dimanche 24 mars 2019

Les causes de notre servitude, d'après Rémi Tremblay

Rémi Tremblay (1847-1926)

(Source : BANQ)



Né à Saint-Barnabé, près de Saint-Hyacinthe, le 2 avril 1847, de François-Xavier Tremblay, patriote de 1837 ayant pris part à la Bataille de Saint-Denis, et de Sophie Vandandaigne dit Gadbois, Rémi Tremblay, journaliste, militaire, traducteur, poète, écrivain, chansonnier, satiriste, globe-trotter, était l'un des intellectuels les plus atypiques et les plus indépendants d'esprit de notre histoire. 

Homme rigoureusement intègre qui n'a jamais eu froid aux yeux et dont la vie fut pleine d'aventures rocambolesques, Tremblay n'a guère connu la banalité. En un mot : avec Rémi Tremblay, ça détonait, et ce qui devait être dit était dit clairement et sans détour, sans toutefois qu'il n'ait jamais versé dans la démagogie vulgaire et racoleuse car il était trop respectueux de l'intelligence de ses compatriotes.

Alors qu'il avait douze ans, en 1859, sa famille s'installa à Woonsocket, au Rhode Island, où se trouvait une importante communauté canadienne-française. En 1863, alors que la Guerre civile américaine faisait rage et que lui-même n'avait que 15 ans, Tremblay s'enrôla dans l'armée du Nord. Fait prisonnier en 1864, il parvint à s'évader et se rendit à Montréal, où il s'incrivit à l'école militaire, dont il obtint un diplôme d'officier. Après son mariage à Woonsocket avec Julie Lemery, le 26 octobre 1868, il exerça divers métiers, tant aux États-Unis qu'au Québec, où il s'installa à Stoke, dans les Cantons de l'Est, où il possédait une terre agricole. 

À partir de 1877, il collabora à divers journaux, dont La Minerve, La Gazette de Joliette, Le Courrier de Montréal, etc. En 1880, il s'établit à Ottawa, où il travailla comme traducteur des débats de la Chambre des Communes. À cause d'un virulent poème, intitulé Aux chevaliers du noeud coulant, qui dénonçait les pendeurs de Louis Riel, il fut censuré et perdit son poste de traducteur. Il fut ainsi le premier écrivain censuré de l'histoire du régime fédéral canadien établi en 1867. 

Revenu à Montréal en 1888, il collabora au journal L'Étendard, puis assuma la rédaction de La Justice, de Québec, mais fut de retour à Montréal dès 1890 où, jusqu'en 1892, il fut journaliste auprès de divers journaux et périodiques. Il partit ensuite pour le Massachusetts, d'abord à Fall River (1893) puis à Worcester (1894), où il fut rédacteur du journal L'Opinion publiqueEn 1896, il s'installa de nouveau à Ottawa, où il redevint traducteur pour la Chambre des Communes. 

Il est l'auteur des volumes suivants : Chansonnier politique du Canard (1879) ; Caprices poétiques et chansons satiriques (1883) ; Un revenant : épisode de la Guerre de sécession aux États-Unis (1884) ; Coups d'ailes et coups de bec (1888) ; Boutades et rêveries (1893) ; Vers l'idéal (1912) ; Pierre qui roule (1923) ; Mon dernier voyage à travers l'Europe (1925). (En cliquant sur les hyperliens qui précèdent, on peut télécharger gratuitement tous ces volumes). 

Les Presses de l'Université Laval ont publié en 2007 une anthologie de ses poésies satiriques et chansons politiques, Aux chevaliers du noeud coulant, qui est toujours disponible sur commande dans toute bonne librairie.

Rémi Tremblay, qui fit durant sa retraite deux fois le tour du monde avec Alida Charlebois, sa seconde épouse qu'il a mariée en 1897, est mort le 30 janvier 1926 à l'hôpital Saint-Claude de la Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, où il passait les mois d'hiver sur recommandation de son médecin. Il était le père du journaliste, écrivain et poète Jules Tremblay. 

De Rémi Tremblay, les Poésies québécoises oubliées ont publié Je me souviens et Aux chevaliers du noeud coulant.

Pour en savoir plus sur Rémi Tremblay, cliquer ICI

Les extraits qui suivent (dont les intertitres sont de nous) sont tirés d'un recueil de souvenirs, intitulé Pierre qui roule, que Rémi Tremblay publia en 1923. Dans la première partie, il expose une série de faits historiques qui mettent à mal les prétentions des Anglais d'alors selon lesquelles nous, descendants de la Nouvelle-France, serions « une menace constante contre la paix publique, une menace contre la sécurité du monde en général et des anglophones en particulier ». À lire l'exposé de Tremblay, on se rend compte à quel point les québécophobes de toutes origines et espèces qui sévissent de nos jours ont de qui retenir, tellement les similitudes sont flagrantes entre la situation décrite par Tremblay il y a près d'un siècle et celle que le Québec connaît de nos jours. 

Puis, en deuxième partie, Rémi Tremblay énonce les raisons et causes de la servilité d'un trop grand nombre parmi nos compatriotes au bénéfice des éléments qui visent à annihiler notre nation. Là encore, la ressemblance avec les québécophobes de souche de notre époque est tout à fait frappante.

Enfin, en guise de conclusion, nous avons choisi de présenter un bref extrait de l'épilogue de Pierre qui roule, en guise d'avertissement quant au sort que se préparent souvent les fossoyeurs de peuples.  

Bonne lecture.

Pierre qui roule, recueil de  souvenirs de Rémi Tremblay.
On peut le télécharger gratuitement ICI
Il ne reste sur le marché qu'un seul exemplaire 
de l'édition originale, voir ICI.  
   
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 


LES VRAIS FAUTEURS DE DISCORDE 


Lorsque j'allais à l'école, j'avais, parmi mes livres de classe, l'Abrégé de l'Histoire du Canada, lequel ne contenait qu'une mention très succinte de l'insurrection de 1837-38. Mon père y suppléait. Il avait combattu à Saint-Denis, et les événements de cette période agitée étaient encore présents à sa mémoire.

Plus tard, vers 1857, autant que je puis m'en souvenir, une nouvelle édition de l'Abrégé contenait un certain nombre de belles pages donnant des détails intéressants qui concordaient avec les récits de mon père. Peu de temps après, ces pages furent supprimées dans les éditions subséquentes. Pourquoi? Avait-on peur de donner des leçons de civisme aux générations futures ? Il y avait pourtant là des exemples de désintéressement qui ne leur auraient fait aucun mal.

Pendant que nos ennemis persistent à fausser l'histoire afin de prêter le beau rôle à ceux qui, de tout temps, se sont efforcés de nous dénationaliser, il semblerait que la principale préoccupation de certaines gens est d'éviter de contredire les assimilateurs. À en juger par les appréciations de la presse anglaise, on dirait que nous avons toujours été et que nous sommes encore une menace constante contre la paix publique, une menace contre la sécurité du monde en général et des anglophones en particulier.

Ceux-ci, ou du moins ceux qui parlaient et agissaient en leur nom, redoutaient notre puissance au point de vouloir nous exterminer lorsqu'ils étaient vingt contre un. Il est vrai qu'ils n'ont pas réussi ; mais enfin, nous n'étions pas si méchants qu'ils feignaient de le croire, et nous n'avons jamais fait autre chose que nous défendre contre leurs attaques lorsqu'ils nous ont mis dans la nécessité de leur résister.

Depuis qu'ils sont trente contre un dans l'Amérique du Nord, depuis qu'ils font la pluie et le beau temps dans les immenses territoires découverts, explorés, conquis et partiellement colonisés par nos pères, ils n'ont cessé de nous calomnier. Ils craignent encore que nous les réduisions en servitude !

Ils n'ont rien appris, rien oublié. Leurs gouvernants en sont encore à se constituer les agents provocateurs chargés de fomenter des révoltes qui leur permettraient d'exterminer dans de sanglantes répressions ceux d'entre nous qui ne voudront pas se laisser assimiler. 

Les calomnies dont nous sommes constamment l'objet de la part des ennemis de notre race, les appels à la violence, les dénis de justice, les continuels empiétements sur nos droits acquis, toute cette politique haineuse d'où l'orangisme tire sa subsistance ont, de tout temps, offert aux autorités de bien meilleures occasions de sévir contre les agitateurs que celle qui leur était offerte par les 92 résolutions

On a eu beau s'efforcer de nous faire passer pour une race inférieure, ce sont toujours les nôtres qui ont joué le beau rôle dans toute la partie nord du continent américain. Nous avons pu être négligés, vilipendés, exploités et abandonnés avant la cession, re-vilipendés, ré-exploités et persécutés depuis ; mais ce n'est certainement pas nous qui avons jamais tenté de persécuter les autres.

Nous n'avons plus qu'une seule province où la majorité est d'origine française, et c'est la seule où la minorité n'a jamais eu la moindre occasion de se plaindre. Au Nord-Ouest, il y a eu trois insurrections — en comptant celle de Louis Riel père —. Toutes ont été fomentées par des agents provocateurs. Dans chaque cas, les événements ont donné raison aux insurgés. Là comme ailleurs, ceux qui nous ont combattus sont bien aises de jouir des libertés qu'on leur a conquises en dépit de leurs menaces et de leurs voies de faits.

Il paraît que, seul, l'insurgé canadien-français a toujours tort. On peut brûler les édifices du Parlement à Montréal, jeter des pierres et des œufs pourris au gouverneur-général, assassiner ses adversaires comme en Irlande ou ailleurs. Ce sont là des actes méritoires ; mais résister par les armes à ceux qui viennent illégalement s'emparer de citoyens dévoués à l'intérêt public, c'est là un crime irrémissible, et il ne fallait pas laisser soupçonner aux élèves que des Canadiens avaient pu s'en rendre coupables.

Ils avaient peut-être tort ceux qui croyaient que le recours aux armes pouvait avoir pour résultat la rupture du lien colonial ; le mouvement était trop restreint pour justifier un tel espoir. Cependant, la plupart des Patriotes n'entrevoyaient que la possibilité de se soustraire à la tyrannie des bureaucrates. Du reste, comme le dit si bien Benjamin Sulte dans son Histoire des Canadiens-Français : « Les plus belles pages de notre histoire sont celles où nous avons résisté contre plus forts que nous ».

Depuis la cession, nos annales peuvent se résumer comme suit : agitation constante, dirigée contre nous, en faveur de la persécution ; agitation intermittente, de notre part, pour la défense des opprimés. On nous attribue tous les torts, tous les défauts, tous les vices et toutes les vilenies. « Gardez-vous bien de contredire vos accusateurs, nous dit-on. Vous allez les mécontenter et ils vont vous dévorer à la croque au sel ». Comme s'ils n'étaient pas déjà suffisamment mécontents pour nous dévorer s'ils le pouvaient.

Non. Le meilleur service que nous puissions leur rendre, dans leur intérêt comme dans l'intérêt de tout le monde, c'est de leur révéler la vérité. Elle leur est systématiquement dissimulée par des gens qui seront bien à plaindre le jour où notre disparition leur aura enlevé le gagne-pain que leur procure leur perpétuelle campagne de dénigrement. La charité chrétienne nous fait un devoir de les renseigner, dussent-ils en crever de dépit en même temps que mourront de frayeur ceux qui, pour conserver la paix, proposent de donner carte-blanche aux fauteurs de discorde.

Tiré de : Rémi Tremblay, Pierre qui roule, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1923, p. 26-29.


POURQUOI SOMMES-NOUS SI SERVILES ?


[...] M. de Boucherville, qui avait été congédié en même temps que M. Angers, le 8 mars 1878, et qui avait trouvé Letellier bien coupable, n'hésita pas à couvrir de sa responsabilité le crime politique commis par M. Angers. Des élections générales eurent lieu et M. Mercier, l'idole de la veille, fut brisé comme un verre.

Une seconde fois l'électorat venait de déclarer que le peuple n'est jamais si content que lorsqu'on lui crache à la figure, et qu'il est toujours prêt à se jeter dans les bras de ceux que, la veille encore, il ne pouvait sentir, dès qu'il constate qu'ils ont eu l'audace de lui rire au nez. Hourra ! L'absolutisme est grand, le servilisme est son prophète et l'avenir est aux enjambeurs de constitutions !

La politique canadienne a des surprises à nulle autre pareilles, et ceux qui n'en sont pas encore complètement dégoûtés ont des tempéraments à l'épreuve de la dégoûtation. On n'arrive pas tout d'un coup à un pareil degré d'asservissement. Il faut qu'un peuple ait été tenu bien longtemps en laisse, pour offrir comme cela, coup sur coup, deux primes d'encouragement aux aventuriers qui l'exploitent.

Parmi mes articles publiés dans les Laurentides, j'en retrouve plusieurs qui me rappellent que le vieux levain de haine francophobe n'a jamais cessé de fermenter chez les Anglais du Canada. Héritiers de la politesse et de la courtoisie françaises, nous avons eu le tort de manifester ces deux excellentes qualités surtout dans nos relations avec les éléments hostiles à notre race.

Nous ne nous sommes pas contentés de les cultiver chez nous dans nos rapports sociaux. C'est collectivement que nous avons voulu être polis, au point de fournir à nos ennemis l'occasion d'attribuer à la pusillanimité nos excès de prévenances et d'obséquieuse indulgence. Entre Canadiens-français nous sommes loin d'être trop polis. Au contraire on dirait que nous affectons vis-à-vis des nôtres une raideur et un sans-gêne qui frisent parfois l'impertinence.

C'est l'un des mauvais effets de notre contact journalier avec la race prétendue supérieure. Nous gardons nos bons procédés pour les goddamns qui ne nous en savent aucun gré, et ce sont nos propres compatriotes qui ont à souffrir de toute la mauvaise humeur résultant de notre frottement avec des étrangers en proie à cette maladie chronique qu'on appelle le spleen.

Il semblerait que les Anglais devraient au moins nous savoir gré de ce travers contre nature, si ridicule qu'il soit ; car enfin ce sont eux qui profitent de cette aberration. Il n'en est rien. On dirait au contraire que notre passivité les exaspère et qu'ils puisent dans notre coupable indulgence une recrudescence de fureur agressive. Ils ont souvent changé de prétexte pour nous attaquer ; leur mobile a toujours été le même.

Qu'elle s'intitule Alliance Protestante, Ligue des Droits Civils, Alliance Défensive, Association des Droits Egaux ou Association Protectrice des Protestants, la clique francophobe est toujours la même. C'est toujours l'orangisme qui attaque. Ce sont toujours les mêmes assaillants qui prétendent se défendre. Ce sont toujours les mêmes pillards qui crient au voleur et qui ont les mains dans le sac.

Toutes les organisations offensives que je viens de citer, ainsi que plusieurs autres dont les noms m'échappent, se sont succédées à ma connaissance. Leurs sujets de récriminations étaient trop futiles pour retenir bien longtemps dans le rang le gros public anglophone malgré ses propensions à la badauderie francophobe. Aussi, lorsqu'une ficelle était usée, on en prenait une autre ; on inventait de nouveaux griefs, mais le programme restait immuable.

 [...] Pendant que ces choses édifiantes se passaient, bon nombre de journaux français du Canada s'extasiaient sur les beautés du régime colonial, vantaient la liberté religieuse dont nous étions censés jouir, et fulminaient contre la république française qu'ils accusaient de persécuter les catholiques. Trop occupés à pourfendre des ennemis imaginaires qu'ils voyaient partout dans nos propres rangs, ils n'avaient pas le temps de combattre nos ennemis réels.


Tiré de : Rémi Tremblay, Pierre qui roule, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1923, p. 145-151. 


MATIÈRE À RÉFLEXION POUR
LES OPPRESSEURS DE PEUPLE 


[...] Si tous les peuples ne méritent pas d'être mal gouvernés, tous les mauvais gouvernants méritent les sanglantes représailles dont ils sont les victimes lorsque les grands bouleversements font remonter à la surface la lie des populations exaspérées par l'implacable rapacité des exploiteurs.


Tiré de : Rémi Tremblay, Pierre qui roule, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1923, p. 228. 


Deux lettres manuscrites de Rémi Tremblay à l'historien Pierre-Georges Roy,
fondateur de ce qui est devenu les Archives nationales du Québec.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Coups d'ailes et coups de bec, recueil de
poésies de Rémi Tremblay. Cet exemplaire 

porte la signature de l'auteur.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

On peut toujours se procurer dans toute bonne librairie
 l'anthologie des poésies de Rémi Tremblay, que les
Presses de l'Université Laval ont publiée en 2007.
Informations ICI

Rémi Tremblay. Photo tirée de son recueil de
souvenirs Pierre qui roule, d'où sont tirés
les extraits présentés ci-haut.

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