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jeudi 29 octobre 2020

Coup de poing contre notre apathie intellectuelle et culturelle

Le journaliste Louis Francoeur (1895-1941) et le Château Frontenac, à Québec.

(Sources : Louis Francoeur : magazine L'Œil, 15 juillet 1941 ; Château Frontenac : BANQ)





Louis Francoeur fut incontestablement l'un des plus grands intellectuels et journalistes de l'histoire du Québec. En fait, des gens de plume et d'esprit de sa trempe, il y a très longtemps qu'il n'y en a plus chez nous. Pour vous donner un aperçu de sa valeur, voyez ICI cette glanure que nous publiions, il y a cinq ans, pour rappeler les circonstances de sa mort tragique. On peut aussi consulter ICI avec profit un article biographique que lui a consacré l'historien Mathieu Noël. 

Le 7 décembre 1940, soit six mois avant son décès, Louis Francoeur donnait au Château Frontenac, à Québec, une causerie devant le Cercle universitaire local, sur le thème «De la culture de l'esprit». 

Il s'agit en fait d'un véritable coup de poing contre l'apathie intellectuelle et culturelle qui, depuis déjà trop longtemps, se révèle comme l'une de nos principales tares nationales, et ce, au point même de fragiliser nos chances de survie en tant que peuple héritier de Nouvelle-France. (Déjà, dans les années 1880, le jeune écrivain et éveilleur Charles-Marie Ducharme déplorait ce qu'il appelait notre «indifférentisme littéraire»). 

C'était vrai à l'époque où Francoeur livrait ce discours, soit il y a quatre-vingt ans, et c'est, tragiquement, encore plus vrai de nos jours, comme on ne le constate que trop, notamment avec le médiocre sinon pitoyable niveau intellectuel des élites médiatiques, de même qu'avec les résultats désastreux du système bureaucratisé d'éducation issu de la soi-disant «révolution tranquille» pour lequel d'aucuns se pètent les bretelles en considérant ce même système comme s'il s'agissait d'une nouvelle «Merveille du Monde», alors qu'en réalité ce Moloch bureaucratique produit un analphabète plus ou moins fonctionnel sur deux finissants du secondaire, en plus de favoriser une ignorance généralisée quant à notre histoire nationale, et ce, sans parler des carences graves pour ce qui concerne la transmission de notre héritage littéraire et de la langue française elle-même, avec ces trop nombreux enseignants diplômés en «sciences» de l'éducation qui ne savent même pas écrire correctement. 

Il n'est donc pas fortuit qu'en 2020, notre compatriote moyen montre toutes les allures d'un courailleux de Costco, d'IKEA ou de Wal-Mart, écoulant sa vie dans ces déserts spirituels que sont les banlieues aux maisons de style carton-pâte toutes pareilles, disposées en rangs d'oignons et qui constituent des métastases architecturaux qui se propagent en enlaidissant affreusement le territoire québécois.


Quand on lit le discours que Louis Francoeur livrait à Québec il y aura donc quatre cinquièmes de siècle dans quelques semaines, on mesure surtout à quel point on a au Québec manqué le bateau en matière d'instruction publique. C'est que depuis 1960 surtout, on a fait radicalement le contraire de ce que Francoeur prescrivait alors qu'il sonnait l'alarme devant le règne de la médiocrité qu'il voyait se répandre et s'incruster en nos contrées. 

Francoeur appelait à rehausser le niveau de nos exigences académiques, tandis que ce qu'on a fait depuis, c'est imposer le nivellement par le bas avec nos affreuses polyvalentes et ces usines à bourrage de crâne que sont trop souvent les cégeps, et maintenant avec nos universités qui, aux mains d'extrémistes de gauche plus ou moins délirants (en fait plus délirants que moins), imposent une censure idéologique aussi bête que stupide qui, entre autres funestes effets, tue la culture. Tout cela au nom de ce que plusieurs parmi nos beaux esprits d'aujourd'hui appellent benoîtement la «lutte contre l'élitisme»... comme si rôdait autour du Québec des années 2020 la menace de produire trop d'esprits d'élite... ! 

On en entend déjà ânonner qu'avant c'était pire encore qu'aujourd'hui. Les faits montrent qu'au contraire, c'est bien pire de nos jours qu'avant. Et de toute manière, si avant c'était tellement mauvais, ce n'était quand même pas une raison pour faire pire encore, comme on l'a fait au cours des six dernières décennies et à coups de dizaines de milliards de dollars gaspillés dans le système bureaucratisé d'éducation, avec les résultats que nous connaissons et qui sont désastreux au point de compromettre gravement nos chances de survie nationale, et ce, ne serait-ce que pour ce qui concerne la transmission quasi inexistante de notre héritage historique et littéraire. Et ne parlons pas de la propagation du « franglais », dans ce qui nous tient lieu d'élites, avec notamment l'une des plus furieuses adeptes de ce jargon des colonisés, l'ineffable Catherine Dorion, cette enfant de la haute bourgeoisie de Québec qui siège à l'Assemblée nationale et qui pousse sa farce, qui est pourtant déjà plus que grotesque, jusqu'à se pavaner en tant que porte-parole officielle de son parti en matière de langue française... 

Si donc Dorion incarne l'«elvisgrattonisation» de la gauche, ce n'est guère mieux du côté de la «droite-jambon», avec par exemple la plupart des animateurs de Radio X de Québec, qui, en plus de prôner un matérialisme hédoniste aussi bête que réducteur et simpliste, se font eux aussi un devoir de massacrer notre langue (ils sont même contre l'idée de la protéger) et qui, eux aussi, souffrent de carence de vocabulaire au point de se sentir obligé de truffer chacune de leurs phrases de trois ou quatre mots anglais... 



Voici donc de substantiels extraits du coup de poing que donnait Louis Francoeur il y aura bientôt quatre-vingts ans, en espérant, quoique sans se faire trop d'illusions, que cette décapante lecture puisse favoriser l'émergence d'une salutaire prise de conscience quant à ce qui ne va pas du tout au pays du Québec, et qui ne va certainement pas mieux en 2020 qu'en 1940. Esprits jovialistes et frileux, prière de s'abstenir : 


De la culture de l'esprit

par 

Louis Francoeur

Causerie donnée au premier déjeuner 
du Cercle universitaire de Québec, au 
Château Frontenac, le 7 décembre 1941.

(EXTRAITS)

Le texte de la causerie, dont des extraits
substantiels sont présentés ci-dessous, a
été publié en mars 1941 dans la revue
Le Canada français, quelques mois avant
la mort accidentelle de Louis Francoeur.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

[…] Avons-nous, dans ce que nous pouvons appeler notre élite, l’amour et le goût de la culture ? Avons-nous cette quasi-divine curiosité de l’esprit qui animait, par exemple, Thomas More, Érasme, Montaigne, Leibniz ou Bossuet, pour ne rien dire de Thomas d’Aquin ? Il en est quelques-uns qui la possèdent, mais constatons qu’ils sont rares.

Et, pourtant, quoi de plus beau, quoi de plus noble, quoi de plus bienfaisant pour soi-même, de plus utile pour les autres, que ce besoin de connaître, servi par la volonté de connaître ? Quelle joie plus pure que celle de s’affiner l’esprit, d’acquérir la méthode de penser, de parfaire sa faculté de juger ?

L’homme qui s’est meublé l’esprit et dressé le jugement, selon les préceptes d’une discipline raisonnée, est parmi les plus heureux qui soient. Il se suffit à lui-même ; il trouve en lui-même les consolations, les dérivatifs, les plaisirs raffinés, l’univers même. Rien ne le laisse indifférent, s’il s’est habitué à aller au fond des choses, à juger au mérite vrai, à se servir de son sens critique, à ne voir le détail qu’à sa place dans l’ensemble, à vivre ses symphonies intérieures.

S’il a beaucoup accumulé et quelque peu réfléchi, le thème le plus simple se développera chez lui en cyclorama, intarissablement riche. On parlait tantôt de Thomas More et d’Érasme ; la seule mention de ces noms, ou d’un seul, ouvre tout de suite des horizons illimités où les plans s’agencent, s’éclairent, se combinent en un paysage intellectuel aussi vaste que splendide. C’est le XVIe  siècle, c’est la Réforme, c’est le passage du Moyen Âge à l’époque moderne, c’est la traduction de la Bible, c’est Ronsard, c’est François 1er, c’est Rabelais, c’est Henri VIII, c’est Palestrina, ce sont les châteaux de la Loire. Songez seulement à ce que chacun de ces thèmes principaux offre de perspective à l’intelligence évocatrice.

L’homme qui se donne pour l’un des objectifs de sa vie d’atteindre à une certaine culture, a nécessairement l’esprit ouvert, ouvert à tout, dégagé des préjugés, des idées simplistes, des bobards qui courent les rues. Il veut connaître, mais connaître dans la vérité, connaître intensément, avec amour. C’est justement Montaigne qui l’a dit : « On se lasse de tout, si ce n’est de connaître ».

Mais pour connaître, il faut apprendre ; il faut apprendre à apprendre, c’est-à-dire se soumettre à une discipline qui fonctionne en même temps qu’on absorbe les notions des choses. L’autodidacte est une exception. On pourrait même dire une dangereuse exception. Pour apprendre, il faut des maîtres. Et cela nous amène à quelques autres aspects importants de notre problème.

Ce que les observateurs les plus sagaces et les mieux informés nous reprochent justement, c’est d’être, dans l’ensemble, un peuple tiède, plutôt nonchalant, sans beaucoup d’ardeur ou d’entrain, content de formules commodes, tendant à se satisfaire d’une confortable et facile médiocrité. Nous pouvons aisément compléter la pensée de nos amis étrangers, puisque nous avons droit de nous juger nous-mêmes, entre nous, dans le mauvais comme dans le bon. La médiocrité, c’est l’ennemie de la culture. Elle implique la timidité, l’horreur de la fatigue, l’inaptitude à la précision, la peur de l’effort, le manque de goût pour la persévérance. Elle se traduit dans la pratique, par l’à-peu-près, le bon garçonnisme, l’absence de passions fortes. On respecte les routines commodes, on tend à être de l’opinion de tout le monde, parce que c’est moins compliqué que de se former la sienne. Au lieu de vouloir exceller, on se pose comme idéal celui de ne pas se singulariser et d’être bien accommodant.

Si l’on disait que notre pire défaut découle probablement de cet ensemble, serait-on dans l’erreur ? Notre groupe canadien-français a-t-il les nerfs affaiblis, l’esprit un peu ralenti par son climat ? Beaucoup le prétendent. Mais n’y a-t-il que cela ? Nous a-t-on donné le culte de la précision, l’amour indéracinable de la tâche bien faite du travail obstiné, de la hardiesse spirituelle, de la culture en soi ? 

L’idéal de notre pratique courante, c’est le monsieur qui n’a pas d’ennemis, celui dont tout le monde dit : « C’est un si bon garçon ». Celui ou celle qui sort du conformisme, qui ne pense ni n’agit comme le vulgaire, même qui dit « non » carrément, et « oui » avec flamme, attire sur soi l’attention. Il est facile de faire comme les autres, de dire comme tout le monde, de suivre les ornières qui portent toutes seules, de compter plutôt sur le hasard que sur le travail, d’être toujours bien-pensant, de flairer d’instinct les ennuis d’une discussion serrée, de ne pas dire blanc quand la masse dit noir… C’est facile, mais où cela mène-t-il ?

Appliquée, par exemple, à l’acquisition des connaissances, base de toute culture, la tendance à la médiocrité produit de désastreux effets. On se contente d’à-peu-près, on écrit à-peu-près, on raisonne à-peu-près, on sait à-peu-près, et des générations se suivent de parents à-peu-près satisfaits de ce que les enfants retiennent à-peu-près de maîtres qui savent à-peu-près. La vie se teinte de la même grisaille, en tout. Si l’on est à-peu-près bon chrétien, que l’on se comporte à-peu-près convenablement, si l’on est à-peu-près ponctuel à son bureau ou à ses affaires, ou à-peu-près ordonné dans la conduite de son foyer, on est à-peu-près sans reproche, puisqu’on est à-peu-près comme tout le monde, et que les commérages sont à-peu-près inexistants de la part de ceux qui sont des amis à-peu-près sûrs. À-peu-près…

Quand M. Taché donna à notre province sa devise, « Je me souviens », que n’a-t-il ajouté « à-peu-près » ? Ou serait-ce que, depuis lui et son époque, nous nous soyons amollis, émoussés, affadis, attiédis ? Les longues patiences, l’application laborieuse, le goût de la recherche, le culte de la précision, l’amour de la certitude, la notion claire agencée à sa vraie place, dans un ensemble de connaissances certaines, nous semblent de moins en moins familiers. Sans cela, pourtant, pas de culture. Faut-il se battre les flancs pour trouver d’autre explication que celle-là à certaines faiblesses, à certains échecs trop constants pour être accidentels ?

Il paraît que nos jeunes gens ne veulent plus de ces années d’apprentissage et d’application sans lesquelles on n’apprend vraiment rien. Les tâches dures les effraient ; la médiocrité immédiate semble, à plusieurs, préférable à l’aspérité immédiate, d’où sortira à son heure la prééminence.

Portrait de Louis Francoeur dans
J.-Arthur Lemay, Mille têtes, 1931.

On dirait que nous avons peur de nous salir les mains, fils de terriens que nous sommes tous. Du reste, le nombre de nos jeunes qui se refusent d’avance à toute lutte, qui se ferment l’esprit à toute future acquisition de bagages, qui s’arrêtent le mécanisme de vie, se traduit par d’innombrables demandes de postes faciles et d’emplois routiniers. Nous sommes quelques-uns à voir dans ce phénomène le plus inquiétant des mauvais présages. Si ceux-là qui entrent dans la vie se refusent à marcher sur la route, à remplacer ceux qui tirent le char depuis longtemps, le jour viendra où les vieux bras ne pourront plus haler en haut de la côte, et nous nous embourberons à tout jamais.

Remarquez-vous combien le nombre des spécialistes est restreint chez nous ? C’est toujours la même petite phalange, le même petit groupe qui travaille et qui produit : parce que ce sont les mêmes hommes et les mêmes femmes qui ont eu la patience de pousser leurs études, d’acquérir méthodiquement, bref de travailler, tout simplement de travailler. Et puis, par dessus le marché, de se discipliner l’esprit.

Il est un double aspect de l’état des choses intellectuelles chez nous, aspect qui me frappe et qui en frappe d’autres : c’est le petit nombre des maîtres, c’est le manque de direction. Nous avons beaucoup d’excellents professeurs, mais nous pouvons compter les maîtres, dans le sens européen, français du mot, de ces hommes doctes et forts, dont la science et l’autorité attirent, qui s’occupent de leurs disciples avec la vigilance de la poule qui surveille ses poussins. Les rares maîtres que nous avons ne reçoivent pas toujours l’auréole de prestige qui les consacre et qui leur est nécessaire. En d’autres termes, ils s’arrangent comme ils le peuvent, et d’habitude plutôt mal que bien. On les ignore outrageusement.

De leur côté, nos jeunes gens ne recherchent pas les disciplines âpres, souvent austères, qui leur apprennent à penser, à juger, à travailler, à produire. On dirait qu’on a peur de l’homme de prestige, comme on a peur de la vérité forte. On aime mieux l’honnête moyenne, celle qui ne casse rien, ne déroute personne, se conforme à toutes les routines et sombre dans toutes les prudences.

Vous avez peut-être rencontré l’homme instruit, professeur, journaliste, qui, dans l’intimité, voit juste et parle franc. Et quand vous lui dites : « Monsieur, que n’enseignez-vous publiquement ce que vous m’avouez dans le privé ? Que ne le prêchez-vous, au lieu de le cabaler sous le manteau ? » N’est-ce pas que neuf fois sur dix, vous vous faites répondre : « Y pensez-vous, on me lapiderait ; les esprits ne sont pas encore mûrs ». À ce compte, Monsieur, ils ne le seront jamais…

Et voilà bien le drame de la situation. Ceux qui devraient enseigner, ceux qui devraient précisément mûrir les esprits se dérobent trop souvent. Il leur manque cette qualité, spécifiquement virile, qu’est le courage manifesté par la franchise, la franchise des faits qui n’est autre que l’expression de la loyauté intellectuelle. Si, d’une génération à l’autre, on se comporte toujours un petit peu plus peureusement, notre élite, déjà si restreinte, s’amenuisera de plus en plus, au lieu de s’accroître.

Dans la situation politique et économique qui est la nôtre, il faut à tous les degrés, dans tous les domaines, des maîtres et des chefs ; il faut que leur action soit libre pour être utile ; il faut que leur rayonnement ne puisse être intercepté par un écran d’hypocrisie ou un voile de peur. En d’autres termes, on doit leur donner loisir et licence d’enseigner ce qu’ils savent. Pusillanimité n’est pas vertu. Ceux qui ont fait quelque chose, qui ont bâti quelque chose, qui ont créé quelque chose : les prophètes de l’Ancien Testament, les législateurs de la Cité Antique, les apôtres de l’Évangile, les maîtres de la science, les réformateurs de la société, n’ont eu d’autorité, d’influence, de force irrésistible, que parce qu’ils disaient ce qu’ils pensaient, avec audace, et qu’ils agissaient selon qu’ils parlaient. […]

Chez nous, nous avons un plus grand besoin de maîtres, de disciplines raisonnées, souples et modernes, orientées en vue d’une culture, qu’on n’en a besoin aux pays de vieille civilisation. Car nous devons lutter contre un handicap très sérieux, qui est l’absence de climat intellectuel, d’atmosphère. En France, en Angleterre, en Belgique, la tradition vit en des monuments historiques qui sont à tous les pas. L’enfant, à ses premières années, d’étude a le choix des bibliothèques, des musées, des salles de concert. Il n’y a pas pour lui le travail d’adaptation artificielle qui s’impose à nous. Rome et sa civilisation, le moyen âge et ses fastes de gloire, le XVIIe et le XVIIIe siècles, avec leurs richesses de littérature et d’art, ce sont des réalités qu’il côtoie tous les jours. La cathédrale est toute proche, il la connaît ; on lui en a expliqué le sens, le symbolisme et la splendeur. Dans la région, sinon dans la ville, il est un vieux palais, une abbaye, une route romaine, un château et presque toujours un emplacement qui évoque ou illustre un fait de l’histoire. De plus, il y a les traditions de famille : on est professeur de père en fils, et l’on fréquente les familles de même milieu, de même carrière, tout comme en France, on est général de père en fils, et en Angleterre, parlementaire de père en fils. On va à telle école, à tel lycée, pour la raison première qu’on n’aurait pas l’idée d’aller ailleurs. À la maison, presque toujours, le père et souvent la mère s’occupent de l’instruction des enfants ; le professeur est souvent un ami de la famille ; on s’habitue à causer, à lire. Causer, lire. . . Comme ces arts se perdent !

Des maisons comme Stanislas, comme Louis-le-Grand, Normale, Polytechnique ou comme Eton, Rugby, Magdalen, Downside, comme l’ensemble très particulier qu’est Louvain, perpétuent des us et coutumes de formation, d’éducation auxquelles le changement fréquent des programmes ne modifie rien.

Ici, nous souffrons vivement de l’inexistence de cette atmosphère qui incite les choses à marcher toutes seules en aidant les esprits à se meubler. Il nous faut acquérir de façon livresque, d’abord, ce que les petits Européens assimilent dans l’air qu’ils respirent. Le travail de la culture en devient tout de suite plus ardu. Nous avons le désavantage d’être astreints à de longues préparatoires pour aborder un enseignement où les petits voisins trouvent leur place prête. Cela n’aide pas à la multiplication du nombre des hommes cultivés. Il est bien difficile, par ailleurs, à ceux que nous avons parmi nous, d’exercer un grand rayonnement, parce que la culture n’intéresse pas grand monde.

Nous sommes, sous ce rapport, américanisés, dans le pire sens du mot. En voulez-vous un exemple ? Un avocat, un médecin, peut, sans le moindre inconvénient, passer ses soirées au cercle, à jouer au poker, ou ses après-midi au champ de golf ; personne ne l’en blâmera. Mais, s’il ne manque aucun concert, s’il s’occupe de littérature, s’il se plaît dans l’aimable compagnie où l’on passe trois heures à ergoter de philosophie ; s’il peint, s’il écrit, s’il fait de la musique, il y a des chances qu’on dise de lui en souriant : « C’est un artiste ; il n’est pas sérieux ». Ce qui excède la taille moyenne agace. On le déteste, on jalouse même ce qui excelle.

Nous avons parmi nous une demi-douzaine d’hommes de premier plan, formés aux sévères disciplines du laboratoire scientifique. Quelquefois on les exécute d’un mot : « Il est bien savant, mais c’est un sacré fou ; il ne fera jamais d’argent ». Dans la carrière des lettres, c’est encore pis ; l’homme de lettres, ici, ne peut être qu’un amateur, car il n existe absolument rien pour lui permettre de vivre de sa plume, s’il ne va dans le journalisme ou s’il n’accepte un poste de fonctionnaire. Or, l’atmosphère du fonctionnarisme n’incite pas toujours aux travaux de l’esprit.

Quant au journalisme, c’est un métier, une profession, qui ne garde avec la littérature, croyez-moi, que des rapports très lointains. Le journalisme devient vite tellement absorbant, il exige tellement de travail, de relations, de lectures, de temps perdu ; il force à tant d’occupations diverses qu’il ne laisse pas à celui qui veut en faire vraiment une carrière le repos de l’esprit et le calme extérieur sans lesquels le chef-d’œuvre ne s’écrit pas.

Dans cet aspect particulier, corollaire, si vous le voulez, de notre thèse générale, on pourrait s’arrêter à une bonne trentaine de constatations ; dispensons-nous en. Ce que nous venons d’ébaucher nous permet de voir combien difficile est la tâche, d’abord d’inculquer, puis de maintenir le goût des choses de l’esprit. Il faut avoir ce goût pour en comprendre l’importance, pour déplorer qu’il ne soit pas plus répandu, et pour constater comme il a besoin d’être éclairé, chauffé constamment pour ne pas s’affadir, s’assécher et disparaître.

Et nous voici dans un cercle vicieux. Nous manquons de maîtres : première constatation. La tâche de maintenir le flambeau est de plus en plus difficile ; donc, il nous faut des maîtres meilleurs : deuxième constatation. Et c’est entre ces deux pôles que le sens critique fait la navette. Si je dis un aphorisme, comme celui-ci : « Nous ne savons pas penser », cela veut dire que la discipline spéciale qui apprend à penser fait défaut chez nous. On nous a appris la logique comme une science morte, ceci dit d’une façon générale.

Or, qui ne sait penser a peine à juger. S’il ne juge, le sens critique manque ; et s’il n’a de sens critique, son discernement fait défaut. Il ne sait pas distinguer, il ne sait pas classer, il n’a pas l’idée claire, le verbe précis, la connaissance exacte. C’est toute la question. On a dit du Canadien-français qu’il juge d’après ses impressions sentimentales ; c’est souvent vrai. Et ceci nous amène à notre point de départ : il s’en tient volontiers à l’idée toute faite et à l’à-peu-près. C’est souvent qu’il ne peut faire autrement ; on ne le lui a point enseigné.

Apprenez-lui un fait qui le déroute. Quelle sera sa première réaction ? « Cela ne se peut pas, cela n’est pas vrai ». Pressez-le, tassez-le, serrez-le. Vous constaterez qu’il ne montre pas toujours la curiosité intellectuelle qui est l’un des signes certains de l’amour de la vérité. Ce que vous lui dites l’ennuie, lui déplaît ; il ne s’y attend pas. Et comme l’imprévu, le nouveau, l’inconnu trouvent habituellement dans son esprit un barrage, il est d’abord scandalisé et souvent il se choque. Il n’aime pas le novateur, et le doute méthodique lui est inconnu. Il est très heureux tel quel. Il se contente d’un nombre restreint d’idées et de notions vagues, de certitudes empiriques qu’il n’a pas vérifiées. Il confond l’accessoire avec le principal, il ne nuance pas. Nuancer est un effort qui exige une certaine souplesse intellectuelle: il ne l’a pas toujours acquise. Nuancer…

Un tel peut être excellent magistrat, et parler comme une bourrique ; un livre peut être de très noble inspiration, tout en s’avérant illisible ; le meilleur père de famille au monde peut bien, en d’autres domaines que la paternité, s’être acquis la réputation d’une buse stridente. Ce sont là choses sans rapport, dont chaque élément séparé ne se relie point à l’autre élément. Et c’est fréquent chez nous, dit-on, que de n’avoir point, faute de sens pratique, le véritable discernement des valeurs, le sens inné de la classification. On ne met tout de même pas au même niveau d’importance le caractère sacerdotal d’un homme et le talent poétique du même homme, quand il se croit inspiré par une muse gauchère. Pourtant cela se fait.

Ici se dessine notre conclusion. Rien ne sert d’apprendre si l’on ne reçoit en même temps une méthodologie qui apprenne à classer, à distribuer ce qui entre dans la tête. Il est inutile d’accumuler des notions premières si l’on n’a l’instrument qui permette d’en dériver le produit final. Peut-être savons-nous passablement de choses ? C’est assez facile. Combien en savons-nous de façon nette et juste ? L’accumulation pêle-mêle de connaissances disparates n’est pas la culture, non plus que ne l’est la spécialisation prématurée dans une seule connaissance. La culture, c’est le résultat d’un équilibre discipliné, harmonisé, dosé, balancé. C’est un état, comme dirait le philosophe, état où l’on n’entre pas si l’on n’a eu de maîtres pour en ouvrir la porte. Le flou, le vague, ce qu’on retient plus ou moins au hasard de lectures souvent mal digérées, le vernis superficiel, la teinte ne sont pas l’imprégnation en profondeur. Le chevalier de l’à-peu-près, du plus ou moins, du presque bien, du passable n’est pas l’homme cultivé. Même s’il a de l’esprit et le sens de l’à-propos rapide.

Ne commettons pas l’erreur simpliste d’esprits singuliers, mais sans culture vraie, qui font porter à quelques individus, à quelques groupements, la responsabilité première d’un état de chose sorti des circonstances. Ce n’est la faute de personne si l’histoire nous a dirigés comme elle l’a fait. C’est commettre une injustice grave que d’imputer à nos éducateurs passés, par exemple, tout ce que nous constatons de défectueux ou d’insuffisant dans notre vie intellectuelle. N’oublions pas que nos pères étaient de pauvres gens illettrés, et que pendant deux siècles ils ont dû convertir une terre nouvelle en pays habitable, et en vivre. Ils ont lutté contre les éléments, contre la pauvreté, contre les hommes, contre la distance ; il s’agissait pour eux de vivre. Ils l’ont fait.

Après la Conquête, ils ont continué de lutter, mais pour leur survivance ethnique, pour le maintien de leurs institutions. Ils ont combattu. Dans ces conditions, on ne peut les blâmer d’avoir, d’abord, bâti des séminaires pour assurer la continuité du flot des missionnaires et des prêtres de paroisse ; d’avoir donné le pas aux hôpitaux sur les musées, aux pensionnats de jeunes filles sur les théâtres, aux écoles d’artisanat sur la salle de concert. Si l’on oublie ce point de départ, on se fausse toute la perspective et l’on dit des sottises. Du reste, nos pères pouvaient-ils transporter avec eux la France, son climat et ses richesses ? Ils n’emportaient pas sur les mers l’esprit et l’atmosphère d’une société ancienne et raffinée qui, du reste, n’était pas la leur, puisqu’ils étaient de pauvres paysans. Ils vinrent sans le sou, contrairement aux Anglais qui colonisèrent la Virginie et la baie de Boston.

Cela posé, la conclusion s’en tire toute seule : nous sommes maintenant sortis de nos maladies d’enfance, ou du moins de la plupart d’entre elles. Nous devons nous mettre au pas, entrer dans le temps présent, nous outiller, nous fortifier, nous instruire, penser et juger comme des adultes. Ce qui était parfait en 1640 ne l’est plus en 1940. Nous sommes en un temps particulièrement dur de l’histoire humaine, où seuls les très forts ont chance de survivre. Il ne sert à rien de gémir de sa malchance vraie ou supposée, de blâmer les autres de ses propres faiblesses, de fermer les yeux quand on a peur que la vérité les crève. Nous avons, depuis une soixantaine d’années, vécu dans la tiédeur de toutes les routines, nous comportant comme si nous devions échapper aux conséquences de la marche du monde. Tous les jours, à la discussion des événements qui se déroulent à chaque minute, on rencontre des tenants de cette ineptie : « Nous, cela, ne nous regarde pas », ou d’autres qui refusent de vivre dans un pays réel d'un univers réel.

La vérité, c’est que le centre du monde se déplace. Il s’en vient vers l’Amérique, et le courant migratoire, qui est un besoin de la race humaine, se dirige de notre côté, que nous le voulions ou non. Si nous tenons à vivre, il va falloir beaucoup travailler, dans tous les domaines. Nous allons avoir un besoin de plus en plus grand d’hommes et de femmes formés, outillés, disciplinés et blindés.

Dans l’ordre de l’esprit, il y aura de moins en moins de place pour le conventionnel et le médiocre. Il va falloir apprendre à penser et à juger, comme il va falloir élargir le monde de nos connaissances personnelles, pour atteindre à ce point que rien d’humain ne nous soit étranger, que notre esprit soit libre des préjugés et des ignorances qui sont en train de ruiner l’Europe, que nous soyons renseignés à la minute sur tout ce qui se passe, afin de n’être jamais laissés pour compte. […]

La culture de l’esprit peut s’acquérir dans les universités, mais elle s’acquiert aussi ailleurs. Plus il y aura de groupements où l’on étudiera, où l’on travaillera, où l’on causera intelligemment, plus le commun niveau intellectuel remontera. Tous nous pouvons, autour de nous, par notre exemple et notre influence, donner à ceux qui nous entourent l’amour des choses de l’esprit, sous toutes les formes qu’elles peuvent prendre.

Ce que nous avons reçu, nous avons l’obligation de le transmettre, vous comme moi. N’oublions pas que nous ne sommes point nombreux et que nous avons des devoirs envers nos frères. Ils veulent apprendre, ils veulent savoir. Ils peuvent exiger beaucoup de nous, que les circonstances ont favorisés. Ils croient en nous. Est-ce honorable pour nous et charitable envers eux de nous enfermer dans le secret et de mépriser les multitudes ? C’est bien la pire forme d’égoïsme que celle qui porte à trouver son trésor trop beau pour le faire admirer à ceux qui en voudraient acquérir, par les mêmes moyens que nous, un semblable.

Nous sommes quelques-uns à croire que la santé de sa vie intellectuelle est aussi importante à un peuple que la santé économique. Du reste, qui dira que les deux s’excluent ? La plus grande prospérité des peuples a correspondu, de tout temps, avec le plus bel essor de ces peuples dans le domaine de l’esprit. Pensez à l’Angleterre d’Elizabeth ou de Victoria, à la France de Louis XIV. Pensez à toute la Renaissance, à la période américaine de 1920, que la postérité jugera autrement que nous ne le faisons.

N’oublions pas que la fameuse phrase d’il y a 150 ans : « La République n’a pas besoin de savants », se disait au moment des assignats et de la ruine économique de la France. -FIN-


En 1924, Louis Francoeur avait publié, avec son ami l'écrivain Philippe Panneton 
dit Ringuet, Littératures à la manière de..., un recueil de pastiches d'auteurs et de
personnalités diverses du Québec d'alors. L'exemplaire ci-dessus est dédicacé par 
Francoeur et Panneton à leur ami le Dr Roméo Boucher.

(Collection Daniel Laprès)


Publications en hommage à Louis Francoeur, suite à son décès accidentel le 31 mai 1941.

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dimanche 28 janvier 2018

Un médecin patriote comme il ne s'en fait plus

Le Docteur Pierre Martial Bardy (1797-1869)
(Source : Le Docteur Pierre-Martial Bardy,
sa vie, ses oeuvres et sa mémoire
, Québec,
Presses de la Libre Parole, 1907)


Dans le quartier Maizerets de l'arrondissement La Cité-Limoilou, à Québec, se trouvent une avenue et un parc portant le nom de "Bardy", un patronyme qui, de nos jours, ne dit strictement rien à la plupart des gens. 

Comme l'indique la fiche toponymique de la Ville de Québec (voyez ICI), cette avenue et ce parc commémorent Pierre Martial Bardy, un médecin politiquement engagé qui fut actif au 19e siècle dans le secteur Saint-Roch de la Vieille Capitale. 

Depuis longtemps totalement oublié, Pierre Martial Bardy, en plus d'avoir été un médecin dévoué et généreux jusqu'à l'héroïsme, était un patriote exemplaire qui n'hésitait pas à dédier son intelligence et ses talents à la défense de notre nationalité aux heures où de graves périls la menaçaient. 

Ainsi, cet allié et ami intime de Louis-Joseph Papineau, en réaction à l'Acte d'Union qui visait à faire disparaître la nation canadienne-française, fut le président-fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, en 1842, désirant ainsi contribuer au réveil et stimuler l'attachement de nos compatriotes à leur langue, à leur culture, à leurs droits et aux institutions nécessaires à leur sauvegarde.

Bardy oeuvra également en faveur de l'achèvement du Monument aux Braves, inauguré en 1863 dans le Parc des Braves, toujours dans la Vieille Capitale et qui commémore la victoire des troupes françaises, canadiennes et amérindiennes contre l'armée anglaise lors de la Bataille de Sainte-Foy, en 1760. 

Le Monument aux Braves, à Québec, dont Pierre Martial Bardy présida à la réalisation.
(Source : Wikipedia ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Pierre Martial Bardy fut aussi surnommé "le médecin des pauvres", à cause de son dévouement de tous les instants au service du peuple ouvrier du quartier Saint-Roch. Comme on peut le lire dans l'article que lui consacra l'historien et journaliste Laurent-Olivier David, et que ces Glanures mettent ci-dessous à votre disposition, l'engagement du Dr Bardy au service de ses patients dépassait l'abnégation et reflète les valeurs profondes d'un humaniste conséquent pour qui le don du meilleur de lui-même à ses compatriotes était un devoir sacré. 

Malgré tout le bien qu'il aura fait, il fallut quand même peu de temps pour que, après sa mort en 1869, le nom de Pierre Martial Bardy sombre dans l'oubli, et ce, même au sein des sociétés patriotiques et nationales dont il fut pourtant l'un des plus dévoués animateurs. 

Sa fille, qui fut l'unique survivante de ses sept enfants, Célina Bardy Valin (dont on peut lire un beau poème ICI), s'est beaucoup démenée pour corriger cette injustice faite au souvenir de son père. Elle fit notamment publier, en 1907, un livre, intitulé Pierre Martial Bardy, sa vie, ses oeuvres et sa mémoire, qui contient divers articles et discours de son père, de même que plusieurs lettres et articles à son sujet. 

Cet ouvrage contient l'article de Laurent-Olivier David que voici, et dont la lecture nous fait réaliser à quel point nous avons collectivement perdu, du moins dans nos élites, certaines valeurs essentielles à la survie de toute nationalité, comme le patriotisme, la solidarité et le dévouement envers nos compatriotes, valeurs qu'incarnait profondément le Dr Pierre Martial Bardy, un médecin et patriote comme il ne s'en fait plus de nos jours. 

Donc, plus d'un siècle après la mort, en 1914, de la fille de Pierre Martial Bardy qui oeuvra avec tant d'ardeur afin que la contribution de son père ne reste pas oubliée, ces Glanures prennent à leur tour le relais en vous présentant ce sympathique personnage dont le souvenir, en vous touchant et en vous inspirant, pourra reprendre vie :  

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Pierre Martial Bardy

par Laurent-Olivier David

Laurent-Olivier David
(Source : Projet Gutenberg)

Le véritable mérite ne consiste pas à faire le plus de bruit et à soulever le plus de poussière sur son passage. Être bon citoyen [...] tous les jours de sa vie est plus difficile et méritoire que de l'être une fois par hasard, que d'accomplir un acte éclatant de patriotisme ou de vertu. Beaucoup d'hommes peuvent dans un moment d'enthousiasme, sous l'empire d'une grande passion, faire une action remarquable, héroïque même. Mais il en est peu qui puissent montrer comme le Dr Pierre-Martial Bardy une vie entière de bonnes oeuvres, qui aient la continuité du dévouement et du sacrifice. [...]

Après avoir fréquenté plusieurs écoles élémentaires, Pierre-Martial Bardy entra au Séminaire de Québec en 1811. Quatre ans après, il terminait sa rhétorique sous Mr Hyppolite Hudon. [...]

En philosophie, Pierre-Martial Bardy et Elzéar Bédard furent les deux plus brillants élèves de leur classe. Tous deux prirent la soutane et reçurent en même temps la tonsure de Mgr Plessis. Le jeune Bardy, devenu orphelin à l'âge de quatorze ans, seul, sans protection et sans ressources, s'était senti peu attiré vers le monde. L'état ecclésiastique seul, d'ailleurs, paraissait capable de satisfaire sa nature généreuse, son amour du bien. Pendant deux ans, il étudia la théologie au Séminaire de Québec et enseigna les belles-lettres et la rhétorique. 

Parmi les hommes distingués qui furent ses élèves, citons : Sir Narcisse Fortunat Belleau, l'illustre et honnête Augustin-Norbert Morin, le juge Bossé, le recorder Jacques Crémazie, M. le Grand-Vicaire Mailloux, etc. 

Étant allé visiter, pendant les vacances, Messire Louis Bardy, curé de La Présentation, son oncle, le vénérable abbé le décida à renoncer à l'état ecclésiastique pour entrer dans le monde. Le jeune clerc hésita, réfléchit beaucoup et finit par se rendre aux conseils du bon prêtre. 

Dans l'automne de 1821, on le trouve à Boucherville, où l'abbé Tabeau l'avait appelé pour ouvrir une classe de latin. [...] 

Le cinq février 1822, il épousa Mlle Marie Marguerite Archambault, de La Présentation. 

Comprenant que l'enseignement, dans un pays comme le nôtre, était la carrière la plus ingrate, il se décida à étudier la médecine, s'imposa beaucoup de privations, pratiqua l'économie comme on savait la pratiquer à une époque où des hommes distingués vivaient avec quatre ou cinq cents piastres par année, et eut, en 1829, le bonheur d'être reçu médecin après un examen des plus brillants. [...]

Il s'établit d'abord à Saint-Jacques et ensuite à Saint-Athanase et se fit en peu de temps une telle réputation, qu'une députation composée des citoyens les plus influents de Québec fut envoyée auprès de lui pour le prier de venir s'établir à Québec. Il ne voulut pas abandonner sans raison les gens au milieu desquels il vivait heureux, estimé, et ne se décida que plusieurs années plus tard à aller se fixer à Saint-Roch de Québec. 

Les labeurs d'une grande clientèle ne pouvaient empêcher un homme comme le Dr Bardy de s'occuper des affaires du pays, à une époque où le patriotisme unissait sous le même drapeau tous les amis de la liberté. Son patriotisme était aussi connu que son habileté médicale. Partisan et admirateur de Louis-Joseph Papineau, il approuvait hautement sa politique de résistance et travaillait de toutes ses forces à son triomphe. 

Aussi, aux élections générales de 1834, le Dr Bardy, croyant que les hommes d'influence devaient payer de leur personne et donner l'exemple du patriotisme, consentit à accepter la candidature du comté de Rouville. La votation dura quinze jours ; les bureaucrates furent battus à plate couture par les deux candidats patriotes Bardy et Careau. 

Le Dr Bardy prit place dans la Chambre au premier rang de la phalange libérale qui, serrée autour de son vaillant chef, lutta corps à corps dans les sessions de 1835 et 1836 contre les ennemis de nos libertés politiques. Personne n'était plus dévoué à M. Papineau. Un jour, voyant le tribun, qui venait de parler pendant trois heures, attaqué avec fureur par les députés bureaucrates, il se leva pour le défendre, et le fit avec tant de succès que M. Papineau, cédant à l'émotion générale, s'élança d'un mouvement généreux et spontané vers son ami, et lui dit en lui serrant la main :

« Mon vaillant ami, vous m'avez non seulement rendu un service signalé, mais vous vous êtes encore fait bravement et noblement le champion des intérêts sacrés de notre patrie. Aussi que notre amitié se resserre davantage, et je vous assure que si cette fois est la première que je vous cède ma place, elle ne sera certainement pas la dernière ». 


M. Papineau rendait au Dr Bardy confiance pour confiance, amitié pour amitié. Il l'appelait l'un de ses meilleurs amis. [...]

Le Dr Bardy se fatigua vite de la politique. Il fallait à son esprit studieux, à son âme douce et paisible, une vie plus tranquille. 

Voulant se consacrer à l'exercice de sa belle profession sur un théâtre digne de sa noble ambition et de ses talents, il alla se fixer à Saint-Roch de Québec, au milieu de cette brave population aux fortes passions, à la tête un peu chaude quelquefois, mais au coeur si bon, si généreux, où l'âme et le corps offrent un champ si vaste aux opérations de l'homme de bien et de science. 

À peine fut-il arrivé dans la Vieille Capitale que sa maison fut assiégée. Ils n'étaient que deux médecins, lui et le Dr Rousseau, pour satisfaire aux besoins de la clientèle, et il en aurait fallu quatre. Sa bonté, son zèle, son affabilité, ses succès, lui firent bientôt une réputation considérable. Tout entier à ses devoirs, infatigable et d'une patience admirable, partant au premier appel, il n'a, pendant des années, dormi que trois ou quatre heures par nuit. Pendant vingt-cinq ans, le Dr Bardy a été le serviteur dévoué de cette rude population de travailleurs de Saint-Roch ; pendant vingt-cinq ans, il s'est livré corps et âme à son service et a réalisé au milieu d'elle le type admirable du médecin tel que représenté dans le drame et le roman du "Médecin des pauvres". 

Quelques traits, pris au hasard entre mille, donneront une idée de sa charité. 

Un jour, on l'appelle dans une pauvre famille atteinte du typhus. Le père, la mère et les cinq enfants, en proie au terrible fléau, étaient devenus des objets d'horreur pour leurs meilleurs amis, leurs plus proches parents ; tout le monde les fuyait. Le bon docteur est touché de compassion ; il s'installe, en quelque sorte, au chevet de ces infortunés ; et non seulement il leur donne tous les secours de son art, mais les voyant dans le plus complet dénuement, il les nourrit, leur porte tous les jours du linge, des aliments, des bouillons, tisanes et autres potions, que son excellente femme, pour être de moitié dans sa charité, préparait de ses propres mains. Poussant le dévouement jusqu'à ses plus extrêmes limites, lui, l'homme délicat par excellence qu'une femme et une fille chéries traitaient comme un enfant, il donnait à cette famille abandonnée ces soins intimes qui répugnent aux natures les plus fortes. Il disputa à la mort avec acharnement ces pauvres gens et ne cessa de combattre que lorsqu'il eut remporté une victoire complète. 

Cette victoire faillit lui coûter cher ; le terrible fléau l'atteignit lui-même ; un moment il fut entre la vie et la mort. La mort, heureusement, eut honte de briser une pareille existence, d'enlever aux pauvres leur providence. Il guérit et se remit au travail. 

Il avait un vieux serviteur, « le père Beaumont », qui passait la plus grande partie de son temps à porter à droite et à gauche les aumônes de son maître. Un jour, le père Beaumont perdit patience et dit au bon docteur : 

« Écoutez donc, pensez-vous qu'à mon âge je puis continuer longtemps encore à courir après tous les quêteux de la ville pour leur porter vos paquets, à monter et descendre des escaliers avec des paniers chargés ? Tous les jours, du matin au soir, c'est la même chose : je n'arrête pas ! »

« C'est vrai, père Beaumont, ce que vous dites là. Eh ! bien, quand vous ne pourrez plus marcher, je prendrai votre place ; j'irai moi-même, si ma vilaine jambe cassée me le permet, porter à ces pauvres gens ce qu'il leur faut ». 

L'une de ses dernières pensées, l'un de ses derniers battements de coeur, fut pour les pauvres. Sur son lit de mort, il biffa dans ses livres les comptes d'un grand nombre de personnes, et fit promettre à son épouse de ne jamais inquiéter ces pauvres gens. C'était sa dernière aumône ; elle représentait quatre mille cinq cents à cinq mille dollars (Note des Glanures : une somme considérable à l'époque). 

Sa probité était aussi grande que sa charité. Un jour, deux personnes se présentent à son bureau et lui offrent cinq cents piastres s'il voulait seulement répondre en deux mots à une certaine question délicate. Elles n'avaient pas fini d'exposer leur affaire que le Dr Bardy, se levant indigné, leur disait de passer la porte. Le cas, pourtant, n'était pas grave ; pour cinq cent piastres aujourd'hui, beaucoup de médecins ne se feraient pas scrupule de répondre à une pareille question. 

L'instruction publique n'a pas eu, dans notre pays, de partisan plus dévoué, de protecteur plus généreux ; elle a été, après la médecine, le principal objet de ses études et de son dévouement. Nommé Inspecteur des écoles en 1852, il a rempli les devoirs de cette charge avec un zèle et une intelligence qu'attestent ses nombreux écrits et discours. Que de jeunes gens appartenant à toutes les classes de la société lui doivent leur éducation ! 

Toutes les oeuvres qui avaient pour but d'instruire et de rendre le peuple meilleur et plus heureux trouvaient en lui un protecteur aussi ardent qu'éclairé. Comme il ne perdait jamais un instant, il trouvait le temps de tout faire, de s'occuper d'une foule de bonnes choses en dehors de sa profession. Bon écrivain, orateur agréable, fort instruit, il a écrit et parlé avec talent sur les sujets les plus variés, entre autres : la médecine légale ou jurisprudence médicale, la physique organique et inorganique, l'éducation des idiots et des imbéciles, les bienfaits de l'instruction publique, etc. 

La plus belle de ses oeuvres, la preuve la plus éclatante de son patriotisme, fut la fondation, à Québec, de la belle Société Saint-Jean-Baptiste. 

M. Ludger Duvernay avait, en 1834, à une époque de luttes et de dangers, jeté les fondements de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. 

En 1842, au lendemain de l'Acte d'Union destiné à nous perdre, le Dr Bardy crut avec raison que les Canadiens-français n'avaient pas moins besoin qu'en 1834 de s'unir pour recommencer le combat de la liberté. Le 19 juin de cette année, dans une nombreuse assemblée [...] au faubourg Saint-Roch, le Dr Bardy démontrait la nécessité de fonder une grande association pour célébrer la Saint-Jean-Baptiste. Sa proposition fut acceptée avec enthousiasme ; on jeta immédiatement les fondations de la nouvelle société ; le Dr Bardy fut nommé président et M. Napoléon Aubin, l'un des fondateurs, vice-président. 

Quelques jours après, la Saint-Jean-Baptiste était célébrée pour la première fois dans les murs de Québec. La vieille cité de Champlain, couronnée de fleurs et de drapeaux, fut belle et joyeuse comme une fiancée le jour de ses noces : jamais elle n'avait paru si jeune. Une grand'messe des plus solennelles fut célébrée, et le sermon du jour fut prononcé par l'ex-abbé Chiniquy. On ne pouvait, dans le temps, choisir une voix plus éloquente. 

Après la messe, il y eut procession à travers les principales rues de la ville, au milieu d'une population enthousiaste ; et le soir, un banquet magnifique réunissait deux cents convives. [...] Les orateurs de circonstance furent : le Dr Bardy et MM. Cauchon, Chauveau, Belleau, Aylwin, Étienne Parent, Auguste Soulard et F. M. Derome. Inutile de dire, après avoir cité ces noms, que les discours furent éloquents. 

Ce fut un jour de joie et de gloire pour la Société Saint-Jean-Baptiste et pour son dévoué fondateur et président, le Dr Bardy. Pendant plusieurs années, la Société ne voulut pas avoir d'autre président. Le Dr Bardy vit avec fierté grandir et se développer, grâce à ses soins constants, à son travail persévérant, cette enfant chérie de son patriotisme. 

Mentionnons encore, parmi les oeuvres que Québec lui doit en grande partie, l'érection du monument de Sainte-Foy. 

On avait posé en 1855 la pierre angulaire de ce monument destiné à honorer la mémoire des braves soldats tombés dans la dernière bataille des plaines d'Abraham. Cinq ans après, en 1860, il n'était pas encore achevé, faute d'argent. Le Dr Bardy était alors redevenu président de la Société Saint-Jean-Baptiste. Il entreprit de compléter cet hommage de reconnaissance nationale et se mit à l'oeuvre avec l'activité et la persévérance qui le caractérisaient. Pendant trois ans, il écrivit, parla, mendia des souscriptions, devint importun même à force de sollicitations. Enfin, en 1863, il eut le bonheur de voir le couronnement de ses travaux, d'assister à l'inauguration du magnifique monument de Sainte-Foy, dans une démonstration publique et nationale à jamais mémorable. 
Le Monument des Braves, vers 1900.
(Source : Le Dr Pierre Martial Bardy,
sa vie, ses oeuvres et sa mémoire
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Comme on le voit, le Dr Bardy était doué des qualités précieuses ― trop rares parmi nous ― qui constituent l'homme d'action. Il ne se bornait pas à écrire et à parler, à dire sur tous les tons qu'il fallait faire telle ou telle chose, mais il la faisait, il agissait. 

Il mena une vie active jusqu'au dernier moment, ménageant peu ses forces et sa santé. Il mourut le 7 novembre 1869, à l'âge de 72 ans, après avoir reçu les derniers sacrements avec ferveur et avoir fait des adieux touchants à sa famille et ses amis. 

Presque toute la presse du pays fit l'éloge de ses vertus et de son patriotisme, et le Dr Joseph Painchaud ― un autre bon citoyen ― jeta sur sa tombe, en guise de fleurs, les belles paroles qui suivent : 

« La Société vient de perdre un de ses plus dignes membres ; je perds, moi, mon intime ami ; il m'a rendu de grands services ; je ne l'ai pas abandonné durant sa longue et douloureuse maladie. [...] Le Dr Bardy a été tendre époux, bon père, bon citoyen, bon médecin et bon chrétien. Les pauvres pleureront sur sa tombe ; c'est un bel éloge. Je laisse à d'autres le soin de parler des fonctions publiques qu'il a remplies avec tant de zèle ».

De son premier mariage, le Dr Bardy avait eu sept enfants, dont l'un, le Dr Louis-Eusèbe Bardy, de Saint-Roch de Québec, mourut quelques semaines après son père. En 1840, il épousa en secondes noces Mlle Marie S. Lefebvre, de Saint-Vallier, et eut de ce mariage deux filles, dont la plus jeune, Mademoiselle Célina, est la seule survivante de tous les enfants du Docteur. 

Nous regrettons de ne pouvoir publier la lettre que Mademoiselle Bardy écrivait à une amie, quelques jours après la mort de son père. Si cette belle lettre fait l'éloge du défunt, elle fait aussi honneur à l'épouse et à la fille dévouée qui l'ont tant aimé ; elle montre qu'au patriotisme et à l'amour du bien, le Dr Bardy joignait ces aimables qualités qui rendent un homme cher à tous ceux qui le connaissent intimement ou qui vivent avec lui. 
Célina Bardy Valin (1843-1914)
 fille de Pierre Martial Bardy
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« C'était, disait un journal anglais, un homme de la vieille école, gai, affable et hospitalier, dont l'esprit et les manières rappelaient les vieux gentilshommes français ». 

Enthousiaste, franc, ouvert, disant volontiers tout ce qu'il pensait, entreprenant, hardi comme tous les hommes d'action, il devenait un peu déclassé dans ses dernières années, à une époque où l'on commençait à n'admirer que les esprits froids, à accuser d'excentricité les coeurs enthousiastes.

Pourtant, c'est grâce à l'enthousiasme, aux nobles impulsions du coeur, que les hommes comme le Dr Bardy font de grandes et bonnes choses. Incompris quelquefois pendant qu'ils vivent, la postérité les venge en leur élevant des monuments. [...]

Extraits de l'article de L.-O. David publié dans : Le Docteur Pierre-Martial Bardy : sa vie, ses oeuvres et sa mémoire, compilation par l'abbé F. X. Burque, Québec, Presses de La Libre Parole, 1907, p. 249-263.

Le livre que la fille du Dr Bardy fit publier afin de 
rappeler son souvenir.
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