mercredi 11 août 2021

Un baume musical pour les tuberculeux du lac Édouard

Vue d'ensemble des installations sur Sanatorium du lac Édouard, années 1930.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)



   De 1904 à 1967, dans le village de Lac-Édouard en Haute-Mauricie, des centaines sinon des milliers de personnes atteintes de la tuberculose, une maladie infectieuse souvent mortelle, furent soignées au Sanatorium du lac Édouard, qui fut construit en ce lieu à cause de son altitude et de l'exceptionnelle pureté de l'air qu'on y respirait. Aujourd'hui, il ne reste que des ruines de ce vaste complexe qui était très connu des gens du Québec de cette époque (voir les photos au bas de la présente glanure).

   Nous avons découvert ce sanatorium en nous intéressant au poète Jean-Louis Guay, qui y a séjourné de 1928 à 1930 et qui est mort de la tuberculose deux ans plus tard, à l'âge de 29 ans. Pour en savoir plus sur ce poète remarquable quoique injustement oublié, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Nuages et désirs (cliquer sur le titre).

Le poète Jean-Louis Guay (1903-1932) au Sanatorium du lac Édouard, en 1928.
Il a signé de sa main son prénom à l'endos de la photo. 

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

   Un autre de nos hommes de lettres, lui aussi oublié, Paul Rainville (1887-1952), un natif d'Arthabaska qui fut notamment critique d'art, promoteur de l'activité sportive et qui finira sa carrière en tant que conservateur du Musée du Québec, situé sur les plaines d'Abraham dans la Vieille Capitale, est associé au Sanatorium du lac Édouard, pour y avoir lui-même séjourné avoir reçu un diagnostic de tuberculose au début des années 1930. Ardent promoteur de la langue et de la culture françaises, grand artisan du développement au Québec de l'éducation par le musée, Rainville fut également, comme l'indique l'édition 1942 des Biographies françaises d'Amérique, un sportif invétéré, ayant remporté divers championnats de tennis à Philadelphie (1910) et à Montréal durant onze années de suite (1912 à 1922). Ce rameur de compétition sut aussi accomplir en moins de douze heures une randonnée à vélo de Montréal à Québec, en 1939, alors qu'il était âgé de 52 ans.

   Paul Rainville était le frère du poète et dramaturge Olivier-Victor Bourbeau-Rainville, dont notre autre carnet-web des Poésies québécoises oubliées a publié les poèmes L'Œil et Le poète malade. Olivier-Victor fut lui-même atteint de tuberculose et en mourut en 1916.

   De son séjour de quelques années au sanatorium, Paul Rainville a tiré en 1935 un beau récit, intitulé Tibi, ce surnom et de la maladie elle-même et de ceux qui en étaient atteints. Ce petit bijou de livre, dont nous ne soupçonnions même pas l'existence, a été déniché à la librairie Laforce, rue Saint-Jean à Québec, librairie modeste de taille mais où l'on trouve plein de grandes choses à petit prix, et ce, tellement que parfois l'on se surprend à se sentir presque coupable d'avoir payé si peu cher pour des livres de grande qualité et même rares. 

   La lecture de ce livre de fort bonne tenue littéraire, dont nous avons récemment présenté un bref extrait (cliquer ICI), donne un aperçu pénétrant de ce milieu de vie bien particulier qu'était un sanatorium pour tuberculeux et dont on n'a pas idée de nos jours, et où la mort, bien qu'y rôdant constamment, était loin d'être prédominante et encore moins triomphante. 

Tibi, carnet de sanatorium, de Paul Rainville.
Voir ci-dessous pour télécharger ce livre.


   Il y a dans ce livre de trop belles pages, si foisonnantes d'humanité et de vie, pour qu'elles restent plus longtemps dans l'oubli. Pour vous en donner un aperçu, nous avons choisi d'extraire de Tibi un chapitre, le cinquième, qui raconte une très belle histoire entre un autochtone de la nation crie de Mistassini qui séjourna lui aussi au sanatorium (il guérit heureusement de la maladie) et la musique classique que Paul Rainville, lui-même mélomane connaisseur, avait réussi à introduire au « San », avec les effets les plus bienfaisants sur un grand nombre de « tibis ». 

   Cette histoire se déroule à une époque, hélas ! révolue, où la haine entre Autochtones et Canadiens-français (comme on se désignait nous-mêmes dans le temps) n'était pas suscitée ni entretenue par l'idéologie « décoloniale » délirante et insensée qui exerce ses ravages dans ce qui nous tient lieu d'institutions d'enseignement et dans les médias. On y découvre donc ce sympathique fils des forêts de Mistassini qui, aussi « ignorant » croyait-il être, était doté d'un goût remarquable et d'un jugement musical sûr, sinon nettement supérieur à ceux de plus d'un prétendu « expert » en ce domaine. On y est aussi touché par ce partage culturel tout simple entre personnes d'origines et de vécus différents, tout cela par amour de la Beauté qui s'exprime dans cette musique sublime.

   Rainville présente quelques autres de ses compagnons et compagnes tuberculeux pour qui la musique symphonique fut un baume qui exerça un effet apaisant sur leurs angoisses. Nous avons inséré dans le récit quelques articles de journaux d'époque sur quelques-uns de ces « tibis » qui, malheureusement, ont succombé à l'implacable maladie. C'est là une manière de faire revivre le souvenir de ces gens de chez nous depuis longtemps disparus et dont chacun était un bel être dont la manière courageuse et édifiante de vivre sa maladie reste un apprentissage pour nous, leurs compatriotes de quelques générations ultérieures qui, comme on le constate depuis un an et demi au moins, sommes pour la plupart pétrifiés par la peur de la mort.

   Afin de vous faire vivre une réelle expérience musicale en parcourant ce texte, tout en vous ramenant au plus près de l'expérience ressentie et vécue par les personnes présentées par Rainville, nous nous sommes efforcé de trouver autant que possible non seulement les œuvres musicales dont parle l'auteur, mais également les enregistrements mêmes qui sont évoqués, par les mêmes orchestres et musiciens. Donc, dans la plupart des cas, en cliquant sur les noms des œuvres présentés en caractères bleus, vous entendrez exactement ce qu'ont entendu ces tuberculeux du lac Édouard au début des années 1930 et, en vibrant aux mêmes sonorités, vous entrerez par-delà le temps dans une certaine communion avec eux.

   Enfin, sous le récit de Rainville, vous trouverez maints articles et photos sur l'auteur, de même que sur le sanatorium du lac Édouard tel qu'il était hier et les ruines qui en restent de nos jours. 

   Cette glanure a donc été conçue pour vous faire vivre de beaux moments, et nous espérons que nombreux seront celles et ceux qui se prévaudront de ce morceau exhumé de notre héritage culturel. Et si après cette lecture vous en voulez plus encore, un hyperlien plus bas sur cette page vous permet de télécharger en entier ce très beau livre plein de vie qu'est Tibi, de Paul Rainville...


Dédicace manuscrite de Paul Rainville, dans son livre Tibi, adressée au
Père Henri Martin, membre de l'ordre des Dominicains et alors curé de
la paroisse Saint-Dominique, sur la Grande-Allée à Québec. Rainville 
fait mention du P. Martin à la page 18 de son ouvrage. Pour en savoir
plus sur le P. Martin, voyez au bas de l'article que l'on peu
consulter en cliquant ICI.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

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La musique

Extrait de Tibi
de Paul Rainville
Québec, 1935.


   Les semaines passent, sans musique, hélas ! Rien ne peut combler ce vide. J'ai de beaux disques, mais pas de phono. Il s'en trouve bien un au grand salon... mais le grand salon et moi nous ne nous voyons jamais.
   Un mot chez Robitaille à Québec, expliquant la situation. Le surlendemain, Jean-Paul, plus exubérant que d'habitude, m'arrive : « Une grosse caisse pour vous, quasiment haute comme un piano ».
  C'est la musique. Un bel orthophonique, modèle d'hôpital, monté sur roues en caoutchouc. Le meilleur et le plus puissant reproducteur et que Robitaille m'offre gracieusement ; chic  ! Je vous prie de croire qu'on ne m'embêtera pas. 
  Jean-Paul, d'un air triomphant, pénètre sur le portique vers midi, poussant la belle machine: « Regardez, Messieurs, ça se mène comme un truck. À vrai dire, ça roule presque seul, et quand c'est posé, c'est solide commun un pont ».
   L'orchestre est en place ; Stokowski monte au pupitre, lève son bâton, et la Symphonie de Philadelphie fait vibrer le beau bois du portique, chambre sonore incomparable aux premiers accords de la Toccate et Fugue en Ré Mineur de Jean-Sébastien Bach.
   Les allongés [un des surnoms des tuberculeux] prêtent l'oreille, retiennent leur souffle ; aux derniers accords de la gigantesque pièce, des applaudissements se font entendre d'un bout à l'autre de la maison.
   Une pause, et Stokowski attaque de nouveau. Cette fois, César Franck nous fait pleurer avec sa belle Symphonie mystiquePuis, pour finir, car le dîner refroidit dans les plateaux malgré la musique qui nous réchauffe, encore Stokowski et la Grande Pâque Russe de Rimski-Korsakov
   Tout le monde est en fête. Il faut même y aller avec prudence, car des émotions de ce genre peuvent provoquer des poussées de température chez certains cas trop impressionnables.
   La série des auditions particulières commence, discrètement, dans les chambres et sur les portiques. Des amis viennent à deux, trois ou quatre, écouter leurs pièces préférées. Le matin, après déjeuner, est réservé à la musique légère, voire au jazz qui n'est pas détestable quand il est bien fait et joué. 
   Ce cher abbé de Varennes, mort malheureusement deux ans plus tard, me fait prévenir cependant d'attendre à huit heures pour les tangos. La chapelle est au bout de notre corridor, mais ces diables de petits tangos carambolent le long des murs, s'infiltrent irrespectueusement dans la chapelle jusqu'à l'autel où ce cher et sympathique abbé dit sa messe et l'empêchent de procéder. 
Article mentionnant la mort de l'abbé René de Varennes, ci-mentionné
par Paul Rainville, dans le journal Le Droit du 3 mai 1932. 

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

Chapelle du Sanatorium du lac Édouard.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

   Le midi, nous jouons des choses plus sérieuses, du chant généralement : Lily Pons, Gigli, Journet, Chaliapine, Kipnis, Johnson, etc. Le soir est réservé à la grande musique et aux grands orchestres.
   La section des lampes alpines est à deux pas. Vous connaissez la lampe alpine ? Non. C'est le nom commun de l'électro-thérapie par l'application diffusée de rayons ultra-violets, ou quelque chose d'approchant. Une lampe dans un très gros casque en nickel placée au dessus d'une table. Le patient se protège les yeux, se couche, dévêtu comme Adam, et se fait rôtir graduellement. La durée de l'exposé, au début, est de cinq minutes ; on va ainsi par petites doses jusqu'à une heure. 
   Après plusieurs séances d'une heure de lampe alpine, le cuir devient bronzé comme aux plages les plus élégantes et les plus coûteuses. Ici, ça ne coûte rien du tout, mais il ne faut pas s'endormir. De plus, chaque partie de l'individu doit « cuire » également ; alors, un quart d'heure sur le dos, sur les côtés, etc. Prosaïque et ennuyeux. 
   Quand l'abbé Bergeron « prend » son heure de lampe, il demande la « Pastorale » ou la « Septième » de Beethoven, la César Franck, ou l'« Inachevée », de Schubert ; ou encore le Concerto « Ève » de Mendelssohn, joué par Fritz Kreisler et la Symphonie de Berlin, ou même de la musique de chambre. Avec ce régime, varié suivant les jours, Monsieur Bergeron prétend que la lampe alpine, c'est un luxe. Qu'en pensez-vous ?
   Au « deuxième des hommes » ― ça c'est le jargon local. Faut dire qu'actuellement, le San [sanatorium] se compose d'un pavillon au centre, et d'une grande aile à trois étages, à gauche ; l'aile droite est en construction, et en juin prochain ― 1930 ― quand les travaux seront terminés, ce sera le plus beau sanatorium du pays.

La « grande aile à trois grands étages, à gauche », que vient de mentionner
 Paul Rainville dans le paragraphe précédent, est tout ce qui, de nos jours,
reste du Sanatorium du Lac-Édouard. Et le tout est à l'état de ruines. 

(Photo : Daniel Laprès, septembre 2018 ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

   Donc, au « deuxième des hommes » se trouve un Indien de la réserve de Mistassini, un vrai sauvage, dans la cinquantaine, gras, joufflu, cuivré, aux yeux noirs et luisants. Guéri, il partira dans peu de temps. 
   Souvent il rôdait au bout de notre corridor, quand, trichant la consigne (si on ne peut pas tricher de temps à autre ce n'est pas agréable), ce brave type de sauvage venait écouter la musique.
   Un jour, garde Corriveau l'amène, tout gêné, le pauvre : « M'sieur, vous savez, moé, ben j'suis un ignorant, j'sais pas ni lire, ni écrire, mais par exemple, j'vois ben clair, pi j'entends ben, j'ai des ben bonnes oreilles, et j'aime ça la musique. Y a une chose que j'voudrais ben écouter comme faut, dans l'passage, parce que j'veux pas vous déranger dans vot' chambre. Si vous êtes assez bon d'faire ça, j'vous assure que ça m'f'rait ben plaisir. Seulement, j'connais pas l'nom de c'te musique-là. C'est long à jouer. J'cré ben que ça prend quasiment trois-quarts d'heure ». 
   L'Indien explique que « ça commence fort, comme une marche militaire », ensuite, cinq minutes plus tard, des bruits curieux se font entendre, puis un violon joue seul assez longtemps pendant que de gros cuivres lui répondent, et vers le milieu du morceau, tempête formidable : « On dirait une bataille entre tous les instruments de l'orchestre ».
   Peste ! Il a bon goût, le sauvage, et une oreille avancée. Il aime Ein Heldenleben [La Vie d'un Héros], de Richard StraussL'invité s'installe dans un fauteuil et la musique commence. 
   En 1888, Strauss avait composé un poème symphonique, Tod und Verklärung [Mort et Transfiguration], qui dans une musique hautement inspirée décrit la lutte d'un homme aux prises avec la mort, et ensuite, le repos dans la Paix Infinie.
   La Vie d'un Héros, composée vers 1900, au contraire, c'est l'histoire d'un homme aux prises avec la vie. L'œuvre est dédiée au Maître Mengelberg, ami de Strauss, longtemps directeur de l'Orchestre symphonique de New York. La maison Victor n'a rien négligé pour rendre justice à cette grande musique. L'orchestre, composé de 124 musiciens, joue au Carnegie Hall de New York sous la direction de Mengelberg lui-même. 
   Brève entrée en matière : grands accords de basse portant sur trois octaves et le thème du Héros se présente, puissant et clair ; c'est la jeunesse, l'enthousiasme, la force de conquête s'avançant dans une poussée splendide de vitalité. 
   La jeunesse rencontre des obstacles, des épreuves ; le Héros est attaqué, déchiré par ses ennemis qui veulent l'avilir, le descendre à leur niveau, et s'il est trop fier, le mettre en pièces.
   Le bois, piccolo, petites flûtes, etc., entrent en jeu, et l'on entend les coups de griffes haineux, le harcèlement des esprits envieux et fielleux. Le Héros triste, abattu, souffre et pleure, mais se redresse, la colère l'empoigne, il va se lancer à l'attaque, quand la voix haute, pure et douce du violon solo, symbolisant l'amour de la femme, se fait entendre.
   Rencontre de deux êtres qui s'aiment. Le Héros se laisse prendre par l'amour et le dialogue s'engage. La Femme se fait tour à tour séduisante, cajoleuse, rouée, douce, coquette, naïve, savante ; elle s'avance, se retire, revient, passionnée, froide, attendrie vers le Héros subjugué, et c'est bientôt l'union dans l'amour, une des plus belles pages, non seulement de la musique moderne, mais de toute la musique. 
  Les ennemis ne désarment pas cependant, et comme dans toute vie, les épreuves continuent ; le Héros, secondé par la Femme et l'Amour, n'est plus triste et abattu. Puissant, il va lutter, combattre, et il frappe ses ennemis. Un appel de clairon, deux, trois, et la bataille commence. 
   Les thèmes de jeunesse, d'amour, reviennent, plus forts, mais parfois obscurcis, comme voilés par la fumée des combats. On voit presque le Héros à la tête de ses troupes, bondissant à l'attaque, et ses ennemis qui se défendent âprement. Les épées se croisent, on entend le crépitement des coups de feu, et c'est la phase finale, un cri immense des trompettes sonnant la déroute des ennemis, et la victoire dans un hymne triomphal. 
   Le poème se continue. Le Héros, délivré de ses ennemis, arrive à l'âge mûr. Période de travail intellectuel : ici, Strauss, avec une audace inouïe, intercale des passages entiers de ses œuvres à lui : extraits de « Don Juan », de « Mort et Transfiguration », de « Zarathoustra », par exemple.
   C'est enfin l'automne de la vie, la sérénité de la vieillesse avec les réminiscences du passé, des luttes, des combats, de l'amour, de la jeunesse. L'œuvre se termine en un dialogue du violon, le roi des cordes symbolisant l'Amour et la Femme, et du cor, roi des cuivres, symbolisant le Héros, et l'amour infini domine en définitive le motif initial du poème. 
   Pendant quarante-cinq minutes, l'Indien n'a pas dit un mot ; pas un muscle de son visage n'a bronché. Il sait écouter cette musique si étrange et presque barbare parfois, comme s'il la goûtait infiniment. 
   Pourtant, pas une œuvre de la musique moderne n'a été si vertement critiquée que ce Héros. Lors de la première audition, à Dresde, je crois, le tumulte était tel que, pendant la scène du combat, des hommes gesticulaient, d'autres sortirent du théâtre en signe de protestation. 
   Et voici un enfant des bois, de la réserve indienne du lac Saint-Jean, pris de tuberculose, qui jamais de sa vie n'a entendu rien de semblable et qui écoute cette grande œuvre avec une attention qui tient de l'extase. Finalement, il se secoue, sourit d'un air candide et dit : « C'est ben beau ! » Vrai, si Strauss l'avait entendu, il eut été content de lui-même.
   Ah ! cette musique, quelle aide elle a été pour nous pendant les longs mois de cure ; quel réconfort !
   Aujourd'hui, après des années, que de souvenirs surgissent à l'audition de telle ou telle pièce. Je ne puis entendre la Sonate en Do mineur, Op. 45, de Grieg, pour violon et piano, jouée par Rachmaninov et Kreisler, sans voir la sympathique figure de Marguerite Collet. Jeune, belle, grands yeux gris et lumineux, teint mât, taille de déesse, elle a lutté pendant cinq ans, et à 22 ans, elle a été fauchée ; la Sonate était son morceau de prédilection. 
   Chaque fois que l'on joue la Finale de la Sixième de Beethoven ― La Pastorale ― je revois les yeux bleus, la tête blonde et douce de garde Couillard, Nine, la chère enfant, partie à vingt ans, au moment où nous la croyions guérie. Étudiante garde-malade, elle fut prise, combattit courageusement, reprit pied, se remit à son service avec un dévouement décuplé par ses années de cure, puis, subitement, retomba. La Pastorale, musique si apaisante, s'harmonisait bien avec son tempérament calme et serein. 

Le Droit, 6 mai 1932.

(Source : BANQ ; cliquer 
sur l'article pour l'élargir)

   Pendant quelques semaines, nous eûmes sur notre portique un jeune étudiant en droit du nom de Massé, touché par le mal au début de ses cours à l'Université Laval. Le coup avait été rude, mais le jeune homme était vaillant. Au San, il poursuivit ses études sous la direction d'un jeune avocat de grand talent, Monsieur Michaud, son voisin de cure, autre bel exemple de fortitude morale. 
   Pour préparer ses examens, Massé venait « faire sa cure » dans notre bout tranquille. Il exprimait parfois le désir d'entendre le deuxième mouvement de Schéhérazade de Rimski-Korsakov  ― le conte du Prince Kolender ― cherchant une détente, une envolée dans le rêve, qui le reposait de ses études et de ses anxiétés ; il désirait tellement passer ses examens de dernière année ! Il ne bloqua pas, en effet, fut reçu avocat avec distinction, et mourut quinze jours plus tard d'une réaction foudroyante.
   Maintenant, le Prince Kolender me donne un serrement de cœur, car toujours je revois cette belle tête de jeune homme si brave, qui tourne, tourne avec le disque, et s'en va pour toujours...
Le Soleil, 4 avril 1931.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

   Combien d'autres figures se lèvent comme celle-là, se précisent soudain, prennent corps avec la musique, figures de jeunes disparus que la mélodie sortait d'eux-mêmes, élevait au-dessus du mal qui les tenaillait.
   Le notaire Levasseur... heureusement, celui-là n'est pas parti... (Hélas ! en relisant ces notes, février 1935, voici que le journal m'apprend sa mort, après six ans de lutte, à 32 ans)... mais un jour il eut vraiment peur. Il devait quitter le San pour se remettre à sa profession. Deux ou trois jours avant le départ, le voilà pris d'hémorragies assez graves. 
   On ne se fait pas idée de l'effet terrifiant d'une récidive d'hémorragie chez un Tibi [un tuberculeux], surtout quand ces expectorations sanglantes se produisent après plusieurs mois de répit et que l'on croit les veines entièrement cicatrisées. 
   Voilà ce cher Levasseur à plat, crachant le sang à pleine bouche au moment même où il se voyait déjà remis au travail. Pour oublier ses angoisses, il demandait de temps à autre la Sonate à Kreutzer, exécutée d'une façon magistrale par Cortot et Thibaud
   Les hémorragies, fort heureusement, n'eurent pas de suite ; le notaire se remit vite, et partit quelque temps après. Quatre ans ont passé depuis, mais quand on joue la Kreutzer, je revois notre grand portique, et Levasseur, tout pâle dans son lit, avec un peu d'apaisement se répandant sur sa figure anxieuse à mesure que la musique opérait sa magie. 

Le Soleil, 12 février 1935.

(Source : BANQ)

   L'abbé Joseph Bergeron, lui, préférait le Trio de Schubert, joué par Cortot, Casals et Thibaud ; qui le chicanera de son goût ? Très spirituel, ce monsieur Bergeron, il avait une façon spéciale de raconter des histoires, surtout quand, dans les jours de brouillard il sentait une vague de cafard rouler sur le portique. Vicaire à Chicoutimi, dans une de ses confréries se trouvait une jeune fille... prolongée, fort à l'aise mais peu donnante. Oh ! si peu donnante que ça frisait l'avarice. Jamais elle ne contribuait aux œuvres paroissiales, et pourtant, elle possédait une ferme d'élevage de renards d'assez grande valeur. Or, un jour, elle se présente au presbytère, tenant par la queue un beau renard argenté qu'elle avait occis sans pitié.
   « Tenez, Monsieur le vicaire, je vous en fais cadeau pour vos pauvres ; la peau a certainement de la valeur ». 
   Monsieur Bergeron, stupéfait par cette générosité si subite et si étrange n'en croyait pas ses yeux, ni ses oreilles.
   « J'vas vous dire, M'sieur l'vicaire ; des renards, ça coûte cher à nourrir, alors, ce mâle-là, j'ai mieux aimé le tuer et vous l'donner ; c'était un gros mangeur, puis il ne rapportait rien... étant... stérile... » 
   Monsieur Bergeron, très légèrement atteint de la tibi [tuberculose], aurait pu se remettre parfaitement, ses finances lui permettant de se reposer longtemps, mais une appendicite aigue l'accroche, et il meurt sur la table d'opération à trente ans.

Le Soleil, 20 décembre 1930.
(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

Le Progrès du Saguenay, 15 décembre 1930.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

   La Sonate à Kreutzer rappelle aussi des souvenirs plus gais que la tête pâle de LeVasseur saignée à blanc. 
   Durant le deuxième hiver passé au San, étant classé « D », je bénéficiais de deux heures d'exercice par jour. Le beau temps pour le ski ! Par des matinées de soleil resplendissant, avec la neige d'une blancheur inexprimable, et un froid de vingt degrés sous zéro, nous partions sur le lac. 
   Un dimanche matin, réception d'un avis qu'à la gare, un colis venant de New York était arrivé. Le colis : justement la Kreutzer et la Sonate en La de César Franck, jouées par Cortot et Thibaud. Grand événement  ! Cortot et Thibaud sont des personnages qui ne jouent pas souvent en concert au Lac Édouard.
   Mais voilà ! Le dimanche, les messageries des C.N.R. ne font pas de livraison. Il fallait attendre au lundi midi. Attendre ! Impossible !...
   J'avise l'ami Prévost, mélomane extraordinaire, qui par surcroît et pour se distraire dans ses heures d'exercice, conduit un attelage de chiens avec une habileté digne d'un Seppala
   Alors vite ! On attèle en flèche Jack, le beau Saint-Bernard, Duc et Prince, les deux grands danois, sur le traîneau du docteur spécialement construit à cette fin. Puis dans le traîneau, enveloppée dans de grandes robes de bœuf musqué, nous plaçons Cécile, dix-huit ans, la plus belle enfant du San, et nous partons, moi à l'arrière en ski-joëring.
   Voyage triomphal ! Les chiens sentaient quelque chose dans l'air car nous couvrîmes le mille en temps record, à l'aller comme au retour...
  Et voilà comment deux grands artistes français entrèrent pour la première fois au Sanatorium du Lac Édouard, dans un traîneau à chiens, portés précieusement sur son cœur par une des plus jolies filles de la province de Québec...

(L'extrait présenté ci-haut est le chapitre V de Tibi ; carnet de sanatorium, de Paul Rainville, Québec, 1935, p. 55-68).


Pour lire ou télécharger Tibi, de Paul Rainville,
cliquer sur la couverture du livre : 





Ci-dessous, diverses photos 
et un dossier de presse sur :

- Tibi, carnet de sanatorium
de Paul Rainville ;

- Paul Rainville, auteur de Tibi.

- Le Sanatorium du lac Édouard ;


Recension de Tibi ; carnet de sanatorium, de Paul Rainville, par le critique
littéraire Berthelot Brunet, dans Le Canada du 20 juin 1935. L'article est
 également paru dans La Tribune (Sherbrooke) du 31 août 1935.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

Le Devoir, 1er juin 1935.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

Mention de Tibi, de Paul Rainville, dans
dans l'édition du 3 août 1935 de La
Renaissance
, hebdomadaire dirigé par
Olivar Asselin. Le signataire de l'article
d'où est tiré cet extrait est Berthelot
Brunet, dont une recension plus
détaillée est ci-haut reproduite.

(Source : BANQ

Portrait au fusain de Paul Rainville datant
de 1934. Le site de Bibliothèque et Archives
nationales du Québec induit en erreur en 
prétendant que la date serait 1950 et que 
l'auteur serait Neuville Bazin, alors que la
signature de l'artiste indique un autre qui
n'est pas identifiable. Neuville Bazin était
photographe pour le gouvernement du 
Québec et non artiste portraitiste.

(Source : BANQ ; ciquer
l'image pour l'élargir)

Portrait au fusain de Paul Rainville par
Anne-Marie Bourbeau, qui lui était 
apparentée. Le portrait a été réalisé
en 1978, soit plus de vingt-cinq ans
après la mort de Rainville.

(Source : Musée national des Beaux-arts du Québec ;
cliquer sur l'image pour l'élargir)

De 1941 à sa mort en 1952, Paul Rainville a été directeur du Musée 
du Québec, dans la Vieille Capitale. On le voit ici, en 1944, alors qu'il
 contemple une œuvre d'Elzéar Soucy, « Jeune homme en prière ».

(Source : BANQ

Paul Rainville échangeant avec un invité lors
de l'ouverture de l'exposition intitulée « Le 
développement de la peinture au Canada »,
en 1945, au Musée du Québec. 

(Source : BANQ ; cliquer
sur l'image pour l'élargir) 

Paul Rainville au micro, le soir de l'ouverture d'une exposition, en 1949,
au Musée du Québec, sur les Plaines d'Abraham à Québec.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Paul Rainville discutant avec Wilfrid Labbé, député  d'Arthabaska à Québec,
dans le grand salon du Musée Laurier dans la ville d'Arthabaska, en 1950.
Ils sont devant la statue d'Honoré Mercier, œuvre de Louis-Philippe
Hébert
. Paul Rainville était natif d'Arthabaska.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Paul Rainville en compagnie de Wilfrid Labbé, député d'Arthabaska à Québec, 
assis sur la pelouse du Musée Laurier, à Arthabaska, en 1950.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Hommage à la mémoire de Paul Rainville par l'écrivain Damase Potvin 
dans le journal L'Action catholique, de Québec, du 17 août 1952.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

Le Devoir, 16 mai 1952.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)


L'Union des Cantons de l'Est, 22 mai 1952.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

Le Soleil, 17 mai 1952.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

Le Soleil, 17 mai 1952.

Bulletin des recherches historiques, juillet 1952.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

Au cimetière d'Arthabaska, Paul Rainville repose juste à côté du célèbre
artiste-peintre Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté. On n'aurait pu rêver d'un
 voisinage plus adéquat pour ces deux-là, qui furent, et qui restent,
 parmi les meilleurs de nos gens de culture et d'esprit.

(Photo : Daniel Laprès, 18 septembre 2021)

Chambre de malade au Sanatorium du lac Édouard (1932).

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Une salle de repos du Sanatorium du lac Édouard.

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Salle à manger du Sanatorium du lac Édouard.

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Salle à manger du Sanatorium du lac Édouard.

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Salle des représentations et récitals au Sanatorium du lac Édouard.

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Bibliothèque du Sanatorium du lac Édouard.

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Un solarium du Sanatorium du lac Édouard.

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Les vestiges du Sanatorium 
du lac Édouard de nos jours :


(Photo : Daniel Laprès, septembre 2018)

(Photo : Daniel Laprès, septembre 2018)

(Photo : Daniel Laprès, septembre 2018)

(Photo : Daniel Laprès, septembre 2018)

vendredi 9 juillet 2021

Paul Dupré, un médecin à la main qui donnait plus qu'elle ne prenait

Le Dr Paul Dupré (1889-1930) et l'hôpital de l'Hôtel-Dieu
de Québec, où il a débuté sa carrière médicale.

(Sources : Dr Paul Dupré : Le Soleil, 8 juillet 1930 ; Hôtel-Dieu de Québec : BANQ)




  Ces glanures ont récemment présenté quelques-uns de nos compatriotes d'antan qui ont eu, entre divers mérites, celui de contribuer à rendre notre peuple meilleur. Certains étaient très jeunes, et tous auraient de leur vivant été les premiers étonnés d'apprendre que, dans les années 2020, soit plus de 90, 100 sinon 150 ans après leur mort, leur contribution à l'embellissement intellectuel, moral et spirituel de notre peuple, contribution connue tout de même d'assez peu de gens à leur époque, remonte à la surface de l'oubli, comme c'est désormais le cas par l'entremise de nos glanures. Nous l'avons d'ailleurs fait avec une insistance particulière depuis le début de l'année en cours, en extirpant de l'oubli les Louis-Georges Godin, Auguste Soulard, Thomas MauraultErnest Roy, Narcisse Dufresne et Narcisse Furois (cliquer sur leurs noms pour consulter les dossiers qui leur sont consacrés). 
   Nous poursuivons donc sur cette lancée en vous présentant aujourd'hui le Dr Paul Dupré, dont le nom n'a été mentionné nulle part depuis sa mort il y a 91 ans.
   On trouve de fort belles pages dans Tibi, le captivant récit qu'a publié, en 1935, Paul Rainville, de son séjour de deux années au sanatorium pour tuberculeux du Lac-Édouard, en Haute-Mauricie. Rainville, né à Arthabaska en 1887 et mort à Québec en 1952, était un homme de lettres et critique d'art qui devint notamment conservateur du Musée du Québec, dans la Vieille Capitale (pour télécharger gratuitement ce volume devenu rarissime, voyez ici-bas). 
   Parmi ces pages exquises, l'émouvant témoignage de l'auteur au sujet de son meilleur ami, le Dr Paul Dupré, mort âgé d'à peine quarante ans, en juillet 1930, d'une péritonite foudroyante. Rainville débute en racontant qu'il a pu visiter son ami à sa chambre d'hôpital puis assister à ses funérailles durant un congé que lui avait autorisé son médecin-traitant du sanatorium. Puis il esquisse un portrait moral de Paul Dupré qui donne le goût d'en savoir plus sur ce médecin comme on n'en voit presque plus depuis longtemps au Québec, ce qui nous fait aussi mesurer une part non banale de ce que nous avons collectivement perdu avec l'étatisme frénétique et la modernité à tout crin qui ont affecté les plus importants secteurs de la société au Québec depuis les années 1960. 
   Pour dire les choses brièvement, on peut concevoir sans trop de risque de se tromper que le Dr Paul Dupré, par son rejet de l'arrivisme et de l'enrichissement à tout prix, de même qu'en érigeant le mieux-être du patient au sommet de ses soucis, s'accorderait plutôt mal avec ce qu'est devenue la profession médicale de nos jours. On peut aussi douter qu'il serait édifié par le Collège des médecins du Québec, lequel, quand il s'agit de remplir les goussets de ses membres dont pourtant les salaires sont loin de les exposer à la famine, n'hésite jamais à prendre les contribuables à la gorge par gouvernement interposé, tout en imposant une implacable dictature aux médecins dissidents, comme d'ailleurs on l'a vu à plusieurs reprises depuis le début de l'actuelle crise du covid, avec la répression brutale exercée par le Collège envers les médecins qui osèrent questionner le bien-fondé de certaines politiques et mesures du gouvernement Legault. 
   Il est vrai que les généreuses valeurs morales et spirituelles qui guidaient le Dr Paul Dupré dans l'exercice de sa profession sont depuis longtemps absentes des instances qui contrôlent le système de santé ― que l'on devrait plutôt appeler le système de maladie  du Québec en ce 21e siècle. Avec pour résultat, entre autres, que l'hôpital public est, en nos contrées, le dernier endroit où l'on voudrait mourir, tellement l'ambiance y est celle d'un bureaucratisme froid, impersonnel, insensible sinon insensé. Et bien sûr, dont les coûts sont pharaonesques, la corporation médicale y prenant d'ailleurs, et non sans voracité, sa part du lion. 
  Paul Dupré est né à Lévis le 30 novembre 1889, d'Hector-Edmond Dupré et d'Élise-Alphonsine Blanchet. Son père était un commerçant bien en vue dans la région de la Vieille Capitale et fut maire de Lévis de 1900 à 1903. Son frère, Maurice Dupré, fut député conservateur fédéral de Québec-Est et ministre de 1930 à 1935, et son grand-père maternel, Joseph-Goderic Blanchet, fut député et tour à tour président de l'Assemblée législative du Québec puis de la Chambre des communes à Ottawa. 
  Paul Dupré fit son cours classique au Collège de Lévis, puis étudia la médecine à l'Université Laval, qui lui décerna son diplôme en le couronnant des plus hautes distinctions honorifiques. Tout en pratiquant la chirurgie à l'Hôtel-Dieu de Québec, puis à l'hôpital Saint-Sacrement, il avait son propre cabinet médical et il enseignait la médecine à l'Université Laval. 
   Le 8 juillet 1930, après moins de deux semaines de maladie, Paul Dupré mourait à l'hôpital Saint-Sacrement de Québec, celui-là même où il œuvrait. 
   Après cette brève esquisse, découvrez maintenant l'inspirant et touchant portrait moral que Paul Rainville, dans son récit de tuberculeux intitulé Tibi, a dressé de son ami intime le Dr Paul Dupré, lui dont la vie, si elle fut certes beaucoup trop courte, montre clairement qu'il y avait en surabondance du bon, du beau et du bien, et aussi beaucoup de lumière, dans ce petit peuple français d'Amérique qui est le nôtre, et ce, à une époque que d'aucuns ont encore la bêtise d'appeler « grande noirceur ».
    Juste après le témoignage de Paul Rainville, vous trouverez un extrait de la revue de l'Université Laval qui rend également hommage au médecin trop tôt disparu, suivi d'un dossier de presse constitué d'articles parus dans les principaux journaux du Québec à l'occasion du décès de Paul Dupré : 


Le Dr Paul Dupré 

Témoignage de Paul Rainville tiré de
son livre Tibi, carnet de sanatorium :

Tibi, carnet de sanatorium, publié par Paul Rainville en 1935, d'où 
est tiré l'extrait ci-dessous sur le Dr Paul Dupré, ami de l'auteur.
Pour télécharger gratuitement cet ouvrage, cliquer ICI.

(Source de la photo de Paul Rainville : BANQ)

   Bonheur indicible du retour au foyer, d'un séjour trop court dans le cadre familial...
   Toutes les grandes joies se payent. Pendant que le train de dix heures me ramène vers le sanatorium pour une nouvelle et très longue étape, je jette un regard triste vers la ville qui s'étend à gauche.
   Par la pensée, je suis un autre convoi, funèbre celui-là. Tout à l'heure, en passant par la Basilique, j'ai entendu le Dies irae dans l'église tendue de noir. On enterre ce matin mon meilleur ami, emporté par une appendicite foudroyante, à quarante ans. 
   Lui s'en va vers son dernier repos, pendant que le train me ramène dans le repos de la montagne continuer la lutte pour la vie. 
   Je le revois encore, distingué, souple, mince, front haut, cheveux ondulés, regard clair et droit, sourire sympathique, démarche élégante, il me tend une main fine de patricien qui donne plus qu'elle ne prend.
   C'était il y a quinze ans, dans son cabinet de la rue Saint-Louis, à son retour de France. Après son cours à Lévis, il était sorti Summa cum Laude de l'École de médecine de l'Université Laval. Ses études à Paris, dans les grandes cliniques, avaient complété sa formation. 
  De sa voix chaude, rude parfois, il me dit ses impressions de la France en guerre et d'après-guerre, sa joie du retour au pays, ses espoirs de début, sa volonté de réussir. On reconnaissait un homme sous cette enveloppe un peu frêle. 
   Nous nous voyions souvent, causions intimement, le cœur ouvert. Sa manière était noble et simple. Ses lettres d'une écriture fine étaient faites de clarté et de précision. Sa probité, poussée au plus haut point, tout comme sa discrétion absolue et sa profonde sincérité.
   Il aimait la musique, le folklore, les mélodies surtout. Il goûtait Wagner, Bizet, Sibelius ; mais Johann Strauss avait sa préférence. Dans ses valses, il admirait « l'étoffe musicale, riche et souple à la fois ». 
  Épris de littérature, le roman l'intéressait peu ; l'histoire le captivait, la petite histoire surtout, genre Lenôtre et Funck-Brentano. Il y consacrait ses moments de loisirs, trop rares, et le peu de liberté que lui laissaient son service, et ses études toujours poursuivies. 
 Travailleur inlassable, on lui reprochait d'être comme un arc toujours tendu ; il l'admettait en souriant, mais ne se détendait pas. Peut-être s'était-il dit que l'important n'est pas de vivre longtemps, mais de bien remplir sa vie.
  La science chez lui aidait la Foi ; l'anatomiste, de son scalpel, avait fouillé le cerveau, taillé dans le cœur ; il savait ne pouvoir trouver l'âme au fil d'une lame. La matière ne l'avait pas rabaissé. Croyant, il voyait partout la main puissante du Créateur. 
   Enthousiaste, portant Dieu en lui, il était modeste, trop même. Timide, il fallait le forcer à parler de lui-même, de ses œuvres, ses succès, ses aspirations. Il dédaignait le bruit, la réclame, tout comme le grand Virolle. 
   Pieux sans ostentation, il allait à la Table Sainte chaque dimanche, récitait chaque jour le chapelet. Doit-on s'étonner qu'il ait fait de son art un sacerdoce ? Médecin des âmes, eut-il été mieux à sa place ? Le mariage ne l'avait pas attiré. Cachait-il une grande peine d'amour, ou croyait-il que son devoir était de rester auprès de ses parents pour soutenir, égayer leur vieillesse ? C'est possible.
   Surmené, le mal le frappe. D'une incroyable énergie, en pleine crise, il conduit lui-même sa voiture à l'Hôtel-Dieu, parce que des malades comptent sur lui. Il est tombé à l'hôpital, comme tant d'autres, infirmières et médecins, porteurs de lumière...
   Une dernière fois je le revis, veille de sa mort. Son regard voilé s'embua. La fièvre l'avait quitté. Il me dit ses angoisses, ses souffrances, son « retour de la mort », son espoir de revivre. Nous le croyions sauvé...
   Dieu le reprit le lendemain. Une complication l'emporta. Lucide jusqu'au bout, la grande épreuve le trouva prêt. D'une voix ferme, il répond aux prières d'agonie. Croyant en la Survie, il offre son sacrifice en expiation, accepte la destruction totale de l'être en hommage à la Souveraine Grandeur, tend à sa sœur cette main qui donne plus qu'elle ne prend, puis, simple dans la vie, grand dans la mort, il ouvre ses yeux à la Lumière, et s'en va... disant... « Bonjour ! »
   Tel fut Paul Dupré ! 
  Sur cette tombe qui renferme tant de souvenirs mais qui s'ouvre dans l'Espérance, je pense à ces vers du poète, tristes et doux :

           Mon coeur est comparable à ces immenses plaines
           Où la moisson future au printemps a levé ;
           Moissonneur ! Moissonneur ! aux fauchaisons prochaines, 
           Viens te remplir les bras de ce que j'ai rêvé !

Extrait de : Paul Rainville, Tibi ; carnet de sanatorium, Beauceville, Imprimerie de l'Éclaireur, 1935, p. 89-93. 


La mort du Dr Paul Dupré a été évoquée dans l'édition 
d'octobre 1930 de la revue Le Canada français, publiée
par l'Université Laval, à Québec. Voici l'extrait de la 
« Chronique de l'Université » qui fait état de ce deuil :

  « Durant les dernières vacances, l’Université eut la douleur de perdre l’un de ses professeurs de la Faculté de médecine, M. le docteur Paul Dupré, décédé à l’hôpital du Saint-Sacrement, le 8 juillet.
   Ce jeune praticien, car il n’avait que quarante ans, ancien élève du Collège de Lévis et de l’Université Laval, était on ne peut plus estimé pour le charme tout à fait exceptionnel de sa personne. Distingué, au vrai sens du mot, il ne comptait que des amis. 
  Et ses nombreux clients qui l’aimaient pour son incomparable politesse et ses grandes connaissances médicales, qui avaient confiance en lui à cause de son diagnostic sûr et de sa peur instinctive de toute apparence de charlatanisme, ont perdu en lui un véritable médecin, un médecin qui sait que son rôle est de soulager l’humanité souffrante, et qui fait passer en deuxième lieu le désir trop visible de s’enrichir, de faire de l’argent avant tout. 
   Paul Dupré laisse aux jeunes un bel exemple de désintéressement professionnel, lequel, malheureusement, tend à devenir de plus en plus rare de nos jours. Sa probité, sa distinction, son grand esprit chrétien, ne l’ont pas empêché de réussir. La voie droite, c’est celle qu’il a sans cesse suivie, la loyauté, la franchise, ce sont les procédés qu’il a toujours mis en usage. 
   Aussi bien sa mort, si édifiante pour son entourage, si consolante pour ses chers parents, a-t-elle été l’écho de sa vie. Il eût pu rendre encore de signalés services à la pauvre humanité, à son pays. La Providence en a disposé autrement. Le sacrifice qu’elle lui a demandé, dur sans doute, il l’a fait avec une admirable générosité. 
   Sa douce, sa souriante mémoire ne sera pas de sitôt oubliée. Que sa noble vie reste une constante leçon aux jeunes de notre époque tiraillés en tous sens par un arrivisme de mauvais aloi, ennemi de toute formation sérieuse et de toute noble ambition ! »

Extrait de la « Chronique de l'Université », dans Le Canada français, publication de l'Université Laval, Québec, octobre 1930, p. 128.



Un dossier de presse sur 
le Dr Paul Dupré : 


Cet entrefilet paru dans Le Soleil du 27
juin 1930, soit une dizaine de jours avant
la mort du Dr Paul Dupré, laissait espérer
que celui-ci allait se tirer du mal dont il 
était atteint, ce qui, malheureusement, 
n'allait pas arriver.

(Source : BANQ)

Le Soleil, 8 juillet 1930.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'agrandir)

L'Action catholique, 8 juillet 1930.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'agrandir)

Le Devoir, 8 juillet 1930.

(Source : BANQ)

La Presse, 8 juillet 1930.

(Source : BANQ)

Article paru dans L'Action catholique du 10 juillet 1930 relatant les funérailles,
le même jour, du Dr Paul Dupré à la basilique Notre-Dame-de-Québec, le 10
 juillet 1930. Parmi les nombreuses personnalités qui y ont assisté, on remarque
notamment l'homme politique et tribun nationaliste Armand LaVergne.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'agrandir)

Cette annonce parue dans Le Soleil du 17 septembre 1930, soit deux
mois après la mort du Dr Paul Dupré, nous indique que son cabinet
médical était situé au 47 rue d'Auteuil, à Québec.

(Photo : Street View)

Le Dr Paul Dupré repose dans le lot familial au
cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec.

(Photos : Daniel Laprès, 13 juillet 2021 ;
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