour le remplacer. Les officiers furent bien un peu surpris à première vue de ce qu'on mettait dans leurs assiettes ; aussi prenaient-ils l'un après l'autre, soit avec leurs doigts, soit au bout de leur fourchette, qui une pelure, qui une queue d'oignon, qui un autre restant, et demandaient-ils à ma mère ce que c'était.

    « C'est de la sarriette », répondait-elle à l'un ; « du persil » à l'autre, « du cerfeuil» à un troisième ; et tous reprenaient à tour de rôle, en claquant de la langue : « Bonne, bonne, bonne ! »

    Ils croyaient sans doute que c'étaient des herbes indigènes dont ils n'avaient pas encore goûté. Les patriotes venaient d'avoir à leur insu leur petite vengeance, car les pillards et les incendiaires avaient mangé avec délices ce qui fait les délices de nos basses-cours. C'est, ce que je sache, la seule note gaie des événements de Saint-Denis.

*****

Vous me pardonnerez d'avoir parlé des miens, d'avoir évoqué des souvenirs que je pourrais pour ainsi dire appeler personnels. Que voulez- vous ? J'ai le culte des humbles qui font de grandes choses en se sacrifiant, et dont l'histoire n'a pas le temps de s'occuper. Il y eut des Lusignan qui ont fait plus de bruit dans le monde et tiennent plus de place dans les annales des peuples, mais je leur préfère les deux inconnus dont l'un est mon grand-père, et l'autre mon père.

La petite bataille de Saint-Denis est plus glorieuse à mes yeux, elle qui fut livrée pour la liberté, que les exploits, brillants quelquefois, pas toujours, qui ont pour but l'usurpation ou la conservation des trônes.

Mon grand-père a eu l'honneur de sceller de son sang la conquête d'un trésor bien autrement précieux que l'autorité, je veux dire la liberté, et de contribuer à constituer cet état de choses politique qui nous permet aujourd'hui de nous dire un peuple et de modeler nos propres destinées.


Tiré de : revue Le Canada-Français, volume troisième, Québec, Imprimerie de L.-J. Demers et Frère, 1890, p. 213-221.

Le récit ci-haut d'Alphonse Lusignan sur la bataille 
de Saint-Denis est paru pour la première fois en 
1890 dans la revue Le Canada-français. Il est 
paru beaucoup plus tard, en mars 2001, dans la
revue Histoire Québec, de la Fédération des 
sociétés d'histoire du Québec (cliquer ICI).


(Sources de notre notice biographique d'Alphonse Lusignan : À la mémoire de Alphonse Lusignan, Montréal, Desaulniers et Leblanc Éditeurs, 1892 ; Patrimoine culturel du Québec ; ChroQué). 

mardi 2 novembre 2021

Adagio Lamentoso

Cimetière Saint-Charles de Québec. 

(Source : Le Soleil)



    Quand on tombe sur un petit joyau littéraire tel celui qui est présenté ci-dessous et qui n'a jamais circulé nulle part depuis sa première publication il y a 94 ans, on se dit qu'il serait bien triste de ne pas le faire connaître aux gens d'aujourd'hui, qui pourront y puiser ample matière à méditation sur le sens des choses de la vie et de la mort, comme on n'en rencontre que trop rarement au Québec de ce vingt-et-unième siècle déjà bien entamé. Bref, voilà un écrit qui est trop beau, et dont la réflexion qu'il peut inspirer est trop essentielle, pour qu'il reste plus longtemps oublié, caché.

    Il s'agit d'une lettre parue dans le numéro de décembre 1927 de la revue littéraire Le Canada français, publiée par l'Université Laval de Québec. Signée par un certain « Jean Garnier », elle est adressée à un cousin prêtre qui, comme on le comprend à travers les lignes, œuvre en Ontario où, sous le coup de l'infâme Règlement 17, la population canadienne-française est durement persécutée. Mais tel n'est pas le sujet de la lettre. Il s'agit essentiellement de souvenirs dans lesquels l'auteur raconte deux visites qu'il fit, l'une avec sa mère lorsqu'il était enfant et l'autre en tant que jeune adulte, à la tombe des membres de sa famille au cimetière Saint-Charles, à Québec. 

  Voilà donc une lecture appropriée en ce 2 novembre, jour où on est censé  commémorer nos morts, une noble et édifiante tradition que nos familles se faisaient jadis un devoir de perpétuer. À notre époque frénétiquement consumériste et hédoniste, notre peuple de « courailleux » de Costco et de Walmart préfère évacuer la réalité de la mort, en faisant comme si elle n'existait pas, puis quand elle arrive, « Hop ! brûlez-moi donc cette carcasse et vite que l'on redevienne des homos festivus ! », faisant ainsi de la mort un moment tout aussi banal et insignifiant que la manière dont la plupart de nos contemporains mènent leur vie.

Dans son œuvre littéraire, Émile Bégin alias « Jean Garnier » fait
souvent référence aux écrits d'Henri d'Arles, avec qui il partage
une évidente communauté de pensée.  Pour en savoir plus sur
Henri d'Arles, prêtre, historien, écrivain, premier critique d'art
de l'histoire du Québec, cliquer ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'élargir)


    Qui est « Jean Garnier » ? Dans Pseudonymes québécois, ouvrage de Bernard Vinet paru en 1974 (Québec, éditions Garneau), on apprend qu'il s'agit du nom de plume de l'abbé Émile Bégin (1896-1976), qui fut notamment professeur de Lettres au Séminaire de Québec, où il avait fait ses études classiques, puis à l'Université Laval. Cet homme à la plume remarquable mais qui est malheureusement totalement oublié a publié divers écrits dans des revues littéraires, en plus d'être l'auteur d'une biographie de Mgr François de Laval. Il fut aussi directeur de la revue Le Canada français du début des années 1940 jusqu'à 1946, puis il dirigera la Revue de l'université Laval (qui succéda à la précédente) jusqu'en 1966. Il prit dès lors sa retraite et mourut à Québec le 1er décembre 1976. 

    Donc, voici cette magnifique et poignante lettre d'Émile Bégin alias « Jean Garnier », suivie de quelques photos et documents sur son auteur, de même que quelques autres écrits de lui accessibles tout au bas de la présente page : 


Émile Bégin (1896-1976)
Photo de finissant au Séminaire
de Québec, année 1919-1920.

(Source : Fonds d'archives du 
séminaire de Québec
/ Musée
de la civilisation du Québec)


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Adagio Lamentoso 

Lettre signée « Jean Garnier », nom de plume d'Émile Bégin

Revue Le Canada français, Québec, décembre 1927


    Charlesbourg, 20 novembre 1927.

    J’ai accompli, cher ami, le vœu que tu m’avais exprimé de la terre d’exil. 
   Sous le ciel plombé de ce dimanche de fin novembre, j’ai fait le pèlerinage promis à la ville des morts, près des eaux tristes de la rivière Saint-Charles. J’ai visité les deux tombes voisines où dorment dans la paix souveraine si péniblement acquise ta mère et la mienne.
  Les cloches lointaines de Saint-Sauveur pleuraient dans la tombée du jour humide, égrenant une à une les notes mouillées de leur prière sans variété, lente, douloureuse et lancinante.
   Sur la pierre tombale, je me suis agenouillé. J’ai voulu prier avec les cloches de là-bas. Mais la solitude des lieux m’avait déjà tout pris, et ma pauvre pensée était déjà partie vers le passé, vers les ruines qui ont si brusquement borné notre jeunesse. J’ai revu nos années d’écolier, les automnes d’autrefois, nos joies vite fauchées par des deuils successifs. Avec une puissance de réalité effrayante, j’ai de nouveau vécu mes jours les plus sombres, et surtout une heure, une fin de journée que mes souvenirs n’ont jamais perdue.
    Tu me pardonnes, n’est-ce pas, d’évoquer ce passé ?
   C’était le soir de la journée des morts. Ma mère avait mis sa mante noire et son long voile de crêpe ; elle allait sortir. A l’église, on faisait un office public vers cinq heures et demie : c’était là sans doute qu’elle voulait se rendre. « Tu vas venir avec moi, me dit-elle ; dépêche-toi de t’habiller convenablement... » Je pris vite mon pardessus sombre des dimanches et ma casquette dernièrement achetée, puis nous partîmes.
    Ma mère me tenait par la main. Je m’aperçus que son bras tremblait : il ne faisait pas froid pourtant. Le ciel était brumeux. Dans l’air automnal courait un grand frisson mystérieux qui nous pénétrait jusqu’à l’âme.
   À l’église peu distante de la maison, nous arrivâmes bientôt comme un prêtre allait commencer l’exercice du « chemin de la Croix ». Ma mère se plaça près d’une colonne, tout en arrière de la nef ; je me tenais près d’elle, toujours. Il faisait assez sombre dans l’église. À part la lueur des deux cierges portés par les acolytes accompagnant le prêtre et la petite flamme tremblotante du sanctuaire, aucune lumière. Le chapelet fut récité, à la suite du chemin de la Croix ; puis, après une dernière oraison pour les morts, tout le monde sortit.
     Ma mère suivit un moment la foule recueillie quand soudain elle changea de direction et m’emmena avec elle au cimetière où quelques rares visiteurs nous avaient devancés. Il était à peu près six heures ; le jour se mourait tristement. Dans le champ des morts, le Calvaire dressait ses bras douloureux au milieu des tombes ; nous nous y arrêtâmes une minute.

«... Dans le champ des morts, le Calvaire dressait ses bras douloureux 
au milieu des tombes ; nous nous y arrêtâmes une minute ». 

Calvaire du cimetière Saint-Charles de Québec. Photo prise le 5 novembre 2021.

(Courtoisie de Johanne Gagnon, de la Compagnie Saint-Charles)


     Puis à travers les pierres tumulaires alignées, nous gagnâmes l’endroit bien connu où, depuis deux mois, nous venions chaque soir. Nous priions et nous pleurions sur la terre où le gazon n’avait pas eu encore le temps de repousser. Là, tu le sais, cher ami, là reposaient ensemble ta mère, la sœur aînée de maman, que tout le monde aimait chez nous, et une petite sœur, le soleil et le bonheur de la famille, emportée à l’été par un mal inconnu.
    Au matin, après l’office de la commémoraison, j’étais venu déposer sur le pied de la stèle funèbre une gerbe de mes dernières fleurs arrachées à la gelée: elles étaient déjà toutes fanées. Sur la terre jaunie nous nous agenouillâmes ; ma mère me tenait toujours par la main. Pieusement elle baisa la terre durcie ; je fis comme elle, me sentant monter du cœur une irrésistible poussée de larmes.
     Malgré le soir qui descendait toujours et un vent froid qui commençait à souffler, notre station fut longue. Ma mère ne semblait plus appartenir à la terre. Abîmée dans une fervente oraison, elle dût demander beaucoup de choses au Ciel, aux âmes des deux mortes : courage et résignation dans les peines, du secours pour supporter une épreuve nouvelle qui la menaçait — mon père « passa » dans la grande « grippe espagnole » qui faisait alors ses ravages—, de la confiance, un peu d’espérance en des jours meilleurs. Et moi, en récitant les Ave coutumiers, j’écoutais gémir le vent dans les saules et les peupliers sans feuilles qui s’espaçaient, éplorés, à travers les tombes.
    « Partons », me dit soudain ma mère : « Comme il est tard déjà ! » Quelque chose d’étrange avait passé dans sa voix. Je levai les yeux vers son visage et je m’aperçus qu’elle pleurait. Nous revînmes à la maison. L’église détachait dans les ténèbres sa masse noire, écrasée. « Nous ne reviendrons plus le soir », me dit encore ma mère ; « non, la terre s’est faite trop triste sur elles... mon cœur ne peut plus supporter… »
    Nous arrivâmes bientôt à la maison. Je ne veillai pas tard ce soir-là. Je me sauvai dans ma chambre bleue, au bout du dernier étage, d’où je pouvais entendre pleurer la rivière. Tout ce passé m’est revenu dans un instant pour s’enfuir enfin devant la prière.
    Les événements ont marché. Depuis, le « lot de famille » a reçu l’un après l’autre les êtres chers. Vous autres, la vie vous a traînés là-bas, dans le pays que certain fanatisme vous rend si inhospitalier. Il y a de la souffrance partout. Sans poser au Jean-Jacques, nous avons un peu « l’âme dehors », et tout vient la heurter.
    Mais « pour chaque fleur il y a une goutte de rosée et pour chaque jour un rayon de soleil ». Si les rayons sont fugaces, les rayons de là-haut ne finiront point. Je les entrevois déjà ces rayons dans ta vie de luttes là-bas, et dans le brouhaha des journées trépidantes d’ici. Ils vont nous aider à mener jusqu’au bout l’œuvre de mystérieuse expiation à laquelle, tu le sais, cher ami, nous sommes attachés pour longtemps.

    Au revoir,

    Jean Garnier (nom de plume d'Émile Bégin)


Tiré de : revue Le Canada français, Université Laval, Québec, décembre 1927, p. 263-265. 


Pour télécharger ou imprimer le texte, 
cliquer sur la couverture de la revue : 

Émile Bégin, en 1924, finissant en théologie
au Grand séminaire de Québec. 

(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec/
Musée de la civilisation du Québec)

Émile Bégin, à droite, séminariste du Grand séminaire
de Québec, au domaine Maizerets, à Québec, le 29
septembre 1921. Il est en compagnie de son confrère
séminariste Paul-Émile Pelchat. À l'époque, le domaine
Maizerets appartenait au Séminaire de Québec.

(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec/
Musée de la civilisation du Québec)

Le Soleil, 3 décembre 1976.


Quelques autres écrits d'Émile Bégin
(parfois signés « Jean Garnier »)
dans la revue Le Canada français :

(Pour accéder aux textes en format PDF, 
cliquer sur les couvertures)


 Chandeleur 
(Février 1928)



La poésie des grands vols
(Octobre 1928)



Notules sur la poésie 
claudelienne
(Décembre 1928)



La littérature du Moyen-Âge
(Janvier 1932)



Un morceau d'âme de Goethe
(Septembre 1932)



Garneau et le romantisme
(Octobre 1941)