vendredi 6 mai 2022

La mort du médecin-barde d'Yamachiche

Nérée Beauchemin (1850-1931)

(Photo : courtoisie d'André Desaulniers, Yamachiche.
Colorisation : Hotpot)



   Il y a quelque temps, ces Glanures vous présentaient Louis-Georges Godin, ce père d'une famille nombreuse, médecin, homme de lettres à l'écriture toujours fort agréable à lire, aussi chanteur lyrique et historien, qui est mort beaucoup trop jeune, âgé d'à peine 35 ans, en 1932 à Trois-Rivières. Pour prendre connaissance du dossier qui lui est consacré, cliquer sur cette image : 


   Nous avons récemment découvert le très bel article que Louis-Georges Godin avait publié dans Le Bien public, de Trois-Rivières, pour souligner le décès, le 29 juin 1931, du poète Nérée Beauchemin, d'Yamachiche, qui était également médecin et que Godin fréquentait avec son ami l'abbé Albert Tessier. Les familiers de nos Glanures connaissent bien ce sympathique et fort bon poète de chez nous, puisque nous lui avons déjà consacré deux dossiers (auxquels on peut accéder tout au bas de la présente page). 

   Voici donc ce beau portrait, que nous avons jugé digne d'être sorti des oubliettes, que Louis-Georges Godin, un an à peine avant sa propre mort, consacrait au médecin-barde d'Yamachiche, suivi de divers documents et photos (l'article est intercalé d'illustrations diverses, donc assurez-vous de vous rendre jusqu'à la fin) : 



Nérée Beauchemin
par Louis-Georges Godin
Le Bien public (Trois-Rivières), 2 juillet 1931


   La sonnerie du téléphone, brutale. À peine ai-je le cornet à l’oreille que la nouvelle a créé son choc, et que le cerveau n'en veut produire les sons qu'il reçoit. Nérée Beauchemin est mort. Et il faut quelques secondes pour que l’équilibre se réajuste et que le rythme de la vie reprenne le cours qui paraissait soudain interrompu.

  Que si vous trouvez trop forte cette surprise en apprenant la mort d’un vieillard de quatre-vingt-un ans, je vous répondrai ceci : nous étions l'autre dimanche, il y a deux semaines, mon ami T…. [l’abbé Albert Tessier] et moi, chez Nérée Beauchemin. Nous avions passé avec lui un après-midi dont nous n’étions peut-être pas digues de goûter toute la saveur.

En haut, résidence de Nérée Beauchemin, à Yamachiche, années 1910 
(photo parue dans Troisième centenaire trifluvien, édition 1934 de
l'Almanach trifluvien, p. 158). En bas, la même maison en 2016
(photo : Daniel Laprès).

  Les heures trop courtes, mais chargées de tout ce que le poète pouvait irradier de sublime simplicité, se sont déroulées entre nous trois dans le petit bureau intime où il nous recevait. Je vous assure qu’il n'était pas question à ce moment de nous séparer pour toujours. Jamais il ne nous fut venu à l’idée qu'en ce jour ensoleillé, à l’orée du village paisible, engourdi dans la somnolence dominicale, nous recevions pieusement les ultima verba de celui que la poésie avait animé toute sa vie de son souffle divin.

   Nous avions, depuis quelques années déjà, le grand honneur et le délicat plaisir de connaître Nérée Beauchemin. Nous l’avons entendu et vu lire de ses poèmes ; il critiquait pour nous sa poésie, il disséquait sous nos yeux et à nos oreilles ses plus beaux vers ; son geste arrondi, qui lui était si particulier, sculptait l’air, semblait-il, et dessinait des images auxquelles son verbe donnait la vie.

    Un charme intraduisible émanait alors de ce vieillard. Son doux regard de myope, qui estompait pour lui les arêtes trop vives des êtres et des choses, avait un velouté d'une extrême attirance.

    Nérée Beauchemin était le poète-né. Il n'a jamais aligné de rimes à tant par jour, il ne s'est jamais complu en un vain verbiage, il n’a jamais voulu rien publier dont il ne fut convaincu en son plus intime. Non pas qu'il eut cru jamais qu'un seul de ses poèmes fut parfait, nous en avons maintes preuves.

    Il lui en coûtait toujours de laisser publier quelques-uns de ses vers. Il hésitait, l’autre dimanche, à nous remettre le « Pain bénit », que Le Devoir publiait la semaine dernière. Il lisait la pièce à haute voix, nous la donnait à lire et à relire, et semblait confus de ne pas partager notre émotion et notre enthousiasme et de ne pas trouver cela beau, simplement beau,  comme nous.

Le pain bénit, poème de Nérée Beauchemin, tel que paru en page une
du Devoir le 23 juin 1931, soit six jours avant la mort du poète.

(Source : BANQ)

   Il avait la trouvaille du sujet et la composition faciles, bien qu'il s’en défendît avec bonhomie. Mais il travaillait à fond chaque idée, chaque phrase, chaque mot, scrutant jusqu'au tréfonds la source étymologique et la valeur sonore de chaque terme. Il aimait à répéter et faire répéter un vers qu'il avait bien pétri et modelé. C'est ainsi qu’il écrivit cinq versions du « Pain bénit » avant d'en permettre la publication.

    Il était friand d’archaïsmes et il était pénétré de joie lorsqu'il nous faisait partager ses préférences pour telle ancienne expression, pour tel mot presqu’oublié qu'il aurait voulu faire revivre, faire briller à nouveau, comme il le disait.

     Mais là comme en tout, il était d'un grand scrupule, et il savait ne jamais donner dans le faux canadianisme qui se bourre de mots que l’on se croit obligé de souligner ou de mettre entre guillemets. Il écrivait comme un Canadien qui sait écrire en français, tout uniment, sans inutiles babioles, sans prétention à vouloir ériger un genre, sans falbalas toujours vains et prétentieux. Il n’embouchait pas une retentissante trompette, il ne nous assourdissait pas d’un jazz épileptique, il faisait chanter sa lyre en vrai poète amant de la poésie.

     Il aimait la poésie, et il savait la respecter. Il ne la torturait pas, il ne s’en servait pas comme d’un paravent pour essayer de justifier toutes les licences de l’imagination et de la fantaisie verbale, et, sur ce point comme sur bien d’autres, il eût pu servir d’exemple et de modèle. Il est celui qui a le mieux chanté sa patrie tout en restant véritablement poète, et ce n’est pas toujours facile, quoique l’on semble prendre plaisir à confondre souvent l’emphase avec la vérité, la boursouflure avec la netteté, l’étalage avec le sentiment, et les clameurs avec la piété.

    Nérée Beauchemin était charmant causeur, et d’une amabilité extrême. Il n’aurait jamais voulu blesser qui que ce fût, et il s’abstenait presque toujours de porter jugement, si ce n’était pour louer.

       Il avait une belle mémoire qui le servait fidèlement, et rien n’était plus intéressant que le défilé discret de ses souvenirs que sa voix, amenuisée par une parésie légère du larynx, semblait rendre encore plus lointains, les situant à une époque pour nous presque légendaire.

    Il aimait surtout parler de Louis Fréchette, à qui le liait une vieille amitié, et c’est volontiers qu’il nous racontait à son sujet de savoureuses anecdotes. Un jour, Fréchette vint le visiter. Se sentant sans doute en proie à la Muse, il demanda à son hôte : « As-tu un dictionnaire de rimes ? » Et Nérée Beauchemin, clignant malicieusement de l’œil, nous faisait sa réponse au grand poète d’alors : « Mais non, je n’ai jamais eu de dictionnaire de rimes. À quoi cela peut-il servir ? »

      Il nous racontait aussi que Fréchette aimait beaucoup Victor Hugo et que lui-même, en sa jeunesse, partageait ce goût. « J’ai beaucoup lu Victor Hugo, nous disait-il, mais je m'apercevais qu’en lisant toujours Hugo, je ne pouvais écrire que du Hugo et, ma foi, je cessai. J’aimais autant écrire du Beauchemin, j'y étais moins emprunté ». Qui ne saisira toute la portée de cette parole et toute sa sincérité ?

    « Jean Richepin fit en son temps une profonde impression sur nos poètes, nous confiait-il encore. Fréchette nous en déclamait avec furie, et il me passa un exemplaire de La chanson des gueux. J’aimais son rythme et sa facture, mais je n’ai jamais pu tout admettre de lui. Il y a là des vers qui me font encore frissonner, après si longtemps ». Et le poète nous récitait, en s’en excusant auprès de son ami T...... [l'abbé Albert Tessier] qu’il faisait mine de craindre effaroucher, quelques strophes plutôt raides du terrible nourrisson des Muses, comme on l’appelait en ce temps-là.

     Nérée Beauchemin n’afficha jamais une érudition livresque et il nous en donne une bonne explication, en riant rondement. « C’est que, disait-il en nous montrant quelques courts rayons au-dessus d’un petit secrétaire, je n’ai jamais eu de livres. Jeune, j’étais pauvre, et je n’avais qu’un vieux dictionnaire. Vieux, je suis demeuré pauvre, et ce que j’ai pu faire de mieux, ce fut de m’acheter une nouvelle édition du Larousse. Je l’aime bien, car on y a respecté beaucoup de vieux mots que j’affectionne comme des connaissances de toujours ».

     Il n’aimait rien tant que parler du temps passé. Les mœurs d’autrefois lui étaient un thème familier, et les vieilles coutumes religieuses de son enfance et de sa jeunesse avaient, surtout, laissé en son âme une empreinte ineffaçable.

     Il se plaisait surtout à parler de sa grand-mère, qui représenta toujours à ses yeux ce que Dieu fit de plus beau et de meilleur sur la terre. L’émotion qui l’étreignait lorsqu’il donnait libre cours à ses souvenirs nous prenait aussitôt le cœur. Il avait le don de faire partager à ses intimes la sincérité de ses sentiments, sans pour cela s’extérioriser le moins du monde, ce dont sa grande timidité le rendait totalement incapable.


Pour consulter le poème Une sainte, que Nérée 
Beauchemin consacra à la mémoire de sa 
grand-mère, cliquer sur cette image :  

    Car il était né timide, semble-t-il, et il fut toujours soumis à sa timidité. Sa grande angoisse était de paraître vouloir s’imposer. Non pas qu’il ne voulût se livrer à personne, car il ne fuyait pas la véritable amitié, mais bien parce qu’il préféra toujours l’intimité à la foule, mais bien parce qu’il se complut toujours dans la tranquillité sans à-coups de son village.

      Il aimait parler poésie, mais sans grand fracas et sans débats tumultueux. Il aimait lire ses vers à quelques fervents, et il aimait aussi se faire lire ses vers à bonne et haute voix. L’on voyait que c’était de la musique agréable à son oreille, non pas tant parce qu’il en était l’auteur, que parce que la musique en elle-même était belle. C’était émouvant alors de le voir s’illuminer à l’allégresse de la symphonie, et ces vers maintes fois répétés l’enchantaient comme une nouvelle mélodie.

   Nérée Beauchemin ne nous laisse que deux volumes : ses Floraisons Matutinales, publiées chez P.-V. Ayotte il y a trente-quatre ans, et Patrie intime que la belle et tenace initiative de monsieur l’abbé Albert Tessier nous donna récemment.

Dédicace manuscrite de Nérée Beauchemin dans un exemplaire 
de son premier recueil, Les floraisons matutinales, paru en 1897.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Dédicace manuscrite de Nérée Beauchemin de son recueil Patrie intime
paru en 1928, dans un exemplaire spécialement imprimé pour l'auteur
de l'article présenté ici-même, Louis-Georges Godin.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

     Mais ce n’est pas là toute l'œuvre de notre poète. Que de trésors renferment ces feuilles volantes éparpillées au hasard des tiroirs et des rayons, surchargées de reprises et de ratures et qu'il oubliait souvent pendant des années, au caprice ou au devoir du moment.

   Que de poèmes achevés, surtout, dans cette série de carnets rouges qu’il feuilletait naguère encore d'un doigt si délié. Pourrons-nous les lire un jour et les conserver ?

    L'on peut dire que Nérée Beauchemin est mort sans avoir vieilli. Si le corps s’était un peu alourdi, et si la voix s’était un peu affaiblie, ses facultés intellectuelles brillaient toujours de la même vivacité. Il avait une mémoire sans défaut, l’œil était toujours aussi vivant et l'oreille aussi fine. Son écriture n’avait changé en rien : toujours harmonieuse et ronde, sans le moindre signe de sénilité, elle plaisait au premier abord, tout comme l’homme qu’elle servait. En vérité, il est mort chargé d’ans, mais les infirmités lui ont été épargnées, et ce fut toujours en vrai croyant au cœur infiniment reconnaissant qu'il en remercia la Providence.

    Nous voici devant la tombe d’un homme qui vécut une vie bonne et belle en le sanctuaire intime où il la voulut toute passer. Les choses de l’extérieur n’attaquèrent jamais sa sérénité, l’adversité ne fit jamais fléchir son courage dont il ne parla jamais et le froid des ans accumulés ne put jamais éteindre en son cœur la flamme de bonté et d’amour qui, intacte comme à son origine, vient de laisser son corps périssable pour un séjour éternel. 

Le Bien public, Trois-Rivières, 2 juillet 1931, p. 1.


Pour entendre Le vieux parler, poème de Nérée Beauchemin, 
dit par Gardefoi Langueloi, cliquer sur cette image :


Nérée Beauchemin a fait son cours classique au Séminaire de Nicolet. 
On le voit sur cette photo sur la rangée du haut, au milieu, en 1870, 
avec un groupe d'élèves de son village natal d'Yamachiche. Tout à 
droite de la même rangée se trouve Aram Pothier, qui deviendra 
gouverneur du Rhode Island, et tout à droite également mais sur
la première rangée, on voit Nérée L. Duplessis, père de Maurice
Duplessis
qui deviendra premier ministre du Québec.

(Source : abbé Napoléon Caron, Histoire de la paroisse d'Yamachiche, 1892.
Cliquer sur l'image pour l'élargir)

Nérée Beauchemin avec sa famille en août 1892, 
devant l'entrée de sa maison à Yamachiche.

Nérée Beauchemin à l'âge de 50 ans, en 1900.

(Source : Archives du Séminaire de Québec)

Nérée Beauchemin accueilli à la gare de son village d'Yamachiche. 

(Source : J.-Alide Pellerin, Yamachiche et son histoire, Trois-Rivières, éditions du Bien public, 1980).

Monument funéraire de Nérée Beauchemin au cimetière d'Yamachiche.

(Photo : Daniel Laprès, juillet 2021)

Pour en savoir plus sur Nérée Beauchemin, cliquer 
sur les deux illustrations suivantes : 

Poème paru dans Le Nouvelliste (Trois-Rivières) du 23 octobre 1950, à 
l'occasion du dévoilement d'une plaque commémorative sur la façade
de la maison de Nérée Beauchemin, à Yamachiche, à l'occasion du
centième anniversaire de la naissance du poète. Pour en savoir plus
sur cet événement, cliquer ICI.

La municipalité d'Yamachiche a su honorer d'une manière remarquable et unique
 la mémoire de son poète-médecin Nérée Beauchemin. Ainsi, un immense portrait
de celui-ci,  qui est une reproduction d'un fusain de Rodolphe Duguay, orne la salle
 du conseil municipal. Yamachiche montre ainsi la voie à toutes les municipalités
qui cherchent à honorer le souvenir de leurs citoyens ayant contribué à enrichir
le terreau culturel et littéraire du Québec.

(Photo : René Girard et Daniel Laprès, 28 mai 2019 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

On peut trouver une édition récente des poésies
complètes publiées de Nérée Beauchemin.  
Pour informations, cliquer sur cette image :  

Parlant de nos poètes d'antan et oubliés, l'écrivaine Reine Malouin
(1898-1976), qui a longtemps animé la vie poétique au Québec, a 
affirmé que sans eux, « peut-être n'aurions-nous jamais très bien 
compris la valeur morale, l'angoisse, les aspirations patriotiques, 
la forte humanité de nos ancêtres, avec tout ce qu'ils ont vécu, 
souffert et pleuré ». 
Les voix de nos poètes oubliés nous sont désormais rendues. 
Le concepteur de ce carnet-web a publié l'ouvrage en deux 
tomes intitulé Nos poésies oubliées, qui présente 200 de
de nos poètes oubliés, avec pour chacun un poème, une
notice biographique et une photo ou portrait. Chaque  
tome est l'objet d'une édition unique et au tirage limité. 
Pour connaître les modalités de commande de cet 
ouvrage qui constitue une véritable pièce de collection
cliquez sur cette image : 

dimanche 6 mars 2022

Le mont Saint-Hilaire tel que vu en 1866 par un collégien de 15 ans

Le village de Saint-Hilaire et le mont Saint-Hilaire vus depuis Belœil, vers 1900-1910.

(Source : BANQ)


   Après avoir sorti des oubliettes les jeunes prodiges de la plume que furent les Ernest Roy, Narcisse Furois et Gérard Tremblay (cliquer sur leurs noms), tous des produits de nos collèges classiques d'antan, ces Glanures vous présentent aujourd'hui un autre jeune canadien-français d'un calibre littéraire étonnant pour son âge et son époque, Alphonse Bellemare

  Ayant débuté ses études classiques au Séminaire de Nicolet, cet élève du Collège Sainte-Marie de Montréal eut une bien trop courte vie, étant mort en 1872 à l'âge d'à peine 22 ans. Il avait néanmoins pu marquer nombre de ses compatriotes par les multiples talents qu'il sut déployer à un âge fort précoce, et ce dans des domaines aussi divers que la poésie et les lettres, le théâtre, la musique, de même qu'à titre de conférencier et d'animateur de sociétés littéraires et culturelles. Les journaux et revues acceptaient de publier, souvent en première page, ses textes et poèmes, alors qu'il était encore à l'âge de l'adolescence.

   Malgré son activité débordante et sa généreuse contribution à notre vie culturelle, il va sans dire, hélas ! qu'Alphonse Bellemare a été lui aussi assujetti à un oubli total, et ce, même dans les instances spécialisées sur la littérature dite « québécoise ». Son existence, ses écrits, sont en effet complètement ignorés, et ce, depuis bien au-delà d'un siècle, cela comme s'il n'avait pas vécu.

    Il n'est que justice que de sortir de l'oubli ce jeune compatriote d'antan, car lui aussi montre ce dont notre peuple était jadis capable de produire sur les plans intellectuel, littéraire et artistique, et cela à une époque qu'à peu près tout le monde croit de nos jours avoir été celle d'un effroyable obscurantisme. De nos jours pourtant, il est virtuellement impossible de trouver un seul sujet issu du système bureaucratisé d'éducation que le Québec subit depuis les années 1960, qui soit capable de maîtriser la langue française d'une manière aussi impeccable et même aussi suave qu'un Alphonse Bellemare pouvait le faire il y a cent cinquante ans, alors qu'il n'avait à peine que 15 ans. Ceci sans mentionner sa culture générale qui, comme le montrent les articles qu'il a signés, était prodigieuse. 

   Car oui, c'est bel et bien 15 ans qu'Alphonse Bellemare avait lorsqu'il a écrit le texte qui suit, qui introduit un poème également de son cru et inspiré d'une ascension du mont Saint-Hilaire qu'il effectua avec des camarades collégiens durant l'été 1866. Le texte et le poème furent lus par Alphonse Bellemare en juillet de cette même année lors de la distribution des prix de fin d'année au collège Sainte-Marie, plus précisément dans la salle nommée alors « de l'Académie » qui de nos jours est connue sous le nom de « salle du Gésu », rue de Bleury à Montréal. 

  À la fin du texte, ne manquez pas de cliquer sur l'hyperlien qui vous conduira vers le magnifique poème dont les strophes raviveront les souvenirs de toute personne ayant déjà fait l'ascension du mont Saint-Hilaire. Et sous le poème lui-même, vous trouverez une notice biographique de même que de nombreux articles d'époque au sujet d'Alphonse Bellemare, qui maintenant, par cette glanure, sort d'un oubli qui non seulement était injuste pour sa mémoire, mais aussi pour nous-mêmes, qui étions privés de savoir que nous avions un jeune compatriote d'antan d'une telle envergure. Bonne découverte, donc ! 


Belœil et Saint-Hilaire

par Alphonse Bellemare

(1866)



      O rus ! quando te revisam...
      (Ô campagne ! Quand te reverrai-je...)

Ce cri du poète, c’est celui de tout homme, qui, après dix longs mois passés à la ville, fatigué de ses études, de ses affaires, ou même de son loisir, éprouve le besoin d’aller à la campagne, respirer un air plus pur, goûter un repos plus tranquille et vivre enfin d’une nouvelle vie. Mais, pour satisfaire à cette légitime aspiration, il faut une campagne, une belle campagne. Horace avait à sa disposition, soit les montagnes d’Apulie, soit sa terre de Sabine, soit surtout son Tibur, son frais Tibur. Mon Tibur à moi, mon Frascati, ça été, l’année dernière du moins, un de nos plus gracieux, un de nos plus hospitaliers villages canadiens ; et ce n’est que tout juste un tribut de reconnaissance que je veux lui payer aujourd’hui.

L'église de Saint-Hilaire, avec derrière le sommet du « Pain de sucre » du mont
Saint-Hilaire, dont Alphonse Bellemare raconte l'ascension dans le présent texte,
de même que dans son poème auquel on peut accéder via un hyperlien ci-dessous.

Oui, Belœil est sans contredit un des plus beaux villages du Canada : sa situation tout-à-fait pittoresque est déjà à elle seule un immense avantage. Assis sur la rive gauche du Richelieu, qui arrose ses fertiles campagnes, il fait face au village de Saint-Hilaire dont il n’est guère séparé que de la portée de la voix. En hiver, lorsque le pont de glace est formé, et que les routes y sont tracées, si vous regardez les deux églises qui élèvent dans les airs leur clocher et leur croix, le collège, les couvents et les maisons qui les entourent, vous êtes porté à croire que le Canada s’est enrichi d’une nouvelle ville dont les deux quartiers principaux ne sont séparés que par une place publique.

En été, le coup d’œil est le même ; mais au lieu d’une grande route, vous avez pour ligne de démarcation une onde calme et profonde, qui, coulant gracieusement entre des bords riants, regarde d’un coté les montagnes de Montréal et de Montarville [aujourd’hui le mont Saint-Bruno] ; de l’autre, celles de Saint-Hilaire, de Rougemont, du Vermont [aujourd’hui le mont Yamaska] et du Mont-noir [aujourd’hui le mont Saint-Grégoire], qui se dessinent dans un horizon véritablement à souhait pour le plaisir des yeux. Car si l’on veut avoir la clef du nom aussi vrai que pittoresque que nos ancêtres (poétiques) ont donné à ces belles rives, c’est dans ce bassin surtout qu’il faut venir l’étudier en pirouettant, bercé dans une nacelle. De là, faites la ronde autour de vous : collines, vallons, prairies, bosquets, riches guérets, belles nappes d’eau, cascades jaillissantes, montagne à pic, sommets lointains et fuyant sous la nue, que pouvez-vous désirer de plus, et enfin Belœil, ce foyer du plus beau panorama que puisse désirer la vue, Belœil ne porte-t-il pas bien son nom ?

Les autres collines montérégiennes évoquées par Alphonse Bellemare 
dans le présent texte, vues depuis le sommet du mont Saint-Hilaire.

(Cliquer sur l'image pour l'élargir)

Ce beau village a bien d’autres avantages encore que n’ont pas les autres localités. Pour ce qui regarde le transport, il a le choix entre la navigation et la voie ferrée : une ligne télégraphique le met en rapport expéditif avec les grandes villes. À l’exception du gaz, (qui bientôt sans doute éclairera ses rues, ses maisons, ses rails, son beau pont et sa navigation fluviale), à l’exception du gaz, il jouit de presque toutes les ressources de l’art, et joint ainsi les avantages de la ville aux agréments de la campagne. En veut-on un exemple, et tout à la fois un échantillon de l’énergie et de l’esprit d’entreprise et de la constance des habitants de Belœil ? Les rives du Richelieu renferment certainement un beau courant d’eau ; mais enfin, en hiver, ce beau courant est enfermé ; en été, il faut aller y puiser quelquefois d’assez loin ; d’ailleurs, les pluies d’orage et autres accidents ne le mettent pas à l'abri de tout inconvénient. 

D’autre part, les habitants de Belœil savent que, pour éviter bien des frais, pour réaliser bien des avantages, pour arrêter jusqu’à la première étincelle d'un incendie, pour le profit autant que pour l’agrément, maintenant dans les grandes villes on a l’eau à domicile. Ils ont aperçu sur le flanc de leur belle montagne une source qui jaillit en blanche et fraîche cascade. Aussitôt, le plan est arrêté ; il faudra les travaux d’un aqueduc, il faudra faire passer les tuyaux sous le lit du Richelieu, il faudra vaincre tous les obstacles de la nature, il faudra des frais considérables ; tout cela a été entrepris, tout cela a été fait, conduit et réalisé avec un rare bonheur ; et maintenant, dans chaque maison du village, à chaque instant du jour et de la nuit, coule une eau toujours fraîche et pure, et qui, au besoin, en cas d’incendie, par exemple, se déploie sur chaque toit en une magnifique gerbe d’eau.

Mais tout cela nous ramène trop à la ville, revenons a la campagne.

Le village, sans être d'une étendue très considérable, forme une véritable bourgade ; les terres grasses et fertiles ne laisseront jamais le cultivateur laborieux tomber dans la gêne : au contraire, vous voyez tous ces cultivateurs, propriétaires de maisons confortables, dont la blancheur ressort en été sur la verdure qui les environne, et rivalise en hiver avec l’épaisse couche de neige qui cache la terre. C’est là que, revenus des champs, les hommes vont, après les travaux d’une rude journée, respirer la brise du soir, et reposer sur le gazon leurs membres fatigués, tandis que, de leur côté, les mères endorment leurs enfants, assises sur le seuil de leur porte que dérobe à moitié aux yeux des passants un épais fourré d’arbres fruitiers. La maison de Dieu et le presbytère dont les toits de fer-blanc étincellent aux rayons du soleil, sont en pierre de taille. 

Le presbytère et l'église de Saint-Hilaire tels qu'Alphonse Bellemare les vit
et les décrit : « La maison de Dieu et le presbytère dont les toits de fer-
blanc étincellent aux rayons du soleil, sont en pierre de taille. Après ces
deux édifices, les plus beaux du village, viennent de charmantes petites
villas qui s’élèvent sur les bords de la rivière ». 

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Après ces deux édifices, les plus beaux du village, viennent de charmantes petites villas qui s’élèvent sur les bords de la rivière. Le navigateur qui parcourt ses bords soit en la descendant, soit en la remontant, ne peut se lasser d’admirer ces verdoyants bosquets du milieu desquels s’élancent d’élégantes tourelles qui vont se perdre dans la cime des arbres, dont les branches touffues descendent jusque sur le rivage comme pour protéger encore le passant contre les ardeurs du soleil.

Ajoutez à tout cela, dans la belle saison, les accents harmonieux d’un chœur champêtre, qui vient prendre ses ébats sur le rivage ou sur les eaux, pendant que, d’un bord à l'autre, toute une flotte de petites embarcations frappent les flots en cadence, et vous avouerez que, en vérité, rien n’égale les belles veillées de Belœil et de Saint-Hilaire. À ces amusements du soir succèdent ceux du lendemain : la chasse et la pêche ne laissent rien à désirer.

Mais la spécialité de Belœil, c’est sa belle promenade, l’ascension du mont Saint-Hilaire.

Gravure datant de 1841 du mont Saint-Hilaire. Sur le sommet du 
« Pain de sucre », à gauche, on aperçoit l'immense croix érigée
lors de la venue la même année du prédicateur français Mgr Charles
de Forbin-Janson
, qui a procédé à sa bénédiction en présence d'une
foule très nombreuse.

(Source : Pierre Lambert, Le mont Saint-Hilaire, Québec, Septentrion, 2010 ;
cliquer sur l'image pour l'élargir). 

Le mont Saint-Hilaire n’est pas seulement une merveille de la nature, il est fameux déjà par plus d’un fait historique. Produit, ce semble, comme toutes les montagnes du Canada, par un soulèvement volcanique, sa formation présente une accumulation de rochers couverts d ’une végétation tantôt sévère et grandiose, tantôt pittoresque et gracieuse. Sa hauteur de plus de quinze cents pieds au-dessus du niveau, en fait comme le roi des monts environnants : coupés par des ravins profonds, ses flancs s’élargissent à moitié chemin du sommet, et présentent à l’œil un lac magnifique, environné de bocages délicieux, d’où s’échappent nombre de ruisseaux qui vont, à travers mille détours, se mêler aux eaux du Champlain. C’est sur le sommet le plus élevé du pic de Belœil qui couronne le plateau, que Monseigneur de Nancy avait élevé, en 1841, cette fameuse croix de Mission, renversée depuis par la violence des tempêtes, et qui n’a jamais été replacée. 

Vestiges de la chapelle, qui servait de socle à la croix dont on voit une partie
renversée, sur le sommet du mont Saint-Hilaire. Alphonse Bellemare raconte : 
«  C’est sur le sommet le plus élevé du pic de Belœil qui couronne le plateau,
que Monseigneur de Nancy avait élevé, en 1841, cette fameuse croix de
Mission, renversée depuis par la violence des tempêtes, et qui n’a jamais
été replacée ». La croix s'est effondrée durant un orage en 1846. Ces
vestiges sont disparus vers 1877.

(Source : Pierre Lambert, Le mont Saint-Hilaire, Québec, Septentrion, 2010 ;
cliquer sur l'image pour l'élargir). 

La fête brillante à laquelle donna lieu son érection n’en restera pas moins comme un fait célèbre dans les annales religieuses du Canada. Ce que nos pères ont vu, ce qu’ils ont lu ou écrit dans le temps, nous pouvons le recueillir aujourd’hui comme une des plus belles pages de notre histoire. 

Mgr Charles de Forbin-Janson
(1785-1844)

« C’était, dit un journal de l’époque, c’était un spectacle étonnant que celui de cette suite de vingt mille pèlerins gravissant ce nouveau Golgotha, ondulant le long du sentier sinueux ; tantôt disparaissant en partie dans les profondeurs d’un ravin, tandis que les extrémités de la procession apparaissaient au sommet des rochers ou des monticules plus élevés ; tantôt se perdant à un détour du chemin, pour reparaître loin de là au travers des grands arbres. On eût dit la vaillante armée de Godefroy de Bouillon, gravissant les montagnes de la Judée, et l’on songeait à cette montagne sainte qui est le ciel, au sommet de laquelle sont suspendues les couronnes promises à ceux qui, marchant dans le chemin de la Croix, ont le courage de les ravir : Violenti rapiunt illud ( «Ce sont les violents qui s’en emparent»). Car les chants sacrés jetés aux échos de la montagne comme un céleste concert, ramenaient l’âme à de religieuses pensées, et l’inondaient de je ne sais quelle pieuse et sublime harmonie ».

Arrivée à mi-chemin de la montagne, au pied du pic où devait s’élever la croix, la foule s’arrêta pour se reposer, avec ceux qui portaient le monument, sur les bords du lac de Rouville. Alors l’évêque de Nancy, se plaçant debout sur la poupe d’une barque, comme autrefois le Sauveur sur le bord du lac de Génésareth, s’adressa à la multitude de cette voix éloquente qui tant de fois l’avait émue, lui rappelant les bienfaits de la religion, et après avoir vivement exhorté ses auditeurs à être toujours fidèles à la bannière de la croix, il donna le signal pour gravir le reste de la montagne.

On aperçoit sur cette représentation à la fois Mgr de Forbin-Janson prêchant 
à la foule depuis un radeau sur le lac Hertel, de même que la croix érigée
sur le sommet du « Pain de sucre » que l'évêque de Nancy et la foule 
s'apprêtent à atteindre en vue de sa bénédiction solennelle.

(Source : Pierre Lambert, Le mont Saint-Hilaire, Québec, Septentrion, 2010 ;
cliquer sur l'image pour l'élargir). 

La marche s’était réorganisée : tout-à-coup la cloche sonne, et annonce une Station ; c’est la première du Chemin de la Croix. Toute la multitude se prosterne religieusement et Monseigneur de Nancy bénit la croix et récite les prières de la station ; puis on se remet à gravir de nouveau le calvaire, et ainsi jusqu’au sommet de la montagne où bientôt apparaissent à tous les regards le gigantesque monument et la chapelle du Saint Sépulcre, servant de piédestal à la croix qui domine non seulement ce pic élevé, mais toutes les montagnes environnantes ; c’était la dernière station. Le plateau était littéralement couvert de fidèles et offrait le coup d’œil le plus magnifique et le plus saisissant. 

Je n’entreprendrai pas de décrire ce site grandiose qu’ont admiré tant de fois non seulement les habitants de cette province, mais tous les étrangers qui l’ont visité. Ce point de vue, d’où l’on découvre à l’œil nu un panorama immense, dans un horizon de plus de quinze lieues d’étendue, des campagnes, des rivières, des lacs, où le regard plonge avec étonnement, s’agrandissait de toutes les magnificences de la religion en face de cette croix gigantesque, véritable étendard du Canada catholique. Tout le monde parut un moment uni dans un même sentiment de bonheur et d’admiration. On remarqua un sauvage, seul, debout sur l’angle d’un rocher, contemplant d’un œil morne ce spectacle si nouveau pour lui. On eût dit, comme dans une mystérieuse apparition, le représentant de quelqu’une de ces tribus éteintes, envoyé par les anciens maîtres du sol canadien, pour savoir quels étaient ces nouveaux bruits qui troublaient leur solitude.

Vue depuis le sommet du « Pain de sucre » du mont Saint-Hilaire, 
qu'Alphonse Bellemare atteignit à l'été 1866 et qu'il décrit dans le 
présent texte, de même que dans le poème qui s'ensuit. On 
aperçoit notamment la rivière Richelieu.

Cette montagne ordinairement si solitaire, et quelquefois, comme on le voit, si bruyante, cette montagne si belle par la nature et si riche en souvenirs, je voulus, moi aussi, la voir à mon tour. J’y fis donc une ascension, et, dans cette longue route, je pus à loisir me rassasier de ce spectacle si varié et si imposant. 

De retour à la maison, je voulus coucher sur le papier mes impressions, et ma jeune imagination, longtemps excitée par le spectacle que j'avais eu sous les yeux, me fit douter un moment, si je n’allais pas devenir poète ; j’essayai en effet alors quelque chose que je pris, sinon pour de la poésie, au moins pour des rimes. Quant même, suivant le précepte de Boileau, « Vingt fois sur le métier, j’eusse remis l’ouvrage », à mon âge, je ne sais vraiment pas s'il y eut beaucoup gagné. D’un autre côté, je suivrai moins encore le précepte d’Horace : Nonumque prematur in annum («Gardez votre manuscrit pendant neuf ans»). J’aime mieux prier respectueusement mes auditeurs de vouloir bien, avec indulgence, entendre mon premier bégaiement en ce genre : 


Pour découvrir le poème intitulé 
Une ascension sur le mont Saint-Hilaire,
d'Alphonse Bellemare, jeune auteur du 
texte présenté ci-haut, de même qu'une
notice biographique et un volumineux 
dossier à son sujet et constitué d'articles 
d'époque, cliquer sur cette image :


Vue ancienne depuis le sommet du « Pain de sucre » du mont Saint-Hilaire, 
avec au bas la rivière Richelieu.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Vue du lac Hertel depuis le sommet du « Pain de sucre » du mont
Saint-Hilaire. Photo datant des années 1910-1920.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Le lac Hertel du mont Saint-Hilaire, vers les années 1910. 

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

lundi 14 février 2022

Joseph Létourneau, un instituteur qui a aimé et fut aimé

L'École normale Laval de Québec, où Joseph Létourneau (1828-1906)
fut instituteur. L'édifice fut démoli en 1892 pour laisser place à une aile
du Château Frontenac.

(Photos / École normale Laval  : BANQ
Joseph Létourneau : L'enseignement primaire, décembre 1899 ;
cliquer sur l'image pour l'élargir)



     Ces Glanures ont il y a quelque temps déjà rappelé le souvenir de Félix-Emmanuel Juneau (1816-1886), qui s'était dévoué pour l'instruction des enfants des quartiers populaires de Québec. Pour consulter la glanure consacrée à ce généreux compatriote et éducateur d'antan, cliquer sur cette image : 


    Natif de Sainte-Famille-de-l'île-d'Orléans, Joseph Létourneau (1828-1906) est un autre de ces héros de l'ombre qui ont consacré leur vie à l'instruction de notre peuple à une époque pionnière en ce domaine. Il a été instituteur durant cinquante-trois ans, dont vingt-huit à l'École normale Laval de Québec, une institution d'enseignement que Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, homme de lettres qui fut le tout premier des premiers ministres du Québec, ouvrit en 1856, et qui ferma ses portes en 1970. L'École normale Laval était jusqu'en 1892 logée dans l'ancien château Haldimand, tout près de la terrasse Dufferin et de la place d'Armes, dans la Vieille Capitale. Cet édifice a été démoli pour faire place à l'une des ailes du Château Frontenac

Sur cette photo, on aperçoit, indiqué d'un « X » rouge, l'édifice qui a
longtemps abrité l'École normale Laval, dont Joseph Létourneau fut
un instituteur. L'édifice fut démoli en 1892 pour faire place à l'une
des ailes de l'actuel Château Frontenac. On aperçoit en face la
 place d'Armes.

(Source : Wikipédia)

      Depuis sa mort en 1906, le nom de Joseph Létourneau n'a nulle part été évoqué, ayant sombré dans l'oubli depuis tout ce temps. Mais en découvrant à travers nos pérégrinations dans les publications anciennes d'ici sa contribution à l'avancement scolaire et intellectuel de notre peuple, nous nous sommes dit qu'aura assez duré ce silence sur la vie et l'œuvre de cet autre inspirant héros de l'instruction des nôtres, dont l'amour que lui vouaient ses élèves témoigne des grandes qualités morales qui l'inspiraient, parmi lesquelles le dévouement et la passion pour la formation scolaire et intellectuelle des jeunes n'étaient pas les moindres. 

     Les deux articles qui suivent ont été publiés dans la revue L'Enseignement primaire, à laquelle Joseph Létourneau a collaboré durant plusieurs années. Le premier, paru en décembre 1899, relate le déroulement de la fête en son honneur qui eut lieu lors de son départ à la retraite, et contient notamment l'émouvante adresse que lui firent les élèves à cette occasion, et le deuxième souligne son décès qui eut lieu en septembre 1906. Et tout au bas de cette glanure, vous pourrez lire un autre article paru dans Le Soleil de Québec à l'occasion du décès de Joseph Létourneau.

    En faisant revivre le souvenir de l'homme bon qu'était Joseph Létourneau, on se remémore également la noblesse d'âme et de cœur qui animait celles et ceux qui croyaient que le peuple canadien-français était appelé à secouer ses ailes pour s'élever vers les sommets, et qui pour cela ont donné tout ce qu'ils avaient et étaient, et qui n'étaient pas enlisés dans le pédagogisme à gogo qui, entre autres méfaits, est imposé par le système bureaucratisé d'éducation que l'on subit depuis les années 1960 au Québec, avec les tristes résultats qu'on connaît, notamment en matière de transmission de la langue française. 

     En somme, la commémoration de cet honorable et exemplaire éducateur d'antan a de quoi nous remonter le moral par ces temps de grisaille que nous vivons, parce qu'elle montre que si notre peuple a su jadis produire des Joseph Létourneau, peut-être qu'il pourrait se remettre le cœur à l'ouvrage pour en faire advenir d'autres : 



M. le professeur Joseph Létourneau

Une belle carrière

Revue L'Enseignement primaire, décembre 1899


Le 23 octobre dernier, M. J. Letourneau disait adieu à l’École normale Laval, où il a passé vingt-huit laborieuses années de sa noble carrière. Le vénéré doyen des instituteurs de la province se retire de l’enseignement après cinquante-trois ans de service actif ; c’est dire que M. Létourneau a bien mérité le congé que les autorités lui ont gracieusement accordé.

Joseph Létourneau naquit à Sainte-Famille-de-l’île-d’Orléans le 6 octobre 1828, de Jacques Létourneau, cultivateur, et de Marguerite Létourneau. Il étudia à l’école primaire de sa paroisse puis, durant trois années, au presbytère de Saint-Urbain, sous la direction de feu l’abbé Jean-Baptiste Chartré qui lui fit surtout piocher le latin.

L'abbé Jean-Baptiste Chartré, avec qui Joseph Létourneau fit une
partie de ses études primaires et apprit le latin. Né à Jeune-Lorette
le 10 juin 1814, de Jacques Chartré et de Josephte Falardeau, il fit ses
études à 
Québec, où il fut ordonné prêtre le 11 août 1839. D’abord
desservant de Sainte-Famille-de-l’île-d’Orléans (1841-1884), il devint
tour à tour curé de 
Saint-Urbain de Charlevoix (1841-1844) ; Sainte-
Ursule de Maskinongé
 (1844-1849) ; Saint-Pierre-les-Becquets (1849-
1855) ; Saint-David-d’Yamaska de 1856 à sa mort le 27 août 1875.
(Sources : Abbé J.-B.-A. Allaire, Dictionnaire biographique du clergé 
canadien-français : les Anciens, Montréal, Imprimerie de l'École des 
Sourds-Muets, 1910, p. 116 / Photo: Archives du Séminaire de Québec)

Le 22 février 1847, il débuta dans l’enseignement à Charlesbourg d’où il passa bientôt à Sainte-Famille, son village natal.

Au mois de septembre 1857, il entra comme élève à l’École normale Laval, d’où il sortit, un an plus tard, avec un diplôme de première classe qu’il avait brillamment conquis. Il alla alors se fixer à Saint-Jean-Deschaillons, qu’il quitta ensuite à la requête des citoyens de Sainte-Foy, qui le voulaient chez eux.

Enfin, le 10 novembre 1871, il était nommé professeur à l’école Normale, à Québec, où il a dirigé, jusqu’à sa retraite, des cours de français, d’histoire et de littérature.

Le 29 mai 1897, l’Association des instituteurs catholiques de la circonscription de l’École normale Laval célébrait avec éclat sa cinquantième année d’enseignement.

À cette occasion, un des biographes de M. Létourneau disait : « Unissant à une grande douceur une égale fermeté, il a toujours su s’attirer l’estime et l'affection de ceux qui ont l’avantage de le connaître ; son excessive modestie va jusqu’à le rendre timide, parfois, mais n’amoindrit pas ses mérites. Il y a quelques semaines, lors de la célébration de ses noces d’or, il résumait ainsi simplement sa vie : Qu’ai-je fait pendant ces cinquante années écoulées ? Ce que j’ai fait ? J’ai cru ; j’ai espéré ; j’ai aimé ! »

« Heureux mille fois, ceux qui, au soir de la vie, se tournant vers le passé, peuvent se rendre ce témoignage ! Avec ces trois grandes vertus au cœur, un homme n’est pas inutile et peut-il y avoir dans le monde plus noble ambition pour la jeunesse que celle d’être utile, et plus douce consolation pour la vieillesse que celle de l’avoir été ? »

 Ces remarques sont encore parfaitement vraies. Et M. Létourneau pourrait aujourd’hui y ajouter : « J’ai été aimé et je suis aimé ».

Oui, M. Létourneau était aimé de ses élèves, de ses collègues et de ses confrères. Il en a eu la preuve le 23 octobre dernier, lors de la touchante fête du départ que M. le Principal de l’École normale Laval a organisée en l’honneur du digne démissionnaire.

Joseph Létourneau

(Source : BANQ)

Le soir de ce jour, à 6 heures, il y eut souper de gala chez M. le Principal. Après le souper, les élèves-maîtres, réunis dans la salle de récréation, présentèrent la jolie adresse qui suit à leur vieux professeur. C’est M. Joseph Tremblay, le doyen des élèves, qui communiqua les sentiments délicats de la communauté au héros de la fête :

« À notre très cher et très vénéré professeur Monsieur Létourneau, bien cher professeur,

On lit, dans l’histoire des Grecs, que le philosophe Anaxagore, blessé dans son cœur de la conduite plus qu’inattentive de Périclès, son jeune élève, résolut, pour le punir, d’abandonner le jeune Athénien à ses seules ressources.

À cette nouvelle, Périclès, qui, malgré ses étourderies d’écolier, aimait tendrement son maître, fondit en larmes. En un instant, tout le bien que son précepteur lui avait fait passa devant ses yeux, tandis que l’ingratitude de sa conduite l’accable de remords.

Le jeune disciple reconnut ses torts, obtint son pardon, et grâce aux sages leçons d’Anaxagore, devint le grand général que l’on sait.

Nous n’ignorons pas, très cher professeur, que d’autres motifs que ceux d’Anaxagore vous ont déterminé à nous quitter ; cependant, comme Périclès, ce départ nous a fait réfléchir...

Nous avons jeté un coup d’œil sur le passé, et ce regard rétrospectif nous a rendus tout confus. Avec une émotion qu’il nous serait difficile de rendre, nous avons vu défiler sous nos yeux vos innombrables bienfaits ; nous nous sommes rappelé votre dévouement sans bornes, votre patience angélique, votre bonté proverbiale, tandis que d’autre part nous apparaissaient toutes les espiègleries avec lesquelles nous avons quelquefois payé le zèle et l’ardeur du bon M. Létourneau.

Vous avez été pour nous plus qu’un professeur, vous nous avez montré l’affection et l’attachement d’un père. Vous saviez mêler à vos leçons de sages conseils et nous inculquer les meilleurs principes. Que de fois… et ce souvenir est bien doux à notre âme… que de fois il vous est arrivé d’interrompre le récit des aventures d’un héros de l’Histoire, pour nous montrer dans la suite des événements le doigt de Dieu qui, tôt ou tard, sait punir les méchants ou récompenser la vertu. Que de fois, emporté par le désir de nous faire du bien, n’écoutant que votre grand cœur, vous avez laissé là l’histoire et ses hauts faits pour nous signaler les écueils que nous aurions à éviter plus tard sur la mer du monde, nous montrant ainsi que vous n’attachiez pas moins d’importance à former notre cœur qu’à enrichir notre intelligence. Nous avons revu tout cela et, jusqu’à ces promenades printanières sur l’autre rive où vous nous apparaissiez tous les ans le sourire aux lèvres et les mains chargées, débordantes de douceurs, tout nous criait votre insigne bonté et notre irréflexion.

Vous allez partir…après avoir pendant plus d’un demi-siècle versé à pleines mains dans de jeunes intelligences la semence qui fait des hommes utiles à leur pays et d’honnêtes citoyens ; doutant de vos forces, vous songez à prendre un repos certes, bien mérité.

Ah ! Laissez-moi vous dire du moins combien ce départ nous afflige ; combien nous aurions voulu vous garder encore longtemps au milieu de nous pour nous faire pardonner, à l’instar de Périclès, les petites étourderies de nos dix-huit ans.

Mais puisque cette espérance ne peut se réaliser, comptez du moins, et c’est là la seule manière qu’il nous reste de vous prouver notre affection et nos regrets, comptez sur notre sincère et éternelle reconnaissance. Le temps effacera peut-être de notre mémoire les dates, les batailles et les autres faits de l’Histoire que vous nous avez enseignés, mais il ne pourra faire disparaître de notre cœur votre nom qui y est à jamais gravé en lettres d’or.

Les élèves-maîtres de l’École normale Laval, 23 octobre 1899 »

Cette adresse était accompagnée d’un magnifique bouquet.

M. Létourneau répondit avec émotion aux bonnes paroles de ses élèves, du Principal et de ses collègues.

Lorsque M. Létourneau quitta la salle au bras de M. le Principal, accompagné de tous les professeurs, les élèves-maîtres entonnèrent un chant à la Sainte Vierge : Nous vous invoquons tous. Le cœur du vénérable congréganiste fut profondément touché, et l’auditoire était visiblement ému : preuve évidente de la place importante que M. Létourneau occupait dans le cœur de ceux qui avaient le bonheur de vivre avec lui.

________________________

Feu M. Joseph Létourneau

Revue L'Enseignement primaire, décembre 1899

 

    Le vénérable, le bon M. Létourneau n’est plus ! Il s’est éteint doucement dans sa paisible retraite de Saint-Flavien, à l’âge avancé de 78 ans. Sa mort fut l’écho de sa vie : il a rendu son âme à Dieu après avoir reçu toutes les consolations de l’Église.

     M. Létourneau fournit une longue et utile carrière : cinquante-trois ans durant, il se consacra à l’éducation de la jeunesse.

      […] La bonté faisait le fond de son caractère. Aussi une discipline toute paternelle régnait-elle dans ses classes. Le 29 mai 1897, l’Association des Instituteurs de la circonscription de l’Ecole normale Laval célébrait avec éclat sa cinquantième année de professorat. À cette occasion, on a su dire avec raison « qu’unissant une grande douceur à une égale fermeté, M. Létourneau sut toujours s’attirer l’estime et l’affection de ceux qui ont eu l’avantage de le connaître ; son excessive modestie allait jusqu’à le rendre timide parfois, mais n’amoindrissait pas ses mérites, néanmoins ».

     Lors de la célébration de ses noces d’or, M. Létourneau résuma sa vie avec une grande simplicité : « Qu’ai-je fait pendant ces cinquante années écoulées ? Ce que j’ai fait ! J’ai cru, j’ai espéré, j’ai aimé ! »

   M. Létourneau aurait pu ajouter : « J’ai été aimé et je suis aimé ». Oui, ce bon professeur, cet excellent chrétien, il était aimé de ses élèves, de ses confrères et de ses collègues. Il en eut la preuve le 23 octobre 1899, lors de la touchante fête du départ que M. le Principal de l’École normale Laval. M. l’abbé Rouleau, avait organisée en l’honneur du digne démissionnaire. Le souvenir de cette fête de famille est encore tout vivant dans notre mémoire, il nous semble encore la plus douce récompense que puisse recevoir un éducateur de la jeunesse.

      M. Létourneau fut non seulement un professeur consciencieux, mais il s’adonna aussi à la littérature. Il collabora à La Semaine, revue pédagogique fondée vers 1857 par MM. C. J. L. Lafrance et N. Thibault. [La revue] L’Enseignement primaire bénéficia aussi de son talent d’écrivain de 1880 à 1890.

    Le vénérable professeur fut l’un des fondateurs de la première Association des Instituteurs catholiques de Québec. Contemporain des Juneau, des Marquette, des Lafrance, des Dugal, des Légaré, des Toussaint, des Lacasse et des Cloutier, il contribua dans une large mesure au progrès pédagogique réalisé dans le domaine de notre enseignement primaire.

       Au point de vue religieux et civique, feu M. Létourneau fut durant sa longue existence un modèle parfait. Animé d’une foi forte et éclairée, sincèrement attaché à l’Église catholique, M. Létourneau resta toujours un paroissien accompli. Congréganiste de la Très Sainte Vierge, membre du Tiers-Ordre de Saint-François et de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, toutes les pieuses associations recommandées par l’Église l’attiraient naturellement. Aussi, sa vie entière fut-elle une longue suite d’exercices de piété où la routine n’avait aucune place. Comme citoyen, il donna toujours l’exemple du dévouement, du zèle et de l’abnégation.

     Les restes de M. Létourneau reposent dans le cimetière de Sainte-Foy, paroisse qui profita pendant onze ans de son dévouement inaltérable. Son souvenir vivra longtemps dans le cœur de ses confrères et de ses anciens élèves.

      Charles-Joseph Magnan,
       Directeur, revue L'Enseignement primaire


Charles-Joseph Magnan (1865-1942)
Auteur des deux articles ci-haut en
hommage à Joseph Létourneau. 

Le Soleil (Québec), 8 septembre 1906.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)