jeudi 29 octobre 2020

Coup de poing contre notre apathie intellectuelle et culturelle

Le journaliste Louis Francoeur (1895-1941) et le Château Frontenac, à Québec.

(Sources : Louis Francoeur : magazine L'Œil, 15 juillet 1941 ; Château Frontenac : BANQ)





Louis Francoeur fut incontestablement l'un des plus grands intellectuels et journalistes de l'histoire du Québec. En fait, des gens de plume et d'esprit de sa trempe, il y a très longtemps qu'il n'y en a plus chez nous. Pour vous donner un aperçu de sa valeur, voyez ICI cette glanure que nous publiions, il y a cinq ans, pour rappeler les circonstances de sa mort tragique. On peut aussi consulter ICI avec profit un article biographique que lui a consacré l'historien Mathieu Noël

Le 7 décembre 1940, soit six mois avant son décès, Louis Francoeur donnait au Château Frontenac, à Québec, une causerie devant le Cercle universitaire local, sur le thème «De la culture de l'esprit». 

Il s'agit en fait d'un véritable coup de poing contre l'apathie intellectuelle et culturelle qui, depuis déjà trop longtemps, se révèle comme l'une de nos principales tares nationales, et ce, au point même de fragiliser nos chances de survie en tant que peuple héritier de Nouvelle-France. (Déjà, dans les années 1880, le jeune écrivain et éveilleur Charles-Marie Ducharme déplorait ce qu'il appelait notre «indifférentisme littéraire»). 

C'était vrai à l'époque où Francoeur livrait ce discours, soit il y a quatre-vingt ans, et c'est, tragiquement, encore plus vrai de nos jours, comme on ne le constate que trop, notamment avec le médiocre sinon pitoyable niveau intellectuel des élites médiatiques, de même qu'avec les résultats désastreux du système bureaucratisé d'éducation issu de la soi-disant «révolution tranquille» pour lequel d'aucuns se pètent les bretelles en considérant ce même système comme s'il s'agissait d'une nouvelle «Merveille du Monde», alors qu'en réalité ce Moloch bureaucratique produit un analphabète plus ou moins fonctionnel sur deux finissants du secondaire, en plus de favoriser une ignorance généralisée quant à notre histoire nationale, et ce, sans parler des carences graves pour ce qui concerne la transmission de notre héritage littéraire et de la langue française elle-même, avec ces trop nombreux enseignants diplômés en «sciences» de l'éducation qui ne savent même pas écrire correctement. 

Il n'est donc pas fortuit qu'en 2020, notre compatriote moyen montre toutes les allures d'un courailleux de Costco, d'IKEA ou de Wal-Mart, écoulant sa vie dans ces déserts spirituels que sont les banlieues aux maisons de style carton-pâte toutes pareilles, disposées en rangs d'oignons et qui constituent des métastases architecturaux qui se propagent en enlaidissant affreusement le territoire québécois.


Quand on lit le discours que Louis Francoeur livrait à Québec il y aura donc quatre cinquièmes de siècle dans quelques semaines, on mesure surtout à quel point on a au Québec manqué le bateau en matière d'instruction publique. C'est que depuis 1960 surtout, on a fait radicalement le contraire de ce que Francoeur prescrivait alors qu'il sonnait l'alarme devant le règne de la médiocrité qu'il voyait se répandre et s'incruster en nos contrées. 

Francoeur appelait à rehausser le niveau de nos exigences académiques, tandis que ce qu'on a fait depuis, c'est imposer le nivellement par le bas avec nos affreuses polyvalentes et ces usines à bourrage de crâne que sont trop souvent les cégeps, et maintenant avec nos universités qui, aux mains d'extrémistes de gauche plus ou moins délirants (en fait plus délirants que moins), imposent une censure idéologique aussi bête que stupide qui, entre autres funestes effets, tue la culture. Tout cela au nom de ce que plusieurs parmi nos beaux esprits d'aujourd'hui appellent benoîtement la «lutte contre l'élitisme»... comme si au Québec de 2020 planait la menace de produire trop d'esprits d'élite... ! 

On en entend déjà ânonner qu'avant c'était pire encore qu'aujourd'hui. Les faits montrent qu'au contraire, c'est bien pire de nos jours qu'avant. Et de toute manière, si avant c'était tellement mauvais, ce n'était quand même pas une raison pour faire pire encore, comme on l'a fait au cours des six dernières décennies et à coups de dizaines de milliards de dollars, avec les résultats que nous connaissons et qui sont désastreux au point de compromettre gravement nos chances de survie nationale, et ce, ne serait-ce que pour ce qui concerne la transmission quasi inexistante de notre héritage historique et littéraire. Et ne parlons pas de la propagation du « franglais », dans ce qui nous tient lieu d'élites, avec notamment l'une des plus furieuses adeptes de ce jargon des colonisés, l'ineffable Catherine Dorion, cette enfant de la haute bourgeoisie de Québec qui siège à l'Assemblée nationale et qui pousse sa farce, qui est pourtant déjà plus que grotesque, jusqu'à se pavaner en tant que porte-parole officielle de son parti en matière de langue française... 

Si donc Dorion incarne l'«elvisgrattonisation» de la gauche, ce n'est guère mieux du côté de la «droite-jambon», avec par exemple un Éric Duhaime qui, en plus de prôner un matérialisme hédoniste aussi bête que simpliste, se fait lui aussi un devoir de massacrer notre langue (il est même contre l'idée de la protéger) et qui, lui aussi, souffre de carence de vocabulaire au point de se sentir obligé de truffer chacune de ses phrases de trois ou quatre mots anglais... 


(D'ailleurs, parlant d'ânonneurs, un modérateur d'un groupe Facebook pourtant dédié à la connaissance de notre histoire nationale, un certain Carol Racine, se veut non seulement un adorateur inconditionnel du système bureaucratisé d'éducation où il trouva sans doute son gagne-pain et dont il travestit les faillites en les glorifiant comme des merveilles, mais il s'est fait le censeur du texte que vous lisez présentement en le supprimant tout bêtement dudit groupe Facebook, et ce, après s'être fait servir une réponse aux remarques vides de substance et plutôt oiseuses que, vraisemblablement, la frustration lui a fait éructer contre la présente glanure qui, il est vrai, n'est guère tendre pour ce qui tient lieu de vache sacrée à ce Monsieur. Même si on comprend sans mesquinerie aucune que ce Monsieur se porte avec tant de zèle à la défense de sa chapelle, il demeure qu'une telle frayeur devant la confrontation de points de vue constitue un aveu flagrant de cette inculture que déplorait Louis Francoeur dans sa conférence de décembre 1940 et que produit à profusion l'actuel système bureaucratisé d'éducation).

Voici donc de substantiels extraits du coup de poing que donnait Louis Francoeur il y aura bientôt quatre vingt-ans, en espérant, quoique sans se faire trop d'illusions, que cette décapante lecture pourrait favoriser l'émergence d'une salutaire prise de conscience quant à ce qui ne va pas du tout au pays de Québec, et qui ne va certainement pas mieux en 2020 qu'en 1940. Esprit jovialistes et frileux, prière de s'abstenir : 


De la culture de l'esprit

par 

Louis Francoeur

Causerie donnée au premier déjeuner 
du Cercle universitaire de Québec, au 
Château Frontenac, le 7 décembre 1941.

(EXTRAITS)

Le texte de la causerie, dont des extraits
substantiels sont présentés ci-dessous, a
été publié en mars 1941 dans la revue
Le Canada français, quelques mois avant
la mort accidentelle de Louis Francoeur.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

[…] Avons-nous, dans ce que nous pouvons appeler notre élite, l’amour et le goût de la culture ? Avons-nous cette quasi-divine curiosité de l’esprit qui animait, par exemple, Thomas More, Érasme, Montaigne, Leibniz ou Bossuet, pour ne rien dire de Thomasd’Aquin ? Il en est quelques-uns qui la possèdent, mais constatons qu’ils sont rares.

Et, pourtant, quoi de plus beau, quoi de plus noble, quoi de plus bienfaisant pour soi-même, de plus utile pour les autres, que ce besoin de connaître, servi par la volonté de connaître ? Quelle joie plus pure que celle de s’affiner l’esprit, d’acquérir la méthode de penser, de parfaire sa faculté de juger ?

L’homme qui s’est meublé l’esprit et dressé le jugement, selon les préceptes d’une discipline raisonnée, est parmi les plus heureux qui soient. Il se suffit à lui-même ; il trouve en lui-même les consolations, les dérivatifs, les plaisirs raffinés, l’univers même. Rien ne le laisse indifférent, s’il s’est habitué à aller au fond des choses, à juger au mérite vrai, à se servir de son sens critique, à ne voir le détail qu’à sa place dans l’ensemble, à vivre ses symphonies intérieures.

S’il a beaucoup accumulé et quelque peu réfléchi, le thème le plus simple se développera chez lui en cyclorama, intarissablement riche. On parlait tantôt de Thomas More et d’Érasme ; la seule mention de ces noms, ou d’un seul, ouvre tout de suite des horizons illimités où les plans s’agencent, s’éclairent, se combinent en un paysage intellectuel aussi vaste que splendide. C’est le XVIe  siècle, c’est la Réforme, c’est le passage du Moyen Âge à l’époque moderne, c’est la traduction de la Bible, c’est Ronsard, c’est François 1er, c’est Rabelais, c’est Henri VIII, c’est Palestrina, ce sont les châteaux de la Loire. Songez seulement à ce que chacun de ces thèmes principaux offre de perspective à l’intelligence évocatrice.

L’homme qui se donne pour l’un des objectifs de sa vie d’atteindre à une certaine culture, a nécessairement l’esprit ouvert, ouvert à tout, dégagé des préjugés, des idées simplistes, des bobards qui courent les rues. Il veut connaître, mais connaître dans la vérité, connaître intensément, avec amour. C’est justement Montaigne qui l’a dit : « On se lasse de tout, si ce n’est de connaître ».

Mais pour connaître, il faut apprendre ; il faut apprendre à apprendre, c’est-à-dire se soumettre à une discipline qui fonctionne en même temps qu’on absorbe les notions des choses. L’autodidacte est une exception. On pourrait même dire une dangereuse exception. Pour apprendre, il faut des maîtres. Et cela nous amène à quelques autres aspects importants de notre problème.

Ce que les observateurs les plus sagaces et les mieux informés nous reprochent justement, c’est d’être, dans l’ensemble, un peuple tiède, plutôt nonchalant, sans beaucoup d’ardeur ou d’entrain, content de formules commodes, tendant à se satisfaire d’une confortable et facile médiocrité. Nous pouvons aisément compléter la pensée de nos amis étrangers, puisque nous avons droit de nous juger nous-mêmes, entre nous, dans le mauvais comme dans le bon. La médiocrité, c’est l’ennemie de la culture. Elle implique la timidité, l’horreur de la fatigue, l’inaptitude à la précision, la peur de l’effort, le manque de goût pour la persévérance. Elle se traduit dans la pratique, par l’à-peu-près, le bon garçonnisme, l’absence de passions fortes. On respecte les routines commodes, on tend à être de l’opinion de tout le monde, parce que c’est moins compliqué que de se former la sienne. Au lieu de vouloir exceller, on se pose comme idéal celui de ne pas se singulariser et d’être bien accommodant.

Si l’on disait que notre pire défaut découle probablement de cet ensemble, serait-on dans l’erreur ? Notre groupe canadien-français a-t-il les nerfs affaiblis, l’esprit un peu ralenti par son climat ? Beaucoup le prétendent. Mais n’y a-t-il que cela ? Nous a-t-on donné le culte de la précision, l’amour indéracinable de la tâche bien faite du travail obstiné, de la hardiesse spirituelle, de la culture en soi ? 

L’idéal de notre pratique courante, c’est le monsieur qui n’a pas d’ennemis, celui dont tout le monde dit : « C’est un si bon garçon ». Celui ou celle qui sort du conformisme, qui ne pense ni n’agit comme le vulgaire, même qui dit « non » carrément, et « oui » avec flamme, attire sur soi l’attention. Il est facile de faire comme les autres, de dire comme tout le monde, de suivre les ornières qui portent toutes seules, de compter plutôt sur le hasard que sur le travail, d’être toujours bien-pensant, de flairer d’instinct les ennuis d’une discussion serrée, de ne pas dire blanc quand la masse dit noir… C’est facile, mais où cela mène-t-il ?

Appliquée, par exemple, à l’acquisition des connaissances, base de toute culture, la tendance à la médiocrité produit de désastreux effets. On se contente d’à-peu-près, on écrit à-peu-près, on raisonne à-peu-près, on sait à-peu-près, et des générations se suivent de parents à-peu-près satisfaits de ce que les enfants retiennent à-peu-près de maîtres qui savent à-peu-près. La vie se teinte de la même grisaille, en tout. Si l’on est à-peu-près bon chrétien, que l’on se comporte à-peu-près convenablement, si l’on est à-peu-près ponctuel à son bureau ou à ses affaires, ou à-peu-près ordonné dans la conduite de son foyer, on est à-peu-près sans reproche, puisqu’on est à-peu-près comme tout le monde, et que les commérages sont à-peu-près inexistants de la part de ceux qui sont des amis à-peu-près sûrs. À-peu-près…

Quand M. Taché donna à notre province sa devise, « Je me souviens », que n’a-t-il ajouté « à-peu-près » ? Ou serait-ce que, depuis lui et son époque, nous nous soyons amollis, émoussés, affadis, attiédis ? Les longues patiences, l’application laborieuse, le goût de la recherche, le culte de la précision, l’amour de la certitude, la notion claire agencée à sa vraie place, dans un ensemble de connaissances certaines, nous semblent de moins en moins familiers. Sans cela, pourtant, pas de culture. Faut-il se battre les flancs pour trouver d’autre explication que celle-là à certaines faiblesses, à certains échecs trop constants pour être accidentels ?

Il paraît que nos jeunes gens ne veulent plus de ces années d’apprentissage et d’application sans lesquelles on n’apprend vraiment rien. Les tâches dures les effraient ; la médiocrité immédiate semble, à plusieurs, préférable à l’aspérité immédiate, d’où sortira à son heure la prééminence.

Portrait de Louis Francoeur dans
J.-Arthur Lemay, Mille têtes, 1931.

On dirait que nous avons peur de nous salir les mains, fils de terriens que nous sommes tous. Du reste, le nombre de nos jeunes qui se refusent d’avance à toute lutte, qui se ferment l’esprit à toute future acquisition de bagages, qui s’arrêtent le mécanisme de vie, se traduit par d’innombrables demandes de postes faciles et d’emplois routiniers. Nous sommes quelques-uns à voir dans ce phénomène le plus inquiétant des mauvais présages. Si ceux-là qui entrent dans la vie se refusent à marcher sur la route, à remplacer ceux qui tirent le char depuis longtemps, le jour viendra où les vieux bras ne pourront plus haler en haut de la côte, et nous nous embourberons à tout jamais.

Remarquez-vous combien le nombre des spécialistes est restreint chez nous ? C’est toujours la même petite phalange, le même petit groupe qui travaille et qui produit : parce que ce sont les mêmes hommes et les mêmes femmes qui ont eu la patience de pousser leurs études, d’acquérir méthodiquement, bref de travailler, tout simplement de travailler. Et puis, par dessus le marché, de se discipliner l’esprit.

Il est un double aspect de l’état des choses intellectuelles chez nous, aspect qui me frappe et qui en frappe d’autres : c’est le petit nombre des maîtres, c’est le manque de direction. Nous avons beaucoup d’excellents professeurs, mais nous pouvons compter les maîtres, dans le sens européen, français du mot, de ces hommes doctes et forts, dont la science et l’autorité attirent, qui s’occupent de leurs disciples avec la vigilance de la poule qui surveille ses poussins. Les rares maîtres que nous avons ne reçoivent pas toujours l’auréole de prestige qui les consacre et qui leur est nécessaire. En d’autres termes, ils s’arrangent comme ils le peuvent, et d’habitude plutôt mal que bien. On les ignore outrageusement.

De leur côté, nos jeunes gens ne recherchent pas les disciplines âpres, souvent austères, qui leur apprennent à penser, à juger, à travailler, à produire. On dirait qu’on a peur de l’homme de prestige, comme on a peur de la vérité forte. On aime mieux l’honnête moyenne, celle qui ne casse rien, ne déroute personne, se conforme à toutes les routines et sombre dans toutes les prudences.

Vous avez peut-être rencontré l’homme instruit, professeur, journaliste, qui, dans l’intimité, voit juste et parle franc. Et quand vous lui dites : « Monsieur, que n’enseignez-vous publiquement ce que vous m’avouez dans le privé ? Que ne le prêchez-vous, au lieu de le cabaler sous le manteau ? » N’est-ce pas que neuf fois sur dix, vous vous faites répondre : « Y pensez-vous, on me lapiderait ; les esprits ne sont pas encore mûrs ». À ce compte, Monsieur, ils ne le seront jamais…

Et voilà bien le drame de la situation. Ceux qui devraient enseigner, ceux qui devraient précisément mûrir les esprits se dérobent trop souvent. Il leur manque cette qualité, spécifiquement virile, qu’est le courage manifesté par la franchise, la franchise des faits qui n’est autre que l’expression de la loyauté intellectuelle. Si, d’une génération à l’autre, on se comporte toujours un petit peu plus peureusement, notre élite, déjà si restreinte, s’amenuisera de plus en plus, au lieu de s’accroître.

Dans la situation politique et économique qui est la nôtre, il faut à tous les degrés, dans tous les domaines, des maîtres et des chefs ; il faut que leur action soit libre pour être utile ; il faut que leur rayonnement ne puisse être intercepté par un écran d’hypocrisie ou un voile de peur. En d’autres termes, on doit leur donner loisir et licence d’enseigner ce qu’ils savent. Pusillanimité n’est pas vertu. Ceux qui ont fait quelque chose, qui ont bâti quelque chose, qui ont créé quelque chose : les prophètes de l’Ancien Testament, les législateurs de la Cité Antique, les apôtres de l’Évangile, les maîtres de la science, les réformateurs de la société, n’ont eu d’autorité, d’influence, de force irrésistible, que parce qu’ils disaient ce qu’ils pensaient, avec audace, et qu’ils agissaient selon qu’ils parlaient. […]

Chez nous, nous avons un plus grand besoin de maîtres, de disciplines raisonnées, souples et modernes, orientées en vue d’une culture, qu’on n’en a besoin aux pays de vieille civilisation. Car nous devons lutter contre un handicap très sérieux, qui est l’absence de climat intellectuel, d’atmosphère. En France, en Angleterre, en Belgique, la tradition vit en des monuments historiques qui sont à tous les pas. L’enfant, à ses premières années, d’étude a le choix des bibliothèques, des musées, des salles de concert. Il n’y a pas pour lui le travail d’adaptation artificielle qui s’impose à nous. Rome et sa civilisation, le moyen âge et ses fastes de gloire, le XVIIe et le XVIIIe siècles, avec leurs richesses de littérature et d’art, ce sont des réalités qu’il côtoie tous les jours. La cathédrale est toute proche, il la connaît ; on lui en a expliqué le sens, le symbolisme et la splendeur. Dans la région, sinon dans la ville, il est un vieux palais, une abbaye, une route romaine, un château et presque toujours un emplacement qui évoque ou illustre un fait de l’histoire. De plus, il y a les traditions de famille : on est professeur de père en fils, et l’on fréquente les familles de même milieu, de même carrière, tout comme en France, on est général de père en fils, et en Angleterre, parlementaire de père en fils. On va à telle école, à tel lycée, pour la raison première qu’on n’aurait pas l’idée d’aller ailleurs. À la maison, presque toujours, le père et souvent la mère s’occupent de l’instruction des enfants ; le professeur est souvent un ami de la famille ; on s’habitue à causer, à lire. Causer, lire. . . Comme ces arts se perdent !

Des maisons comme Stanislas, comme Louis-le-Grand, Normale, Polytechnique ou comme Eton, Rugby, Magdalen, Downside, comme l’ensemble très particulier qu’est Louvain, perpétuent des us et coutumes de formation, d’éducation auxquelles le changement fréquent des programmes ne modifie rien.

Ici, nous souffrons vivement de l’inexistence de cette atmosphère qui incite les choses à marcher toutes seules en aidant les esprits à se meubler. Il nous faut acquérir de façon livresque, d’abord, ce que les petits Européens assimilent dans l’air qu’ils respirent. Le travail de la culture en devient tout de suite plus ardu. Nous avons le désavantage d’être astreints à de longues préparatoires pour aborder un enseignement où les petits voisins trouvent leur place prête. Cela n’aide pas à la multiplication du nombre des hommes cultivés. Il est bien difficile, par ailleurs, à ceux que nous avons parmi nous, d’exercer un grand rayonnement, parce que la culture n’intéresse pas grand monde.

Nous sommes, sous ce rapport, américanisés, dans le pire sens du mot. En voulez-vous un exemple ? Un avocat, un médecin, peut, sans le moindre inconvénient, passer ses soirées au cercle, à jouer au poker, ou ses après-midi au champ de golf ; personne ne l’en blâmera. Mais, s’il ne manque aucun concert, s’il s’occupe de littérature, s’il se plaît dans l’aimable compagnie où l’on passe trois heures à ergoter de philosophie ; s’il peint, s’il écrit, s’il fait de la musique, il y a des chances qu’on dise de lui en souriant : « C’est un artiste ; il n’est pas sérieux ». Ce qui excède la taille moyenne agace. On le déteste, on jalouse même ce qui excelle.

Nous avons parmi nous une demi-douzaine d’hommes de premier plan, formés aux sévères disciplines du laboratoire scientifique. Quelquefois on les exécute d’un mot : « Il est bien savant, mais c’est un sacré fou ; il ne fera jamais d’argent ». Dans la carrière des lettres, c’est encore pis ; l’homme de lettres, ici, ne peut être qu’un amateur, car il n existe absolument rien pour lui permettre de vivre de sa plume, s’il ne va dans le journalisme ou s’il n’accepte un poste de fonctionnaire. Or, l’atmosphère du fonctionnarisme n’incite pas toujours aux travaux de l’esprit.

Quant au journalisme, c’est un métier, une profession, qui ne garde avec la littérature, croyez-moi, que des rapports très lointains. Le journalisme devient vite tellement absorbant, il exige tellement de travail, de relations, de lectures, de temps perdu ; il force à tant d’occupations diverses qu’il ne laisse pas à celui qui veut en faire vraiment une carrière le repos de l’esprit et le calme extérieur sans lesquels le chef-d’œuvre ne s’écrit pas.

Dans cet aspect particulier, corollaire, si vous le voulez, de notre thèse générale, on pourrait s’arrêter à une bonne trentaine de constatations ; dispensons-nous en. Ce que nous venons d’ébaucher nous permet de voir combien difficile est la tâche, d’abord d’inculquer, puis de maintenir le goût des choses de l’esprit. Il faut avoir ce goût pour en comprendre l’importance, pour déplorer qu’il ne soit pas plus répandu, et pour constater comme il a besoin d’être éclairé, chauffé constamment pour ne pas s’affadir, s’assécher et disparaître.

Et nous voici dans un cercle vicieux. Nous manquons de maîtres : première constatation. La tâche de maintenir le flambeau est de plus en plus difficile ; donc, il nous faut des maîtres meilleurs : deuxième constatation. Et c’est entre ces deux pôles que le sens critique fait la navette. Si je dis un aphorisme, comme celui-ci : « Nous ne savons pas penser », cela veut dire que la discipline spéciale qui apprend à penser fait défaut chez nous. On nous a appris la logique comme une science morte, ceci dit d’une façon générale.

Or, qui ne sait penser a peine à juger. S’il ne juge, le sens critique manque ; et s’il n’a de sens critique, son discernement fait défaut. Il ne sait pas distinguer, il ne sait pas classer, il n’a pas l’idée claire, le verbe précis, la connaissance exacte. C’est toute la question. On a dit du Canadien-français qu’il juge d’après ses impressions sentimentales ; c’est souvent vrai. Et ceci nous amène à notre point de départ : il s’en tient volontiers à l’idée toute faite et à l’à-peu-près. C’est souvent qu’il ne peut faire autrement ; on ne le lui a point enseigné.

Apprenez-lui un fait qui le déroute. Quelle sera sa première réaction ? « Cela ne se peut pas, cela n’est pas vrai ». Pressez-le, tassez-le, serrez-le. Vous constaterez qu’il ne montre pas toujours la curiosité intellectuelle qui est l’un des signes certains de l’amour de la vérité. Ce que vous lui dites l’ennuie, lui déplaît ; il ne s’y attend pas. Et comme l’imprévu, le nouveau, l’inconnu trouvent habituellement dans son esprit un barrage, il est d’abord scandalisé et souvent il se choque. Il n’aime pas le novateur, et le doute méthodique lui est inconnu. Il est très heureux tel quel. Il se contente d’un nombre restreint d’idées et de notions vagues, de certitudes empiriques qu’il n’a pas vérifiées. Il confond l’accessoire avec le principal, il ne nuance pas. Nuancer est un effort qui exige une certaine souplesse intellectuelle: il ne l’a pas toujours acquise. Nuancer…

Un tel peut être excellent magistrat, et parler comme une bourrique ; un livre peut être de très noble inspiration, tout en s’avérant illisible ; le meilleur père de famille au monde peut bien, en d’autres domaines que la paternité, s’être acquis la réputation d’une buse stridente. Ce sont là choses sans rapport, dont chaque élément séparé ne se relie point à l’autre élément. Et c’est fréquent chez nous, dit-on, que de n’avoir point, faute de sens pratique, le véritable discernement des valeurs, le sens inné de la classification. On ne met tout de même pas au même niveau d’importance le caractère sacerdotal d’un homme et le talent poétique du même homme, quand il se croit inspiré par une muse gauchère. Pourtant cela se fait.

Ici se dessine notre conclusion. Rien ne sert d’apprendre si l’on ne reçoit en même temps une méthodologie qui apprenne à classer, à distribuer ce qui entre dans la tête. Il est inutile d’accumuler des notions premières si l’on n’a l’instrument qui permette d’en dériver le produit final. Peut-être savons-nous passablement de choses ? C’est assez facile. Combien en savons-nous de façon nette et juste ? L’accumulation pêle-mêle de connaissances disparates n’est pas la culture, non plus que ne l’est la spécialisation prématurée dans une seule connaissance. La culture, c’est le résultat d’un équilibre discipliné, harmonisé, dosé, balancé. C’est un état, comme dirait le philosophe, état où l’on n’entre pas si l’on n’a eu de maîtres pour en ouvrir la porte. Le flou, le vague, ce qu’on retient plus ou moins au hasard de lectures souvent mal digérées, le vernis superficiel, la teinte ne sont pas l’imprégnation en profondeur. Le chevalier de l’à-peu-près, du plus ou moins, du presque bien, du passable n’est pas l’homme cultivé. Même s’il a de l’esprit et le sens de l’à-propos rapide.

Ne commettons pas l’erreur simpliste d’esprits singuliers, mais sans culture vraie, qui font porter à quelques individus, à quelques groupements, la responsabilité première d’un état de chose sorti des circonstances. Ce n’est la faute de personne si l’histoire nous a dirigés comme elle l’a fait. C’est commettre une injustice grave que d’imputer à nos éducateurs passés, par exemple, tout ce que nous constatons de défectueux ou d’insuffisant dans notre vie intellectuelle. N’oublions pas que nos pères étaient de pauvres gens illettrés, et que pendant deux siècles ils ont dû convertir une terre nouvelle en pays habitable, et en vivre. Ils ont lutté contre les éléments, contre la pauvreté, contre les hommes, contre la distance ; il s’agissait pour eux de vivre. Ils l’ont fait.

Après la Conquête, ils ont continué de lutter, mais pour leur survivance ethnique, pour le maintien de leurs institutions. Ils ont combattu. Dans ces conditions, on ne peut les blâmer d’avoir, d’abord, bâti des séminaires pour assurer la continuité du flot des missionnaires et des prêtres de paroisse ; d’avoir donné le pas aux hôpitaux sur les musées, aux pensionnats de jeunes filles sur les théâtres, aux écoles d’artisanat sur la salle de concert. Si l’on oublie ce point de départ, on se fausse toute la perspective et l’on dit des sottises. Du reste, nos pères pouvaient-ils transporter avec eux la France, son climat et ses richesses ? Ils n’emportaient pas sur les mers l’esprit et l’atmosphère d’une société ancienne et raffinée qui, du reste, n’était pas la leur, puisqu’ils étaient de pauvres paysans. Ils vinrent sans le sou, contrairement aux Anglais qui colonisèrent la Virginie et la baie de Boston.

Cela posé, la conclusion s’en tire toute seule : nous sommes maintenant sortis de nos maladies d’enfance, ou du moins de la plupart d’entre elles. Nous devons nous mettre au pas, entrer dans le temps présent, nous outiller, nous fortifier, nous instruire, penser et juger comme des adultes. Ce qui était parfait en 1640 ne l’est plus en 1940. Nous sommes en un temps particulièrement dur de l’histoire humaine, où seuls les très forts ont chance de survivre. Il ne sert à rien de gémir de sa malchance vraie ou supposée, de blâmer les autres de ses propres faiblesses, de fermer les yeux quand on a peur que la vérité les crève. Nous avons, depuis une soixantaine d’années, vécu dans la tiédeur de toutes les routines, nous comportant comme si nous devions échapper aux conséquences de la marche du monde. Tous les jours, à la discussion des événements qui se déroulent à chaque minute, on rencontre des tenants de cette ineptie : « Nous, cela, ne nous regarde pas », ou d’autres qui refusent de vivre dans un pays réel d'un univers réel.

La vérité, c’est que le centre du monde se déplace. Il s’en vient vers l’Amérique, et le courant migratoire, qui est un besoin de la race humaine, se dirige de notre côté, que nous le voulions ou non. Si nous tenons à vivre, il va falloir beaucoup travailler, dans tous les domaines. Nous allons avoir un besoin de plus en plus grand d’hommes et de femmes formés, outillés, disciplinés et blindés.

Dans l’ordre de l’esprit, il y aura de moins en moins de place pour le conventionnel et le médiocre. Il va falloir apprendre à penser et à juger, comme il va falloir élargir le monde de nos connaissances personnelles, pour atteindre à ce point que rien d’humain ne nous soit étranger, que notre esprit soit libre des préjugés et des ignorances qui sont en train de ruiner l’Europe, que nous soyons renseignés à la minute sur tout ce qui se passe, afin de n’être jamais laissés pour compte. […]

La culture de l’esprit peut s’acquérir dans les universités, mais elle s’acquiert aussi ailleurs. Plus il y aura de groupements où l’on étudiera, où l’on travaillera, où l’on causera intelligemment, plus le commun niveau intellectuel remontera. Tous nous pouvons, autour de nous, par notre exemple et notre influence, donner à ceux qui nous entourent l’amour des choses de l’esprit, sous toutes les formes qu’elles peuvent prendre.

Ce que nous avons reçu, nous avons l’obligation de le transmettre, vous comme moi. N’oublions pas que nous ne sommes point nombreux et que nous avons des devoirs envers nos frères. Ils veulent apprendre, ils veulent savoir. Ils peuvent exiger beaucoup de nous, que les circonstances ont favorisés. Ils croient en nous. Est-ce honorable pour nous et charitable envers eux de nous enfermer dans le secret et de mépriser les multitudes ? C’est bien la pire forme d’égoïsme que celle qui porte à trouver son trésor trop beau pour le faire admirer à ceux qui en voudraient acquérir, par les mêmes moyens que nous, un semblable.

Nous sommes quelques-uns à croire que la santé de sa vie intellectuelle est aussi importante à un peuple que la santé économique. Du reste, qui dira que les deux s’excluent ? La plus grande prospérité des peuples a correspondu, de tout temps, avec le plus bel essor de ces peuples dans le domaine de l’esprit. Pensez à l’Angleterre d’Elizabeth ou de Victoria, à la France de Louis XIV. Pensez à toute la Renaissance, à la période américaine de 1920, que la postérité jugera autrement que nous ne le faisons.

N’oublions pas que la fameuse phrase d’il y a 150 ans : « La République n’a pas besoin de savants », se disait au moment des assignats et de la ruine économique de la France. -FIN-


En 1924, Louis Francoeur avait publié, avec son ami l'écrivain Philippe Panneton 
dit Ringuet, Littératures à la manière de..., un recueil de pastiches d'auteurs et de
personnalités diverses du Québec d'alors. L'exemplaire ci-dessus est dédicacé par 
Francoeur et Panneton à leur ami le Dr Roméo Boucher.

(Collection Daniel Laprès)


Publications en hommage à Louis Francoeur, suite à son décès accidentel le 31 mai 1941.

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