dimanche 4 janvier 2026

Saccage de la culture générale et déchéance des nations

Une métaphore en image de l'état actuel de l'éducation publique
du Québec tel qu'imposée par les idéologues et bureaucrates
de cette "révolution tranquille" que beaucoup trop de gens
perçoivent encore comme une "Merveille du Monde".


Photo : 
Le Progrès de Coaticook, 6 juin 2024


Le Frère Marius Soffray, promoteur de
la culture classique et des Humanités

(1884-1971)


   Il y a quelques mois, on a assisté au Québec à la canonisation laïque de Guy Rocher, mort centenaire, qui est surtout connu en tant que principal concepteur du système bureaucratisé d'éducation du Québec, lequel produit, nous ne le savons que trop, de très beaux résultats comme l'effondrement de la culture générale dans la société dite québécoise, sans parler du fait qu'il fournit en moyenne, bon an mal an, un analphabète plus ou moins fonctionnel sur deux finissants du cours secondaire. Et on ne parle pas ici de l'endoctrinement idéologique qui est martelé dans ces écoles publiques. Rocher fut, tel qu'il fallait s'y attendre, consacré en tant que « Géant du Québec », comme on en a pris l'habitude lorsque passe de vie à trépas n'importe quel personnage plus ou moins célèbre, quels que soient ses mérites réels ou imaginaires ; ce qui est sans doute une manière de compensation pour le fait que nous sommes encore un peuple nain tant politiquement que culturellement. Mais que voulez-vous, quand on baigne depuis des décennies dans une société où l'on est tenu de croire et de proclamer que la fameuse révolution tranquille devrait être considérée comme une nouvelle "Merveille du Monde", on ne saurait s'étonner de la ferveur unanimiste dont Guy Rocher fut l'objet, et dans son cas, il est vrai que l'encens commença à être répandu longtemps avant sa disparition. 

    Rocher fut, pour tout dire, le principal concepteur de l'éjection quasi totale de ce qu'on a appelé les Humanités dans le système scolaire québécois. Ayant puisé son inspiration dans les très utilitaristes et matérialistes écoles publiques américaines, ce qui n'est pas tout-à-fait un signe d'originalité ni surtout de passion pour la vie de l'esprit, Rocher est celui à qui nous devons notamment ces horribles polyvalentes à l'architecture aussi anxiogène que brutalement inesthétique, et qui sont loin d'être des lieux où serait dispensé un enseignement favorisant l'acquisition d'une culture générale. C'est qu'il fallait surspécialiser les étudiants, réduire leurs existences à un statut de producteurs-consommateurs, et pour ce faire, il fallait les priver des connaissances larges et approfondies qui les auraient ouverts à des intérêts et enrichissements culturels sortant de leur champ de formation, mais que les génies à la tête de la bureaucratie de l'éducation publique québécoise considéraient inutiles et non nécessaires. 

   Cette conception outrancièrement utilitariste de l'éducation a directement sinon le plus contribué à l'effondrement de la culture générale au Québec. Nous sommes devenus un peuple de producteurs, de consommateurs, incultes, sans vie de l'esprit, comme en témoignent notamment ces reflets du niveau culturel que sont les stations de radio commerciales (mais pas que) qui martèlent à longueur de journée des niaiseries et grossièretés qui abêtissent le peuple. Pour en avoir un aperçu si ça vous a échappé, écoutez l'une des stations régionales de larges réseaux comme Rouge FM ou Radio-Énergie, à partir de 16 heures jusqu'à minuit. Les autres réseaux ne valent guère mieux. Si vous n'avez pas encore idée de ce que signifie les épithètes "minable" et "abrutissant", vous serez copieusement servi et vous pourrez constater le niveau pitoyable de la demande québécoise en matière de radiophonie ; car, ne nous y trompons pas, si ce que ces réseaux radiophoniques diffusent est aussi avilissant et abject, c'est parce que c'est ce type de contenu que demandent les masses d'auditeurs. Et ces masses d'auditeurs, elles ont été pour l'essentiel formatées par le système bureaucratique d'éducation dont Rocher est l'un des principaux concepteurs.

   Pourtant, bien avant la génération des Guy Rocher, il y avait au Québec nombre de figures consacrées à l'instruction du plus grand nombre et au redressement culturel et intellectuel de notre nationalité. L'une de ces figures est Marius Soffray, né en France en 1884, arrivé au Québec en 1903 et décédé à Joliette en 1971. Ce religieux membre de la congrégation des Clercs de Saint-Viateur fut sans doute l'un des plus importants promoteurs de la culture générale et des Humanités dans notre système d'enseignement. 

   Son biographe, J.-A. Larivière, écrit : 

   « Il fut un éducateur d'élite, et disons par analogie, presque un commando de l'enseignement classique traditionnel. Marius Soffray n'a jamais fait la manchette des journaux. Il n'a pas inspiré son époque, il en a tout simplement incarné le meilleur esprit. Formé avant la première grande guerre, il a adopté les idées courantes de ce temps sur les humanités classiques, il en a vécu dans toute la mesure de ses moyens. Menant de front l'enseignement et les recherches personnelles, il est demeuré fidèle à des tâches qui inspirent le vrai, le beau et le bien. Les deux générations de collégiens et d'universitaires qu'il a instruits et formés, les travaux érudits qu'il a laissés, témoignent de son excellence ». 

   Aussi : 

    « Marius Soffray eut l'audace de poursuivre la supériorité en cultivant les humanités classiques, à la fois dans l'enseignement et la recherche. Travaillant inlassablement, il a éprouvé de la joie et une raison de vivre longtemps en pleine activité. Ainsi a-t-il vécu heureux. Nous le présentons comme un exemple de travail et de vie intérieure et un humaniste qui a partagé ses valeurs avec son prochain ; il peut servir de modèle aux étudiants de tout âge qui s'engagent formellement et tout entiers à hausser et à enrichir les esprits, à briser les liens de l'ignorance qui asservissent les hommes. Il s'est volontairement arraché à la médiocrité et s'est élevé au point d'atteindre une stature enviée. La force de sa détermination provenait de sa foi, de son désintéressement voulu et de sa noblesse d'âme ». 

   Le Frère Soffray, qui fut notamment doyen de la faculté de littérature de l'Université de Montréal, en plus d'être l'un des meilleurs hellénistes de son temps, était une personnalité fort originale qui n'avait pas froid aux yeux lorsqu'il s'agissait de secouer certaines torpeurs académiques ou institutionnelles. Mais surtout, bien avant les années 1960, il avait vu poindre les dangers de la surspécialisation de l'enseignement tel qu'elle s'est finalement imposée dans le système public d'éducation pour lequel plusieurs se pètent encore les bretelles de nos jours. 

   En prenant connaissance des propos et écrits qu'il a émis sur ce sujet, et au vu et au su des conséquences que nous vivons de nos jours de cette surspécialisation dans la formation scolaire, on découvre la dimension prophétique de la vision du Frère Marius. Que l'on soit catholique comme il l'était ou non, on ne saurait nier la claivoyance de cet homme dédié au relèvement culturel de notre peuple qu'il a fait totalement sien, lui qui connaissait et aimait sans doute mieux notre histoire nationale que plusieurs des nôtres. 

   Donc, afin d'initier ou, mieux encore, de stimuler une salutaire réflexion sur ce qu'il est advenu de notre peuple et des tristes lendemains qui le guettent si un coup de barre n'est pas donné à court terme, voici deux extraits tirés de la biographie consacrée au Frère Marius et parue en 1975, quatre ans après son décès. Car ce qui était annoncé avec une inquiétude lancinante dans ces propos d'il y a plus d'un demi-siècle s'est tout à fait réalisé dans le contexte québécois d'aujourd'hui : 

Brochure biographique du Frère Marius Soffray, 
d'où sont tirés les deux extraits ci-dessous. 

   « L'histoire nous apprend entre autres choses que la déchéance des États forts et prospères se prépare de longue main par la faiblesse de leurs dirigeants. Les aspirants aux postes influents doivent renoncer à l'égoïsme et à la loi du moindre effort. S'ils adoptaient durant leur formation, comme objectif ultime, les gros revenus, l'acquisition du bien-être matériel, la satisfaction de leurs caprices et de leurs ambitions par l'arrivisme et, tout au bout, une existence de sécurité en marge de la société tout en profitant de ses avantages, ils prépareraient à la longue la dégradation de la vie sociale et de la société elle-même. Les dirigeants de demain se forment à l'école sous la direction de maîtres sérieux et consciencieux dans l'exécution de leurs fonctions auprès des jeunes étudiants. Il nous semble que la spécialisation professionnelle sans le prérequis d'une formation générale aboutit à de grands malaises sociaux comme ceux que nous expérimentons. Ceux qui les attisent portent des oeillères qui les empêchent de voir le droit d'autrui et le bien commun et de trouver un équilibre d'intérêts stable qui satisfasse les différentes classes de citoyens. [...] Les esprits soumis à une discipline forte et éprouvée se trempent et deviennent un rempart contre l'abandon des principes de base qui protègent la survivance des peuples et favorisent leur rôle bienfaisant dans la communauté des nations » (p. 74-75).

   « En remettant à l'ouvrier sa juste part du produit brut national, la société préserve la dignité humaine et jugule la tendance du capital à rétablir l'esclavage. Il existe toutefois des valeurs spirituelles et culturelles qui contribuent au bien-être d'une nation autant que l'argent bien réparti : la culture générale en est une. 

   Au dessus du consensus des foules bruyantes planent des principes matérialistes que manient fort habilement des techniciens démagogues brouilleurs d'assemblées, au service d'intérêts cachés qui se substituent aux légitimes gardiens du pouvoir. Les silencieux, d'autre part, agissent selon d'autres principes intangibles et en particulier une loi de l'esprit que l'on ne peut ignorer sans risquer l'avenir d'une civilisation. La spécialisation poussée à l'extrême est dangereuse. Elle est née de la division des tâches que l'on veut appliquer au cerveau humain. En cédant trop à la loi du moindre effort, on aiguille prématurément l'esprit des étudiants sur une voie strictement utilitaire et l'on attache une importance exagérée à la sempiternelle question : "À quoi cela peut-il servir dans la vie ?" On accepterait ce critère dans certains cas, à certains points de vue et dans un temps de crise ou d'urgence ; mais on ne doit pas abandonner pour autant des valeurs intellectuelles et des méthodes qui collent à la nature de l'homme et qui l'ont bien servi depuis des millénaires » (p. 85-86).



Le Frère Marius Soffray dans la cour du Collège Bourget,
à Rigaud, durant l'année scolaire 1907-1908. L'auteur de 
ces Glanures, qui fut pensionnaire au collège Bourget 
soixante-dix ans plus tard, a bien connu l'emplacement
précis où se trouve le Frère Marius sur cette photo.

Le 24 janvier 1961, le Frère Marius Soffray se fit remettre 
l'insigne de la Légion d'honneur par l'ambassadeur de 
France au Canada, Francis Lacoste, pour l'importance
de sa contribution à l'éducation aux Humanités et à 
la vie académique canadienne-française au Québec
comme ailleurs.

dimanche 15 septembre 2024

De Granby à Monaco : l'épopée de Pierrot et Pierrette

Les castors Pierrot et Pierrette, le héros et l'héroïne de l'épopée racontée ici-bas.

(Source : Le Devoir, 12 avril 1956)


   Jean Bruchési (1901-1979), dont on peut lire la notice biographique présentée sous son poème « Cimetière de pêcheurs » (cliquer sur le titre), ne fut pas seulement un écrivain, historien, haut fonctionnaire et diplomate du meilleur calibre, mais aussi l'un de ceux qui, au vingtième siècle, aura le mieux contribué à l'édification de la culture française du Québec en plus d'avoir déployé de remarquables efforts afin de la faire connaître dans le monde, particulièrement en Europe et en Afrique. On lui doit notamment de nombreux programmes culturels qui furent entérinés par les divers gouvernements qu'il a servis à titre de sous-ministre à Québec depuis les années 1930 jusqu'à la fin des années 1950. Il fut certainement l'un des meilleurs esprits produits par notre nationalité. 

     Auteur d'un nombre assez considérable d'ouvrages tous aussi intéressants et enrichissants les uns que les autres (voyez ICI une liste de ceux qui sont encore disponibles), Jean Bruchési avait également une très belle plume, qui fait toujours plaisir à lire. L'écriture des deux tomes de ses Mémoires, Souvenirs à vaincre (1974) et Souvenirs d'ambassade (1976), est particulièrement exquise. Souvenirs à vaincre nous ramène notamment à la vie d'un gamin de 7 ou 8 ans évoluant au début du vingtième siècle dans les environs du carré Saint-Louis, à Montréal, et à ce lieu de villégiature estivale qu'était alors Boucherville. On y découvre aussi les rapports qu'il dut établir, sinon improviser, avec les dirigeants politiques de l'État québécois dont il fut un haut-fonctionnaire, notamment Maurice Duplessis, pour qui ce serait un euphémisme d'affirmer que la culture n'était pas nécessairement une priorité, mais que Bruchési sut néanmoins gagner à certains projets et politiques culturelles qu'il a élaborés. 

   C'est également dans Souvenirs à vaincre que Jean Bruchési raconte l'un des épisodes les plus cocasses sinon rocambolesques de sa longue carrière, soit la mission qui lui fut confiée, et qu'il n'avait aucunement sollicitée, consistant à livrer un couple de castors, nommés Pierrot et Pierrette, que le légendaire maire de Granby et fondateur du zoo de la même ville, Pierre-Horace Boivin, avait eu l'étonnante idée d'offrir au prince Rainier de Monaco, à l'occasion de son mariage avec la célèbre actrice américaine Grace Kelly, en avril 1956. Ce sont donc les passages de Souvenirs à vaincre consacrés à cet épisode un brin insolite que l'on peut lire ci-dessous, le tout étant suivi d'une brève revue de presse de l'époque sur ce sujet qui avait connu un certain retentissement tant national que mondial : 

Le récit que l'on va découvrir ci-dessous est tiré de Souvenirs à vaincre,
premier tome, paru en 1974, des Mémoires de Jean Bruchési,
dont on peut se procurer un rarissime exemplaire ICI.


(Photo de Jean Bruchési : BANQ)

   C'est en avril 1955, si ma mémoire est bonne, qu'une dépêche, signée Pierre de Monaco, annonça le choix du sous-ministre québécois [soit Jean Bruchési lui-même] pour représenter les lettres canadiennes-françaises au Conseil littéraire de la principauté. À ma courte honte ― il faut l'admettre ― j'ignorais l'existence même de ce Conseil, fondé cinq ans plus tôt par le père du Prince-Souverain de Monaco, pour offrir un prix qui était alors de $2 000,00 au moins. 
   Fort heureusement, un autre câblogramme, portant, celui-là, le nom de Pierre Gaxotte, éclaira ma lanterne. On ne tarda pas à me donner le nom des illustres «porteurs de plume», dont, en occupant la place de Jules Supervielle, je devenais le collègue. Il m'avait été donné d'en accueillir quelques-uns à Québec : Georges Duhamel, André Maurois, Émile Henriot, Maurice Genevoix, Robert Vallery-Radot, sans parler du « vieil » ami Gaxotte. Et j'avais été un jour reçu à la Société des gens de Lettres par Gérard Bauer, successeur de Maurice Bedel. Mais je ne connaissais pas autrement que par leurs ouvrages Marcel Pagnol, Marcel Achard ou Paul Géraldy, moins encore le Français Léonce Peillard, le Suisse Jacques Chenevière, le Belge Carlo Bronne, successeur de Franz Hellens, et le Monégasque Gabriel Ollivier.

Le Conseil littéraire de Monaco réuni le 7 avril 1957. On aperçoit
 notamment Jean Bruchési, 
tout en bas à droite, et le célèbre
Marcel Pagnol, troisième assis au côté gauche.


(Source : Jean Bruchési, Souvenirs à vaincre, Montréal, Hurtubise-HMH, 1974).

   Au demeurant, pressé de prendre part à la réunion d'avril 1956, j'avais déjà l'assurance de rencontrer tout le Conseil, maintenant au complet par l'addition du Canada français. À moins que... Mais tout se passa bien, après les élections provinciales qui me valurent un nouveau ministre ; d'autant mieux que le Prince-Souverain de Monaco, Rainier III, prêt à convoler en justes noces avec Miss Grace Kelly, invitait chaque membre du Conseil, accompagné ou non de sa femme, aux fêtes du mariage qui s'annonçaient. 
  Encore fallait-il partir sans bruit, surtout sans souffler mot du mariage. Mais les journalistes ont des antennes... [...] J'étais alors loin de penser qu'en arrivant à Monte-Carlo, le matin du 9 avril, en compagnie de ma femme, j'y trouverais une lettre d'Horace Boivin, maire de Granby, me priant d'accueillir à Nice, puis de présenter au Prince Rainier les deux castors offerts par sa ville ! 

Son Honneur Horace Boivin (1905-1994),
maire de Granby  de 1939 à 1964, et
fondateur du célèbre zoo de la même ville.
C'est lui qui eut la délicieuse idée d'offrir
 gracieusement le couple de castors
Pierrot et Pierrette à Leurs Altesses
Sérénissimes Rainier III et Grace Kelly
de Monaco, à l'occasion de leur fastueux
et mémorable mariage au printemps 1956.

(Source : BANQ)

   Malheureusement pour Granby, Pierrot et Pierrette ― c'étaient leurs noms ― arrivaient à la même heure que Miss Kelly. Le devoir était donc d'accompagner Maurois, Henriot, Chenevière et Géraldy jusqu'au débarcadère où accosterait le blanc yacht du Prince parti au-devant de la famille Kelly venue à bord du Constitution. Des vivats prolongés ne tardèrent pas à saluer l'apparition des fiancés pendant qu'un hydravion de l'armateur grec milliardaire Onassis laissait tomber, dans la mer et sur l'immense foule éblouie, des œillets rouges ou blancs, des soleils de papier jaune qui devenaient de petits drapeaux américains ou monégasques. Coups de canons, sonneries de cloches, sifflets et cris, vrombissements d'avions et d'hélicoptères : autant de bruit faisant pour ainsi dire escorte au Deo Juvante et traduisant la joie populaire pour une future princesse d'abord coiffée d'un énorme chapeau qui dissimulait les deux-tiers de son visage, puis d'un minuscule chapeau blanc, avec un caniche noir dans les bras. Deux enfants, vêtus du costume local, offrirent alors des fleurs à Miss Kelly qui enleva ses lunettes noires. Une pétarade : les fiancés et leur suite avaient disparu...
   Bien sûr, je n'avais pas oublié les deux castors qui devaient être à l'abri dans leur nouvel habitat du Jardin zoologique. Il restait à en faire la présentation au Prince-Souverain. Mais comment procéder ? [...]  Il y avait alors, dans la Principauté, dont la superficie est inférieure à celle de l'île de Montréal, au moins douze cents journalistes et photographes à l'affût du plus minime incident. Ils étaient donc au courant de l'offre des castors que, d'accord avec l'aimable directeur du Tourisme monégasque, j'irais présenter symboliquement au grand-maître du Palais, juste avant la réception offerte aux membres du Conseil littéraire par le Prince-Souverain désireux de nous faire connaître et voir de près sa radieuse fiancée. 
   Tout se passa bien durant le temps que dura la présentation symbolique. Les castors étaient sains et saufs, même si un télégramme annonçait la venue très prochaine de deux lionceaux offerts par le sultan du Maroc... 
   Mais je fus moins à l'aise en présence de Rainier III qui, répondant à une question banale, déclarait n'être jamais allé au Canada, ayant les pays froids en horreur. Je crus me rattraper avec les castors ! L'Altesse Sérénissime se dit enchantée d'avoir reçu semblable cadeau. Mais quelle nourriture convenait à ces petites bêtes ? Ma science n'allait pas loin, se bornant aux feuilles et branches d'arbres, lorsque les animaux sont en liberté. Mais que leur donner quand ils sont en cage, dans un Jardin zoologique, à Monaco ? « Sans doute, répondis-je naïvement, des carottes, du poisson... »
   Plus naïvement encore, je répétai le propos aux journalistes qui s'empressèrent d'alerter la presse de leurs pays respectifs. Il s'en fallut de 48 heures à peine pour que je reçoive une dépêche d'Ottawa, signée par le secrétaire de la Société royale, celle-ci incapable de cacher son « indignation » devant « l'ignorance du président » en ce qui concernait la nourriture des castors. Du même coup, j'apprenais que carottes et poisson étaient une promesse d'empoisonnement, que l'histoire avait fait son tour du monde. Je ne pouvais que rassurer les « immortels » d'Ottawa en leur affirmant que les castors dévoraient les Mémoires de notre Société royale. Mais je ne pouvais empêcher cette histoire de courir l'univers, avec bien d'autres. 
   En somme, ces castors, ce Pierrot et cette Pierrette, que je ne vis pas avant l'année suivante sous le terme générique de castores americani, dont on parla beaucoup dans la presse mondiale et à Radio-Canada, n'étaient point l'objet principal de notre visite à Monaco. [...]  À vrai dire, un autre voyage en Europe paraissait impossible. Mais le Conseil littéraire m'appelait de nouveau dans la Principauté. [...] L'occasion se présenta de revoir la souriante Princesse dont il sembla que le français et la vision avaient progressé depuis le mariage. Les castors, m'annonça le Prince Rainier, se portaient bien, et « Pierrette » avait mis bas à quatre petits. Leur histoire méritait d'être enfin contée et il me revenait de pouvoir admirer les heureux parents dans leur nouvel habitat de castores americani, avant de partir pour Cannes [...]. 

Extrait de : Jean Bruchési, Souvenirs à vaincre, Montréal, Hurtubise-HMH, 1974, p. 160-163 ; 167.


Brève revue de la presse de l'époque sur 
les aventures de Pierrot et Pierrette : 


La Feuille d'érable (Plessisville), 29 mars 1956.

Photo-Journal (Montréal), 7 avril 1956.

La Presse (Montréal), 10 avril 1956. 

L'Action catholique (Québec), 10 avril 1956.

Le Devoir (Montréal), 12 avril 1956.
(Cliquer sur l'article pour l'élargir)

La Patrie (Montréal), 12 avril 1956.
(Cliquer sur l'article pour l'élargir)

La Tribune (Sherbrooke), 14 avril 1956.
L'Action catholique (Québec), 16 avril 1956.
La Tribune (Sherbrooke), 16 avril 1956.

Le Progrès du Saguenay, 17 avril 1956.

Le Progrès de Coaticook, 19 avril 1956.

La Presse (Montréal), 19 avril 1956.
(Cliquer sur l'article pour l'élargir)
Le Devoir (Montréal), 1er mai 1956.
Le Samedi (magazine), 12 mai 1956.
(Cliquer sur l'article pour l'élargir)
La Patrie (Montréal), 27 mai 1956.


Le Droit (Ottawa), 3 août 1956.

La Patrie (Montréal), 3 août 1956.
Le Samedi (magazine), 15 septembre 1956.
Le Bien public (Trois-Rivières), 21 septembre 1956.

Bien que Son Altesse Sérénissime le Prince Rainier III eusse déclaré
à Jean Bruchési, lors de la remise officielle des castors Pierrot et
Pierrette à Monaco, en avril 1956, n'être encore jamais venu au
Canada parce qu'il avait « horreur des pays froids », il demeure
que Son Altesse et sa tout aussi Sérénissime épouse Grace Kelly,
ainsi que leurs trois enfants, n'ont tout de même pas manqué de
visiter Montréal lors de l'Exposition universelle de 1967. Ce cliché
a été pris à Montréal le 12 juillet 1967.

(Source : BANQ)

dimanche 13 août 2023

La chapelle des hirondelles

À gauche, ce qui subsistait en 1903 de la chapelle des hirondelles,
qui à l'origine était une grotte considérablement plus vaste. Il
semble que même ce résidus se soit depuis effondré, comme on
le constate sur la photo de droite, prise en juillet 2023 sur les
flancs du cap Tourmente, à l'endroit désigné sous le nom de
« Pierrier ». Aucun souvenir de la chapelle aux hirondelles
n'est de nos jours rappelé sur le site du cap Tourmente. 


(Photo de gauche : Fonds d'archives du Séminaire de Québec ;
photo de droite : Daniel Laprès, 17 juillet 2023)­.


   Si vous vous rendez sur le site du majestueux voire mythique cap Tourmente, vous n'y trouverez pas la moindre mention d'une « chapelle des hirondelles » qui se trouvait jadis sur les flancs dudit cap, et qui ravissait les visiteurs et habitués de l'endroit. Il s'agissait d'une grotte plutôt vaste où des nuées d'hirondelles venaient s'abriter. 
   La majeure partie de la grotte s'est effondrée vers 1868, comme le décrit le texte présenté ici-bas, tandis qu'une partie de celle-ci a subsisté au moins jusqu'au début du 20e siècle comme en font foi les photos présentées ci-dessous. De nos jours, il ne semble plus rien en rester. Il est hautement probable que le site nommé « pierrier » soit constitué des débris de la « chapelle des hirondelles ». 
  Il est bien dommage sinon triste que l'administration du site du cap Tourmente ait omis de rappeler le souvenir de la chapelle des hirondelles, un nom beaucoup plus poétique et évocateur que « pierrier » qui, en vérité, ne signifie pas grand chose. Mais comment en être étonné, puisque de nos jours, et ce, particulièrement au Québec, tout concourt à affadir notre vision du monde et à étouffer la vie de l'esprit. 
   Heureusement toutefois, un texte dont la brièveté n'enlève rien à sa beauté littéraire nous redonne cette chapelle des hirondelles. Son auteur est le jeune abbé J.-Patrick Doherty, mort à 33 ans en 1872, et qui était selon nous l'une de nos meilleures plumes françaises de cette époque. Semant toujours la joie autour de lui malgré l'implacable maladie qui l'emporta si prématurément, on disait qu'il était le « boute-en-train » du clergé de Québec. Quant à ses dons littéraires, l'écrivain Arthur Buies partageait tout-à-fait notre avis, malgré l'anticléricalisme frénétique dont il fut atteint durant une partie de sa vie, Buies a en effet évoqué « le talent descriptif, doux, folâtre et original de l'abbé Doherty, […] un Irlandais par l'origine, mais un vrai Gaulois par la forme, par l'éducation, la tournure d'esprit ». Puis, rappelant que dans notre pays, « on conserve l'esprit de nos pères, l'ironie qui ne blesse pas et qui amuse », Buies mentionne que l'abbé Doherty « avait au plus haut degré cette teinte fine et doucement piquante qui est comme le parfum des fleurs après un orage ». 
   Vous découvrirez donc ci-dessous la description en cinq paragraphes de la chapelle aux hirondelles par l'abbé Doherty. Et plus bas encore, nous avons pensé vous présenter l'article paru dans Le Courrier du Canada du 19 juin 1872 au sujet du recueil des textes de l'abbé Doherty publié deux mois après sa mort, et ce, à cause non seulement de la beauté de l'écriture de l'auteur anonyme de cet article dont, malheureusement, on ne trouve plus l'équivalent à notre époque, ni du même calibre intellectuel ni de la même tenue littéraire, mais aussi parce qu'il met en relief les valeurs aptes à élever les esprits et les cœurs qui animaient l'abbé Doherty et son ami intime, l'abbé Louis-Honoré Paquet, à qui nous devons le bonheur de lecture que nous offre ce recueil paru il y a donc plus de 150 ans et qui était jusqu'à présent maintenu dans un total oubli, comme si ce petit bijou de littérature produit chez nous n'avait jamais existé.
   D'ailleurs, l'abbé Doherty a lui-même écrit : «... ces beautés sont hélas ! du genre de toutes celles que nous trouvons sur la terre : elles passent, et passent bien rapidement; et si je ne puis arrêter les ravages du temps, je me crois au moins en conscience d'arracher, en autant qu'il m'est possible, leur souvenir de l'oubli ». 
  C'est donc l'une des beautés littéraires produites par le sympathique et talentueux abbé Doherty que nous avons l'honneur d'arracher de l'oubli, et que l'on peut désormais découvrir ci-dessous... 

L'abbé J.-Patrick Doherty (1838-1872)

(Source : Fonds d'archives du Séminaire
de Québec. Colorisation : Hotpot.ai)

Pour une présentation plus exhaustive de l'abbé Doherty, 
voyez cette glanure qui sort de l'oubli sa captivante 
description d'une ascension du cap Tourmente par des 
élèves du Petit Séminaire de Québec (cliquer sur l'image) :

La chapelle des hirondelles

Un texte de l'abbé J.-Patrick Doherty


29 juillet 1868. — Nous sommes allés prendre les bains à la chapelle des hirondelles, au pied du Cap. Cette chapelle était une caverne assez considérable, taillée dans le rocher abrupte, par la main puissante de la nature. Une autre main, non moins puissante, celle du temps, est venue effacer cette œuvre, dont les ruines forment un immense monceau de pierres de toutes grandeurs au bord de l’eau.

   Depuis des siècles, les contours de cette grotte se dessinent sur les flancs de la montagne. Longtemps avant que Colomb eut cinglé vers le Nouveau-Monde, le sauvage venait s’y prosterner, avec un respect mêlé d’effroi, devant le terrible Manitou qui y avait fixé sa demeure, et dont la colère déchaînait les tempêtes si fréquentes en ce lieu.

     Les Français y vinrent enfin. Le démon de la grotte dut prendre la fuite devant le signe sacré qui brillait sur leurs étendards, mais non sans épuiser contre eux tous les efforts de sa rage désespérée. Ce fut en souvenir de cette lutte effroyable que la montagne reçut le nom de « Cap Tourmente ».

     Plus tard, les successeurs de Monseigneur de Laval s’y rendirent souvent pendant le repos des vacances. D’innombrables troupes d’hirondelles avaient pris la place du Manitou, et, comme ces saints prêtres savaient que ces petits oiseaux, par leur babil interminable, chantaient, à leur façon, les louanges de Dieu, ils appelèrent la grotte « La Chapelle des hirondelles ».

     Le sauvage avait disparu ; les générations de zélés missionnaires et de joyeux écoliers s’étaient succédées avec rapidité, et la chapelle était toujours là, avec sa voûte gothique et ses colonnes élancées. Mais, si solides que furent ses assises, elle aussi devait disparaître à son tour. Le jour arriva : la goutte d’eau avait miné le dernier appui, la masse s’écroula, et sus ruines gisantes disent aujourd’hui, avec je ne sais quelle muette éloquence : « Rien ne demeure ici-bas : le roseau s’incline, le rocher se brise, et toi, ô homme, qui contemple ces débris, tu passeras aussi ».

Source : L'abbé Doherty : ses principaux écrits en français, Québec, Imprimerie Augustin Coté et Cie, 1872, p. 123-125. 

Ce qui restait de la chapelle des hirondelles en 1904.

(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec)

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Cliquer sur la couverture pour accéder au contenu.

Sur le recueil de textes 
français de l'abbé Doherty

(Juin 1872)


     Voici un des plus charmants ouvrages que nous ayons vu depuis des années. C’est une bonne œuvre et une belle œuvre. Car il honore la mémoire d’un saint prêtre, d’un homme qui a passé sur la terre en faisant le bien, d’un caractère aimable entre tous, d’un talent peut-être le plus facile, le plus spirituel et le plus original de notre littérature canadienne. On ne pouvait élever à la mémoire de l’abbé Doherty un monument plus digne de lui. Ce n’est pas un somptueux mausolée ; ce n’est pas une construction majestueuse qui frappe par ses grandes et sublimes proportions : c’est le portrait vivant, animé d’une riche et brillante nature ; c’est une mosaïque charmante, qui reproduit avec un suave coloris tous les traits de cet esprit ingénieux et fécond. C’est l’aimable peinture de ce cœur si tendre, si profondément bon, de cette imagination si gracieuse et si séduisante qui a passé au milieu de nous en traçant de lumineux sillons trop vite effacés ; comme ces feux éblouissants allumés le soir pour nos fêtes, et qui, après avoir un instant ravi les yeux, vont « se noyer dans le firmament ».

     Ce petit livre est court. C’est son seul défaut. Sur un peu plus de cent vingt pages, il n’en est pas une qui ne soit bien écrite ; plusieurs sont délicieuses.

   Au commencement se trouve un portrait de l’abbé Doherty. Bien peu de copies ont fidèlement conservé les traits et l’expression. Et peut-être n’était-ce guère facile. Sur cette figure mélancolique et souriante, grave et douce, triste et joyeuse à la fois, il y avait une âme tout entière. Et quelle âme ! Elle réfléchissait tous les généreux sentiments, toutes les belles passions, et les plus légères émotions y imprimaient leur trace : comme les eaux d’un lac pur et tranquille où se peignent l’azur du ciel et tous les objets d’alentour, où peuvent creuser des rides une feuille qui tombe, un vent qui soupire, une fleur qui s’y penche. Quelques copies ont cependant rendu, sinon l’expression entière, du moins les contours et les lignes principales. Elles ont gardé le vase ; le parfum n’y est plus.

Portrait de l'abbé J.-Patrick Doherty 
commenté au paragraphe précédent.

     Ce qui vaut infiniment mieux que le portrait, c’est l’avant-propos qui le suit, c’est la biographie tout entière. Il n’est guère possible d’écrire avec une simplicité plus élégante, avec une émotion plus vraie et plus contenue, avec plus d’habilité et de naturel à la fois. L’auteur sait écrire comme il sait parler, avec un art parfait.

     Non seulement on reconnaît à chaque page l’habile écrivain et l’ami sincère qui pleure son ami, mais, ce qui est mieux encore, chaque trait qu’il dessine peint admirablement une ligne de cette figure aimable que tous comprirent et que lui seul peut-être pouvait si bien rendre. Le ton général de la biographie est celui d’une émotion triste et douée à la fois, de la douleur consolée par la foi et l’espérance, de l’ami qui parle de son ami absent avec la douleur d’une absence qu’il ne croit pas éternelle, qui le ressuscite devant lui, qui le contemple avec amour et raconte avec charme sa douce illusion. Il suit avec une religieuse émotion chacun de ses pas, retrace avec délices chaque ligne de cette figure si chère. Et cette biographie n’honore pas moins le caractère de l’auteur que son talent.

     L’ouvrage aurait pu être plus long ; il ne pouvait être mieux fait. Tous ceux qui ont aimé l’abbé Doherty, c’est-à-dire tous ceux qui l’ont connu, y retrouveront cet esprit intarissable, « ce type unique et charmant de gracieuseté et de finesse ». Ses anciens compagnons de collège y reverront le plus aimable et le plus aimé des confrères ; ses nombreux élèves, celui qui mieux qu’aucun autre sut gagner leur affection et laisser dans les âmes un souvenir que le temps n’effacera pas. Ses auditeurs croiront encore entendre cette éloquence toujours facile, toujours pure et limpide qui jaillissait de son cœur et coulait dans les âmes comme un fleuve d’onction et de paix. Ses amis y retrouveront ce cœur tendre et fidèle qui a tant aimé leurs âmes, et tout le monde, un homme unique doué des dons les plus rares, un prêtre, enfin, en qui s’alliaient avec un charme indéfinissable, comme en la personne du divin maître, une énergie indomptable et une inépuisable bonté.

     Cette biographie occupe trente pages, toutes également bien écrites, avec une pureté de langage, une élégance de style et une délicatesse simple et sans fard, malheureusement trop rares aujourd’hui. L’auteur n’a pas voulu étendre davantage un récit où il aurait pu semer encore tant de charmants détails. Il a jugé, avec ce goût délicat qui est un des traits caractéristiques de son talent, qu’un homme ne se peint jamais si bien que par lui-même et à son insu.

    Les écrits de l’abbé Doherty occupent près de cent pages. « Il est impossible de rien trouver nulle part de plus joli, de plus spirituel ». Il y en a treize. Plusieurs sont des chefs-d’œuvre de narration qui rappellent la finesse de La Bruyère et la grâce de Sévigné. Il en est de sérieux et de graves ; ce ne sont pas les moins beaux. Un plus grand nombre sont légers et badins ; et presque tous sont des chefs-d’œuvre de verve comique, de plaisanteries fines et délicates et de vrai sel attique.

     Il en est un qui réunit tous les tons et tous les styles ; c’est le plus long et l’un des plus beaux : le récit de voyage de Saint-Joachim que firent les élèves du Séminaire, le 5 juin 1867 (cliquer ICI). Descriptions fraîches et brillantes, réflexions graves et douces, interrompues par des tableaux pittoresques et des dissertations badines, propos légers, traits comiques, figures éclatantes et hardies, images riantes et gracieuses, style enchanteur qui peint toutes les pensées et tous les objets, tantôt grave et doux, tantôt léger et sautillant, tantôt mollement cadencé, incisif comme la satire, enjoué comme la comédie ; toutes les couleurs y sont jetées sans confusion, avec cette merveilleuse richesse de la nature qui prodigue ses trésors sans jamais les épuiser.

     Les deux premiers morceaux du recueil qu’il écrivit encore écolier sont deux scènes d’un cloître, une sépulture et une procession. Le premier est plein d’une douce mélancolie, le second d’une paix sereine, tous les deux d’une émotion religieuse. Comment, encore assis sur les bancs du collège, à cet âge où les autres savent à peine revêtir d’une élégance banale des idées plus communes encore, ce jeune homme avait-il appris à manier avec une si merveilleuse facilité une langue étrangère ? Où avait-il trouvé si jeune ce style doux, recueilli, facile, qui coule harmonieux comme un ruisseau limpide entre deux rives fleuries ? Ce n’était pas un talent ordinaire qui savait rendre avec ce charme original et cette ravissante harmonie les douces et suaves impressions d’une âme religieuse. Ce n’était pas une âme vulgaire qui devinait si jeune les joies saintes du cloître et s’enivrait déjà du parfum mystérieux des solitudes chrétiennes.

     Et le charmant procès de cet homme condamné à mort pour avoir les dents trop longues et convaincu de « propensions anthropophages » parce qu’il a mangé un « valet » et s’est dit « rassasié » d’une personne ? Le brillant discours de l’orateur qui relègue au second rang le Pro-Corona et la cour entière laissant là le condamné pour courir au dîner !

     Il n’y a pas moins d’esprit dans la plaisante énumération qui commence « la fête du 15 août » et la peinture si variée et si vraie de tous les assistants. Et après ces jeux d’esprit, ce style grave et sérieux plein d’une religieuse émotion, cette procession qui s’avance avec des chants au milieu des rues illuminées et s’arrête devant l’oratoire de la Vierge qu’il décrit avec un si pieux amour. — « Pour ma part, dit-il, j’aurais pu y passer la nuit, et je crois que je n’y serais pas demeuré seul ». Tout l’homme est dans ces deux lignes. C’est bien là cette âme pieuse, si sainte dont nous avons tant de fois vu le recueillement religieux au pied des tabernacles.

     « La fête du 15 août » est suivie d’un petit proverbe dont il raconte l’origine avec ce sel attique et cet enjouement qui n’appartiennent qu’à lui.

     Mais le chef-d’œuvre de verve et de fine plaisanterie, c’est le « Procès à la salle de Liesse ». Il y a là une foule de traits que Racine et Molière n’eussent pas dédaignés. Jamais on n’a raillé avec plus d’esprit les tribunaux et les avocats.

     « Le malheureux, dit-il, est entouré de tous les secours auxquels il a droit de par la grande charte de la constitution britannique, à savoir : un avocat qui souvent ne sait rien ; un juge qui souvent ne peut rien ; des « jurés » qui souvent, très souvent, n’entendent goutte à l’affaire, c’est ce qui s’appelle : être jugé par ses pairs ».

    Il faudrait tout citer. L’anecdote qui suit est un chef-d’œuvre de grâce et d’esprit. Jamais on n’a plus parfaitement possédé ce style vivant et pittoresque qui rend tous les traits de la pensée et embellit tout ce qu’il touche. Qui a jamais peint avec tant de fraîcheur, et avec une si piquante originalité la brise matinale du mois d’août ?

   Les « zéphirs », sont un charmant badinage ; « La chapelle des hirondelles » une mélancolique légende qui en son genre n’est pas inférieure.

     Je m’arrête ici. L’analyse de toutes les beautés serait bien plus longue que l’ouvrage lui-même. Nous n’avons peut-être rien de comparable, rien du même genre dans notre littérature, et bien des pages fort vantées des écrivains de la vieille France pâliraient auprès.

     Nous le répétons, ce petit livre n’a peut-être qu’un défaut, celui d’être trop court. C’est tout ce qui l’empêcherait de mettre l’abbé Doherty au premier rang de nos écrivains. Espérons que celui qui a su élever à sa mémoire un si beau monument achèvera son œuvre, et par la publication des œuvres anglaises de l’abbé Doherty le placera au rang que lui mérite son merveilleux talent. Espérons aussi que le public encouragera des publications qui font tant honneur à notre littérature.

 Source : Le Courrier du Canada, Québec, 19 juin 1872.

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L'appellation de « chapelle des hirondelles » sur le site 
du cap Tourmente était bel et bien courante au 19e siècle, 
comme en fait foi cet article relatant un accident tragique 
et ayant paru dans La Gazette des campagnes du 16 
décembre 1861 (cliquer sur l'article pour l'élargir) :   



Cet extrait d'un article paru dans La Gazette de 
Québec le 19 septembre 1825 prouve également 
qu'il y avait sur les flancs du cap Tourmente une 
grotte nommée  « chapelle des hirondelles » 
(cliquer sur l'extrait pour l'élargir) :