lundi 15 août 2022

La plume d'un fils de cultivateur de Berthier d'il y a 100 ans

La nouvelle Petite... mais grande, de Paul-Émile Lavallée (1899-1922),
 présentée 
ci-dessous est tirée du recueil Les premiers coups d'ailes,
publié 
par le Séminaire de Joliette en 1918. L'auteur avait quinze ans
lorsqu'il a écrit cette nouvelle.

Paul-Émile Lavallée s'est noyé accidentellement le 15 août 1922 dans le lac
McGregor, à Val-des-Monts, en Outaouais. La tragédie a eu lieu non loin 
de la croix blanche que l'on aperçoit sur cette photo tirée de la biographie
de Paul-Émile Lavallée, intitulée L'un des vôtres.


   Le 15 août 1922, soit il y a cent ans jour pour jour au moment de publier la présente glanure, un jeune oblat de 23 ans, Paul-Émile Lavallée, se noyait dans le lac McGregor, à Val-des-Monts en Outaouais, où se trouvait la maison de vacances des étudiants oblats. Le jeune homme se destinait à la prêtrise. 

   Né à Berthier le 18 juin 1899, de Joseph-Alfred Lavallée, cultivateur, et de Cordélia Lavallée, Paul-Émile Lavallée fréquenta l'école primaire du rang Saint-Esprit, où se trouvait la maison familiale. On le qualifia dès lors de «petit prodige». Après une année (1910-11) au Collège de Berthier, il entra au Séminaire de Joliette où, dès les premières semaines, il se mérita la première place en classe et la conservera jusqu'à à fin de ses études au Séminaire, en 1918, année où il fut élu président des élèves et finissants.

   Dès son adolescence, il publia des poésies et articles dans divers journaux. Il se fit également remarquer pour ses talents d'orateur : lors d'une soirée académique tenue en 1918, il livra un discours dont il a été dit qu'il était l'un des plus beaux et des meilleurs jamais prononcés dans cette institution d'enseignement. Il participa activement à l'Académie Saint-Étienne, vouée à la vie littéraire au Séminaire. 

   En septembre 1918, il entra dans la congrégation des Oblats de Marie-Immaculée, où il fit son noviciat et son scolasticat (études philosophiques et théologiques).

Paul-Émile Lavallée en 1922, année de sa mort.

(Source : J.-M.-R. Villeneuve o.m.i., L'un des vôtres,
Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1927).

   Il est l'auteur d'un journal personnel inédit, constitué de trois volumes de 300 pages chacun, et qui contient notamment de nombreux poèmes, dont le poème ci-haut. Il avait auparavant composé, durant ses études au Séminaire de Joliette, un volume de 400 pages manuscrites qu'il avait intitulé Journal quotidien de six ans de vie collégiale. Ces documents devraient être, nous l'espérons, conservés aux archives des Oblats de Marie Immaculée.

   Dès sa jeune adolescence, Paul-Émile Lavallée avait développé un remarquable talent littéraire, d'abord en poésie, comme on peut le constater en prenant connaissance des deux poèmes auxquels on accède en cliquant sur chacune des illustrations suivantes : 


   Mais le talent littéraire de Paul-Émile s'exerça également dans la prose, comme en témoigne cet extrait d'une lettre écrite à un ami huit jours avant sa mort et dans laquelle, exprimant un vibrant patriotisme inspiré de la nature du pays, il décrit le paysage environnant le lac MacGregor (où il se noiera peu après) 

  « Le lac se découpe, sous mes yeux, de cinq ou six îlots, ronds, brisés, en futaies de bois blancs, au feuillage vert tendre ; les grèves de sable fin ou de calcaire semblent taillées au couteau dans le marbre de Carrare. Plus loin, entre d'autres îles, de petits bras de mer, détroits gracieux, avec des échappées de lumière sur le versant sud des montagnes. Ce sont ces dernières qui ferment notre horizon. Pas d'Himalayas sans doute, ni de Jungfrau, mais des montagnes modestes, voûtées, aux croupes rondes et houleuses, sans panache ni arêtes vives, sans cascades ni glaciers. Comme ce sont, au dire des géologues, les plus vieilles du monde, elles ont bien des raisons de mépriser ces vanités. […] Il y a dans notre nature quelque chose tout à la fois de religieux, de mâle, de fier et de grandiose, qui fouette le sang et nous aide à garder le front haut. Oh ! la patrie, comme elle souffle et murmure partout, comme elle parle à l'âme un langage mystérieux et puissant... » 
(Source : J.-M.-Rodrigue Villeneuve, L'un des vôtres, p. 303-304).

Biographie de Paul-Émile Lavallée parue en 1927. 
On peut en trouver un rare exemplaire ICI.

   Dans le cadre de son activité au sein de l'Académie littéraire Saint-Étienne, Paul-Émile Lavallée a écrit quelques contes et nouvelles, dont trois ont été sélectionnés pour paraître dans Les premiers coups d'aile, recueil de textes signés par divers élèves du Séminaire de Joliette et paru en 1918. 

    Tiré de ce même volume, le texte présenté ci-dessous, intitulé Petite... mais grande, a été écrit par Paul-Émile en 1914, alors qu'il n'avait donc que quinze ans, et ce, au plus fort de la crise provoquée par l'imposition par le gouvernement d'Ontario de l'infâme Règlement 17, qui interdisait le français comme langue d'enseignement et de communication dans les écoles de cette province. Cette affaire avait provoqué un puissant vent de solidarité de la part des Canadiens-Français du Québec et de partout au Canada et aux États-Unis, et la jeunesse des écoles du Québec fut particulièrement mobilisée.

    C'est donc dans ce contexte de lutte héroïque contre la spoliation des droits des nôtres que l'élève Paul-Émile Lavallée composa ce texte qui fait appel à une fibre patriotique qui, tout-à-fait à l'opposé de l'aberrante situation de notre époque, était en son temps propagée et encouragée dans tout notre réseau scolaire et académique. De nos jours, et depuis des décennies déjà, hélas !, les écoles publiques du Québec prônent la haine envers notre peuple et le mépris envers son histoire. Vivement que l'on renoue avec l'esprit de ce patriotisme empreint de noblesse et de générosité qui animait un Paul-Émile Lavallée et tant d'autres de ses jeunes compatriotes, sinon ce sera à terme, et cela plus rapidement que d'aucuns se complaisent à le croire, l'extinction du peuple issu de Nouvelle-France, et c'en sera donc fait de la seule nation française d'Amérique.

    C'est donc pour commémorer le centième anniversaire de la mort tragique d'un jeune compatriote de la plus grande valeur et au caractère des plus estimables que vous est présentée aujourd'hui la nouvelle qu'il a composée en solidarité avec les nôtres dont les droits étaient piétinés par l'élément dominateur anglo-saxon qui, de nos jours encore, nous fait subir un régime politique qui a toujours été hostile à l'existence même de notre nationalité :  
    

Petite… mais grande

Nouvelle de Paul-Émile Lavallée

 

                              Afin qu'en leur ombre éternelle.
                              Les fiers ancêtres, qui sont morts,
                              Voient que leur race est toujours belle.
                              Et que leurs fils sont toujours forts !
                                               ― Blanche Lamontagne

 

    Depuis longtemps l'enfant était accoudée à sa table de travail. Une lumière pâle d'après-midi de septembre, laissant filtrer par les persiennes un jour adouci, mettait en relief l'exiguïté de la pièce et le bon goût de l'ameublement : près du lit et appuyé au jambage de la croisée, un bureau de toilette où s'alignaient quelques objets de fantaisie, un guéridon aux pieds de chêne sculpté supportant une statuette en bronze, plus loin la table recouverte de volumes de toutes dimensions.

    Cette profusion de livres d'histoire aurait dénoté un amour de l'étude peu ordinaire chez une personne âgée, si une fillette de treize ans n'eût été là, occupée à les lire attentivement. Une main sur son front aux lignes fermes, jouant négligemment de l'autre avec ses longs cheveux qui encadraient les pages, elle semblait absorbée par un récit tragique, quand deux ou trois coups frappés à la porte la tirèrent de sa lecture :

— « Bonsoir, Thérèse.

— « Bonsoir, maman.

— « Comment vas-tu, chérie ?

 « Oh! très bien, malgré un peu de fatigue.... Tu sais, maman, Les Anciens Canadiens que tu m'avais achetés le mois dernier, j'ai fini de les lire... Comme c'est beau !... Jules d'Haberville surtout... As-tu lu La dernière classe de français ?... Ça fait pleurer... Pauvre monsieur Hamel !...

 « Tu aimes cela, n'est-ce pas, ma Thérèse ? Hé bien ! je t'en achèterai encore, entre autres : Maria Chapdelaine, et Les Oberlé que je t'avais promis le jour de ta fête. Seulement, il faut que tu prennes toujours soin de Bébé, et que tu me rendes ce soir un service...

— « Oh ! oui, dis...

— « Tu iras à Ottawa, chez les Saint-Denis, passer la nuit et la journée de demain.

— « Quand partirai-je ?

— « De suite... ou plutôt, dès que Bébé dormira, car autrement il chercherait à te suivre et ferait une tempête.

 « Est-ce qu'ils m'ont demandée ?...

 « Non, mais j'ai su par Germain que la mère était malade et presque découragée. Tu devines quel ennui cela doit lui causer... La famille est pauvre, et depuis la fermeture des écoles, les enfants restent à la maison !... Alors tu aideras la maman et tu prendras soin du dernier jusqu'à ce que j'aille te remplacer moi-même... Veux-tu ?

  « Pour sûr... ils font assez pitié ! »

    Descendre à la cuisine, baiser doucement au front Bébé qui s'était endormi, sa poupée dans les bras, et traverser au boudoir pour se vêtir fut l'affaire d'une minute.

— « Bonsoir maman ! dit-elle, au moment de partir.

— « Bonsoir ma Thérèse ! Ne t'amuse pas... »

    Sur ce elle sortit et traversa les rues de Hull, la physionomie tendue, le regard fixé bien loin, au-dessus de la Capitale...  


* * * 

    A quoi pouvait songer la petite, sinon à ses jeux, aux rencontres de son voyage ?... Quel rêve éperdument triste ou ravissant surgi des profondeurs de son âme innocente, devait-elle contempler ainsi à l’horizon ?... Car, à treize ans, lorsqu'on ignore les réalités de la vie, il est si doux de poursuivre sous le grand soleil, dans le vent qui chante, l'envolée rose des songes qui passent et ne reviendront plus.

   Pourtant Thérèse ne rêvait pas. Sa pensée allait droit aux miséreux, qu'on l'avait envoyée secourir, à la mère malade, aux enfants sans pain ; puis voici qu'elle se posait un instant, comme une aile invisible fatiguée de l'essor, sur la rustique beauté de ce poème de la glèbe que venaient de lui révéler Les Anciens Canadiens : souvenirs tour à tour mâles et glorieux dont la bise crue du nord lui soufflait à la face les leçons de noblesse et de fierté.

    Si ce n'eût été que cela !.... La veille, son père médecin, visitant un hôpital de blessés permissionnaires, avait entendu un jeune officier, atteint par un shrapnel allemand sur les contreforts des Vosges, relater tous les maux que souffrent les petits alsaciens : régime de fer, caserne, abolition de la langue maternelle, brutalités incroyables, etc., etc.

    A ce récit répété en famille, comme en bien d'autres précédents où le papa, malgré ses efforts, laissait percer son indignation, l'âme chaude et vibrante de l'intelligente enfant s'était révoltée. L'expulsion de ses compagnons d'école à elle, pour des motifs inconnus, les tableaux saisissants de Daudet : Vision du juge de Colmar, défilé lugubre de la population lorraine vers la frontière, et surtout : La dernière classe de français si émouvante, avant l'invasion des armées prussiennes, tout cela se rapprochait, se mêlait, se confondait dans l'esprit de la fillette pour donner naissance à une haine naïve mais unique et profonde contre les persécuteurs...

    Ces pauvres Français, qu'avaient-ils donc fait de mal pour se voir condamnés à ne plus parler leur langue ?... Et ceux d'ici, étaient-ils en meilleure situation ?... Pas de guerre ouverte, pas d'Allemagne, même pays, mêmes lois, et cependant voilà que ses compagnons battaient le pavé en face des écoles interdites... Elle connaissait les Lamarche, les Marchessault et les Saint-Denis, et chez eux, rien qui fût répréhensible. Pères et fils à conduite exemplaire, point méchants, ne disant jamais un mot plus haut que l'autre, sans compter qu'ils parlaient l'anglais et le français...

    C'en était une affaire !... Depuis quand pouvait-on empêcher ainsi quelqu'un de dire à Dieu dans sa propre langue les prières apprises et balbutiées sur les genoux de sa mère !...

    Les sourcils de la fillette se froncèrent ; ses traits se contractèrent en une expression de dureté et de mépris. A l'angle d'une rue, elle avait ramassé distraitement une feuille d'érable exquise de nuances et de nervures délicates, traînée là par le vent, triste et touchant emblème de la race emportée par la tourmente. D'un geste énergique de dépit, l'enfant froissa la feuille et la projeta par-dessus la berge de l'Outaouais, dans le chenal sombre où s'effilait un dernier rayon du soleil, dont l'échancrure attisée de toute l'ardeur du jour mourant semblait se reposer sur les toits rouges de la Capitale.

    Thérèse hâta le pas, traversa presque à la course le pont, négligeant cette fois d'obliquer vers la voie des piétons. Oubli ou défaut d'habitude ?... En vérité, c'était plutôt effet de la distraction, car un travail secret s'opérait en elle. Son âme droite, encline à la pitié, vibrait encore d'indignation au souvenir des enfants d'Alsace, des petites brutalisées par les reîtres prussiens. Et voici qu'à la faveur d'un rapprochement qui ne manquait point de justesse, elle leur comparait tout à coup ses propres compagnons évincés de leurs droits, et ses compagnes qu'elle aimait de toute son affection, autant que le bébé sur le front duquel elle avait, en partant, déposé avec amour sa plus chaude caresse.

    Il existait une lacune entre ces actes de violence contre des innocents et la répression qui se faisait trop longtemps attendre. Issue d'un foyer où l'honneur et la probité régnaient en maîtres, où l’on possédait surtout au plus haut degré le sens de l'action, l'enfant frémissait de ne pouvoir sur-le-champ réparer les torts ; elle était prise soudain d'une fièvre d'agir qui accélérait sa marche et stimulait son irritation. Puis, sentant le besoin d'affermir son ressentiment, de trouver des raisons valables à la colère qui l'envahissait, elle remontait plus haut, et, ignorant l'histoire étrangère, elle recherchait dans la sienne les motifs inavoués de cette persécution.

    On ne devrait pas frapper de la sorte sans le souvenir de quelque terrible affront. Et l'esprit à nouveau plongé dans les pages épiques où les lettres se soulevaient maintenant à ses yeux en des attitudes altières de défi, où les chapitres s'attifaient de titres de victoires portant comme des panaches les noms immortels de Jeanne Mance, de Dollard, de Madeleine de Verchères, l'enfant cherchait,... cherchait...

    Hélas ! elle ne voyait rien; rien qui put légitimer la violence, rien... si ce n'est l'héroïsme des colons de Bretagne, martyrs des indigènes et du climat, allant ficher la croix cintrée des fleurs de lis sous les latitudes impénétrables des Rocheuses, un siècle avant que Haldimand, Craig et Colborne fussent venus au nom de l'épée semer la sédition et les haines de races.

    Sa mémoire, activée par l'excitation du moment, lui rappelait pour la centième fois la pieuse théorie des missionnaires intrépides s'acheminant sur les pas de La Vérendrye à la découverte des plaines mystérieuses de l'Ouest, que d'autres réclameraient plus tard à titre de premiers occupants.

    Ah! l'on accusait ses pères d'avoir trahi ; on la traitait de fille de dégénérés !... Que faisait-on des Canadiens-Français de 1774 ?.... N'avaient-ils point sauvé la colonie de Montgomery et d'Arnold, à Près-de-Ville et au Sault-au-Matelot, pendant que les négociants anglais terrés sous les murs de Charlesbourg, s'apprêtaient à rallier les drapeaux du vainqueur ?....

    Fille de dégénérés ! elle... Mais oubliait-on si tôt 1812 ?... Que serait devenu le pays sous l'étreinte combinée de Hampton et de Wilkinson, sans l'héroïsme de Salaberry et de ses voltigeurs de Châteauguay ?... Et elle se surprenait à refaire ce tableau comparable aux gestes antiques, à peu près tel que la renommée avait dû le recueillir sur les lèvres expirantes des derniers survivants : sept mille hommes s'avançant en escouades serrées à travers les forêts, forcés à retraiter vers les frontières, devant trois cents Canadiens-Français déterminés à vaincre ou à mourir pour le maintien de l'allégeance britannique.

    Fille de lâches !... Mais qui donc l'avait été parmi ses ancêtres ?... Lafontaine ?... Cartier?... Vainement son esprit fouillait les coins et recoins de son histoire, vainement elle regardait se lever à l'infini, par de là l'horizon, semblables à des essaims auréolés de gloire, les souvenirs de l'œuvre dont elle demeurait une pauvre et bien humble survivante, rien ne donnait prise aux accusations.

    Pourquoi alors ces décrets de proscription contre ses frères, ses sœurs, ses parents ?... Pourquoi ces petits expulsés malgré leur conduite exemplaire ?... Pourquoi ?...

    A tous ces pourquoi, nulle réponse !.... La figure de la fillette était plus crispée. Elle marchait absorbée, sans voir, plus pâle sous les premiers reflets des lampes électriques, car elle venait de déboucher dans la Capitale.

    Son attitude disait la soif d'agir, une volonté inébranlable de faire quelque chose pour soulager l’indignation profonde qui oppressait son cœur...

    Elle aussi défendrait sa langue... se sacrifierait à l’occasion ;... elle était prête à tout s'il pouvait seulement s'ensuivre un peu de bien-être pour ses petits frères. Car sa langue, sa foi, sa race, toutes ces abstractions, elle fondait cela en un a-mour ingénu mais puissant : celui de ses compagnons injustement maltraités.

    Au tournant d'une rue, les bureaux du tramway apparaissaient... Du même pas résolu, la fillette entre et se dirige vers l'un des guichets alignés sur le fond de la salle d'attente, et où reposent quelques commis en train dé s'égayer.

    « Je désirerais un billet pour l'avenue L, s'il vous plaît ».

    Un large éclat de rire lui répond qui va s'émietter sous les lourds chapiteaux de la voûte... L'enfant est seule dans la pièce, seule et toute frêle entre les banquettes vides et les cinq employés qui la fixent avec ironie. Soudain l'un deux, à la carrure solide, s'est approché à l'abord du guichet, et ponctue de son plus pur saxon l'ordre de parler l'anglais :

     « You'll get your ticket, if you ask it in English ! »

   Thérèse a compris, mais cet avis, on n'a pas le droit de le lui donner. Les employés connaissent la loi et ils savent bien qu'elle peut parler sa langue maternelle si elle le désire. Aussi le refus ne tardera point ; sa petite main volontaire se pose avec fermeté sur la console du guichet, puis d'une voix où tremble l'émotion et non la peur, elle redemande un peu plus haut, accentuant toutes les syllabes :

    « Un billet s'il vous plaît !... »

Illustration ornant la nouvelle Petite... mais grande, de Paul-Émile Lavallée, dans
Les premiers coups d'ailes, recueil publié en 1918 au Séminaire de Joliette.

    On ne rit plus, la comédie tourne au tragique. L'agent confus a retraité en jetant sur la bambine un regard de désappointement, et s'est allé mêler au clan des autres commis qui se concertent près de la table du centre.

   Que préparent-ils ?.... Ils ont l'air animés, et l'enfant attentive croit saisir, dans le décousu de la conversation chuchotée à voix basse, les mots de « fatigue... elle partira... s'effrayer... noirceur... »

    Tout à coup, avant qu'elle ait même pensé à relier ces paroles, l'un des trois lampadaires s'est éteint, suivi aussitôt des deux autres, et la petite se trouve plongée en pleines ténèbres que rayent seulement quelques traits de lumière jaune filtrant par le grillage des verrières.

    Sortir : elle y songe, car il se fait tard. Mais elle veut voir si on la rudoiera jusqu'au bout, si on la pliera contre son gré, si elle n'est pas capable de souffrir pour sa langue, et... elle attend... longuement...

    Frissonnante, pelotonnée sur elle-même, les mains jointes sous son manteau blanc pour se garer du froid cru qui envahit l'ombre et sue des larges dalles de pierre, elle semble une silhouette fine et gracieuse de mouette blessée, qui aurait à jamais fermé son aile dans l'obscurité de la nuit...

    Brisée par la fatigue et les émotions de la marche, elle s'endormit et fit un rêve. 


* * * 

    Ce fut d'abord un défilé d'êtres bizarres, informes, se succédant avec une rapidité fantastique : hommes sans membres, soldats mutilés; vêtements rougis ou troués de balles, canons et chassepots roulant vers un point ignoré de l'infini... Puis la vision se précisa... Une ville immense apparut : maisons innombrables et basses, rues étroites ensevelies sous un brouillard de neige que la tempête poussait du fond de l'horizon. Et là-bas, très loin, à peine estompés par la blancheur mate des cieux confondus avec la terre, de pauvres petits, sac au bras, pieds nus sur le givre, couraient en pleurant, poursuivis dans la rafale par de grands hommes noirs coiffés de casques à pointe, qui les chassaient impitoyablement.

    Étaient-ce les enfants d'Alsace que la horde allemande cinglait sous les tourbillons glacés de la bourrasque ?... Étaient-ce ceux dont elle avait relu les nobles gestes, peu de jours auparavant, et dont elle s'éprenait à cause de leur misère, qu'elle voyait fuir ainsi qu'une troupe lugubre de condamnés à mort ?...

    Question vaine ; le décor de la scène avait changé. L'azur du ciel, nettoyé des nuées sombres, était subitement devenu serein. Le printemps éparpillait dans la brise l'ivresse de la vie, l'amour et la joie ardente du renouveau. Or, voici que sur la route où couraient naguère les pauvres bambins inconnus, d'autres petits revenaient, livres au bras, mais, cette fois vêtus à neuf, allègres, triomphants. Dans la voie où ils allaient d'un pas calme et religieux tombaient, telles que pour une procession de Fête-Dieu, des fleurs blanches, des fleurs bleues, des fleurs rouges, aux corolles vivantes, pavoisant le chemin et répandant autour d'elles d'indicibles parfums.

    Et, cravatés ou coiffées de blanc comme pour un jour d'examen ou de première Communion, les petits et les petites arrivaient de partout... Ils débouchaient de chaque ruelle en masses profondes, l'air débordant d'allégresse silencieuse... Il y en avait maintenant à perte de vue ;... ce n'était plus qu'une fourmilière grouillante de têtes blondes ou brunes se touchant presque et se mariant avec l'harmonie la plus parfaite.

    Tout à coup, un parc tapissé de pelouses qu'encadraient des futaies majestueuses apparut, au centre duquel, sur un socle de bronze, se dressaient en un symbolisme captivant de grâce et de force, deux femmes jeunes encore protégeant du geste des bambins groupés à leurs pieds.

      La foule enfantine s'engouffra pêle-mêle sur le vert tendre des gazons, vint se ranger en cercle autour du piédestal au-dessus duquel bruissait l'harmonieuse et divine chanson des érables ; puis, lorsqu'elle fut pénétrée toute dans l'enceinte qui semblait reculer devant le nombre, retentirent soudain, entonnées avec un formidable élan d'enthousiasme par ces milliers de poitrines, les strophes puissantes du refrain national :

      « Ô Canada, terre de nos aïeux !... » 


* * * 

    L'enfant s'éveilla en sursaut. Les lampadaires rallumés plaquaient sur sa figure d'ange au repos leur lumière froide.

    Depuis combien d'heures dormait-elle ?... Impossible à savoir. Elle eut d'abord cette sensation de malaise et d'isolement que l’on éprouve à la suite d'un rêve que l'on croit réalité ; ce ne fut toutefois que le doute d'un instant : à cinq pas un guichet s'ouvrit et une main se leva qui fit signe d'approcher. La fillette se reconnut, puis, évoquant en un instant la scène précédente, s'avança hardiment.

    Les rôles étaient intervertis ; les commis, assis près de la table, griffonnaient des chiffres sur d'énormes registres à tranche bleue, et une grande jeune fille remplaçait l'agent-chef absent.

     Avec un sourire de commande et son air le plus engageant, elle présenta à l'enfant un billet de banque, la priant de parler anglais. Celle-ci, qui croyait avoir vaincu par sa patience, a bondi d'indignation. D'un revers de main, elle repousse l'argent, et, plus fermement que jamais :

    « Je vous dis que je veux un billet, et en français !... »

    Tout a été épuisé contre la bambine. Elle a bravé trois hommes, supporté la fatigue de deux heures, refusé l'argent : rien n'a pu l'ébranler dans son ingénue mais farouche et fière détermination.

    Un moyen, un seul reste inemployé : l'expulsion. La demie de sept heures sonne au cadran. C'est l'heure de la fermeture du bureau. Le gardien se présente, trousseau de clefs à la main : « Go out !... time is over... » 

    À cette brutale injonction, la fillette comprend que la résistance devient inutile. Elle toise d'un œil plein de crânerie et d'audace l'homme qui marche sur elle, puis, d'un pas calme, sûre d'elle-même, forcée et non vaincue, elle sort sans tourner la tête.    


* * * 

    La légende, naïve et surhumaine, a brodé aux annales des peuples jeunes bien des récits invraisemblables. Celui-ci n'en est pas un, c'est un fait, le fait sublime d'une fillette de treize ans, petite, mais... grande, que la postérité glorifiera sous le nom de Marie-Thérèse Archambault.

    Lorsque les gestes d'aujourd'hui refleuriront dans l'avenir en moissons d'exemples et seront devenus le Passé que l'on interroge avec respect, le souvenir encore vivra de cette enfant au cœur pur, à l'âme forte, que rien ne put ébranler à l'heure du combat... Qui sait même si la Légende mystérieuse, ajoutant sa floraison d'épisodes immortels aux réalités splendides de l'Histoire, ne placera pas, demain, sur le front de cette petite, le nimbe des héroïnes, et ne fera point d'elle l'emblème chaste et captivant de la nationalité, les réunissant ainsi toutes deux dans le triomphe définitif de la gloire ?...

    Toutes deux, en effet, on a pensé les plier à l'injustice : elles ont résisté...

    On a voulu les séduire toutes deux par des offres alléchantes, sans pouvoir réussir...

    On a cru les fatiguer par la fréquence des assauts ; elles ne s'en sont relevées que plus alertes pour la défense des traditions...

    Contre toutes deux enfin, l'on a tenté le droit du plus fort, mais chez l'une et l'autre, la tentative injuste n'a fait que réveiller les énergies, et les dresser plus vivantes, plus impénétrables en face des persécuteurs.   


* * * 

    Jeunes filles de mon pays,.... filles de Jeanne Mance et de Madeleine de Verchères, l'avenir de la race vous appartient !...

    Demain, reines et mères du foyer, avec la paix divine de vos sourires et la puissance de vos incomparables tendresses, vous pétrirez d' amour et de foi l'âme de ceux qui vous suivront...

    Demain vous enseignerez, dans les vocables francs et rustiques du parler maternel, les traditions pieuses qui mettent au cœur des fils la force et le courage des ancêtres...

    N'oubliez jamais que les peuples, dont le patriotisme s'inspire de la foi religieuse et des principes immuables du droit et de la justice, portent toujours au front l'éclat rayonnant de la gloire et de l'immortalité !...


FIN

Dédicace dans Les premiers coups d'ailes, recueil de contes et nouvelles
d'où est tiré Petite... mais grande, ci-haut, de Paul-Émile Lavallée. On peut 
trouver ICI l'unique exemplaire présentement disponible de ce volume

Paul-Émile Lavallée est l'un des 200 poètes présentés 
dans Nos poésies oubliées, dont il reste encore quelques
exemplaires des tomes 1 et 2. Pour des informations
supplémentaires, cliquez sur cette illustration :

vendredi 22 juillet 2022

250 élèves du Petit séminaire de Québec font l'ascension du cap Tourmente (1867)

Photo du haut : La route de la Petite ferme et du cap Tourmente, 1903.
Photo du bas : colonne d'élèves du Petit séminaire de Québec de retour
d'une promenade sur le cap Tourmente et passant par la Grande ferme, 1920.
La Petite et la Grande ferme appartenaient alors au Séminaire de Québec.

(Source : Musée de la civilisation du Québec / Fonds d'archives du Séminaire de Québec)
 


   Dans le récit que l'on lira ci-dessous de la montée du Cap Tourmente, en juin 1867, par 252 élèves du Petit séminaire de Québec, se trouvent notamment ces lignes dont l'esprit rejoint tout-à-fait les motivations qui ont fait entreprendre tout ce travail de remontée à la surface de l'oubli de nos meilleurs esprits d'antan que réalisent nos « glanures » de même que « Nos poésies oubliées » : 

   « ... ces beautés sont hélas ! du genre de toutes celles que nous trouvons sur la terre : elles passent, et passent bien rapidement ; et, si je ne puis arrêter les ravages du temps, je me crois au moins en conscience d’arracher, en autant qu’il m’est possible, leur souvenir de l’oubli ».

L'abbé J.- Patrick Doherty (1838-1872), à l'époque où  
il était jeune enseignant au Petit séminaire de Québec.

(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec ; 
collection Album de Gaspé).

   L'auteur est l'abbé J.-Patrick Doherty, né à Québec le 2 juin 1838, dont les parents d'origine irlandaise sont Patrick Doherty et Bridget Byrns. Remarqué pour sa vive intelligence dès ses années d'école primaire chez les Frères de la doctrine chrétienne, J. Patrick Doherty débuta en 1852 son cours classique au Petit séminaire de Québec, puis entra en 1861 au Grand séminaire de la même ville. Ordonné prêtre le 11 mars 1865, il fut d’abord enseignant au Petit séminaire de Québec, mais son mauvais état de santé le força, quatre ans plus tard, à entrer dans le ministère paroissial. Après un voyage à Rome et en Terre-Sainte, il fut nommé, en 1870, vicaire à Sainte-Catherine-de-Fossambault (aujourd'hui Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier), où l'on espérait que l'air plus sain allait l'aider à rétablir sa santé, ce qui ne fut pas le cas. En 1871, il fut nommé vicaire à la paroisse Saint-Roch de Québec et chapelain de l’Hôpital de la Marine, mais peu après il dut séjourner quelques mois en Géorgie et en Floride sur les conseils de son médecin, mais il ne put prendre du mieux. Le 21 mai 1872, il mourut au presbytère de la paroisse Saint-Roch de Québec, à l’âge de 33 ans. Il était atteint de phtisie, une grave maladie des poumons, depuis des années, mais il semble qu'il soit mort du typhus. 

   Quelques mois après la mort de l'abbé Doherty, son ami l'abbé Louis-Honoré Paquet a réuni en volume ses principaux écrits en français, puis l'année suivante en anglais. Outre le captivant récit présenté ici-bas de l'ascension du cap Tourmente, on y trouve une notice biographique qui permet de mesurer toute l'originalité de la personnalité de l'abbé Doherty, de même que le niveau prodigieux de sa culture. Pour consulter ou télécharger cette notice, cliquez sur la couverture du volume (ou pour l'ouvrage complet, cliquer ICI) : 


   Dans la Chapelle des Ursulines, au  Vieux-Québec, où il avait célébré sa première messe quelques années plus tôt et où résidait sa sœur religieuse, se trouve encore ce marbre funéraire rappelant le souvenir du jeune abbé Doherty, mort il y a 150 ans cette année. Ce sont ses amis irlandais qui, l'automne suivant sa mort, avaient tenu à commémorer ainsi celui qui fut inhumé dans cette chapelle et qu'ils tenaient en haute estime, lui dont le génie, le dévouement et la cordiale personnalité faisaient leur fierté : 

Photo : Daniel Laprès, 25 juin 2022.

   L'abbé Doherty est bien oublié de nos jours, même s'il fut l'un de nos meilleurs talents littéraires de son époque. Les rares parmi nos contemporains qui ont la chance de le découvrir et de le lire sont assurés de passer de réjouissants moments. Ernest Myrand, qui deviendra directeur de la bibliothèque parlementaire à Québec, raconte que « l’abbé Patrice Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d’une amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les fêtes, l’âme de tous les plaisirs, la meilleure application du vers immortel du poète : Eia age, nune salta, non ita musa diu Musa juvat ! » [peut se traduire par : « Courage ! Allons, sois joyeux sans retard, car la Muse ne sera pas toujours près de toi !]L'abbé Doherty a certes bien fait d’écouter Virgile, il est mort à 33 ans ! » (Source : Ernest Myrand, Une fête de Noël sous Jacques Cartier, Québec, 1888, p. 36).

   Réputé donc pour la vivacité et la pétillance de son esprit, et doté à la fois d'un art de la répartie qui faisait les délices de ses auditeurs et d'un imparable sens de l'humour, l'abbé Doherty mettait de la vie dans toutes les activités auxquelles il prenait part, que ce soit au Petit séminaire de Québec où il a enseigné quelques années, ou à la maison de vacances du Séminaire au « Petit Cap », à Saint-Joachim au pied du Cap Tourmente, ou auprès de ses paroissiens et des malades dont il était l'aumônier, ou encore en tant que compagnon de voyage, comme on le verra un peu plus loin.

L'abbé J.-Patrick Doherty en 1865.

(Source : Musée de la civilisation du Québec ;
fonds d'archives du Séminaire de Québec)

   Au Petit séminaire, les élèves préféraient rester en classe et manquer leur récréation afin d'écouter l'abbé Doherty leur raconter des histoires avec sa verve phénoménale, ce qui était en soi tout un tour de force pour un enseignant, surtout à cette époque. En témoigne son élève Joseph-Edmond Roy (cliquer sur son nom), qui deviendra historien et aussi maire de Lévis, selon qui l'abbé Doherty était « la personnification de la plus aimable comme de la plus fine gaieté » et qui ajoute :

   « Au printemps de 1872 nous assistions aux funérailles du bon abbé Doherty, ce prêtre irlandais si drôle, si plein d'ingénieuses inventions pour tenir les élèves toujours en alerte et de bonne humeur. Habitués que nous étions à entendre ses amusants récits où à lire ses désopilantes histoires, son départ du séminaire nous avait mis le cœur en deuil, et sa mort arrivée au presbytère de Saint-Roch, fut pour nous une perte cruelle. Après les funérailles, nous accompagnâmes la dépouille jusqu'au cloître des Ursulines où elle repose tout près des restes d'une sœur du mort regretté ». (Source : Joseph-Edmond Roy, Souvenirs d'une classe au Séminaire de Québec, Lévis, 1905, p. 405-406, 480). 

   Arthur Buies, qui lui-même était l'une de nos meilleures plumes de l'époque, et malgré son anticléricalisme frénétique, a évoqué quant à lui « le talent descriptif, doux, folâtre et original de l'abbé Doherty, […] un Irlandais par l'origine, mais un vrai Gaulois par la forme, par l'éducation, la tournure d'esprit ». Puis, rappelant que dans notre pays, « on conserve l'esprit de nos pères, l'ironie qui ne blesse pas et qui amuse » (toutes choses, notons-le, disparues de ce qui nous tient lieu d'intelligentsia moderne), Buies mentionne que l'abbé Doherty « avait au plus haut degré cette teinte fine et doucement piquante qui est comme le parfum des fleurs après un orage ». (Source : Arthur Buies, Chroniques, édition critique présentée par Francis Parmentier, tome 1, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, p. 507-509).

   L'abbé Doherty fut notamment le compagnon de voyage, en 1871, de son confrère l'abbé Léon Provancher, fondateur de la botanique au Canada français et aussi du Naturaliste canadien, première revue scientifique de langue française en Amérique, lorsque les deux compères se virent conseiller par leurs médecins respectifs de séjourner quelques mois en Floride. Le chanoine Victor-Alphonse Huard, biographe de Provancher, raconte un épisode de ce voyage qui met en relief l'humour taquin de l'abbé Doherty : 

L'abbé Léon Provancher(1820-1892),
botaniste, entomologiste, naturaliste,
qui fut l'objet de certaines taquineries
humoristiques de l'abbé Doherty.

(Source : BANQ)

   « Ce fut dans l’un des trajets en chemin de fer, au cours de ce même voyage en Floride, que son compagnon feu l’abbé Doherty, dont les anciens se rappellent l’esprit et les aimables qualités, lui joua le joli tour que voici et dont je ne sais plus comment j’ai eu connaissance. Durant, l’arrêt du train à quelque station, l’abbé Provancher était descendu, comme il faisait souvent, pour tâcher de faire quelques captures d’insectes intéressants dans les fourrés avoisinants. — Mais que cherche donc votre compagnon ? demandèrent à M. Doherty, resté dans le wagon, quelques dames qu’intriguaient les agissements de l’abbé Provancher. — Ah ! le pauvre monsieur! répondit l’abbé Doherty. Il a l’esprit un peu troublé... Sa manie est de chercher partout des épingles... Si vous voulez lui faire plaisir, offrez-lui des épingles quand il remontera dans le train. Et en effet, dès le retour de l’abbé Provancher, les obligeantes voyageuses se firent un devoir de lui présenter des épingles... Tableau ! comme disent les chroniqueurs des gazettes... » 

   Puis le chanoine Huard de poursuivre : 

   « M. Doherty était un excellent compagnon de voyage pour l'abbé Provancher. Il était la personnification de la courtoisie et de la gaieté, et il possédait à un haut degré l'humour irlandais. […] Il avait enseigné l'anglais au Séminaire de Québec durant quelques années (1865-70). Pour nous familiariser plus rapidement avec la langue anglaise, il avait imaginé de nous faire soutenir en classe, et en anglais, bien entendu, des discussions littéraires ou historiques. À cette initiative originale, je dois d'avoir prononcé, au moins une fois dans ma vie, un discours en langue anglaise — discours où je rabrouais de belle façon Charlemagne ou Napoléon Bonaparte, je ne sais plus ». (Source : V.-A. Huard, La vie et l'œuvre de l'abbé Provancher, Paris, éditions Spes / Québec, Librairie J.-P. Garneau, 1926, p. 253-254, 317-318).

Probablement au cours d'un voyage, l'abbé Doherty
 pose avec son ami l'abbé Napoléon Laliberté,
surnommé « la grue », qui fut l'objet de l'ultime
facétie de l'abbé Doherty sur son lit de mort.. 

(Source : Musée de la civilisation du Québec ; 
fonds d'archives du Séminaire de Québec)

   Enfin, le chanoine Huard rapporte que, même à l'article de la mort, l'abbé Doherty trouvait encore le moyen de faire rire, cette fois son ami l'abbé Napoléon Laliberté, qui fut membre du Congrès de la Baie-Saint-Paul (cliquer sur le nom), première association connue de poètes au Canada français, en plus d'avoir été le confesseur de Louis Riel lorsque celui-ci fut interné à l'asile psychiatrique de Beauport

   « On a raconté dans le temps que, sur son lit de mort, et lorsqu'il ne pouvait plus parler, il reçut la visite de l'un de ses anciens collègues et amis du Séminaire de Québec, feu l'abbé N. Laliberté. Celui-ci, pour des motifs que j'ignore, avait reçu des écoliers le sobriquet de «la grue». Or, quand il demanda au mourant s'il le reconnaissait, l'abbé Doherty souleva sa main défaillante et figura avec son index la courbure du long cou de l'échassier bien connu » (op. cit, p. 318). 

   Maintenant que les principaux traits du caractère et de l'esprit de l'abbé J.- Patrick Doherty vous ont été, précisément 150 ans après sa mort, ci-haut présentés, il est maintenant temps de savourer son exquis récit de l'ascension du cap Tourmente par les 250 élèves du Petit séminaire de Québec, en juin 1867. À noter que l'abbé a écrit ce texte à l'intention de lecteurs « dans trois cents ans » ; son écrit étant oublié depuis très longtemps, nous ne ferons donc que devancer d'un peu plus de 150 ans le lectorat envisagé par cet homme d'esprit produit par notre peuple et qui a enrichi notre littérature des beaux fruits de sa plume. Nous avons cru bon d'intercaler le texte de nombreuses photos, prises entre 1869 et 1915, d'élèves du Petit séminaire de Québec alors qu'ils font l'ascension du cap Tourmente ou se trouvent au Petit-Cap mentionné par l'abbé Doherty ; toutes ces photos sauf quelques-unes ont été puisées dans le fonds d'archives du Séminaire de Québec.  


Voyage de Saint-Joachim
par 
l'abbé J.-Patrick Doherty
(1867)

L'abbé J.-Patrick Doherty

(Source : Musée de la civilisation du Québec ;
fonds d'archives du Séminaire de Québec)


   À la demande des élèves du Petit séminaire, Mgr Langevin, évêque de Saint-Germain de Rimouski, avait accordé un grand congé à toute la communauté, à la suite d'une adresse que ceux-ci lui présentèrent le jour de sa consécration.

   Il y allait de l'honneur des écoliers de prouver à Sa Grandeur leur pleine appréciation d’une si gracieuse faveur, en la mettant à profit, jusqu'aux extrêmes limites du quam posse [du possible]. Mais pour cela, il fallait sortir du rayon des amusements du congé ordinaire. À gentil sire, beaux habits, à un congé extraordinaire, il fallait au moins des émotions.

   Mais le bloc serait-il dieu ? Diable ? Ou cuvette ? L'expression de la joie commune se traduirait-elle par un banquet monstre ? Un dîner splendide ? Un pique-nique, une excursion, une promenade ? Ces genres d'amusement se présentèrent fort naturellement à l'esprit des intéressés, vu que dans leur compréhensibilité, ils renferment toutes les formes de récréation connues du dix-neuvième siècle. Je signale en passant ce fait, moins à titre de nouvelle que pour la plus ample information de ceux qui voudront, dans trois cents ans d'ici, étudier nos us et coutumes. Disons même, une fois pour toutes, que c'est spécialement pour les lecteurs de cette époque que je livre aux annales les quelques détails qui vont suivre.

La cour des « Petits » du Petit séminaire de Québec, à l'époque
où se déroule le récit composé par l'abbé Doherty.

(Source : Abbé D. Gosselin, Les étapes d'une classe au 
Petit séminaire de Québec 1859-1868
, Québec, 1908)

   Donc, grand fut l'émoi du moment pour ceux à qui il incombait d'imprimer une direction et de donner une forme à la fête. Aussi, que de délibérations profondes ! que de consultations graves, multiples, variées ! Que de plans soumis, et partant que de plans rejetés ! —Ah ! cher lecteur de trois cents ans, si vous saviez comme il était difficile de nos jours de s'entendre sur un plan.

   Mais enfin, par la consultation, on arrive à la résolution, tout comme on arrive à la fin d'un livre en tournant les pages, On recueillit les avis, on les transforma, on les combina, on les mélangea, et le résultat fut un précipité qui plut à tous, et pour le fond et pour la forme.

   C'est ainsi que du choc des opinions naît la vérité, comme l'étincelle jaillit du briquet. — Cette dernière comparaison, cependant, cher lecteur de trois cents ans, est quelque peu vieille, depuis qu’on se sert de l'allumette chimique, qui se vend de nos jours à un sou la boîte. Le précipité susdit, ou mieux, cette décoction de plans, fut…

 

LA PROMENADE AU PETIT-CAP DU CINQ JUIN 1867

 

   Si je vous disais tout simplement, chère postérité, que le jour du départ, les écoliers se sont levés à trois heures et vingt-cinq minutes, et qu'à quatre heures et quart le bateau laissait le quai, emportant, au milieu des fanfares des instruments de cuivre, 252 excursionnistes, vous auriez, à la vérité, une idée juste de l’heure où chacun se disait, et se faisait dire : « Ah ! Nous voilà en route ». Mais cette concision nuirait à la véracité historique de mon récit, en me faisant livrer à l’oubli bien des circonstances aussi importantes qu'intéressantes.

   Ainsi, par exemple, dans le cas où je ne vous aurais donné que les renseignements précédents, comment l'avenir redirait-il à la louange des Révérendes Dames Ursulines, qu'elles ont bien voulu, cette fois encore, conserver les belles et succulentes traditions de leur monastère, en nous envoyant, comme à l’occasion de deux promenades antérieures, une magnifique collation ! Saurait-on le triomphe éclatant remporté par notre vénérable économe sur un baromètre suranné qui, depuis trente-six heures, demeurait à la pluie, avec une morne persistance, tandis que le premier soutenait, nonobstant le mercure, que nous aurions un temps superbe, mettant au jeu et son expérience de soixante-dix ans, et la perspicacité de ses scieurs de bois ?...

   Et ne faudrait-il pas aussi vous parler de la nuit, qu'on eût dit tirée au laminoir, tant elle paraissait longue, même aux Petits [on nommait à l’époque « les Petits » les élèves des premières années d’étude au Petit séminaire] ; du son argentin de la cloche matinale, qui, pour cette fois, n'avait devancé le réveil de personne ; des regards interrogateurs jetés sur un ciel quelque peu indécis ; des cris joyeux qui accueillirent l'ordre de partir ; de l'ébahissement de plus d'un bourgeois, qui, la tête à la fenêtre, à moitié endormi, se demandait en vain la cause de cette procession quasi nocturne…

   Mais savez-vous bien, aimable postérité, que le scrupule me vient en écrivant. Rapporter fidèlement tous les incidents, narrer sans emphase tout ce qui se rattache à la promenade dont j'ai entrepris de parler, c'est bien, très bien même ; mais tout commencement doit avoir des limites, comme toute fin doit avoir un terme.

   Et, du train que je vais, je prévois que mon commencement n'aura pas de fin, du moins d'ici à longtemps. Tenez, l'affaire est, qu'après tout, entre vous et moi, et du reste entre le plus et le moins, il n'y a souvent que très peu de différence ; de sorte que, réflexion faite, je tairai complètement les préparatifs, et les concomitances susdites, et je commencerai sans préface par…


LE VOYAGE


   Nous voilà donc à voguer sur l'eau bleue — métaphoriquement parlant — cela s'entend ; car devant la ville, le « majestueux Saint-Laurent » n'a de bleu que ce que lui donne l'azur du ciel à d'assez rares intervalles. Nous voilà, dis-je, partis. Le Saint-George,  à qui nous avions confié nos destinées, a pris — si l’on excepte le capitaine — un air de gaieté tout-à-fait de mise avec la circonstance. De nombreux pavillons flottent au vent, de jeunes érables bordent le pont et font ressortir davantage l’admirable éclat de ses flancs bleus. Nous touchons à la Pointe-Lévis, où nous prenons une berge, « pour aider — disait un original — la digestion du bateau-à-vapeur à la grande ferme » [l’abbé Doherty fait ici allusion à la « grande ferme » du Séminaire de Québec, au Petit-Cap, à Saint-Joachim sur la Côte-de-Beaupré].

Le Petit séminaire de Québec avait nolisé le 
bateau à vapeur Saint-Georges pour assurer
le transport de ses élèves vers le domaine
du Petit-Cap, le 5 juin 1867.

(Source : Le Courrier du Canada, 3 août 1866)

   Oh ! le gentil voyage que nous avons fait ! Figurez-vous, aimable lecteur de trois cents ans, que nous avions là réuni tout ce qui peut contribuer, d’une manière éloignée ou prochaine, au charme d’une promenade, et cela avec une surabondance qui tenait du luxe. Une cuisine bien garnie, un temps des plus propices, une musique qui produisait des gerbes de sons gais et folâtres que les échos se hâtaient de répéter avec complaisance, une compagnie aussi nombreuse qu’aimable, et surtout, oh ! oui, avant tout, un paysage dont la beauté fraîche et pure ne trouvait d’égal que dans sa riche variété.

   Mais voilà que les groupes se forment. Ils sont, comme toujours, caractéristiques. Voyez : ce sont les physiciens ; ils étalent au grand vent leur science de calorique. Ils ont appris hier la théorie des bateaux-à-vapeur, et ils épuisent tous les charmes techniques de la science sur les machines du Saint-George. J’entends le bruit cadencé d’un vers hexamètre : c’est un cercle de rhétoriciens et de seconds qui prétendent au monopole de la poésie. Ils posent en administrateurs exclusifs de la belle nature : eux seuls savent combien est doux le murmure des vents, combien est limpide la plaine liquide.

   C'est ici une réunion de troisièmes et de quatrièmes. Ils n'ont pas encore gravi le Parnasse, mais ils sont au-dessus des régions où l'on ne travaille qu'à coup de dictionnaire. Leurs causeries se ressentent quelque peu de leur état de chrysalides, c'est un peu de tout.

   Mais, grands dieux ! Quel est ce caquet interminable qu'on entend à l'arrière, et qui va parfois jusqu'à couvrir le bruit des grandes roues motrices ? Eh ! C'est la grande république des Petits. Les propos se croisent, se multiplient, se heurtent, se pressent ; règle générale, on n'y parle jamais moins de trois à la fois. Déjà vingt sujets ont été épuisés, et cent autres restent à examiner. Mais de quoi parlent-ils ? Que peuvent-ils avoir à dire ? Bah ! demandez-le aux vents qui emportent leurs idées au passage ; pour moi, je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que ces petits gosiers ont gazouillé depuis le départ, et gazouilleront jusqu'au retour, et se reposeront ce soir, pour reprendre demain : sine fine dicentes [dire sans cesse].

   Cependant le bateau a fait du chemin pendant que nous étions à causer. La ville dort encore avec confiance sur le versant du cap. Mais ce cap, tantôt si menaçant, diminue, s'aplatit. La mâture des vaisseaux, qui découpait l'horizon en lignes sévères, se mêle et se confond. Mille et une embarcations quittant les quais, où elles ont sommeillé durant la nuit, déploient leurs ailes et sillonnent le fleuve, comme ces mouches légères qu'on voit glisser sur la surface des étangs.

   Nous sommes au bout de l'île [d’Orléans] à l'entrée du chenal du nord. Les bords du Saint-Laurent sont enchanteurs. Leur pittoresque beauté a été mille fois exploitée par des poètes et des prosateurs sans nombre, depuis Jacques Cartier jusqu'à nos jours. Le marin de Saint-Malo les décrit tels qu'il les a trouvés : majestueux et solitaires ; Charlevoix nous les montre au temps des premiers efforts de la civilisation ; Garneau et Ferland ont cru pouvoir interrompre la chaîne des événements historiques, pour consacrer à leur description des pages fraîches et belles ; l'abbé Casgrain et le Dr LaRue ont puisé l'inspiration dans ce thème fécond…

   Or donc, considérant ce que je viens de dire, je n'ai pas besoin de consigner ici la description des lieux charmants devant lesquels nous glissons si gaiment ; le lecteur de trois cents ans trouvera moyen de satisfaire sa curiosité sur ce point dans la cinquantième édition des œuvres des écrivains susmentionnés.

   La prière du matin se fit, par une heureuse coïncidence, vis-à-vis de l'église de l'Ange-Gardien. J'ai toujours trouvé un charme ravissant dans la prière du matin faite en communauté, mais ce jour-là surtout, il y avait je-ne-sais-quoi de saisissant dans ces groupes nombreux qui, agenouillés en plein air, confiaient à la brise matinale leurs premières aspirations d'amour envers le Créateur. Oh ! Si toutes les excursions commençaient ainsi par la pensée de Dieu ! Si toutes les journées de plaisir étaient ainsi consacrées par la prière !

   Un philosophe chinois a dit que l’attente enlève l'appétit. De cette assertion on peut de suite tirer deux conclusions ; premièrement que le susdit chinois était fin observateur, et deuxièmement que nos élèves sont à cet endroit aussi chinois que ceux dont ce philosophe parlait. Depuis deux jours, la promenade était le thème universel des causeries, et la veille on était précisément arrivé à ce point culminant de la surexcitation où l’appétit disparaît. Au souper, les coupeurs de pain étaient, comme l’Othello de Shakespeare, sans occupation; le plus maussade des lecteurs du réfectoire eût pu dominer le cliquetis des fourchettes.

   Mais dame ! En attendant les estomacs s'étaient creusés. Si l'appétit vient en mangeant, je vous le certifie, il vient plus vite en jeûnant. Aussi, quand, après la prière, M. le Directeur eut annoncé le déjeuner, je crus pour un instant qu’il avait proclamé l'ouverture des vacances, tant furent spontanés les cris de joie qui accueillirent cette nouvelle. Tels, lorsque sur le bord du nid que l’amour maternel a bâti au sommet de l'orme, l’oiseau-mère paraît avec la pâture désirée, les oisillons, encore vierges de plumages, ouvrent un large bec et s'agitent convulsivement, tels les écoliers affamés s'agitaient autour d'un immense plat de jambon et de corn beef, dont les tranches succulentes disparaissaient, disparaissaient, disparaissaient…

   Arrivés en face de la Bonne Sainte-Anne [de Beaupré], nous chantâmes l’Ave Maris Stella, ensuite les accords de la musique saluèrent l'apparition du Petit-Cap, terme de notre voyage. Il nous parut d'abord soulevé au-dessus des eaux, comme un présent qui nous descendait des cieux ; mais quand nous fûmes arrivés au bout de l’île, il prit une assiette plus ferme, et déjà nous distinguions les pins, les falaises, les maisons de la grande ferme, le tout dominé par la cime majestueuse du Cap Tourmente. L'ancre est jetée au milieu de bruyants hourrahs — terme anglais qui, de nos jours, exprimait la plus vive satisfaction — la berge est mise à l’eau, une soixantaine de personnes, prêtres, ecclésiastiques [à l’époque où écrivait l’abbé Doherty, on désignait par ecclésiastiques les candidats au sacerdoce ayant reçu les ordres mineurs] et écoliers, y trouvent place ; les avirons fendent l'onde, cinq ou six minutes s'écoulent, le bord est atteint, et le premier quart des excursionnistes est débarqué sans accident sur une belle grève tapissée de verdure. Le spectacle offrait alors dans son ensemble quelque chose de vraiment beau. En face, nous avions la campagne parée de toute la première fraîcheur d'un printemps un peu en retard ; sur les eaux, qui dormaient tranquilles et transparentes, se réfléchissaient les formes arrondies du Saint-George ; les groupes joyeux que nous voyions à travers les érables, les vivats énergiques, les gais propos, entremêlés des accords de la musique, tout cela formait un tableau dont les charmes n'échappèrent à personne.

Le cap Tourmente en 1903.

   Plusieurs prêtres, avec MM. les ecclésiastiques et quelques écoliers, prirent les devants, afin de pouvoir dire la sainte messe avant l’arrivée de la communauté. M. X. [dans divers écrits, l’abbé Doherty désigne par « M. X. » l’abbé Charles-Honoré Laverdière (1826-1873), historien, archéologue et musicien] resta en arrière, afin de surveiller le débarquement qui fut des plus heureux.

   J'aurai occasion dans le cours de ces annales de vous parler, cher lecteur de trois cents ans, des beautés qui ornent le Petit-Cap. Je m'en fais même une obligation très stricte. Car ces beautés sont hélas ! du genre de toutes celles que nous trouvons sur la terre : elles passent, et passent bien rapidement ; et, si je ne puis arrêter les ravages du temps, je me crois au moins en conscience d’arracher, en autant qu’il m’est possible, leur souvenir de l’oubli. Je me contenterai donc de dire, pour le présent, que les premiers arrivés y trouvèrent tout à sa place, comme aux plus beaux jours des vacances, grâce au zèle éclairé de M. V. qui avait fait poser les oratoires, balayer les allées, orner la chapelle, préparer Liesse [nom donné à la maison au Petit-Cap réservée aux élèves du Petit séminaire] et la salle de billards. Bref, il n’y avait que lui-même qui ne fût pas en bon ordre ; et, disons-le, il était passablement chiffonné par la fatigue qu’il s’était donnée.

L'entrée du domaine du Petit-Cap, propriété du Séminaire de Québec.
Photo datant du début des années 1900.

   Vers huit heures, nous étions à causer autour de la table du déjeuner, lorsque tout-à-coup les échos du petit bois, qui s’étaient réveillés aux sons de la bande, nous apportèrent la nouvelle de l’arrivée prochaine de nos compagnons.

   Nous sortons à la hâte, et deux minutes après, ils défilaient quatre par quatre, précédés de M. X., à travers la route Wellington, et débouchaient sur la pelouse, en face du Château Bellevue. Une chaleureuse harangue [note de l’éditeur : cette harangue fut prononcée par l’abbé Doherty lui-même. Se donnant comme le Seigneur du château, il souhaita la bienvenue à ses nombreux visiteurs, dans un discours pétillant d’esprit], un air de musique, de nouveaux hourrahs, et les rangs se remplirent au son de la cloche de la chapelle qui annonçait la messe. Elle fut dite par M. le G. V. T. [le Grand Vicaire Elzéar-A. Taschereau (1820-1898), futur cardinal-archevêque de Québec]. Un chœur bien organisé exécuta plusieurs morceaux de chant ; il va sans dire que le goût de M. V. se trahissait partout dans l'ornementation du sanctuaire. Au sortir de l'église, on visita Liesse, le petit bois, le fort Saint-Louis, et comme l'heure avançait, on organisa sans tarder…

Le château Bellevue, tel qu'il paraissait en 1867 (cette photo date de 1869). 
C'est là que s'est déroulée la scène décrite dans le paragraphe précédent, 
y compris la harangue de l'abbé Doherty.

LA PROMENADE DE LA CIME


   Le chroniqueur, à qui l'on a imposé le devoir de faire le rapport de cette promenade sent au début qu'il a une rude tâche à accomplir. Lorsqu'une course se fait avec ce qu'on est convenu d'appeler « la petite bande »,  vous êtes facilement au fait de tout ; rien ne vous échappe, vous avez vu et entendu tout le monde. Les bons mots, les facéties, les impressions drolatiques de chacun, en vous mettant à même d'enjoliver votre compte-rendu, vous permettent de rendre justice à tous. Mais quand la foule des promeneurs s'appelle la communauté, et que la file s'étend depuis le haut de la côte Saint-Louis-de-Gonzague jusqu'au chemin du Roi et au-delà, on comprend qu'il est impossible de tout saisir, de tout noter. Je me vois donc dans la triste nécessité de passer sous silence moult hauts faits de tout genre, de laisser dans l'ombre mille traits scintillant d'esprit, mille réparties vives et enjouées qui auraient illuminé mon récit, comme ils ont fait carillonner les éclats de rire joyeux parmi les rangs, durant tout le parcours. C'est pourquoi l'on voudra ne pas me taxer d'égoïsme, si je ne relate, à peu de chose près, que les incidents particuliers au cercle dont je formais un modeste rayon.

   Cette réserve faite, en faveur de la vérité, et en guise d'amende honorable, je sens que ma conscience est plus à l'aise, et que ma plume coulera plus facilement.

   « Ceux qui désirent faire partie de la promenade voudront passer à droite, pour que nous puissions en voir le nombre, et faire ensuite un partage égal des provisions entre ceux qui partent et ceux qui demeurent ici. C'est une course un peu fatigante ; voyez-y avant de l'entreprendre ». Ce petit discours, que M. C. nous adressa du haut du perron, laissait tout le monde libre de choisir ses amusements de la journée ; mais il ne diminua pas le nombre des promeneurs. Toute la communauté, à l'exception peut-être d'une vingtaine, se rangea vers la droite, et la distribution des vivres commença…

Des élèves s'amusent devant « Liesse », la maison réservée
aux élèves du Petit Séminaire au domaine du Petit-Cap. La 
photo date du début des années 1900.

   À nous voir en ce moment on eût dit la nation juive au sortir des ombres de la terre d'Egypte. Chacun, en effet, ou du moins presque tous portaient quelque objet qui devenait précieux, à raison du voyage que nous allions entreprendre. Celui-ci pliait sous le faix d'un énorme sac de pain ; celui-là le suivait de près avec le beurre tout fraîchement enlevé à la Petite Ferme ; l'un portait de la viande fraîche, un autre un jambon des plus arrondis ; ceux-ci étaient munis de gourdes, ceux-là de tasses de fer-blanc ; d'autres étaient chargés à la manière du quatrième officier qui assistait au convoi funèbre du défunt Malbrook, mais ils se consolaient par la perspective d'être souvent de relai. M. X., dont la science s'appuie sur une longue expérience, nous donna quelques avis sur la manière de marcher sans se fatiguer, nous fit quelques recommandations, puis, la clochette, à la main, se mit à la tète de la colonne qui partit incontinent dans l'ordre suivant. A l'avant-garde, MM. les ecclésiastiques, précédés de M. T. ; au centre, MM. les Grands avec le gros… des provisions. MM. les Petits fermaient la marche avec ordre de pousser devant eux les traînards, et de ne pas trop lambiner.

Le cap Tourmente, vu en 1903 depuis le domaine du Petit-Cap. 

   Presqu’à chaque pas aux alentours du Petit-Cap vous rencontrez des endroits consacrés par quelque souvenir. C'est ici la rivière de l’étang, fameuse par ses goujons, et les ébats fréquents de nos petits barbotteurs ; c'est là la grotte aux punaises, autour de laquelle voltigent les échos à la voix moqueuse et stridente ; plus loin coule la Friponne, qui fait grincer la scie du petit moulin, et tout près, à l’ombre des falaises, fleurit le pommier qu'un personnage célèbre planta, dit-on, sans s’en douter. Dans la route Saint-Charles, on trouve les rivières Rouge et Billion ; et, sur le versant de la montagne, le classique Simoïs, le Pactole, le Léthée, et ainsi de suite. Or, comme M. X., qui s'était chargé du rôle de cicérone, ne pouvant communiquer à tous les intéressants détails qui se rattachent aux lieux traversés, il convint d'en faire part à ceux qui l'entouraient, et ceux-ci à leur tour devaient les télégraphier de rang en rang, tout comme nos pères se renvoyaient les nouvelles avant que Franklin eut arraché au ciel le secret de l'étincelle électrique.

Élèves du Petit séminaire de Québec. Au loin le cap Tourmente.

   Nous étions partis du château Bellevue à neuf heures, et à neuf heures et demie nous faisions notre première étape au petit moulin. Nous pensions pouvoir gravir la falaise sans arrêt, mais rendus au haut de la première côte, notre guide crut devoir ménager les faibles, et ordonna une halte, qui fut, du reste, du goût de tous. MM. les ecclésiastiques continuèrent cependant leur route, et nous ne les revîmes qu'au pied de la croix, sur le sommet de la montagne. Après quelques minutes de repos, on nous cria de nouveau en route ; et nous nous engageâmes dans la sinuosité de la montée, par une route comparativement récente, due à l'industrie de M. L. ; ce chemin est moins raide que l’ancien ; il est cependant assez âpre, et les effets de la fatigue commencèrent à se faire sentir, d'une manière visible, parmi MM. les Petits qui n'atteignirent le haut de la falaise que dix minutes après la première division. M. X., en ce voyant, se hâta d'ajouter un nouvel item à son code de lois, et publia que nous aurions à diminuer la pression, afin de ralentir davantage la marche : ce qui se fit en effet, et si bien que nous mîmes — horresco referens ! [Je frémis en le racontant !] — trois longues heures à parcourir le chemin qui nous restait à faire.

Début du sentier conduisant à la cime du Cap Tourmente.
Photo datant des années 1910.

   Il était une heure et dix minutes p. m. lorsque la queue de la colonne arriva sur le premier plateau qui fait face à l'île d'Orléans. De cette position la vue s'étend au loin.

   La croix plantée sur le roc au milieu du plateau, est à 1663 pieds au-dessus du niveau de la mer; et, disons-le en passant, ce chiffre correspond exactement à la date de la fondation du Petit Séminaire. Vous avez à vos pieds la Grosse-Ile, l’Ile-aux-Beaux, l’île Madame, et l’île d'Orléans, dans toute son étendue ; au nord, la côte de Beaupré, avec la succession de ses maisons blanches qui serpentent le long de la grève jusqu'à la ville de Champlain, dont on distingue les flèches par un temps clair ; au sud, vous voyez reluire les clochers de Beaumont, de Saint-Michel, de Saint-Vallier, de Saint-Thomas, de Saint-Ignace, de l'Islet, de Saint-Roch [des Aulnaies], et ainsi de suite jusqu'à je ne sais plus quelle paroisse, où le ciel, se confondant avec les eaux du fleuve, termine le plus magnifique panorama qu'on puisse embrasser d’un seul coup d'œil, peut-être dans tout le pays.

Groupe d'élèves et de prêtres du Petit séminaire de Québec au pied de la croix
de la mi-chemin du parcours vers la cime du cap Tourmente. Août 1903.

   Il est entendu que nous ne pûmes admirer pleinement ce spectacle qu'après avoir pris part à un dîner copieux, au bord du petit ruisseau qui glougloute dans un lit rocailleux, tout près de la cime. Après le repas, ceux qui désiraient voir miroiter le lac Saint-Joachim, qui s'encadre derrière le cap dans une forêt de sapins, se rendirent sur le second plateau ; les autres demeurèrent sur le premier, où ils passèrent le temps à causer, à chanter, et à se remettre des fatigues de la montée.

L'une des étapes de la montée du cap Tourmente. 1905.

   À trois heures p.m., nous étions parfaitement reposés. M. X. nous démontra qu'en vertu du principe complexe de l'attraction, de la gravitation et du poids spécifique, la descente serait moins pénible que l'ascension, et nous permit, en conséquence, de partir au pas accéléré, nous imposant néanmoins un arrêt au Pactole. Le point de ralliement général était fixé au Moulin, où toute la caravane devait se concentrer, pour de là pousser ensemble sur le Petit-Cap.

   Tout cela se fit avec le plus rare bonheur. Au bout de trois quarts d’heures, nous campions, pour un instant, au bord de la Friponne, et vingt-cinq minutes après, nous arrivions à Liesse dans le même ordre que nous en étions partis, sans avoir eu à constater le moindre accident fâcheux dans tout le cours de la promenade.

Le lac Saint-Joachim, vu depuis la cime du cap Tourmente. Photo prise vers 1910.

   Nous fraternisâmes immédiatement, pour me servir d'un terme de guerre, avec ceux de nos compagnons que nous avions laissés derrière nous, et nous bûmes à leur santé le doux lait que la prévoyance bienveillante de M. C. avait fait préparer pour notre retour. Bien entendu que tous avaient des épisodes à raconter : chacun avait été héros en quelque manière, et, comme cela se fait toujours en pareille circonstance, personne ne se faisait prier pour narrer ses exploits.

   Nous étions à causer ainsi gaiement, étendus sur l’herbette, lorsque la cloche nous annonça la bénédiction solennelle du Saint-Sacrement, par laquelle devaient se terminer dignement les réjouissances de la journée.

La chapelle Saint-Louis-de-Gonzague du Petit-Cap. 1903.

   Je n'entrerai pas dans le détail de toutes les beautés qui frappèrent nos regards en entrant dans la chapelle, car l’éloge, a-t-on dit, languit auprès de certaines œuvres, et, du reste, je n'ai plus qu'une page et quart pour me rendre jusqu'à la ville. Qu'il me suffise donc de dire qu'elle était rayonnante de splendeur ; et que les fleurs et la lumière se mariaient sur l'autel transformé en chapelle ardente, comme les sacristains de la congrégation savent seuls les marier. M. T. [le Grand Vicaire Taschereau, précédemment mentionné] nous fit une courte allocution, pleine d'onction et de piété ; puis il donna la bénédiction, pendant laquelle le chœur s'acquitta, avec son bonheur accoutumé, de la partie musicale. Nous sortîmes le cœur rempli de douces émotions, après avoir remercié le bon Dieu des grâces dont il nous avait comblés jusqu'alors.

   L’heure du départ était arrivée… Quoi ! Déjà !... Hélas oui ! Le soleil était à son déclin, et pas un de nous n’avait la puissance de Josué pour arrêter sa marche rapide. Donc, nous plions tristement bagage. Nous partons ; nous sommes partis. Mr. X., toujours en tête, nous conduisit par la route Champlain, à travers les champs ensemencés, jusqu'à la demeure de M. Fortin, de la Grande Ferme, que nous remerciâmes cordialement de la peine qu'il s'était donnée à nous préparer un débarquement sûr et commode. Arrivés sur la grève, la berge fut de nouveau mise en réquisition. À chaque voyage, elle emportait au bateau entre soixante-dix à quatre-vingts passagers, qui partaient et arrivaient au milieu des hourrahs de ceux qui restaient sur le rivage, et qui ressemblaient, disait quelqu’un, aux grues d’Homère sur les remparts d’Illion [Est-ce bien là qu’elles se tenaient ? Note de M. Doherty].

   À sept heures nous levions l’ancre, et peu après nous gagnions, à toute pression de vapeur, le chenal du sud, dans lequel nous sommes entrés au jour tombant.

   La dernière page qui me reste ne suffira certainement pas pour vous redire tous les charmes de la soirée que nous passâmes au retour. C'est pourquoi je livre à l'ère de la postérité le nom de M. N. En effet, si ce charmant chroniqueur avait commencé ses Annales de 1867 seulement aux deux pages plus loin, j'aurais pu vous parler de la courtoisie des gens de l'Ile [d’Orléans], qui allumèrent sur plusieurs points élevés des feux de joie, pour nous saluer au passage ; mais, comme vous le voyez, cette faveur m'est refusée. Je vois bien qu’il en sera de même des accords de musique instrumentale et vocale, entremêlés de discours, de récitations, de contes joyeux etc., qui firent résonner le salon d'applaudissements répétés, et changèrent les heures en minutes, jusqu'à notre arrivée au quai, à neuf heures et demie.

   Mais ce qui formera surtout un sujet de regret éternel, c'est qu'il me faudra taire l'agréable surprise que M. l’économe ménageait à toute la communauté, sous la forme d'une collation très friande. Je suis donc réduit à dire que nous avons fait honneur au régal, que nous avons voté des remerciements à M. l’économe, et qu’à onze heures nous étions au lit.

Tiré de : L’abbé Doherty, ses principaux écrits en français, par un ami, Québec, Augustin Côté et Cie, 1872, p. 47-68. 


Diverses photos prises en 1869 et 1915
de promenades et jeux d'élèves du Petit 
séminaire de Québec au Petit-Cap, durant
une ascension du cap Tourmente ou 
autres activités : 
(cliquer sur les images pour les élargir) 


Le château Bellevue du Petit-Cap, en 1869. Il a
été agrandi dans les années suivantes. 
À gauche, « Liesse », maison mise à la disposition des élèves du Petit
séminaire de Québec. À droite, le château Bellevue, résidence de 
vacances des abbés du Séminaire de Québec.
Jeux d'élèves devant « Liesse ».
Élèves se chamaillant près du château Bellevue.
Élèves s'amusant entre « Liesse » 
et le château Bellevue.
Élèves faisant la pyramide.
À gauche, le château Bellevue ; au fond, la chapelle ; à droite « Liesse ». 
Élèves du Petit séminaire de Québec devant le château Bellevue.
Élèves devant le château Bellevue.
Élèves et abbés sur le perron du château Bellevue.
Élèves et abbés au pied du cap Tourmente.
Plate-forme au pied du cap Tourmente.
Plate-forme au pied du cap Tourmente. Le Saint-Laurent est visible à l'arrière.
Élèves et abbés en excursion au cap Tourmente.
Groupe se restaurant durant une montée du cap Tourmente.
Élèves se reposant à une étape de l'ascension du cap Tourmente.
Élèves prenant une pause durant une ascension du cap Tourmente.
Élèves et un abbé sur l'un des sentiers du Petit-Cap.
Élèves et abbés en pause durant une ascension du cap Tourmente.
Groupe d'élèves du Petit séminaire de Québec
de retour d'une excursion au cap Tourmente.
Élèves faisant de l'émondage face au château Bellevue.
Élèves dans le salon du château Bellevue.
Élèves et abbés faisant la lecture des journaux sur le perron du château Bellevue.

Les photos suivantes furent toutes prises
sur la cime du cap Tourmente :