vendredi 22 juillet 2022

250 élèves du Petit séminaire de Québec font l'ascension du cap Tourmente (1867)

Photo du haut : La route de la Petite ferme et du cap Tourmente, 1903.
Photo du bas : colonne d'élèves du Petit séminaire de Québec de retour
d'une promenade sur le cap Tourmente et passant par la Grande ferme, 1920.
La Petite et la Grande ferme appartenaient alors au Séminaire de Québec.

(Source : Musée de la civilisation du Québec / Fonds d'archives du Séminaire de Québec)
 


   Dans le récit que l'on lira ci-dessous de la montée du Cap Tourmente, en juin 1867, par 252 élèves du Petit séminaire de Québec, se trouvent notamment ces lignes dont l'esprit rejoint tout-à-fait les motivations qui ont fait entreprendre tout ce travail de remontée à la surface de l'oubli de nos meilleurs esprits d'antan que réalisent nos « glanures » de même que « Nos poésies oubliées » : 

   « ... ces beautés sont hélas ! du genre de toutes celles que nous trouvons sur la terre : elles passent, et passent bien rapidement ; et, si je ne puis arrêter les ravages du temps, je me crois au moins en conscience d’arracher, en autant qu’il m’est possible, leur souvenir de l’oubli ».

L'abbé J.- Patrick Doherty (1838-1872), à l'époque où  
il était jeune enseignant au Petit séminaire de Québec.

(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec ; 
collection Album de Gaspé).

   L'auteur est l'abbé J.-Patrick Doherty, né à Québec le 2 juin 1838, dont les parents d'origine irlandaise sont Patrick Doherty et Bridget Byrns. Remarqué pour sa vive intelligence dès ses années d'école primaire chez les Frères de la doctrine chrétienne, J. Patrick Doherty débuta en 1852 son cours classique au Petit séminaire de Québec, puis entra en 1861 au Grand séminaire de la même ville. Ordonné prêtre le 11 mars 1865, il fut d’abord enseignant au Petit séminaire de Québec, mais son mauvais état de santé le força, quatre ans plus tard, à entrer dans le ministère paroissial. Après un voyage à Rome et en Terre-Sainte, il fut nommé, en 1870, vicaire à Sainte-Catherine-de-Fossambault (aujourd'hui Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier), où l'on espérait que l'air plus sain allait l'aider à rétablir sa santé, ce qui ne fut pas le cas. En 1871, il fut nommé vicaire à la paroisse Saint-Roch de Québec et chapelain de l’Hôpital de la Marine, mais peu après il dut séjourner quelques mois en Géorgie et en Floride sur les conseils de son médecin, mais il ne put prendre du mieux. Le 21 mai 1872, il mourut au presbytère de la paroisse Saint-Roch de Québec, à l’âge de 33 ans. Il était atteint de phtisie, une grave maladie des poumons, depuis des années, mais il semble qu'il soit mort du typhus. 

   Quelques mois après la mort de l'abbé Doherty, son ami l'abbé Louis-Honoré Paquet a réuni en volume ses principaux écrits en français, puis l'année suivante en anglais. Outre le captivant récit présenté ici-bas de l'ascension du cap Tourmente, on y trouve une notice biographique qui permet de mesurer toute l'originalité de la personnalité de l'abbé Doherty, de même que le niveau prodigieux de sa culture. Pour consulter ou télécharger cette notice, cliquez sur la couverture du volume (ou pour l'ouvrage complet, cliquer ICI) : 


   Dans la Chapelle des Ursulines, au  Vieux-Québec, où il avait célébré sa première messe quelques années plus tôt et où résidait sa sœur religieuse, se trouve encore ce marbre funéraire rappelant le souvenir du jeune abbé Doherty, mort il y a 150 ans cette année. Ce sont ses amis irlandais qui, l'automne suivant sa mort, avaient tenu à commémorer ainsi celui qui fut inhumé dans cette chapelle et qu'ils tenaient en haute estime, lui dont le génie, le dévouement et la cordiale personnalité faisaient leur fierté : 

Photo : Daniel Laprès, 25 juin 2022.

   L'abbé Doherty est bien oublié de nos jours, même s'il fut l'un de nos meilleurs talents littéraires de son époque. Les rares parmi nos contemporains qui ont la chance de le découvrir et de le lire sont assurés de passer de réjouissants moments. Ernest Myrand, qui deviendra directeur de la bibliothèque parlementaire à Québec, raconte que « l’abbé Patrice Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d’une amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les fêtes, l’âme de tous les plaisirs, la meilleure application du vers immortel du poète : Eia age, nune salta, non ita musa diu Musa juvat ! » [peut se traduire par : « Courage ! Allons, sois joyeux sans retard, car la Muse ne sera pas toujours près de toi !]L'abbé Doherty a certes bien fait d’écouter Virgile, il est mort à 33 ans ! » (Source : Ernest Myrand, Une fête de Noël sous Jacques Cartier, Québec, 1888, p. 36).

   Réputé donc pour la vivacité et la pétillance de son esprit, et doté à la fois d'un art de la répartie qui faisait les délices de ses auditeurs et d'un imparable sens de l'humour, l'abbé Doherty mettait de la vie dans toutes les activités auxquelles il prenait part, que ce soit au Petit séminaire de Québec où il a enseigné quelques années, ou à la maison de vacances du Séminaire au « Petit Cap », à Saint-Joachim au pied du Cap Tourmente, ou auprès de ses paroissiens et des malades dont il était l'aumônier, ou encore en tant que compagnon de voyage, comme on le verra un peu plus loin.

L'abbé J.-Patrick Doherty en 1865.

(Source : Musée de la civilisation du Québec ;
fonds d'archives du Séminaire de Québec)

   Au Petit séminaire, les élèves préféraient rester en classe et manquer leur récréation afin d'écouter l'abbé Doherty leur raconter des histoires avec sa verve phénoménale, ce qui était en soi tout un tour de force pour un enseignant, surtout à cette époque. En témoigne son élève Joseph-Edmond Roy (cliquer sur son nom), qui deviendra historien et aussi maire de Lévis, selon qui l'abbé Doherty était « la personnification de la plus aimable comme de la plus fine gaieté » et qui ajoute :

   « Au printemps de 1872 nous assistions aux funérailles du bon abbé Doherty, ce prêtre irlandais si drôle, si plein d'ingénieuses inventions pour tenir les élèves toujours en alerte et de bonne humeur. Habitués que nous étions à entendre ses amusants récits où à lire ses désopilantes histoires, son départ du séminaire nous avait mis le cœur en deuil, et sa mort arrivée au presbytère de Saint-Roch, fut pour nous une perte cruelle. Après les funérailles, nous accompagnâmes la dépouille jusqu'au cloître des Ursulines où elle repose tout près des restes d'une sœur du mort regretté ». (Source : Joseph-Edmond Roy, Souvenirs d'une classe au Séminaire de Québec, Lévis, 1905, p. 405-406, 480). 

   Arthur Buies, qui lui-même était l'une de nos meilleures plumes de l'époque, et malgré son anticléricalisme frénétique, a évoqué quant à lui « le talent descriptif, doux, folâtre et original de l'abbé Doherty, […] un Irlandais par l'origine, mais un vrai Gaulois par la forme, par l'éducation, la tournure d'esprit ». Puis, rappelant que dans notre pays, « on conserve l'esprit de nos pères, l'ironie qui ne blesse pas et qui amuse » (toutes choses, notons-le, disparues de ce qui nous tient lieu d'intelligentsia moderne), Buies mentionne que l'abbé Doherty « avait au plus haut degré cette teinte fine et doucement piquante qui est comme le parfum des fleurs après un orage ». (Source : Arthur Buies, Chroniques, édition critique présentée par Francis Parmentier, tome 1, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, p. 507-509).

   L'abbé Doherty fut notamment le compagnon de voyage, en 1871, de son confrère l'abbé Léon Provancher, fondateur de la botanique au Canada français et aussi du Naturaliste canadien, première revue scientifique de langue française en Amérique, lorsque les deux compères se virent conseiller par leurs médecins respectifs de séjourner quelques mois en Floride. Le chanoine Victor-Alphonse Huard, biographe de Provancher, raconte un épisode de ce voyage qui met en relief l'humour taquin de l'abbé Doherty : 

L'abbé Léon Provancher(1820-1892),
botaniste, entomologiste, naturaliste,
qui fut l'objet de certaines taquineries
humoristiques de l'abbé Doherty.

(Source : BANQ)

   « Ce fut dans l’un des trajets en chemin de fer, au cours de ce même voyage en Floride, que son compagnon feu l’abbé Doherty, dont les anciens se rappellent l’esprit et les aimables qualités, lui joua le joli tour que voici et dont je ne sais plus comment j’ai eu connaissance. Durant, l’arrêt du train à quelque station, l’abbé Provancher était descendu, comme il faisait souvent, pour tâcher de faire quelques captures d’insectes intéressants dans les fourrés avoisinants. — Mais que cherche donc votre compagnon ? demandèrent à M. Doherty, resté dans le wagon, quelques dames qu’intriguaient les agissements de l’abbé Provancher. — Ah ! le pauvre monsieur! répondit l’abbé Doherty. Il a l’esprit un peu troublé... Sa manie est de chercher partout des épingles... Si vous voulez lui faire plaisir, offrez-lui des épingles quand il remontera dans le train. Et en effet, dès le retour de l’abbé Provancher, les obligeantes voyageuses se firent un devoir de lui présenter des épingles... Tableau ! comme disent les chroniqueurs des gazettes... » 

   Puis le chanoine Huard de poursuivre : 

   « M. Doherty était un excellent compagnon de voyage pour l'abbé Provancher. Il était la personnification de la courtoisie et de la gaieté, et il possédait à un haut degré l'humour irlandais. […] Il avait enseigné l'anglais au Séminaire de Québec durant quelques années (1865-70). Pour nous familiariser plus rapidement avec la langue anglaise, il avait imaginé de nous faire soutenir en classe, et en anglais, bien entendu, des discussions littéraires ou historiques. À cette initiative originale, je dois d'avoir prononcé, au moins une fois dans ma vie, un discours en langue anglaise — discours où je rabrouais de belle façon Charlemagne ou Napoléon Bonaparte, je ne sais plus ». (Source : V.-A. Huard, La vie et l'œuvre de l'abbé Provancher, Paris, éditions Spes / Québec, Librairie J.-P. Garneau, 1926, p. 253-254, 317-318).

Probablement au cours d'un voyage, l'abbé Doherty
 pose avec son ami l'abbé Napoléon Laliberté,
surnommé « la grue », qui fut l'objet de l'ultime
facétie de l'abbé Doherty sur son lit de mort.. 

(Source : Musée de la civilisation du Québec ; 
fonds d'archives du Séminaire de Québec)

   Enfin, le chanoine Huard rapporte que, même à l'article de la mort, l'abbé Doherty trouvait encore le moyen de faire rire, cette fois son ami l'abbé Napoléon Laliberté, qui fut membre du Congrès de la Baie-Saint-Paul (cliquer sur le nom), première association connue de poètes au Canada français, en plus d'avoir été le confesseur de Louis Riel lorsque celui-ci fut interné à l'asile psychiatrique de Beauport

   « On a raconté dans le temps que, sur son lit de mort, et lorsqu'il ne pouvait plus parler, il reçut la visite de l'un de ses anciens collègues et amis du Séminaire de Québec, feu l'abbé N. Laliberté. Celui-ci, pour des motifs que j'ignore, avait reçu des écoliers le sobriquet de «la grue». Or, quand il demanda au mourant s'il le reconnaissait, l'abbé Doherty souleva sa main défaillante et figura avec son index la courbure du long cou de l'échassier bien connu » (op. cit, p. 318). 

   Maintenant que les principaux traits du caractère et de l'esprit de l'abbé J.- Patrick Doherty vous ont été, précisément 150 ans après sa mort, ci-haut présentés, il est maintenant temps de savourer son exquis récit de l'ascension du cap Tourmente par les 250 élèves du Petit séminaire de Québec, en juin 1867. À noter que l'abbé a écrit ce texte à l'intention de lecteurs « dans trois cents ans » ; son écrit étant oublié depuis très longtemps, nous ne ferons donc que devancer d'un peu plus de 150 ans le lectorat envisagé par cet homme d'esprit produit par notre peuple et qui a enrichi notre littérature des beaux fruits de sa plume. Nous avons cru bon d'intercaler le texte de nombreuses photos, prises entre 1869 et 1915, d'élèves du Petit séminaire de Québec alors qu'ils font l'ascension du cap Tourmente ou se trouvent au Petit-Cap mentionné par l'abbé Doherty ; toutes ces photos sauf quelques-unes ont été puisées dans le fonds d'archives du Séminaire de Québec.  


Voyage de Saint-Joachim
par 
l'abbé J.-Patrick Doherty
(1867)

L'abbé J.-Patrick Doherty

(Source : Musée de la civilisation du Québec ;
fonds d'archives du Séminaire de Québec)


   À la demande des élèves du Petit séminaire, Mgr Langevin, évêque de Saint-Germain de Rimouski, avait accordé un grand congé à toute la communauté, à la suite d'une adresse que ceux-ci lui présentèrent le jour de sa consécration.

   Il y allait de l'honneur des écoliers de prouver à Sa Grandeur leur pleine appréciation d’une si gracieuse faveur, en la mettant à profit, jusqu'aux extrêmes limites du quam posse [du possible]. Mais pour cela, il fallait sortir du rayon des amusements du congé ordinaire. À gentil sire, beaux habits, à un congé extraordinaire, il fallait au moins des émotions.

   Mais le bloc serait-il dieu ? Diable ? Ou cuvette ? L'expression de la joie commune se traduirait-elle par un banquet monstre ? Un dîner splendide ? Un pique-nique, une excursion, une promenade ? Ces genres d'amusement se présentèrent fort naturellement à l'esprit des intéressés, vu que dans leur compréhensibilité, ils renferment toutes les formes de récréation connues du dix-neuvième siècle. Je signale en passant ce fait, moins à titre de nouvelle que pour la plus ample information de ceux qui voudront, dans trois cents ans d'ici, étudier nos us et coutumes. Disons même, une fois pour toutes, que c'est spécialement pour les lecteurs de cette époque que je livre aux annales les quelques détails qui vont suivre.

La cour des « Petits » du Petit séminaire de Québec, à l'époque
où se déroule le récit composé par l'abbé Doherty.

(Source : Abbé D. Gosselin, Les étapes d'une classe au 
Petit séminaire de Québec 1859-1868
, Québec, 1908)

   Donc, grand fut l'émoi du moment pour ceux à qui il incombait d'imprimer une direction et de donner une forme à la fête. Aussi, que de délibérations profondes ! que de consultations graves, multiples, variées ! Que de plans soumis, et partant que de plans rejetés ! —Ah ! cher lecteur de trois cents ans, si vous saviez comme il était difficile de nos jours de s'entendre sur un plan.

   Mais enfin, par la consultation, on arrive à la résolution, tout comme on arrive à la fin d'un livre en tournant les pages, On recueillit les avis, on les transforma, on les combina, on les mélangea, et le résultat fut un précipité qui plut à tous, et pour le fond et pour la forme.

   C'est ainsi que du choc des opinions naît la vérité, comme l'étincelle jaillit du briquet. — Cette dernière comparaison, cependant, cher lecteur de trois cents ans, est quelque peu vieille, depuis qu’on se sert de l'allumette chimique, qui se vend de nos jours à un sou la boîte. Le précipité susdit, ou mieux, cette décoction de plans, fut…

 

LA PROMENADE AU PETIT-CAP DU CINQ JUIN 1867

 

   Si je vous disais tout simplement, chère postérité, que le jour du départ, les écoliers se sont levés à trois heures et vingt-cinq minutes, et qu'à quatre heures et quart le bateau laissait le quai, emportant, au milieu des fanfares des instruments de cuivre, 252 excursionnistes, vous auriez, à la vérité, une idée juste de l’heure où chacun se disait, et se faisait dire : « Ah ! Nous voilà en route ». Mais cette concision nuirait à la véracité historique de mon récit, en me faisant livrer à l’oubli bien des circonstances aussi importantes qu'intéressantes.

   Ainsi, par exemple, dans le cas où je ne vous aurais donné que les renseignements précédents, comment l'avenir redirait-il à la louange des Révérendes Dames Ursulines, qu'elles ont bien voulu, cette fois encore, conserver les belles et succulentes traditions de leur monastère, en nous envoyant, comme à l’occasion de deux promenades antérieures, une magnifique collation ! Saurait-on le triomphe éclatant remporté par notre vénérable économe sur un baromètre suranné qui, depuis trente-six heures, demeurait à la pluie, avec une morne persistance, tandis que le premier soutenait, nonobstant le mercure, que nous aurions un temps superbe, mettant au jeu et son expérience de soixante-dix ans, et la perspicacité de ses scieurs de bois ?...

   Et ne faudrait-il pas aussi vous parler de la nuit, qu'on eût dit tirée au laminoir, tant elle paraissait longue, même aux Petits [on nommait à l’époque « les Petits » les élèves des premières années d’étude au Petit séminaire] ; du son argentin de la cloche matinale, qui, pour cette fois, n'avait devancé le réveil de personne ; des regards interrogateurs jetés sur un ciel quelque peu indécis ; des cris joyeux qui accueillirent l'ordre de partir ; de l'ébahissement de plus d'un bourgeois, qui, la tête à la fenêtre, à moitié endormi, se demandait en vain la cause de cette procession quasi nocturne…

   Mais savez-vous bien, aimable postérité, que le scrupule me vient en écrivant. Rapporter fidèlement tous les incidents, narrer sans emphase tout ce qui se rattache à la promenade dont j'ai entrepris de parler, c'est bien, très bien même ; mais tout commencement doit avoir des limites, comme toute fin doit avoir un terme.

   Et, du train que je vais, je prévois que mon commencement n'aura pas de fin, du moins d'ici à longtemps. Tenez, l'affaire est, qu'après tout, entre vous et moi, et du reste entre le plus et le moins, il n'y a souvent que très peu de différence ; de sorte que, réflexion faite, je tairai complètement les préparatifs, et les concomitances susdites, et je commencerai sans préface par…


LE VOYAGE


   Nous voilà donc à voguer sur l'eau bleue — métaphoriquement parlant — cela s'entend ; car devant la ville, le « majestueux Saint-Laurent » n'a de bleu que ce que lui donne l'azur du ciel à d'assez rares intervalles. Nous voilà, dis-je, partis. Le Saint-George,  à qui nous avions confié nos destinées, a pris — si l’on excepte le capitaine — un air de gaieté tout-à-fait de mise avec la circonstance. De nombreux pavillons flottent au vent, de jeunes érables bordent le pont et font ressortir davantage l’admirable éclat de ses flancs bleus. Nous touchons à la Pointe-Lévis, où nous prenons une berge, « pour aider — disait un original — la digestion du bateau-à-vapeur à la grande ferme » [l’abbé Doherty fait ici allusion à la « grande ferme » du Séminaire de Québec, au Petit-Cap, à Saint-Joachim sur la Côte-de-Beaupré].

Le Petit séminaire de Québec avait nolisé le 
bateau à vapeur Saint-Georges pour assurer
le transport de ses élèves vers le domaine
du Petit-Cap, le 5 juin 1867.

(Source : Le Courrier du Canada, 3 août 1866)

   Oh ! le gentil voyage que nous avons fait ! Figurez-vous, aimable lecteur de trois cents ans, que nous avions là réuni tout ce qui peut contribuer, d’une manière éloignée ou prochaine, au charme d’une promenade, et cela avec une surabondance qui tenait du luxe. Une cuisine bien garnie, un temps des plus propices, une musique qui produisait des gerbes de sons gais et folâtres que les échos se hâtaient de répéter avec complaisance, une compagnie aussi nombreuse qu’aimable, et surtout, oh ! oui, avant tout, un paysage dont la beauté fraîche et pure ne trouvait d’égal que dans sa riche variété.

   Mais voilà que les groupes se forment. Ils sont, comme toujours, caractéristiques. Voyez : ce sont les physiciens ; ils étalent au grand vent leur science de calorique. Ils ont appris hier la théorie des bateaux-à-vapeur, et ils épuisent tous les charmes techniques de la science sur les machines du Saint-George. J’entends le bruit cadencé d’un vers hexamètre : c’est un cercle de rhétoriciens et de seconds qui prétendent au monopole de la poésie. Ils posent en administrateurs exclusifs de la belle nature : eux seuls savent combien est doux le murmure des vents, combien est limpide la plaine liquide.

   C'est ici une réunion de troisièmes et de quatrièmes. Ils n'ont pas encore gravi le Parnasse, mais ils sont au-dessus des régions où l'on ne travaille qu'à coup de dictionnaire. Leurs causeries se ressentent quelque peu de leur état de chrysalides, c'est un peu de tout.

   Mais, grands dieux ! Quel est ce caquet interminable qu'on entend à l'arrière, et qui va parfois jusqu'à couvrir le bruit des grandes roues motrices ? Eh ! C'est la grande république des Petits. Les propos se croisent, se multiplient, se heurtent, se pressent ; règle générale, on n'y parle jamais moins de trois à la fois. Déjà vingt sujets ont été épuisés, et cent autres restent à examiner. Mais de quoi parlent-ils ? Que peuvent-ils avoir à dire ? Bah ! demandez-le aux vents qui emportent leurs idées au passage ; pour moi, je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que ces petits gosiers ont gazouillé depuis le départ, et gazouilleront jusqu'au retour, et se reposeront ce soir, pour reprendre demain : sine fine dicentes [dire sans cesse].

   Cependant le bateau a fait du chemin pendant que nous étions à causer. La ville dort encore avec confiance sur le versant du cap. Mais ce cap, tantôt si menaçant, diminue, s'aplatit. La mâture des vaisseaux, qui découpait l'horizon en lignes sévères, se mêle et se confond. Mille et une embarcations quittant les quais, où elles ont sommeillé durant la nuit, déploient leurs ailes et sillonnent le fleuve, comme ces mouches légères qu'on voit glisser sur la surface des étangs.

   Nous sommes au bout de l'île [d’Orléans] à l'entrée du chenal du nord. Les bords du Saint-Laurent sont enchanteurs. Leur pittoresque beauté a été mille fois exploitée par des poètes et des prosateurs sans nombre, depuis Jacques Cartier jusqu'à nos jours. Le marin de Saint-Malo les décrit tels qu'il les a trouvés : majestueux et solitaires ; Charlevoix nous les montre au temps des premiers efforts de la civilisation ; Garneau et Ferland ont cru pouvoir interrompre la chaîne des événements historiques, pour consacrer à leur description des pages fraîches et belles ; l'abbé Casgrain et le Dr LaRue ont puisé l'inspiration dans ce thème fécond…

   Or donc, considérant ce que je viens de dire, je n'ai pas besoin de consigner ici la description des lieux charmants devant lesquels nous glissons si gaiment ; le lecteur de trois cents ans trouvera moyen de satisfaire sa curiosité sur ce point dans la cinquantième édition des œuvres des écrivains susmentionnés.

   La prière du matin se fit, par une heureuse coïncidence, vis-à-vis de l'église de l'Ange-Gardien. J'ai toujours trouvé un charme ravissant dans la prière du matin faite en communauté, mais ce jour-là surtout, il y avait je-ne-sais-quoi de saisissant dans ces groupes nombreux qui, agenouillés en plein air, confiaient à la brise matinale leurs premières aspirations d'amour envers le Créateur. Oh ! Si toutes les excursions commençaient ainsi par la pensée de Dieu ! Si toutes les journées de plaisir étaient ainsi consacrées par la prière !

   Un philosophe chinois a dit que l’attente enlève l'appétit. De cette assertion on peut de suite tirer deux conclusions ; premièrement que le susdit chinois était fin observateur, et deuxièmement que nos élèves sont à cet endroit aussi chinois que ceux dont ce philosophe parlait. Depuis deux jours, la promenade était le thème universel des causeries, et la veille on était précisément arrivé à ce point culminant de la surexcitation où l’appétit disparaît. Au souper, les coupeurs de pain étaient, comme l’Othello de Shakespeare, sans occupation; le plus maussade des lecteurs du réfectoire eût pu dominer le cliquetis des fourchettes.

   Mais dame ! En attendant les estomacs s'étaient creusés. Si l'appétit vient en mangeant, je vous le certifie, il vient plus vite en jeûnant. Aussi, quand, après la prière, M. le Directeur eut annoncé le déjeuner, je crus pour un instant qu’il avait proclamé l'ouverture des vacances, tant furent spontanés les cris de joie qui accueillirent cette nouvelle. Tels, lorsque sur le bord du nid que l’amour maternel a bâti au sommet de l'orme, l’oiseau-mère paraît avec la pâture désirée, les oisillons, encore vierges de plumages, ouvrent un large bec et s'agitent convulsivement, tels les écoliers affamés s'agitaient autour d'un immense plat de jambon et de corn beef, dont les tranches succulentes disparaissaient, disparaissaient, disparaissaient…

   Arrivés en face de la Bonne Sainte-Anne [de Beaupré], nous chantâmes l’Ave Maris Stella, ensuite les accords de la musique saluèrent l'apparition du Petit-Cap, terme de notre voyage. Il nous parut d'abord soulevé au-dessus des eaux, comme un présent qui nous descendait des cieux ; mais quand nous fûmes arrivés au bout de l’île, il prit une assiette plus ferme, et déjà nous distinguions les pins, les falaises, les maisons de la grande ferme, le tout dominé par la cime majestueuse du Cap Tourmente. L'ancre est jetée au milieu de bruyants hourrahs — terme anglais qui, de nos jours, exprimait la plus vive satisfaction — la berge est mise à l’eau, une soixantaine de personnes, prêtres, ecclésiastiques [à l’époque où écrivait l’abbé Doherty, on désignait par ecclésiastiques les candidats au sacerdoce ayant reçu les ordres mineurs] et écoliers, y trouvent place ; les avirons fendent l'onde, cinq ou six minutes s'écoulent, le bord est atteint, et le premier quart des excursionnistes est débarqué sans accident sur une belle grève tapissée de verdure. Le spectacle offrait alors dans son ensemble quelque chose de vraiment beau. En face, nous avions la campagne parée de toute la première fraîcheur d'un printemps un peu en retard ; sur les eaux, qui dormaient tranquilles et transparentes, se réfléchissaient les formes arrondies du Saint-George ; les groupes joyeux que nous voyions à travers les érables, les vivats énergiques, les gais propos, entremêlés des accords de la musique, tout cela formait un tableau dont les charmes n'échappèrent à personne.

Le cap Tourmente en 1903.

   Plusieurs prêtres, avec MM. les ecclésiastiques et quelques écoliers, prirent les devants, afin de pouvoir dire la sainte messe avant l’arrivée de la communauté. M. X. [dans divers écrits, l’abbé Doherty désigne par « M. X. » l’abbé Charles-Honoré Laverdière (1826-1873), historien, archéologue et musicien] resta en arrière, afin de surveiller le débarquement qui fut des plus heureux.

   J'aurai occasion dans le cours de ces annales de vous parler, cher lecteur de trois cents ans, des beautés qui ornent le Petit-Cap. Je m'en fais même une obligation très stricte. Car ces beautés sont hélas ! du genre de toutes celles que nous trouvons sur la terre : elles passent, et passent bien rapidement ; et, si je ne puis arrêter les ravages du temps, je me crois au moins en conscience d’arracher, en autant qu’il m’est possible, leur souvenir de l’oubli. Je me contenterai donc de dire, pour le présent, que les premiers arrivés y trouvèrent tout à sa place, comme aux plus beaux jours des vacances, grâce au zèle éclairé de M. V. qui avait fait poser les oratoires, balayer les allées, orner la chapelle, préparer Liesse [nom donné à la maison au Petit-Cap réservée aux élèves du Petit séminaire] et la salle de billards. Bref, il n’y avait que lui-même qui ne fût pas en bon ordre ; et, disons-le, il était passablement chiffonné par la fatigue qu’il s’était donnée.

L'entrée du domaine du Petit-Cap, propriété du Séminaire de Québec.
Photo datant du début des années 1900.

   Vers huit heures, nous étions à causer autour de la table du déjeuner, lorsque tout-à-coup les échos du petit bois, qui s’étaient réveillés aux sons de la bande, nous apportèrent la nouvelle de l’arrivée prochaine de nos compagnons.

   Nous sortons à la hâte, et deux minutes après, ils défilaient quatre par quatre, précédés de M. X., à travers la route Wellington, et débouchaient sur la pelouse, en face du Château Bellevue. Une chaleureuse harangue [note de l’éditeur : cette harangue fut prononcée par l’abbé Doherty lui-même. Se donnant comme le Seigneur du château, il souhaita la bienvenue à ses nombreux visiteurs, dans un discours pétillant d’esprit], un air de musique, de nouveaux hourrahs, et les rangs se remplirent au son de la cloche de la chapelle qui annonçait la messe. Elle fut dite par M. le G. V. T. [le Grand Vicaire Elzéar-A. Taschereau (1820-1898), futur cardinal-archevêque de Québec]. Un chœur bien organisé exécuta plusieurs morceaux de chant ; il va sans dire que le goût de M. V. se trahissait partout dans l'ornementation du sanctuaire. Au sortir de l'église, on visita Liesse, le petit bois, le fort Saint-Louis, et comme l'heure avançait, on organisa sans tarder…

Le château Bellevue, tel qu'il paraissait en 1867 (cette photo date de 1869). 
C'est là que s'est déroulée la scène décrite dans le paragraphe précédent, 
y compris la harangue de l'abbé Doherty.

LA PROMENADE DE LA CIME


   Le chroniqueur, à qui l'on a imposé le devoir de faire le rapport de cette promenade sent au début qu'il a une rude tâche à accomplir. Lorsqu'une course se fait avec ce qu'on est convenu d'appeler « la petite bande »,  vous êtes facilement au fait de tout ; rien ne vous échappe, vous avez vu et entendu tout le monde. Les bons mots, les facéties, les impressions drolatiques de chacun, en vous mettant à même d'enjoliver votre compte-rendu, vous permettent de rendre justice à tous. Mais quand la foule des promeneurs s'appelle la communauté, et que la file s'étend depuis le haut de la côte Saint-Louis-de-Gonzague jusqu'au chemin du Roi et au-delà, on comprend qu'il est impossible de tout saisir, de tout noter. Je me vois donc dans la triste nécessité de passer sous silence moult hauts faits de tout genre, de laisser dans l'ombre mille traits scintillant d'esprit, mille réparties vives et enjouées qui auraient illuminé mon récit, comme ils ont fait carillonner les éclats de rire joyeux parmi les rangs, durant tout le parcours. C'est pourquoi l'on voudra ne pas me taxer d'égoïsme, si je ne relate, à peu de chose près, que les incidents particuliers au cercle dont je formais un modeste rayon.

   Cette réserve faite, en faveur de la vérité, et en guise d'amende honorable, je sens que ma conscience est plus à l'aise, et que ma plume coulera plus facilement.

   « Ceux qui désirent faire partie de la promenade voudront passer à droite, pour que nous puissions en voir le nombre, et faire ensuite un partage égal des provisions entre ceux qui partent et ceux qui demeurent ici. C'est une course un peu fatigante ; voyez-y avant de l'entreprendre ». Ce petit discours, que M. C. nous adressa du haut du perron, laissait tout le monde libre de choisir ses amusements de la journée ; mais il ne diminua pas le nombre des promeneurs. Toute la communauté, à l'exception peut-être d'une vingtaine, se rangea vers la droite, et la distribution des vivres commença…

Des élèves s'amusent devant « Liesse », la maison réservée
aux élèves du Petit Séminaire au domaine du Petit-Cap. La 
photo date du début des années 1900.

   À nous voir en ce moment on eût dit la nation juive au sortir des ombres de la terre d'Egypte. Chacun, en effet, ou du moins presque tous portaient quelque objet qui devenait précieux, à raison du voyage que nous allions entreprendre. Celui-ci pliait sous le faix d'un énorme sac de pain ; celui-là le suivait de près avec le beurre tout fraîchement enlevé à la Petite Ferme ; l'un portait de la viande fraîche, un autre un jambon des plus arrondis ; ceux-ci étaient munis de gourdes, ceux-là de tasses de fer-blanc ; d'autres étaient chargés à la manière du quatrième officier qui assistait au convoi funèbre du défunt Malbrook, mais ils se consolaient par la perspective d'être souvent de relai. M. X., dont la science s'appuie sur une longue expérience, nous donna quelques avis sur la manière de marcher sans se fatiguer, nous fit quelques recommandations, puis, la clochette, à la main, se mit à la tète de la colonne qui partit incontinent dans l'ordre suivant. A l'avant-garde, MM. les ecclésiastiques, précédés de M. T. ; au centre, MM. les Grands avec le gros… des provisions. MM. les Petits fermaient la marche avec ordre de pousser devant eux les traînards, et de ne pas trop lambiner.

Le cap Tourmente, vu en 1903 depuis le domaine du Petit-Cap. 

   Presqu’à chaque pas aux alentours du Petit-Cap vous rencontrez des endroits consacrés par quelque souvenir. C'est ici la rivière de l’étang, fameuse par ses goujons, et les ébats fréquents de nos petits barbotteurs ; c'est là la grotte aux punaises, autour de laquelle voltigent les échos à la voix moqueuse et stridente ; plus loin coule la Friponne, qui fait grincer la scie du petit moulin, et tout près, à l’ombre des falaises, fleurit le pommier qu'un personnage célèbre planta, dit-on, sans s’en douter. Dans la route Saint-Charles, on trouve les rivières Rouge et Billion ; et, sur le versant de la montagne, le classique Simoïs, le Pactole, le Léthée, et ainsi de suite. Or, comme M. X., qui s'était chargé du rôle de cicérone, ne pouvant communiquer à tous les intéressants détails qui se rattachent aux lieux traversés, il convint d'en faire part à ceux qui l'entouraient, et ceux-ci à leur tour devaient les télégraphier de rang en rang, tout comme nos pères se renvoyaient les nouvelles avant que Franklin eut arraché au ciel le secret de l'étincelle électrique.

Élèves du Petit séminaire de Québec. Au loin le cap Tourmente.

   Nous étions partis du château Bellevue à neuf heures, et à neuf heures et demie nous faisions notre première étape au petit moulin. Nous pensions pouvoir gravir la falaise sans arrêt, mais rendus au haut de la première côte, notre guide crut devoir ménager les faibles, et ordonna une halte, qui fut, du reste, du goût de tous. MM. les ecclésiastiques continuèrent cependant leur route, et nous ne les revîmes qu'au pied de la croix, sur le sommet de la montagne. Après quelques minutes de repos, on nous cria de nouveau en route ; et nous nous engageâmes dans la sinuosité de la montée, par une route comparativement récente, due à l'industrie de M. L. ; ce chemin est moins raide que l’ancien ; il est cependant assez âpre, et les effets de la fatigue commencèrent à se faire sentir, d'une manière visible, parmi MM. les Petits qui n'atteignirent le haut de la falaise que dix minutes après la première division. M. X., en ce voyant, se hâta d'ajouter un nouvel item à son code de lois, et publia que nous aurions à diminuer la pression, afin de ralentir davantage la marche : ce qui se fit en effet, et si bien que nous mîmes — horresco referens ! [Je frémis en le racontant !] — trois longues heures à parcourir le chemin qui nous restait à faire.

Début du sentier conduisant à la cime du Cap Tourmente.
Photo datant des années 1910.

   Il était une heure et dix minutes p. m. lorsque la queue de la colonne arriva sur le premier plateau qui fait face à l'île d'Orléans. De cette position la vue s'étend au loin.

   La croix plantée sur le roc au milieu du plateau, est à 1663 pieds au-dessus du niveau de la mer; et, disons-le en passant, ce chiffre correspond exactement à la date de la fondation du Petit Séminaire. Vous avez à vos pieds la Grosse-Ile, l’Ile-aux-Beaux, l’île Madame, et l’île d'Orléans, dans toute son étendue ; au nord, la côte de Beaupré, avec la succession de ses maisons blanches qui serpentent le long de la grève jusqu'à la ville de Champlain, dont on distingue les flèches par un temps clair ; au sud, vous voyez reluire les clochers de Beaumont, de Saint-Michel, de Saint-Vallier, de Saint-Thomas, de Saint-Ignace, de l'Islet, de Saint-Roch [des Aulnaies], et ainsi de suite jusqu'à je ne sais plus quelle paroisse, où le ciel, se confondant avec les eaux du fleuve, termine le plus magnifique panorama qu'on puisse embrasser d’un seul coup d'œil, peut-être dans tout le pays.

Groupe d'élèves et de prêtres du Petit séminaire de Québec au pied de la croix
de la mi-chemin du parcours vers la cime du cap Tourmente. Août 1903.

   Il est entendu que nous ne pûmes admirer pleinement ce spectacle qu'après avoir pris part à un dîner copieux, au bord du petit ruisseau qui glougloute dans un lit rocailleux, tout près de la cime. Après le repas, ceux qui désiraient voir miroiter le lac Saint-Joachim, qui s'encadre derrière le cap dans une forêt de sapins, se rendirent sur le second plateau ; les autres demeurèrent sur le premier, où ils passèrent le temps à causer, à chanter, et à se remettre des fatigues de la montée.

L'une des étapes de la montée du cap Tourmente. 1905.

   À trois heures p.m., nous étions parfaitement reposés. M. X. nous démontra qu'en vertu du principe complexe de l'attraction, de la gravitation et du poids spécifique, la descente serait moins pénible que l'ascension, et nous permit, en conséquence, de partir au pas accéléré, nous imposant néanmoins un arrêt au Pactole. Le point de ralliement général était fixé au Moulin, où toute la caravane devait se concentrer, pour de là pousser ensemble sur le Petit-Cap.

   Tout cela se fit avec le plus rare bonheur. Au bout de trois quarts d’heures, nous campions, pour un instant, au bord de la Friponne, et vingt-cinq minutes après, nous arrivions à Liesse dans le même ordre que nous en étions partis, sans avoir eu à constater le moindre accident fâcheux dans tout le cours de la promenade.

Le lac Saint-Joachim, vu depuis la cime du cap Tourmente. Photo prise vers 1910.

   Nous fraternisâmes immédiatement, pour me servir d'un terme de guerre, avec ceux de nos compagnons que nous avions laissés derrière nous, et nous bûmes à leur santé le doux lait que la prévoyance bienveillante de M. C. avait fait préparer pour notre retour. Bien entendu que tous avaient des épisodes à raconter : chacun avait été héros en quelque manière, et, comme cela se fait toujours en pareille circonstance, personne ne se faisait prier pour narrer ses exploits.

   Nous étions à causer ainsi gaiement, étendus sur l’herbette, lorsque la cloche nous annonça la bénédiction solennelle du Saint-Sacrement, par laquelle devaient se terminer dignement les réjouissances de la journée.

La chapelle Saint-Louis-de-Gonzague du Petit-Cap. 1903.

   Je n'entrerai pas dans le détail de toutes les beautés qui frappèrent nos regards en entrant dans la chapelle, car l’éloge, a-t-on dit, languit auprès de certaines œuvres, et, du reste, je n'ai plus qu'une page et quart pour me rendre jusqu'à la ville. Qu'il me suffise donc de dire qu'elle était rayonnante de splendeur ; et que les fleurs et la lumière se mariaient sur l'autel transformé en chapelle ardente, comme les sacristains de la congrégation savent seuls les marier. M. T. [le Grand Vicaire Taschereau, précédemment mentionné] nous fit une courte allocution, pleine d'onction et de piété ; puis il donna la bénédiction, pendant laquelle le chœur s'acquitta, avec son bonheur accoutumé, de la partie musicale. Nous sortîmes le cœur rempli de douces émotions, après avoir remercié le bon Dieu des grâces dont il nous avait comblés jusqu'alors.

   L’heure du départ était arrivée… Quoi ! Déjà !... Hélas oui ! Le soleil était à son déclin, et pas un de nous n’avait la puissance de Josué pour arrêter sa marche rapide. Donc, nous plions tristement bagage. Nous partons ; nous sommes partis. Mr. X., toujours en tête, nous conduisit par la route Champlain, à travers les champs ensemencés, jusqu'à la demeure de M. Fortin, de la Grande Ferme, que nous remerciâmes cordialement de la peine qu'il s'était donnée à nous préparer un débarquement sûr et commode. Arrivés sur la grève, la berge fut de nouveau mise en réquisition. À chaque voyage, elle emportait au bateau entre soixante-dix à quatre-vingts passagers, qui partaient et arrivaient au milieu des hourrahs de ceux qui restaient sur le rivage, et qui ressemblaient, disait quelqu’un, aux grues d’Homère sur les remparts d’Illion [Est-ce bien là qu’elles se tenaient ? Note de M. Doherty].

   À sept heures nous levions l’ancre, et peu après nous gagnions, à toute pression de vapeur, le chenal du sud, dans lequel nous sommes entrés au jour tombant.

   La dernière page qui me reste ne suffira certainement pas pour vous redire tous les charmes de la soirée que nous passâmes au retour. C'est pourquoi je livre à l'ère de la postérité le nom de M. N. En effet, si ce charmant chroniqueur avait commencé ses Annales de 1867 seulement aux deux pages plus loin, j'aurais pu vous parler de la courtoisie des gens de l'Ile [d’Orléans], qui allumèrent sur plusieurs points élevés des feux de joie, pour nous saluer au passage ; mais, comme vous le voyez, cette faveur m'est refusée. Je vois bien qu’il en sera de même des accords de musique instrumentale et vocale, entremêlés de discours, de récitations, de contes joyeux etc., qui firent résonner le salon d'applaudissements répétés, et changèrent les heures en minutes, jusqu'à notre arrivée au quai, à neuf heures et demie.

   Mais ce qui formera surtout un sujet de regret éternel, c'est qu'il me faudra taire l'agréable surprise que M. l’économe ménageait à toute la communauté, sous la forme d'une collation très friande. Je suis donc réduit à dire que nous avons fait honneur au régal, que nous avons voté des remerciements à M. l’économe, et qu’à onze heures nous étions au lit.

Tiré de : L’abbé Doherty, ses principaux écrits en français, par un ami, Québec, Augustin Côté et Cie, 1872, p. 47-68. 


Diverses photos prises en 1869 et 1915
de promenades et jeux d'élèves du Petit 
séminaire de Québec au Petit-Cap, durant
une ascension du cap Tourmente ou 
autres activités : 
(cliquer sur les images pour les élargir) 


Le château Bellevue du Petit-Cap, en 1869. Il a
été agrandi dans les années suivantes. 
À gauche, « Liesse », maison mise à la disposition des élèves du Petit
séminaire de Québec. À droite, le château Bellevue, résidence de 
vacances des abbés du Séminaire de Québec.
Jeux d'élèves devant « Liesse ».
Élèves se chamaillant près du château Bellevue.
Élèves s'amusant entre « Liesse » 
et le château Bellevue.
Élèves faisant la pyramide.
À gauche, le château Bellevue ; au fond, la chapelle ; à droite « Liesse ». 
Élèves du Petit séminaire de Québec devant le château Bellevue.
Élèves devant le château Bellevue.
Élèves et abbés sur le perron du château Bellevue.
Élèves et abbés au pied du cap Tourmente.
Plate-forme au pied du cap Tourmente.
Plate-forme au pied du cap Tourmente. Le Saint-Laurent est visible à l'arrière.
Élèves et abbés en excursion au cap Tourmente.
Groupe se restaurant durant une montée du cap Tourmente.
Élèves se reposant à une étape de l'ascension du cap Tourmente.
Élèves prenant une pause durant une ascension du cap Tourmente.
Élèves et un abbé sur l'un des sentiers du Petit-Cap.
Élèves et abbés en pause durant une ascension du cap Tourmente.
Groupe d'élèves du Petit séminaire de Québec
de retour d'une excursion au cap Tourmente.
Élèves faisant de l'émondage face au château Bellevue.
Élèves dans le salon du château Bellevue.
Élèves et abbés faisant la lecture des journaux sur le perron du château Bellevue.

Les photos suivantes furent toutes prises
sur la cime du cap Tourmente :