lundi 8 avril 2019

Quelques perles de sagesse politique selon Jean-Baptiste Proulx

Jean-Baptiste Proulx (1846-1904)

(Source : BANQ
)



Le Québec, tout au long de son histoire, a produit de nombreux personnages hors du commun, quoique la plupart d'entre eux soient de nos jours souvent méconnus ou même complètement oubliés.

Dans le domaine politique, après la naissance de la confédération, en 1867, il y a eu notamment un Henri Bourassa, un nom familier à cause surtout du boulevard montréalais dédié à sa mémoire, mais peu de gens connaissent sa pensée et son action ; un Armand Lavergne, dont le patriotisme ardent soulevait les foules, de même qu'un Paul-Émile Lamarche, lui aussi un fervent patriote et tribun remarquable qui, aussi oublié soit-il, fut, nous en sommes convaincus, le politicien le plus estimable et le plus inspirant de toute l'histoire du Québec. 

Mais notre esprit politique le plus fin et le plus astucieux était, à notre connaissance, l'abbé Jean-Baptiste Proulx, né à Sainte-Anne-de-Bellevue le 7 janvier 1846 et mort à Ottawa le 1er mars 1904. Curé de deux paroisses importantes à l'époque, Saint-Raphaël-Archange-de-l'Ile-Bizard (1886-1888) puis Saint-Lin (1888-1904), où il est inhumé, cet ecclésiastique doté d'une vaste culture littéraire et historique aura été aux prises avec certaines des plus importantes, sinon spectaculaires crises politico-religieuses qui faisaient rage au Québec d'alors. 

L'abbé Proulx a notamment contribué à résoudre la fameuse « querelle universitaire » opposant durant près de soixante-dix ans Montréal à Québec, et qui, vue d'aujourd'hui, nous paraît fort abracadabrante et rocambolesque (pour comprendre ce curieux épisode de notre histoire, on lira avec profit le captivant essai historique de Marcel J. Rhéault, La rivalité universitaire Québec-Montréal revisitée 150 ans plus tard). 

Quoiqu'il en soit, c'est surtout Jean-Baptiste Proulx qui, à force de maintes discussions, tractations et négociations  et aussi quelques tordages de bras ―, le tout impliquant jusqu'au Vatican, parvint à faire imposer une solution consistant à doter Montréal de son université autonome, ce à quoi s'était farouchement opposé l'Université Laval de Québec.

En ce sens, on peut considérer l'abbé Proulx comme étant le père de ce qui devint plus tard l'Université de Montréal, dont il fut de 1889 à 1895, alors qu'elle s'appelait à l'origine l'Université Laval de Montréal, le premier vice-recteur, donc dans les faits le principal dirigeant. 

L'abbé Proulx était aussi l'ami du célébre curé Antoine Labelle, apôtre de la colonisation et du développement du territoire national du Québec. Il l'accompagna d'ailleurs, à titre de son secrétaire, lors d'une tournée européenne qu'effectua le curé Labelle en 1886, pour promouvoir l'immigration de langue française au Québec. L'abbé Proulx publia Cinq mois en Europeun récit de ce voyage écrit dans un français exquis et avec une bonne dose d'esprit et d'humour qui en rend la lecture envoûtante.

Voici un exemple de l'humour dont son récit est truffé, alors qu'il fait mention de l'énorme corpulence physique de son compagnon de voyage le curé Labelle :

« Partis de la gare Bonaventure, jeudi à 10 hrs 15 minutes p.m., nous avons passé la nuit tranquillement dans les bras de Morphée ; et vendredi matin, à 7 hres et demie, nous nous réveillions à la Pointe-Lévis. Vous comprenez que j'ai pris le lit d'en haut, et pour cause : mon sommeil n'aurait pu être paisible sous l'épée de Damoclès. Dans un de ses voyages, un soir que tous les lits inférieurs étaient occupés, M. Labelle avait fait apporter l'escabeau et se préparait à escalader le lit supérieur, lorsque soudain, du lit d'en bas, un homme sort la tête, tout effrayé :

― Arrêtez, monsieur, dit-il. 
― Qu'est-ce que vous me voulez ?
― Je sors d'ici. Changeons de place. Ma vie est en danger ! » (p. 2).

Plus loin dans le même récit, il raconte de manière tout aussi amusante un épisode impliquant un cocher qu'il avait engagé pour le trajet qu'il effectua entre la commune bretonne de Fougères et celle de Pontmain, dans le Pays de la Loire :

« Je pars dans un long carrosse, soufflet rabattu, cocher sur le devant, bande de grelots suspendue à un collier du cheval, tintinnabula, ce qui éveille l'attention des paysans. Je remarquai que les voitures que nous rencontrions n'avaient pas de clochettes.

― Cocher, dis-je, pourquoi avons-nous des grelots, tandis que les autres n'en ont pas ?
― C'est que nous ne mettons ces choses-là que pour les grosses gens.
― Ah ! ah !...

Il m'avait bu, j'eus mon tour bientôt. Il commençait à faire brun, nous entrions dans la forêt de Fougères. Il prit un air solennel et grave, je crus qu'il voulait me faire peur. 

― Monsieur, dit-il, cette forêt a deux lieues de long, il paraît qu'elle est infestée de voleurs, il ne fait pas bon d'y passer la nuit. 
― C'est bien, lui répondis-je, si vous en voyez un à travers les branches, dites-le moi. J'ai ici de quoi le servir. 

Et je mettais la main sur la poche de ma veste. Il comprit que j'avais un pistolet, il se radoucit tout à coup et il ajouta :

― Les voleurs étaient nombreux autrefois, mais maintenant il paraît qu'il y en a beaucoup moins. 
― Tant mieux pour eux, répondis-je. Et je pensais en moi-même : Attrape, mon Normand, chou pour chou » (p. 152). 

Mais l'abbé Proulx savait aussi, de belle et délicate manière, émouvoir en nous ramenant à notre humanité la plus profonde, comme lorsque, dans le récit d'un voyage qu'il effectua à Rome en 1895, il décrit cette scène qui nous transmet, par-delà les plus de 120 années écoulées depuis, l'émotion qu'il avait perçue chez une jeune italienne qui, depuis le quai de Gênes, faisait ses adieux à des proches qui se trouvaient dans le même navire que l'auteur en destination de l'Amérique. Proulx nous transmet ainsi, par-delà le temps, l'émotion vécue par cette jeune femme inconnue de l'Italie d'il y a près de 125 ans : 

« À 10 hres et demie, les amarres sont lâchées, la baleine de fer qui porte notre sort dans ses flancs se met en mouvement lentement, solennellement ; le pavillon allemand, rouge et noir, flotte à la poupe ; une fanfare de dix musiciens à bord envoie dans les airs des notes joyeuses ; un groupe d'amis ou de curieux se presse sur le quai ; du milieu de la foule grave, silencieuse, le regard attaché sur le vaisseau s'éloignant, j'aperçois une femme encore jeune qui salue de son mouchoir blanc des passagers de troisième que je ne vois pas, elle pleure à chaude larmes et en même temps essaie de sourire : adieux faits à un frère ? une soeur ? qui sait ? Et l'Amérique, en Italie, cela paraît si loin ! Ô vie, triste vie humaine, tu n'es qu'une suite de séparations déchirantes » (Jean-Baptiste Proulx, Dans la ville éternelle, Montréal, Granger & Frères éditeurs, 1897, p. 207).

Passionné de littérature, Jean-Baptiste Proulx était aussi poète à ses heures, comme en témoigne le beau poème, le Lac des Deux-Montagnes, que les Poésies québécoises oubliées ont sorti des boules à mites. 

Mais tel que mentionné ci-haut, Jean-Baptiste Proulx était surtout un fin politique, probablement le plus fin que le Québec aura suscité, comme le montre son rôle dans la résolution des épiques conflits politico-religieux également évoqués ci-haut. Et cela, il n'est pas téméraire de souligner que personne, littéralement personne, ne le sait encore au Québec, et surtout pas dans les milieux académiques et universitaires, même en histoire et en science politique, car ce n'est pas dans un traité de science politique que Proulx a fait état de sa finesse et de sa sagesse en ce domaine. 

En effet, c'est plutôt dans son récit de voyage ci-haut cité, Dans la ville éternelle, ce passionnant et fort instructif ouvrage que plus personne ne lit depuis très longtemps, que Jean-Baptiste Proulx a inséré les véritables perles de sagesse politique que voici, et qu'ont grand intérêt à méditer ceux et celles qui ont à cœur l'avenir de la nation québécoise et qui désespèrent de notre impuissance et de notre immaturité politiques collectives : 


Extraits de : 

Jean-Baptiste Proulx

Dans la Ville Éternelle 
Montréal, éditions Granger & Frères, 1897



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« Pour moi, je tiens assez peu aux apparences ; je me contente de la réalité. Quand j’ai l’huître, j’abandonne assez volontiers les écailles » (p. 126).

***

« Quand la sagesse et la modération ne peuvent plus être la règle des actions, vu que les hommes en mouvement sont trop passionnés et divisés, il n’est pas mauvais que le mal arrive au paroxysme. Comme cet état ne peut durer longtemps, l’épuisement survient, et à sa suite le bon sens » (p. 132).

***

« Tant d’hommes se donnent tant de trouble pour atteindre la gloire, et ils ne réussissent qu’à arriver à la tribulation, à la jalousie, au mépris, à l’oubli. Ils n’ont pas pris le bon chemin » (p. 136).

***

« Réfuter, c'est inutile et impossible. Inutile, parce que l'on ne peut convaincre le parti-pris, persuader la passion, raisonner la légèreté ; si vous démontrez avec évidence que vous avez raison, l'adversaire se met sur un autre pied et, pour se venger d'avoir eu tort, déblatère davantage. Impossible souvent, parce que, pour donner une explication satisfaisante, il faudrait livrer au public les secrets d'une affaire qui ne peut se régler que dans les retraites de la discrétion : ce serait imiter la poule qui chante et fait trouver son oeuf. Quand on est entouré d'adversaires jurés, il vaut mieux couver à la dérobée, et ne revenir qu'avec une famille de poussins déjà gros » (p. 270).

***

« Je dois dire que mes contradicteurs peu bienveillants et légers m’ont rendu de grands services ; ils ont porté sur une fausse route l’opinion d’hommes qui auraient pu me causer des embarras, et la voie est restée libre devant moi. Je me suis bien gardé de les mettre sur la piste. Encore aujourd’hui, ayant à parfaire le travail dont je me suis chargé, par calcul je leur ai donné un os à gruger ; pendant qu’ils s’amusent à le dévorer, ils me laissent les mollets tranquilles, et je file mon chemin en toute sécurité. Autant d’avance que j’ai sur cette meute d’excités » (p. 272).

***

« Ce que je regrette en tout cela, c’est que des influences vénérables auront peut-être à souffrir momentanément, à raison de paroles et d’actes, inspirés sans doute par le zèle pour le bien, mais non pas pénétrés de prudence, de calme, de calcul, de sang-froid, de cette conduite dont la vérité elle-même a besoin pour son triomphe complet au milieu des tiraillements humains. L’imprudence chez le sage retarde la victoire du vrai plus que la malveillance de l’adversaire » (p. 274).

***

« Tous ne font pas les affaires de la même manière. Les uns croient de bonne politique d’avoir recours à de petits moyens, de faire de petits embarras, de mettre dans les roues de petits bâtons, de circonvenir celui qu’on croit être l’adversaire, de tomber les personnes ; les autres se contentent d’exposer les causes, et laissent au temps le soin de les développer et de les mûrir. À ces derniers, toujours, le triomphe définitif » (p. 276).

***

« On dirait tout d’abord que c’est facile de se taire, mais l’expérience de chaque jour montre que c’est plus difficile même que de bien parler. C’est pourquoi un ancien disait : le monde appartient aux taciturnes » (p. 278).

***

« Les bonnes actions, surtout une suite de bonnes actions, ne restent pas toujours inconnues, même sur la terre » (p. 284).

***

« Je ne mets pas en doute la sincérité. Mais l’expérience des hommes nous prouve que bien des sincérités sont les fruits de motifs humains et de poursuites passionnées » (p. 284).

***

« Certains journaux de parti, ignorant tout de mon action et de mes pensées, m’honoraient de temps en temps d’interprétations, d’insinuations, d’accusations plus ou moins gracieuses. J’ai gardé le silence le plus complet en public, et je ne me suis pas défendu, ne voulant pas m’exposer à faire tort à des intérêts que je respecte à l’égal de ma vie » (p. 283-284). 


Aux bons entendeurs, salut ! 



L'abbé Jean-Baptiste Proulx a reçu un
doctorat Honoris causa de l'Université
Laval à Montréal, qu'il dirigea.

(Source : magazine La voix
nationale
, juillet 1937)

Cinq mois en Europe est le récit du voyage que Jean-Baptiste Proulx effectua en
1886 à titre de secrétaire de son ami le célèbre curé Antoine Labelle, que l'on voit 

sur la photo de droite. On peut en télécharger gratuitement un exemplaire ICI
Mosaïque des premiers dirigeants de l'Université Laval à Montréal, première université
indépendante dont Montréal put se doter et qui devint plus tard l'Université de Montréal.
L'abbé Jean-Baptiste Proulx y figure, à gauche de la photo de l'édifice de l'université, qui
était situé sur la rue Saint-Denis, au coin sud-est de la rue Sainte-Catherine, et où se
trouve de nos jours le pavillon Hubert-Aquin de l'Université du Québec à Montréal.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Article biographique sur l'abbé Jean-Baptiste Proulx par l'abbé Élie-J. Auclair,
dans Prêtres et religieux du Canada, tome 1, Montréal, Librairie Beauchemin,
1925, p. 34-39. On peut en télécharger gratuitement un exemplaire ICI.

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