lundi 18 janvier 2021

Louis-Georges Godin, le "Passant" trop vite passé

Louis-Georges Godin (1897-1932), en 1914, au bord du fleuve
Saint-Laurent à la hauteur de Sainte-Anne-de-la-Pérade, où il
aimait se rendre chez son ami d'adolescence Albert Tessier

(Source : Yves Tessier, Albert Tessier, photographe amateur  
(1915-1935)
, Québec, Les Éditions GID, 2013 ; la photo a
été colorisée sur Algorithmia)

 Louis-Georges Godin est né à Trois-Rivières le 6 juin 1897, d'Eusèbe Godin, manufacturier, et de Marie-Elisabeth Aubry. Après avoir fréquenté le Jardin de l'Enfance, à Trois-Rivières, il fit ses études classiques au Séminaire Saint-Joseph de la même ville, puis il étudia la médecine à l'Université Laval de Montréal. Il partit ensuite en France en 1919 pour se spécialiser en ophtalmologie. De retour dans sa ville natale l'année suivante, il y ouvrit un cabinet médical (sur la rue Hart) où il exerça sa profession de 1921 à 1932, année de son décès.

  Membre de la Société historique de Trois-Rivières, il collabora à divers journaux et périodiques, dont surtout Le Bien public. Il est l'auteur d'un recueil d'articles, Les "Dicts" du passant (1921) et d'un ouvrage en deux volumes, Mémorial trifluvien (1932) (voir au bas de cette page pour télécharger cet ouvrage).

   Louis-Georges Godin est mort à Trois-Rivières, le 8 octobre 1932, à l'âge de 35 ans. Ayant épousé Gabrielle Levasseur en septembre 1922, il laissa neuf enfants.

   Dans ses mémoires, intitulés Souvenirs en vrac (1975), l'abbé Albert Tessier, qui deviendra recteur du Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières et un important animateur culturel et accoucheur de vocations littéraires pour toute la région de Mauricie (dont il est l'auteur du nom), et ce, en plus d'avoir été le découvreur de Félix Leclerc, raconte dans ces termes son amitié de jeunesse avec Louis-Georges Godin : 

   « J'avais heureusement un confrère qui partageait mes goûts et qui devint un ami très cher, Louis-Georges Godin. Premier de classe, esprit ouvert, il appartenait à une famille assez à l'aise. Mieux pourvu d'argent de poche que moi, il achetait des volumes, s'abonnait à certaines revues. Nous mettions nos aliments littéraires en commun ; nous trouvions dans nos lectures de captivants sujets de discussion et nous en tirions plus de satisfaction que les camarades attirés par des denrées moins spirituelles et moins durables. L'amitié Tessier-Godin s'est poursuivie sans baisse ni altération jusqu'à la mort de mon confrère en 1932 ». C'est d'ailleurs l'abbé Tessier qui célébrera les funérailles de son ami à la cathédrale de Trois-Rivières.

   C'est dès l'âge d'à peine 15 ans que Louis-Georges Godin commença à publier des articles et chroniques dans Le Bien public, alors un hebdomadaire fort lu à Trois-Rivières et en Mauricie. Il signa notamment des feuillets humoristiques intitulés « Pincées », de même que des lettres ouvertes adressées à « Lebourru ». 

   Sa plume est alerte et incisive, de lecture fort agréable aussi, et ce, au point où le lire fait du bien à l'esprit. De fait, on reste enchanté par la qualité de son écriture alors qu'il n'avait pas encore 20 ans, et on se dit qu'il en aurait eu beaucoup à remontrer à la quasi-totalité des (beaucoup trop nombreux) chroniqueurs de notre époque, dont, sauf de rarissimes exceptions, l'ineptie, l'insipidité, l'incompétence, la banalité et les platitudes les plus prévisibles et inutiles à l'information constituent le seul fonds de commerce, et qui par surcroît écrivent souvent très mal. Comme nous le disait un ami ayant récemment découvert la plume de Louis-Georges Godin : « Quand on se compare, on ne se console pas ». 

  Louis-Georges Godin était aussi avantageusement connu à Trois-Rivières pour ses talents musicaux. Il fut notamment membre des chorales du Séminaire Saint-Joseph et de la cathédrale de Trois-Rivières. Selon un article du quotidien Le Nouvelliste paru le jour de son décès et que l'on peut lire au bas de la présente page : « Il avait par exemple une voix merveilleuse et une connaissance de la musique qui lui permettait d'en tirer tout le parti possible. […] Pendant plusieurs années, il chanta des concerts restés célèbres dans le souvenir des amateurs ». Le journaliste et poète Clément Marchand, quant à lui, écrivit dans Le Bien public : « Louis-Georges Godin était doué d'une belle voix de baryton. Il se faisait entendre quelquefois dans les concerts populaires. Je me souviens avec quelle émouvante simplicité il interpréta, certain soir, dans la salle académique du Séminaire, de vieux Noëls languedociens. Ce praticien, en plus de pénétrer toujours plus avant les secrets de son art médical, profitait de ses loisirs pour s'ouvrir aux beautés de la vie intellectuelle, pour cultiver et orner son esprit ». 

  Onésime Héroux raconte que « le Dr Godin menait une vie intellectuelle et artistique intense depuis que son esprit s'était ouvert à la contemplation du beau et du vrai. Aucun autre trifluvien ne peut se vanter de posséder une bibliothèque comme la sienne. C'est par milliers que se comptaient ses volumes. Ce que les humains ont produit de plus substantiel se trouvait chez lui ». 

   Les douze articles qui suivent ont d'abord paru entre 1915 et 1920, sous la signature du "Passant", dans Le Bien public, puis dans un volume, Les "Dicts" du passant, publié en 1921. Sous les textes se trouvent divers documents dont des articles d'époque.

   Nous ne doutons pas qu'après avoir lu le premier de ces écrits, intitulé justement "Le Passant", vous aurez le goût de lire les onze autres, et aussi que vous vous direz, comme nous, que Louis-Georges Godin, qui est mort trop prématurément, aura été un "Passant" qui est passé beaucoup trop vite parmi les nôtres dont il fut l'un des meilleurs éléments de son temps. Nous pouvons néanmoins être reconnaissants du fait que notre peuple a déjà su produire des esprits d'une telle trempe et qu'on peut encore s'enrichir culturellement en les redécouvrant...

   
Douze textes de 
Louis-Georges Godin 
choisis dans : 
Les Dicts du passant, recueil d'articles de Louis-Georges Godin
paru en 1921, et d'où sont tirés les 12 textes ci-dessous. 
L'illustration de la couverture est une œuvre d'Edmond-J.
Massicotte
. On y aperçoit Louis-Georges Godin au sommet
de la colline située derrière la maison natale d'Albert Tessier,
dont le toit est visible au milieu d'un petit bocage. Godin aimait
séjourner à cet endroit pour s'y ressourcer. À ce sujet, voir
"O fortunatos", ci-dessous.

On peut ICI télécharger ce volume.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Le Passant

Le passant est un heureux de ce monde, car il sait qu'il ne fait que passer. Il ignore les liens dont s'enserrent les hommes peu sages et lorsque sa vie finira, il partira allègrement, comme l'oiseau qui fuit l'hiver et s'envole aux pays du soleil.

Le passant n'est pas un riche de la terre, car s'il était un riche, vous ne le verriez pas marcher sur la route poudreuse, chantant gaiement à pleine voix. Les riches croient qu'ils ne finiront jamais, mais ils redoutent tout de même la fin, et les riches ne chantent pas. Le passant donne de bon cœur son bonheur, son rire et ses écus quand il en a, tandis que l'autre qui se croit immuable, ne donne rien.

Le passant n'est pas un artiste qui impose à l'art le joug de ses caprices ou la disgrâce de ses lubies ; il n'a pas écrit le roman à la mode, ni le poème aux cadences heurtées autant que prétentieuses et aux assonances savamment et puérilement agencées qui font se pâmer tant d'éphèbes indécis et vagues. Il n'entend rien à certaines enfilades de dissonances osées que des esthètes futuristes ou symbolistes, affublés du nom de musiciens, daignent laisser tomber sur les cénacles béats que forment leurs adulateurs ; il connaît de plus belle et de plus pure harmonie.

C'est que le passant connaît les fleurs qui bordent le chemin, leur parfum humble et doux lui est familier ; le livre de la nature est pour lui grand ouvert et il y sait lire. Le ruisseau murmure plus gentiment lorsqu'il passe et les oiseaux le saluent de leurs chants car ils reconnaissent en lui un frère ; comme eux il est un passant.

Le passant n'est pas un grand parmi les hommes, car les hommes, dans leur manque de sagesse, le trouvent peu sage, et le trouvant peu sage, ils se gardent bien de le mettre à leur tête. Mais le passant a pour lui toute la terre et tout le ciel. Il possède tous les grands chemins et tous les sentiers, tous les ombrages sont heureux de lui donner asile et les étoiles, chaque soir, veillent sur son repos. Pourquoi dont le passant désirerait-il être un grand parmi les hommes ?

Le passant ne possède rien, car il sait que nul ici-bas n'est son propre maître ; il est à tous, comme la fleur comme l'oiseau, comme le ruisseau, comme l'arbre ; il donne à tous tout ce qu'il a et il n'exige pas qu'on le lui rende.

Le passant est un heureux de ce monde; mais nous pourrions tous être heureux comme lui, si nous voulions bien savoir et comprendre que nous ne sommes tous que des passants.

* * *

Le Chêne

Le chêne a poussé d'une semence infime, mais féconde. Il est sorti de terre tout petit, faible, humble ; les arbres de la forêt ne le regardaient même pas. Qu'avait-il pour attirer leurs regards ? Il s'est confié au soleil, aux vents, à la pluie, à la terre, il a tiré d'eux sa vie, d'eux qui l'avaient fait sortir de cette semence si infime, mais si féconde.

Il a d'abord souffert, souvent il lui a semblé que sa vie l'abandonnait, mais il se cramponnait de toutes les forces de ses racines, il se redressait, il résistait.

Aujourd'hui, le chêne est beau dans la forêt. Les autres arbres sentent en lui une force, une puissance qui s'en va déclinant chez eux, et oubliant leur origine, ils se demandent comment le chêne, de si petit, a pu devenir si grand. Déjà les arbrisseaux recherchent son ombrage et croissent vigoureux et forts sous sa protection.

C'est nous ce chêne, c'est notre race. La poignée de hardis marins et d'héroïques défricheurs venus sur nos côtes ont fait souche de tout un peuple. Ils ne se sont pas laissé rebuter par les misères parfois atroces des débuts, ils se sont confiés à la terre qu'ils venaient de découvrir et lui ont consacré leur vie. Le nouveau pays était bien humble à côté de tous ceux qui se partageaient la terre, mais ils avaient foi en l'avenir. Ils savaient qu'il n'y a pas de sacrifice inutile et que tout travail porte en lui sa récompense. Le pays a grandi, comme le chêne il devient beau et fort et les autres pays le regardent avec surprise, se demandant comment il a ainsi survécu et d'où lui vient sa force.

Mais notre croissance n'est pas finie, nous n'avons pas atteint notre virilité. Il n'est pas bon de nous croire trop forts ou trop grands, et il est très mauvais d'essayer de le faire croire aux autres, nous n'en pouvons tirer rien de valable pour notre accroissement. Il nous faut au contraire nous souvenir de nos humbles débuts, pour y puiser l'énergie de toujours travailler, la force de toujours combattre. Nous sommes un peuple jeune, nous avons besoin de toutes nos volontés et de toutes nos ressources pour grandir.

Notre fête nationale ne doit pas être seulement un prétexte à notre glorification. Elle doit être surtout une leçon de foi et d'énergie, de la foi qui croit malgré tout, de l'énergie qui va contre tout. Nos ancêtres n'avaient que faire d'une vaine gloriole, ayons les mêmes sentiments. Il nous faut voir ce que nous avons à faire, et il nous faut savoir que nous devons le faire. Qu'importe que nous n'en retirions pas nous-mêmes la récompense ; nos pères n'ont-ils travaillé que pour eux ?

Albert Tessier versant le verre de l'amitié à Louis-Georges Godin,
à la ferme Tessier de Sainte-Anne-de-la-Pérade.

(Source : Yves Tessier, Albert Tessier, photographe amateur,
Québec, éditions GID, 2013 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

* * *

Heures Passées

L'aube lutte contre les ténèbres ; lambeau par lambeau elle leur dispute le ciel. Et les ténèbres, reployant les voiles qu'elles ont étendus sur le sommeil de la terre, s'enfuient devant la victoire du jour. Du fond de la large faille tortueuse où coule la rivière monte une brume qui, arrivée au haut de la falaise, s'épand en nuages que l'on dirait palpables tellement leur blancheur opaque semble matérielle.

Mais la brume ne peut monter bien haut. Le soleil se hâte au-dessus de la forêt, ses premiers feux irradient la coupole blême et, tout à l’heure, son fulgurant globe d'or montera sur l'horizon et régnera sur le monde. Déjà l'air est un peu tiède, et la brume se désagrège. Une fine buée me couvre la figure et les mains, et les pages du livre ouvert sur mes genoux sont moites de la rosée matinale.

Je demeure immobile, je retiens presque mon haleine, car j'entends de sourds piétinements à un détour du petit sentier qui sinue devant moi. Il est tout étroit ce sentier battu et durci, et j'aurais peine à y mettre l'une à côté de l'autre les larges semelles de mes bottines ferrées. Le soleil qui est là dans mon dos y projette l'ombre de ma tête, et cette ombre déborde de chaque côté du sentier. Je vois mon menton de ce côté et mes cheveux s'embroussaillent avec l'herbe de l'autre côté.

Je ne fais pas plus de bruit que mon ombre, car les piétinements se rapprochent. Ils contournent le petit sapin, et voilà les moutons qui s'avancent à la file. Ils me connaissent, pour me voir chaque matin, et ils n'ont pas peur de moi tant que je ne bouge pas.

Le chef de la bande s'arrête et me regarde un instant, une seconde, puis il s'en vient, suivi de toute la troupe. À trois pas de moi, tous s'arrêtent, puis par des mouvements lents et mesurés, d'avant, de gauche et de droite, ils m'entourent d'un cercle floconneux, gris sale.

Un tout petit mouton bêle et, bousculant sa mère, vient frotter son nez au bout de mes bottes. Il se tord un peu le cou, pour voir ce qu'est cette chose étrange sur mes genoux, et qui m'intéresse si fort que je ne fais aucun mouvement.

Je mets deux bonnes minutes à prendre une cigarette et à me la glisser entre les lèvres. Tout doucement, je frotte une allumette avec laquelle je grille l'extrémité du fin cylindre de tabac. Mes compagnons semblent s'intéresser infiniment au filet de fumée bleutée qui s'étale en arabesques diaphanes. On dirait qu'ils l'attendent cette fumée, chaque matin, et qu'ils ne viennent que pour elle. Mais comme je secoue la cendre qui s'allonge, voilà la débandade, et mes moutons s'enfuient en une ruée folle.

Si je puis arriver à les retenir près de moi lorsque je secoue la cendre de ma cigarette, ce sera un grand point d'acquis dans l'œuvre de leur civilisation.

Je suis seul, mais pas pour longtemps. Tout à l'heure j'irai voir travailler mes fourmis. J'ai toujours quelques miettes pour elles au fond de mon gousset. Il faut les voir à l'œuvre lorsque le colis qu'elles transportent est trop gros pour l'ouverture de leur demeure. Elles ont tôt fait de vaincre la difficulté et nulle tâche ne les rebute.

Les fourmis ne sont pas comme les hommes…

Lumineux souvenir des heures passées, combien vivace vous êtes en mon esprit. Puissé-je vous revivre à nouveau !

* * *

O fortunatos... 

Mon ami est venu me chercher. Il demeure à la campagne, lui ; il respire l'air tel que Dieu l’a créé, et les tramways ne l'empêchent pas de dormir. Il a eu pitié de moi ; de me savoir là-bas à la ville, les pieds englués dans l'asphalte ramolli des rues, les poumons encrassés de poussière, suant, soufflant, n'en pouvant plus, le cœur lui a chaviré. Il m'est arrivé un beau soir, du vent plein les cheveux, du soleil plein la peau : vous comprenez que je ne me suis pas fait prier. Dès le matin, nous filions, prenant congé sans nul regret des débitants de crème à la glace, des scopes et des parcs au gazon pelé et galeux.

Et me voilà à la campagne. Mais, vous m'entendez bien, n'est-ce pas, c'est à la campagne que je suis. N'allez pas vous représenter votre serviteur sur une plage tout ce qu'il y a de plus sélect, en impeccable complet de flanelle, se promenant d'un pas savamment dégagé et gracieux dont une élégante badine marque la cadence. Je ne vous le pardonnerais pas.

Je suis dans une paisible retraite au sein de la belle et vraie nature. La maison est toute fraîche et tranquille, au pied de son coteau qui a l'air si bon enfant. Les arbres sous lesquels elle repose lui font une coupole dont nulle richesse humaine ne peut surpasser la splendeur.

Les voitures qui passent sur la route ne laissent parvenir à nos oreilles qu'un bruit assourdi, qui semble très lointain et qu'il nous plaît d'entendre. Les arbres s'agitent lentement, sans trêve, et leurs feuilles nous bercent d'un susurrement faible et doux. Tout là-bas le fleuve, écartant un peu les rives qui le pressent, roule sans repos ses flots nonchalants. À fermer les yeux, je vois encore notre petite barque dans laquelle nous avons promené si souvent notre insouciance et notre joie de vivre. Mon ami l'appelait sa "Mouette", et comme elle rasait bien les courtes vagues qui se poursuivaient les unes les autres sous la poussée de la brise !

Le soleil nous dore, l'air du large que rien ne souille met en nos poitrines la force qui entretient la vie, et notre sang, sève de notre jeunesse, court en nous plus pur, plus vigoureux.

Et le soir, lorsque tout dort, la nature parle tout bas à notre oreille ; elle nous dit ses grandeurs, ses douceurs, ses beautés, que tant d'humains ignorent ou dédaignent et qu'elle ne révèle qu'à ceux qui l'aiment vraiment. Elle est la force, elle est la vie et c'est avec la plus grande générosité qu'elle dispense ses inappréciables dons. Elle fait descendre en nous la grande paix du cœur, elle détruit en notre âme les germes nuisibles, elle protège le froment contre l'ivraie, elle nous débarrasse de cette couche factice dont notre pseudo-civilisation nous recouvre. La nature nous fait plus parfaits, car elle nous ramène près de la grande et belle simplicité.

Louis-Georges Godin vers 1915, au sommet de la colline derrière la maison natale de son
ami Albert Tessier, dont on aperçoit le toit, à Sainte-Anne-de-la-Pérade. À droite, on 
aperçoit le toit en forme de pyramide du Calvaire de Sainte-Anne-de-la-Pérade
Les deux constructions existent encore de nos jours. Au loin, le fleuve Saint-Laurent.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir ; source : Yves Tessier, 
Albert Tessier, photographe amateur  (1915-1935)
Québec, Les Éditions GID, 2013)

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La Pose

La pose est maîtresse du monde, et quoi que vous en puissiez croire, sa conquête n'a pas été pacifique, son règne ne va pas sans misères, sans deuils, sans massacres. On peut sans doute se gaudir du spectacle toujours renouvelé que nous offrent la stupide vanité et l'effréné désir de paraître qui possèdent nos contemporains : Molière ne mourra jamais. Mais il ne faut pas oublier que Molière a créé Alceste et que, tout extrémiste qu'il est, Alceste n'a que trop souvent raison.

Voyez ce que la pose fait de la société, ouvrez les yeux et jugez du sabotage qu'elle opère dans les mœurs. La morale ? Peuh ! La pose exige que l'on pose à l'immoralité.

Le ridicule ne tue plus, et c'est probablement mieux, car il aurait à faire une hécatombe. Il lui faudrait pourchasser ses victimes partout : au théâtre, sur les rues et les places publiques, dans les foyers, dans toutes les classes, dans toutes les familles. On ne vit que pour poser et il semble qu'il faille poser pour vivre.

Le monde a connu l'âge de pierre, l'âge d'or, l'âge de bronze, l'âge de fer, et ainsi de suite, comme vous le diront les historiens, les géologues, les archéologues et autres esprits érudits et diserts; nous en sommes maintenant à l'âge du clinquant, du toc, de l'épate, de l'esbrouffe (ne vous offensez pas des mots, ils sont du siècle, et ils le peignent bien) : c'est le triomphe de la verroterie.

Et dire que nous avons ri des sauvages, nos prédécesseurs, qui se laissaient éblouir et amadouer par l'étalement aussi rutilant que sans valeur des bibelots que leur apportaient nos ancêtres. Nous les traitons d'âmes simples de se laisser ainsi prendre à de vils appâts.

Sommes-nous plus sagaces qu'eux ? Notre œil sait-il discerner avec plus de justesse la vertu de ce qui n'en a que l'apparence, ce qui est bonté de ce qui n'en porte que l'habit, la véritable grandeur de ce qui n'est qu'enflure ? La Fontaine nous parle de ces bâtons que le flot apporte et que de loin on prend pour des chameaux. Cela nous arrive encore plus souvent qu'au temps du fabuliste.

Les siècles n'enlèvent rien à la sagesse des proverbes, souvent ils ajoutent à leur vérité ; aujourd'hui plus que jamais, tout ce qui brille n'est pas or, car, s'il en était autrement, l'or serait à coup sûr le plus vil de tous les métaux.

Qui donc aime un poseur ? Personne assurément ; tout le monde déteste le nom et encore plus la chose, et pourtant, tout le monde pose, moi tout le premier, qui veux vous la faire au critique et au moralisateur.

* * *

Propos... lointain

Quel lien peut-il y avoir entre les Vaudois [NDLR : il s'agit ici des adeptes du culte vaudou] et deux œufs au miroir ? Mystère et télépathie !

Hier soir, journal en poche, j'entrais souper, tristement seul, dans une non moins triste gargote. (ô douceurs du célibat !). Ma maigre pitance me fît évoquer honteusement les ripailles antiques et de là, en une involontaire glissade, je tombai aux Vaudois. Pourquoi mon Dieu ? Télépathie, vous dis-je.

Pour charmer les ennuis de ma mastication solitaire, je parcourais mon journal de l'allure la plus résignée du monde, lorsque je tombai en arrêt sur cette dépêche qui semblait venir de ma pensée même et qui s'étalait sur quatre lignes: "La police de Cuba est aux trousses des Vaudois, qui pratiquent encore le cannibalisme et offrent des enfants en holocaustes à leurs dieux."

Je pense aux Vaudois, souvenirs de vieilles lectures exotiques, et voilà qu'on m'en sert.

Les Vaudois forment une secte qui fleurit dans la perle des Antilles ; ils adorent plusieurs dieux qui se nomment harmonieusement Elécua, Babagueye, Olurrum, Chango et autres vocables du même poil. Mais c'est sans contredit Elécua qui est le plus puissant et le plus vénéré : il enseigne que le bien ne peut venir à une personne qu'en autant qu'elle cause du tort à son prochain. Inutile de dire que les Vaudois sont d'une ferveur exemplaire dans la pratique de cette religion. Ils ne se massacrent pas trop entre eux, mais ils commettent un tas de déprédations aux dépens des profanes et mangent les petits enfants qu'ils enlèvent ici et là.

Et dire que la civilisation éclaire le monde et que la sainte démocratie fait le bonheur des peuples ! Allez donc convertir ces intéressants cubains aux quatorze principes de notre éminent voisin ! Je vous préviens que le courtier en assurances le plus audacieux ne risquera pas un quart de sol sur vos chances, et il aura raison.

Nous honnissons les Vaudois, et pourtant ils pourraient bien nous le rendre, car il y a en chacun de nous un cannibale qui sommeille. Sans doute, nous sommes bien vernis, bien frottés, bien polis, nous ne mangeons pas les oreilles ou le nez de nos ennemis à la croque-au-sel, mais, si nous nous fichons pas mal du dieu Elécua, nous chérissons ses principes dans un petit coin bien caché de notre cœur.

Regardez les profiteurs rapaces, les exploiteurs sans conscience, les politiciens véreux, les meneurs exécrables, fomentateurs de désordres sociaux : ils volent, pillent et assassinent leur prochain pour remplir leur bourse et pour faire régner leurs passions.

Il n'y a guère qu'une légère différence entre les peuples civilisés et ces primitifs des Antilles : ceux-ci mangent les enfants, les sociétés plus raffinées se contentent de n'en plus avoir.

Louis-Georges Godin tenant un poussin, vers 1915, à la ferme familiale
de son ami Albert Tessier, à Sainte-Anne-de-la-Pérade. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir ; source : Yves Tessier, 
Albert Tessier, photographe amateur  (1915-1935)
Québec, Les Éditions GID, 2013)

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 L'Idéal

On nous en a tant parlé ; on nous en parle tant !

Et abrutis par tous ces discours creux clamés à perte d'haleine par des orateurs improvisés qui ne croient pas le premier mot de ce qu'ils prêchent, désabusés par tous ces écrits, ces proclamations, ces appels de gens qui souvent sont les derniers à mettre en pratique leur doctrine, nous en venons, petit à petit, à douter de l'idéal, à le concevoir comme la création inachevée d'un esprit infécond, comme l'effort infructueux d'une âme incomplète. Du doute à l'indifférence, il n'y a qu'un pas.

L'occasion est trop belle de faire vibrer les cordes sonores, de déployer l'oriflamme du pathos ; l'idéal, quel magnifique sujet ! Qu'il se prête admirablement aux périodes ronflantes, de quelles fleurs ne peut-on orner pareille chose, à quel monde de sentiments il peut donner le jour, quel moyen puissant pour enchaîner les auditeurs à son verbe, pour tenir les lecteurs courbés sous sa plume.

On enfle la voix, on y met un trémolo de conviction, le poing se lève vers le ciel : « L’idéal, messieurs !" Un point d'exclamation clôt le tout, et la farce est jouée.

C'est un bien grand malheur que l'homme fasse avec une si grande chose de si tristes compromis.

À la vérité, si vous ne pouvez plus maintenant entendre le mot sans hausser les épaules, il vous faut au moins admettre la chose qu'il représente, car que deviendra le monde s'il perd toute notion de l'idéal ?

L'idéal n'est pas une illusion, c'est le but des efforts de toute la vie ; ce n'est pas non plus une utopie, car il est réalisable, et non seulement dans ce sens qu'on peut le réaliser, mais bien qu'on doit le réaliser, par la tension constante de notre volonté et de toutes nos énergies.

Quelles méchantes besognes font ceux-là qui, pour le plaisir vaniteux de paraître jongler brillamment avec les mots et les idées, les gonflent, en masquent le vide de leur pensée, en habillent l'indigence de leur esprit.

Pourquoi vouloir toujours et à tout prix faire planer l'idéal dans les nuages, si loin au-dessus de nos têtes, de façon à faire croire qu'il est inaccessible.

Loin de le vouloir rendre terre-à-terre, loin d'en faire une loque bonne pour le « décrochez-moi-ça », en restituant à l'idéal sa véritable portée humaine, nous nous élevons vers lui ; nous comprenons qu'il consiste en notre perfectionnement physique et moral, nous nous persuadons qu'il est l'âme de la vie, puisqu'il doit être le désir de notre cœur devant lequel tous les autres doivent s'incliner, et que ce n'est que par le désir, par l'espérance, que nous vivons.

* * *

Attendre

Elle s'ennuyait là-bas, toute seule, et lui, l'homme, ne pensait même pas qu'elle pût souffrir et compter les mois et les jours. Il était homme, immensément égoïste, froid et dur d'aspect.

Elle lui écrivait, et chaque fois ou presque, il m'en disait quelques mots, mais pas un muscle de sa figure ne se contractait autrement qu'à l'ordinaire.

Je l'ai revu hier; il était distrait, il parlait à peine et ses yeux étaient loin, perdus. Tout-à-coup il me dit, sans me regarder: "Elle s'ennuie, et elle m'attend", et il me montra à la fin de la lettre ce qu'elle y avait écrit, d'une écriture toute menue, comme un peu honteuse et craintive : "Attendre, c'est long!"

Il crispa les minces feuilles et répéta tout bas : "Attendre, c'est long". Et il est parti, plus brusque et plus abrupt que jamais.

Je ne crois plus du tout au triple airain dont il affecte de se cuirasser. Son cœur est vivant, puisqu'il a compris tout ce qu'il y avait dans ces trois mots : "Attendre, c'est long".

Mots beaux et grands parce que simples et vrais. Mots qui pleurent doucement mais qui ne sanglotent pas, car ils espèrent ; ils possèdent le temps, et le temps, c'est l'espérance. Tristesse infinie mais non désespérée, car l'âme la refoule et la contient, et l'âme survit à tout, aux joies comme aux peines.

Attendre, c'est là notre vie. Nous attendons toujours ; nous voudrions hâter la marche des années, nous nous lassons de chaque jour et nous soupirons toujours après le lendemain. Pourquoi ? Est-ce notre âme qui souffre de sa méprisable enveloppe de chair et qui aspire à vivre seule, dégagée de tout lien, lavée de toute souillure ?

Notre corps attend le plaisir, la jouissance, la richesse, les honneurs, le repos, et il travaille, il lutte, il se dépense, et toujours il attend. Il peine, il souffre, il meurt, jamais son ambition n'a été satisfaite, jamais son attente n'a été comblée.

Nous sommes ainsi faits, âme et corps, esprit et matière ; nous sentant fragiles et de peu de poids, atomes dans l'univers, nous sommes inquiets, nous redoutons les misères de chaque jour et nous en attendons la fin.

Notre âme a mis comme jalons, le long de la route, une suite d'espoirs, de bonheurs qu'elle a hâte d'atteindre ; chaque espoir est bientôt flétri, chaque bonheur est vite épuisé, et après chaque halte, alors que de nouveau nous cheminons péniblement, le prochain repos nous paraît bien éloigné et l'attente nous est longue, toujours plus longue.

* * *

Empreintes

Nous sommes une cire molle, et par notre corps de chair où tout est sensation et par notre âme immatérielle où tout est sensibilité.

Notre chair se pétrit de toutes les jouissances et s'amollit à toutes les caresses ; elle s'effondre sous la morsure de la douleur, et la douleur la fait mourir. Notre esprit cède aux idées qui ne sont pas de lui, il reçoit et ressent toutes les langueurs comme toutes les tortures de la chair, et sa sensibilité se fait de toutes ces sensations la substance de sa vie.

Par nos yeux entre la lumière, et lorsque la lumière n'est plus, lorsque nous sommes perdus dans les ténèbres, la lumière rayonne encore en nous ; nous en sommes imprégnés, elle illumine toutes les fibres de notre être. Et nous sommes heureux, car le bonheur est dans la lumière.

Mais si nous n'avons pas la lumière, si les ténèbres ont fait de nous leur proie, nous devenons nous-mêmes ténèbres, car l'ombre qui nous envahit désagrège toutes les puissances de notre esprit. L'obscurité étreint l'âme, qui ne peut même pas gémir, car elle n'entendrait pas sa propre plainte. Et nous sommes devenus ténèbres.

La parole nous dirige ; elle commande et nous sentons qu'il nous faut obéir. Elle prie aussi, et nous accédons à ce qu'elle nous demande. La parole chantée nous fait frémir ; elle nous émeut jusqu'au bouleversement. Peu importe ce que nous pensons avant que le chant commence ; dès que nous le percevons il devient notre maître et nous sommes l'esclave ; nous sommes la cire, il est le fer chaud qui y laisse à son gré son empreinte.

Et si les cordes chantent, et si les bois soupirent et si les cuivres hurlent, rugissent, tonnent, nous devenons un sujet passif de changements multiples et de sensations ininterrompues. Notre substance à penser, qu'elle soit matière ou esprit, passe par d'innombrables transformations, change incessamment de mode. Tous les sentiments remontent des replis où ils étaient ensevelis, toutes les passions, dont on ne soupçonnait pas la véhémence, ensommeillées qu'elles étaient, se dressent et s'entrechoquent. L'esprit vit, l'âme palpite et bondit, toutes ses forces s'unissent, se heurtent, s'enchaînent, s'annihilent.

Nous ne vivons pas cela de nous-mêmes. Nous sommes le sable où l'enfant trace ses informes dessins, comme nous sommes la falaise que la mer ronge peu-à-peu. Nous sommes la toile que le peintre fait vivre, nous sommes le marbre que le sculpteur anime.

Mais nous sommes aussi plus que cela ; nous pouvons résister au fer, à la mer, au ciseau. Nous avons le pouvoir de nous refuser aux impressions malsaines, de nous fermer aux intrusions douteuses. Il est des empreintes qui nous corrodent dès leur apposition sur notre esprit et qui, si nous ne réagissons, nous brûlent et nous transpercent jusqu'à faire de nous des loques sans valeur.

La faculté nous est donnée de maîtriser notre sensibilité et de contrôler nos sensations. Nous avons la volonté. Voilà, le vrai maître. C'est le pondérateur et le régulateur de nos actes, c'est le souverain de l'intelligence qui n'est vraiment grande et forte que si elle reconnaît cette autorité.

Notre corps et notre âme sont les vassaux de notre volonté. La volonté n'existerait pas sans eux puisqu'elle n'aurait rien sur quoi régner, mais sans elle notre chair et notre esprit ne peuvent rien faire de certain ou d'absolu.

Nous sommes la cire molle où le fer chaud grave son empreinte, mais la volonté guide le fer et ne le laisse pas faire de la cire une masse informe et inutilisable.

Louis-Georges Godin, à droite, avec son ami Albert Tessier, vers 1920.

(Source : Yves Tessier, Albert Tessier, photographe amateur 
(1915-1935)
, Québec, Les Éditions GID, 2013) 

* * *

Évolution

Avez-vous entendu parler de Picasso ? For se che si, for se che non, peut-être que oui, peut-être que non, comme dirait cet impayable D'Annunzio dont on nous a tant rebattu les oreilles en ces derniers temps. Picasso est un peintre, de son naturel ; il demeure à Paris, quelque part sur la Butte. C'est lui qui, un jour de grande pluie, a inventé le cubisme.

C'est simple, la peinture cubiste. On fait des carrés de toutes les couleurs par-dessus des carrés de toutes les couleurs ; on laisse sécher, ou on ne laisse pas sécher, du moment qu'on n'y met pas le doigt, ça n'a aucune importance, et on présente cela au bon public qui ne comprend rien et qui se pâme.

Mais le cubisme n'a qu'un temps, comme les bottines vertes et les perruques roses. On inventa le symbolisme. C'est encore très simple et je vais essayer de vous expliquer cela simplement. Le symbolisme peint tout, voila le premier principe, et le symboliste peint comme il l'entend tout ce qu'il veut peindre, voilà le principe second et dernier. Vous voulez peindre une âme ? Vous n'avez qu'à faire sur la toile sept ou huit belles taches multicolores que vous mêlez bien, et le tour est joué. Le centre des taches représente la notion que l'âme a de son existence, et les prolongements, ses aspirations. Du moins, c'est ce que je pense. Libre à vous de vous faire une autre opinion.

Par ce système, on peut fort bien représenter la chute de Babylone par un fromage qui n'en peut plus, et vous êtes exposé à prendre pour la chute Montmorency le portrait de votre grand-père.

Adieu, symbolisme, voici le futurisme. Ça se complique, car le futurisme ne voulut pas se confiner à la peinture, et il fit invasion dans la musique et dans la littérature.

On barbouilla à qui mieux-mieux ; on fit des lunes en plein midi ; des océans sans eau et on montra des paysages qui ressemblaient à des combats de nègres dans la nuit. C'est la peinture qui en avait un futur avec cela !

En musique, ce fut l'avènement d'une inénarrable cacophonie. On vit des compositeurs s'acharner à des pièces qui auraient fait hurler les Papouasiens et les Patagoniens les moins illuminés des splendeurs de notre civilisation. Les doigts n'étaient plus suffisants pour jouer le piano, il fallait se servir des poignets, des bras, et, qui sait, peut-être des pieds. Ô doux temps!

En littérature le futurisme s'appela décadence, et c'est là que tu en vis de belles, ô langue française. Hélas, le mal me frappa, et j'ai toujours à la mémoire, comme le boulet du forçat, cette phrase que j'écrivais alors, dans les affres de la dégénérescence : « Les exacerbations périodentes de la quintessence lénifiée de mon intellect ont pétrifié les candeurs albes avec lesquelles je chantais guerrièrement les tintamarresques échos de nos exploits sur des ivoirins luths!!! » Vous n'y comprenez rien ; moi non plus. Il fallait écrire comme cela pour être dans le train. Il y a un jeune homme (ô illusions de la jeunesse, vous êtes toujours vivaces) qui écrivait comme cela, dernièrement encore, dans un gros et épais journal. Paix à ses cendres.

C'est démodé, maintenant, tout cela. Le siècle marche vite et il nous faut marcher avec lui. Tempora mutantur, écrivait Cicéron, les temps changent et nous changeons avec eux.

On a trouvé beaucoup mieux. J'ai appris qu'un nouveau cénacle est formé, dont les adeptes portent le nom de superréalistes. Le nom déjà n'est pas banal, mais qu'est-ce donc à côté de la chose ? Las de peinture, de musique, de sculpture et de tout le tremblement, on fait maintenant de la lecture. On se rassemble en petit comité, et ce sont les maîtres de céans qui font les frais de la séance.

Au milieu d'un profond silence, en un recueillement général, Monsieur, d'une voix grave et forte, scande vigoureusement et noblement les phrases savamment agencées des funambulesques réclames pour les Pilules Vertes que publie l'Almanach Populaire, et Madame, d'un fausset suraigu, l'accompagne en récitant à perdre haleine l'annuaire du téléphone !!!

* * *

Apaisement

L'ouragan a fui. Comme un bolide qui renverse tout en sa formidable ruée, il a passé sur la nature. Les arbres ont gémi sourdement et se sont cramponnés au sol de toutes les forces de leurs racines. Le firmament est devenu noirâtre, jaunâtre, sale, hideux. De fulgurantes déchirures ont sabré l'horizon ; la foudre a déchaîné son fracas de mort ; la pluie s'est jetée lourdement sur la terre.

Mais l'ouragan a passé, l'ouragan a fui. Là-bas, bien loin, la poussière tourbillonne, des masses livides semblent prêtes à tomber du ciel et le tonnerre gronde sa menace. Mais le calme est revenu au-dessus de notre demeure. Quelques nuées passent encore là-haut, follement échevelées. Le soleil couchant, en sa lumineuse gloire, les embrase de ses derniers flamboiements.

Les arbres, en un relâchement complet, laissent pendre leurs branches. Les feuilles luisent, bien lavées. On les dirait toutes neuves et toutes fières de leur belle apparence.

Le toit s'égoutte tranquillement, et rien n'est gai comme la chanson claire de l'eau qui tombe sur les menus galets. Il y a sur les vitres une légère buée qui s'évapore petit-à-petit, et la diaphane vapeur monte en volutes capricieuses qui se dissipent tout-à-coup au jeu de la brise. Des moineaux effrontés pataugent dans la mare d'eau, à mes pieds, et piaillent à qui-mieux-mieux, en échangeant coups de pattes et coups de bec. Effarouchés soudain, ils s'envolent au peuplier voisin, qui sommeille déjà, dans la grisaille du jour qui finit.

Puis, tout est calme. Le soleil est disparu derrière le vaste rideau de la forêt, et l'étoile du soir clignote là-haut, toute seule. Nul bruit que le crissement inlassable des grillons. Le bleu sombre du ciel est sans tache. Sur la nature flottent les voiles de l'apaisement. Verlaine disait : 

   Un vaste et tendre
   Apaisement
   Semble descendre
   Du firmament.

Mon âme aussi s'est apaisée. L'ouragan a passé en elle et l'a ébranlée dans ses assises. Des abîmes sans fond sont montées d'effroyables flammes, qui font leur proie de tout. Les eaux limpides se sont troublées ; elles ont été souillées d'une vase infecte, et des vagues écumantes ont secoué jusqu'à la frénésie le calme de la transparente surface. Tout l'être a été cinglé de sifflantes lanières, et des plaies béantes ont jailli des flots de sang. Mais l'ouragan a fui.

Et maintenant, mon âme, recueille-toi. Regarde ces victimes qui jonchent le sol. Tu reconnais en elles des illusions jalousement choyées, Elles sont tombées, flétries, mortes, et plus jamais elles ne renaîtront.

Et voilà que tu en es plus forte, plus impassible, voilà qu'une plus grande, qu'une plus pure lumière t'inonde. L'apaisement vient chasser les derniers nuages ; il vient oindre tes blessures du baume infiniment doux.

Recueille-toi, mon âme, dans la béatitude de l'apaisement. La paix te vient visiter ; garde-la toujours en toi-même, et fais en sorte de vivre en un éternel apaisement.

Le poète Nérée Beauchemin a dédicacé un exemplaire de son recueil Patrie intime 
spécialement imprimé à Louis-Georges Godin. Il est très probable que l'initiative de
l'impression spéciale de cet exemplaire ait été prise par le grand ami de Godin,
Albert Tessier, qui avait convaincu Nérée Beauchemin de publier ce recueil et 
qui en a supervisé la publication.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Louis-Georges Godin s'est beaucoup intéressé à l'histoire de  Trois-Rivières et de
sa région. Il est l'auteur du Mémorial trifluvien, paru en 1932. Le volume 2 est
incomplet car Godin y travaillait encore au moment de sa mort.

On peut télécharger ces deux volumes en cliquant sur : 
Volume 1 ; Volume 2

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Annonces des cabinets médicaux de Louis-Georges Godin 
et de son demi-frère Paul Godin dans Le Nouvelliste du 8
octobre 1932, jour de la mort de Louis-Georges. Paul, qui 
était poète à ses heures, était le père de Gérald Godin,
ministre dans le gouvernement du Parti québécois sous
René Lévesque.


Louis-Georges Godin peu avant sa mort, le 8 octobre 1932
 à l'âge de 35 ans. On peut lire les témoignages à sa mémoire
parus dans divers journaux en cliquant sur la photo :
Monument funéraire de Louis-Georges Godin au cimetière Saint-Louis, à Trois-Rivières.
Le monument d'origine a été remplacé par celui-ci, de style plus récent.
Derrière, on aperçoit la croix blanche du monument de la tombe de Maurice Duplessis,
qui deviendra plus tard premier ministre du Québec et qui était ami avec Godin. On
aperçoit également le clocher de la cathédrale de Trois-Rivières

(Photo : Daniel Laprès, 16 septembre 2020 ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Le Nouvelliste, 8 octobre 1932. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Le Devoir, 11 octobre 1932. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Le Bien public (Trois-Rivières), 11 octobre 1932.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Le Nouvelliste, 10 octobre 1932.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le Bien public, 1er novembre 1932.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Louis-Georges Godin figure dans plusieurs photos de ce magnifique
 album de clichés pris par son ami Albert Tessier durant sa jeunesse
à Sainte-Anne-de-la-Pérade. Ce volume est toujours disponible
sur commande chez l'éditeur ou en librairie. Informations ICI.

samedi 2 janvier 2021

Le journalisme tel qu'il n'est plus...

Réunion des sociétés, sur l'Esplanade de Québec, avant le départ du cortège. 
LA FÊTE SAINT-JEAN-BAPTISTE À QUÉBEC, 24 JUIN 1890

(Source : Le Monde illustré, 19 juillet 1890)



  Quand on connaît la haute valeur morale, intellectuelle et patriotique d'un Auguste Soulard et que l'on tombe sur un écrit de lui, on prend le temps de le lire. C'est ainsi que nous avons découvert ces derniers jours, dans un ouvrage consacré à Pierre-Martial Bardy (1797-1869), médecin et fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec (SSJB-Q) et à qui une de nos glanures est consacrée (voyez ICI), un bref mais percutant discours que donna Auguste Soulard, alors âgé d'à peine 23 ans mais qui était déjà influent dans la vie littéraire et le mouvement nationaliste dans la Vieille Capitale, alors qu'il portait un toast durant le banquet inaugural de la SSJB-Q, le 24 juin 1842 (trois jours plus tard, il sera admis au Barreau). 
   D'abord, abordons succinctement la vie de cet exemplaire compatriote d'antan : 

   Auguste Soulard (baptisé Augustin) est né à Saint-Roch-des-Aulnaies le 13 mars 1819, de François-Marie Soulard, capitaine de milice, et de Théotiste Voisine. De 1831 à 1836, il étudia au Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière.  À partir de 1837, il étudia à Québec le droit dans le cabinet des avocats Joseph-Noël Bossé et George Okill Stuart.
   Il regroupa autour de lui des jeunes compatriotes désireux de promouvoir les sciences et les lettres afin de revitaliser la patrie, et qui contribuaient aux journaux, donnant de ce fait une impulsion notable à la littérature canadienne-française qui en était alors à ses premiers balbutiements. 
   Admis au Barreau le 27 juin 1842 (dix ans jour pour jour avant son décès). La même année, il collabora à la fondation de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec. À titre d'avocat, il obtint de nombreux succès dans les procès auxquels il participa.
   Vers 1846, son cabinet d'avocat, situé sur le quai de la Reine dans le port de Québec, devint un foyer pour les jeunes avides de culture et de progrès. Avec quelques-uns parmi eux, il forma l'équipage d'un yacht, La Belle Françoise. Il collabora à divers journaux, dont Le Canadien et Le Fantasque.
   Selon l'historienne littéraire Jeanne d'Arc Lortie, Auguste Soulard « n'a pas d'œuvre  d'envergure, par contre il fait montre d'un goût exquis, d'un jugement sûr, d'une critique juste et bienveillante qui en font un guide et un éveilleur d'intelligences. [...] Il mérite de survivre en tant qu'artisan discret, dynamique et résolu de la résurgence culturelle des années 1840 ». 
   Atteint de tuberculose, Auguste Soulard est mort dans son village natal de Saint-Roch-des-Aulnaies le 27 juin 1852, âgé de 33 ans, six jours après que son père eut succombé à la même maladie. Ils reposent tous deux au sous-sol de l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies, dont le terrain fut donné à la paroisse par le père d'Auguste Soulard.
   Il n'existe pas de portrait connu révélant les traits d'Auguste Soulard, ce qui est très malheureux. 

* * *
   Soulard a composé un poème, Mon pays (cliquer sur le titre), d'une beauté et d'une puissance évocatrice telles qu'à le goûter on souhaiterait en faire l'hymne national de la nation, la nôtre, issue de Nouvelle-France. Et les témoignages de ses contemporains attestent du calibre intellectuellement et moralement supérieur de ce jeune homme qui contribua considérablement à notre renaissance culturelle et littéraire nationale, et ce, au moment même même ou un Lord Durham prétendait dans son célèbre rapport que nous n'étions qu'un «peuple sans littérature et sans histoire», qui ne saurait trouver son bonheur que dans son assimilation à la culture anglo-saxonne. De ces témoignages de ceux qui ont connu, admiré et aimé Auguste Soulard, vous aurez un aperçu via les quelques hyperliens auxquels ont peut accéder au bas de la présente glanure.

* * *
   Le texte de la brève mais percutante allocution que prononça Auguste Soulard lors du banquet inaugural de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, le 24 juin 1842, mérite d'être sorti des oubliettes, parce qu'il nous fait mesurer à quel point le journalisme dans le Québec d'aujourd'hui se situe à des années-lumières de ce qu'il fut à ses origines et tel que Soulard y décrivait sa mission et sa raison d'être. 
   On mesure notamment ce fossé béant entre ce que fut le journalisme d'ici et ce qu'il est devenu en songeant au spectacle peu reluisant de ces médias subventionnés par l'État et qui, comme on le constate notamment dans la situation de crise politico-sanitaire et économique que nous subissons depuis près d'un an, ne se font plus les gardiens de l'intérêt du peuple et encore moins les critiques de la gestion et des échecs lamentables des gouvernants.
   Pire encore, au lieu de défendre les droits fondamentaux, les journalistes de notre époque, comme le révèle encore la présente crise sanitaire, se font les chiens policiers de l'État en traquant les réfractaires tout en aboyant à leur sujet des insultes criardes et pas très intelligentes du genre "complotistes", "covidiots", "touristatas". Et tout ceci est éructé par les journalistes et blablateux médiatisés sans égard ni considération pour la juste et nécessaire critique des mesures politiques ruineuses pour l'économie nationale qui sont imposées de manière aussi improvisée qu'incohérente par la caste politicienne au pouvoir et sa gestion désastreuse d'un système étatisé de santé qui, outre de coûter des milliards de dollars, contrôle exclusivement les hospices pour personnes âgées (ou "CHLSD", d'après l'indigeste jargon bureaucratique) où se trouvent le plus grand nombre pour ne pas dire la quasi-totalité des victimes du fléau covidien, et où nos aînés sont moins bien traités que des animaux. De fait, ce comportement quasi généralisé des professionnels des médias permet au gouvernement d'éviter l'exposition au grand jour, et avec la constance requise, de sa monstrueuse incurie dont les personnes âgées confiées à ses soins sont les principales victimes.
   Il y a certes dans la profession journalistique quelques voix moins serviles et davantage soucieuses d'intégrité professionnelle, mais, en plus de s'avérer d'une rareté extrême, ces voix sont surtout le fait de journalistes retraités, comme Michel Morin, qui a longtemps œuvré à Radio-Canada puis à TVA et qui fut l'un des plus remarquables et compétents journalistes d'enquête que le Québec ait connus, notamment en matière d'incurie gouvernementale dont durant des décennies il a débusqué d'innombrables méfaits. Mais on peut légitimement se demander si M. Morin pourrait jouir des mêmes audace investigatrice et liberté critique s'il était encore à l'emploi de médias qui ne survivent plus que grâce aux subventions de l'État, compte tenu de la chute drastique des revenus des entreprises médiatiques due au fait qu'une portion croissante du public, à force de subir le déferlement d'une propagande de plus en plus trompeuse et tonitruante, perd confiance dans la mascarade de journalisme qui leur est martelée 24 heures sur 24. 


   Si nous évoquons ici-même la présente crise sanitaire, et ce, quelles que soient nos opinions sur celle-ci (et il ne s'agit surtout pas de nier la réalité du virus), c'est parce que c'est depuis un an l'enjeu dominant dans l'espace public et médiatique. Mais cette veulerie, cette incompétence, ce parti-pris, cette médiocrité, cette corruption, pour ne pas dire cette inutilité à l'information qui caractérisent les médias d'aujourd'hui, sont devenus tels qu'on serait justifié de penser qu'ils seraient tout autant susceptibles de nuire à la couverture juste et éclairante d'autres enjeux tout aussi névralgiques pour notre société et le monde.
   En tout cas, écoutons ce qu'Auguste Soulard disait en 1842, et mesurons à quel point chez nous le journalisme est bel et bien mort et en état de putréfaction avancée. En fait, la célébration par Soulard du journalisme tel qu'il était en son temps, constitue un réquisitoire implacable contre la corruption et l'imposture médiatiques dont nous sommes de nos jours les témoins. 
   Il vaut donc la peine de faire circuler largement ce discours de Soulard afin que nos concitoyens puissent faire par eux-mêmes la comparaison entre la grandeur du journalisme d'antan et l'état de pourrissement dans lequel il se trouve de nos jours. D'ailleurs, la capacité d'établir des comparaisons de cette sorte ne constitue-t-elle pas l'une des utilités les plus essentielles de la connaissance historique ? 

Discours d'Auguste Soulard

au banquet de fondation de la

Société Saint-Jean-Baptiste de Québec,

24 juin 1842


Fondée le 14 juin 1842, la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec
existe encore de nos jours. Pour la contacter, cliquer sur cette image. 


Les tyrans doivent redouter la puissance de la presse ; car chaque fois que la tyrannie s'affuble des dehors de la justice pour séduire le peuple et lui ravir ses droits, la presse, sentinelle active, de sa position élevée, observe ses mouvements et dévoile ses trames.

La presse exprime les besoins du peuple, promulgue des idées fécondes, dissémine toutes les connaissances utiles ; et par la seule force de la justice et de la vérité, enchaîne les sentiments sous sa bannière. Elle enseigne aux gouvernements toute la grandeur et l'étendue de leur mission qui est le bonheur de ceux pour lesquels ils sont fondés, et leur indique les voies à suivre pour pourvoir à cette fin ; et ce qui leur est encore plus désagréable, elle signale chacune de leurs erreurs.

Les gouvernements sages et bien disposés envers le peuple accueillent ses conseils avec bienveillance, s'empressent de faire cesser les griefs qu'elle expose et d'accéder aux justes demandes qu'elle exprime. De cette union de la presse qui éclaire et du gouvernement qui agit découle le bien général, le bonheur et la prospérité d'un pays.

Mais cette puissance de la presse, dont l'influence est si salutaire, ne reçoit pas le même accueil auprès des tyrans, auprès de ces grands qui, contents du lot qui leur est échu dans le partage des avantages humains, veulent interdire aux masses tout désir d'allégement à leur maux et de perfectionnement dans la machine sociale ; enfin auprès de ceux qui trouvent dans les abus existants une pâture dont ils ne veulent pas se laisser dépouiller.

Cette voix importune de la presse qui s'élève sans cesse pour reprocher aux tyrans leurs fautes, pour enseigner au peuple ses droits imprescriptibles, pour signaler toutes les injustices, cette voix, dis-je, qu'ils devraient respecter, les transporte de rage, et ils poussent la folie jusqu'à vouloir l'étouffer. Ils peuvent bien la charger de chaînes et la reléguer dans le réduit obscur d'une prison, mais l'étouffer, jamais ! Elle reprend bientôt, en dépit des persécutions et des obstacles, un essor plus élevé qu'auparavant. De forte qu'elle était, elle devient tonnante et le peuple attentif admire son dévouement, la chérit et l'écoute comme la voix d'un martyr. La tyrannie n'a plus qu'à redouter sa puissance.

Il est inutile de parler de cette presse méprisable, inventée par le génie du mal pour préconiser toutes les infamies politiques et rendre l'hommage de la bassesse et de la servilité aux gouvernements qui se dégradent en la payant. Si j'en parlais, ce serait pour la flétrir davantage, s'il est possible ; pour démontrer les entraves qu'elle met au bonheur du peuple et déchirer pour toujours le voile infâme qu'elle étend devant la vérité. Mais je n'en dirai rien.

[…] La presse de ce pays s'est aussi acquis des droits immortels à la reconnaissance du peuple canadien, par son dévouement à sa cause, son courage à défendre ses droits envahis, ses talents à repousser la calomnie et sa constance à signaler les fautes d'une administration corrompue aux époques les plus orageuses de notre histoire. Les incarcérations de 1810, celles de 38 et 39, et les persécutions de tous genres qu'elle éprouva en ces jours de sanglante mémoire sont des titres trop puissants auprès d'un peuple sensible, pour qu'il soit permis d'insister.

Donc, le peuple, témoin de la lutte généreuse de la presse contre un pouvoir tyrannique, lui décerne à bon droit l'hommage d'une reconnaissance éternelle.

Extrait de : F.-X. Burque, Le docteur Pierre-Martial Bardy, sa vie, ses œuvres et sa mémoire, Québec, Presses de la Libre Parole, 1907, p. 38-40.  


Le journaliste François-Magloire Derome (1817-1880) a
consacré un beau et émouvant poème à son ami Auguste 
Soulard, qui donne un aperçu éclairant sur sa personnalité 
et sa valeur. Sous le poème se trouvent également divers 
documents au sujet de Soulard.
Cliquez sur cette image pour y accéder : 


Le poème Mon pays, d'Auguste Soulard, est un hymne
à la nation issue de Nouvelle-France et qui n'a rien 
perdu de sa puissance évocatrice. Pour y accéder,
cliquer sur cette image :

jeudi 29 octobre 2020

Coup de poing contre notre apathie intellectuelle et culturelle

Le journaliste Louis Francoeur (1895-1941) et le Château Frontenac, à Québec.

(Sources : Louis Francoeur : magazine L'Œil, 15 juillet 1941 ; Château Frontenac : BANQ)





Louis Francoeur fut incontestablement l'un des plus grands intellectuels et journalistes de l'histoire du Québec. En fait, des gens de plume et d'esprit de sa trempe, il y a très longtemps qu'il n'y en a plus chez nous. Pour vous donner un aperçu de sa valeur, voyez ICI cette glanure que nous publiions, il y a cinq ans, pour rappeler les circonstances de sa mort tragique. On peut aussi consulter ICI avec profit un article biographique que lui a consacré l'historien Mathieu Noël

Le 7 décembre 1940, soit six mois avant son décès, Louis Francoeur donnait au Château Frontenac, à Québec, une causerie devant le Cercle universitaire local, sur le thème «De la culture de l'esprit». 

Il s'agit en fait d'un véritable coup de poing contre l'apathie intellectuelle et culturelle qui, depuis déjà trop longtemps, se révèle comme l'une de nos principales tares nationales, et ce, au point même de fragiliser nos chances de survie en tant que peuple héritier de Nouvelle-France. (Déjà, dans les années 1880, le jeune écrivain et éveilleur Charles-Marie Ducharme déplorait ce qu'il appelait notre «indifférentisme littéraire»). 

C'était vrai à l'époque où Francoeur livrait ce discours, soit il y a quatre-vingt ans, et c'est, tragiquement, encore plus vrai de nos jours, comme on ne le constate que trop, notamment avec le médiocre sinon pitoyable niveau intellectuel des élites médiatiques, de même qu'avec les résultats désastreux du système bureaucratisé d'éducation issu de la soi-disant «révolution tranquille» pour lequel d'aucuns se pètent les bretelles en considérant ce même système comme s'il s'agissait d'une nouvelle «Merveille du Monde», alors qu'en réalité ce Moloch bureaucratique produit un analphabète plus ou moins fonctionnel sur deux finissants du secondaire, en plus de favoriser une ignorance généralisée quant à notre histoire nationale, et ce, sans parler des carences graves pour ce qui concerne la transmission de notre héritage littéraire et de la langue française elle-même, avec ces trop nombreux enseignants diplômés en «sciences» de l'éducation qui ne savent même pas écrire correctement. 

Il n'est donc pas fortuit qu'en 2020, notre compatriote moyen montre toutes les allures d'un courailleux de Costco, d'IKEA ou de Wal-Mart, écoulant sa vie dans ces déserts spirituels que sont les banlieues aux maisons de style carton-pâte toutes pareilles, disposées en rangs d'oignons et qui constituent des métastases architecturaux qui se propagent en enlaidissant affreusement le territoire québécois.


Quand on lit le discours que Louis Francoeur livrait à Québec il y aura donc quatre cinquièmes de siècle dans quelques semaines, on mesure surtout à quel point on a au Québec manqué le bateau en matière d'instruction publique. C'est que depuis 1960 surtout, on a fait radicalement le contraire de ce que Francoeur prescrivait alors qu'il sonnait l'alarme devant le règne de la médiocrité qu'il voyait se répandre et s'incruster en nos contrées. 

Francoeur appelait à rehausser le niveau de nos exigences académiques, tandis que ce qu'on a fait depuis, c'est imposer le nivellement par le bas avec nos affreuses polyvalentes et ces usines à bourrage de crâne que sont trop souvent les cégeps, et maintenant avec nos universités qui, aux mains d'extrémistes de gauche plus ou moins délirants (en fait plus délirants que moins), imposent une censure idéologique aussi bête que stupide qui, entre autres funestes effets, tue la culture. Tout cela au nom de ce que plusieurs parmi nos beaux esprits d'aujourd'hui appellent benoîtement la «lutte contre l'élitisme»... comme si rôdait autour du Québec des années 2020 la menace de produire trop d'esprits d'élite... ! 

On en entend déjà ânonner qu'avant c'était pire encore qu'aujourd'hui. Les faits montrent qu'au contraire, c'est bien pire de nos jours qu'avant. Et de toute manière, si avant c'était tellement mauvais, ce n'était quand même pas une raison pour faire pire encore, comme on l'a fait au cours des six dernières décennies et à coups de dizaines de milliards de dollars gaspillés dans le système bureaucratisé d'éducation, avec les résultats que nous connaissons et qui sont désastreux au point de compromettre gravement nos chances de survie nationale, et ce, ne serait-ce que pour ce qui concerne la transmission quasi inexistante de notre héritage historique et littéraire. Et ne parlons pas de la propagation du « franglais », dans ce qui nous tient lieu d'élites, avec notamment l'une des plus furieuses adeptes de ce jargon des colonisés, l'ineffable Catherine Dorion, cette enfant de la haute bourgeoisie de Québec qui siège à l'Assemblée nationale et qui pousse sa farce, qui est pourtant déjà plus que grotesque, jusqu'à se pavaner en tant que porte-parole officielle de son parti en matière de langue française... 

Si donc Dorion incarne l'«elvisgrattonisation» de la gauche, ce n'est guère mieux du côté de la «droite-jambon», avec par exemple la plupart des animateurs de Radio X de Québec, qui, en plus de prôner un matérialisme hédoniste aussi bête que réducteur et simpliste, se font eux aussi un devoir de massacrer notre langue (ils sont même contre l'idée de la protéger) et qui, eux aussi, souffrent de carence de vocabulaire au point de se sentir obligé de truffer chacune de leurs phrases de trois ou quatre mots anglais... 



Voici donc de substantiels extraits du coup de poing que donnait Louis Francoeur il y aura bientôt quatre-vingts ans, en espérant, quoique sans se faire trop d'illusions, que cette décapante lecture puisse favoriser l'émergence d'une salutaire prise de conscience quant à ce qui ne va pas du tout au pays du Québec, et qui ne va certainement pas mieux en 2020 qu'en 1940. Esprits jovialistes et frileux, prière de s'abstenir : 


De la culture de l'esprit

par 

Louis Francoeur

Causerie donnée au premier déjeuner 
du Cercle universitaire de Québec, au 
Château Frontenac, le 7 décembre 1941.

(EXTRAITS)

Le texte de la causerie, dont des extraits
substantiels sont présentés ci-dessous, a
été publié en mars 1941 dans la revue
Le Canada français, quelques mois avant
la mort accidentelle de Louis Francoeur.

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[…] Avons-nous, dans ce que nous pouvons appeler notre élite, l’amour et le goût de la culture ? Avons-nous cette quasi-divine curiosité de l’esprit qui animait, par exemple, Thomas More, Érasme, Montaigne, Leibniz ou Bossuet, pour ne rien dire de Thomas d’Aquin ? Il en est quelques-uns qui la possèdent, mais constatons qu’ils sont rares.

Et, pourtant, quoi de plus beau, quoi de plus noble, quoi de plus bienfaisant pour soi-même, de plus utile pour les autres, que ce besoin de connaître, servi par la volonté de connaître ? Quelle joie plus pure que celle de s’affiner l’esprit, d’acquérir la méthode de penser, de parfaire sa faculté de juger ?

L’homme qui s’est meublé l’esprit et dressé le jugement, selon les préceptes d’une discipline raisonnée, est parmi les plus heureux qui soient. Il se suffit à lui-même ; il trouve en lui-même les consolations, les dérivatifs, les plaisirs raffinés, l’univers même. Rien ne le laisse indifférent, s’il s’est habitué à aller au fond des choses, à juger au mérite vrai, à se servir de son sens critique, à ne voir le détail qu’à sa place dans l’ensemble, à vivre ses symphonies intérieures.

S’il a beaucoup accumulé et quelque peu réfléchi, le thème le plus simple se développera chez lui en cyclorama, intarissablement riche. On parlait tantôt de Thomas More et d’Érasme ; la seule mention de ces noms, ou d’un seul, ouvre tout de suite des horizons illimités où les plans s’agencent, s’éclairent, se combinent en un paysage intellectuel aussi vaste que splendide. C’est le XVIe  siècle, c’est la Réforme, c’est le passage du Moyen Âge à l’époque moderne, c’est la traduction de la Bible, c’est Ronsard, c’est François 1er, c’est Rabelais, c’est Henri VIII, c’est Palestrina, ce sont les châteaux de la Loire. Songez seulement à ce que chacun de ces thèmes principaux offre de perspective à l’intelligence évocatrice.

L’homme qui se donne pour l’un des objectifs de sa vie d’atteindre à une certaine culture, a nécessairement l’esprit ouvert, ouvert à tout, dégagé des préjugés, des idées simplistes, des bobards qui courent les rues. Il veut connaître, mais connaître dans la vérité, connaître intensément, avec amour. C’est justement Montaigne qui l’a dit : « On se lasse de tout, si ce n’est de connaître ».

Mais pour connaître, il faut apprendre ; il faut apprendre à apprendre, c’est-à-dire se soumettre à une discipline qui fonctionne en même temps qu’on absorbe les notions des choses. L’autodidacte est une exception. On pourrait même dire une dangereuse exception. Pour apprendre, il faut des maîtres. Et cela nous amène à quelques autres aspects importants de notre problème.

Ce que les observateurs les plus sagaces et les mieux informés nous reprochent justement, c’est d’être, dans l’ensemble, un peuple tiède, plutôt nonchalant, sans beaucoup d’ardeur ou d’entrain, content de formules commodes, tendant à se satisfaire d’une confortable et facile médiocrité. Nous pouvons aisément compléter la pensée de nos amis étrangers, puisque nous avons droit de nous juger nous-mêmes, entre nous, dans le mauvais comme dans le bon. La médiocrité, c’est l’ennemie de la culture. Elle implique la timidité, l’horreur de la fatigue, l’inaptitude à la précision, la peur de l’effort, le manque de goût pour la persévérance. Elle se traduit dans la pratique, par l’à-peu-près, le bon garçonnisme, l’absence de passions fortes. On respecte les routines commodes, on tend à être de l’opinion de tout le monde, parce que c’est moins compliqué que de se former la sienne. Au lieu de vouloir exceller, on se pose comme idéal celui de ne pas se singulariser et d’être bien accommodant.

Si l’on disait que notre pire défaut découle probablement de cet ensemble, serait-on dans l’erreur ? Notre groupe canadien-français a-t-il les nerfs affaiblis, l’esprit un peu ralenti par son climat ? Beaucoup le prétendent. Mais n’y a-t-il que cela ? Nous a-t-on donné le culte de la précision, l’amour indéracinable de la tâche bien faite du travail obstiné, de la hardiesse spirituelle, de la culture en soi ? 

L’idéal de notre pratique courante, c’est le monsieur qui n’a pas d’ennemis, celui dont tout le monde dit : « C’est un si bon garçon ». Celui ou celle qui sort du conformisme, qui ne pense ni n’agit comme le vulgaire, même qui dit « non » carrément, et « oui » avec flamme, attire sur soi l’attention. Il est facile de faire comme les autres, de dire comme tout le monde, de suivre les ornières qui portent toutes seules, de compter plutôt sur le hasard que sur le travail, d’être toujours bien-pensant, de flairer d’instinct les ennuis d’une discussion serrée, de ne pas dire blanc quand la masse dit noir… C’est facile, mais où cela mène-t-il ?

Appliquée, par exemple, à l’acquisition des connaissances, base de toute culture, la tendance à la médiocrité produit de désastreux effets. On se contente d’à-peu-près, on écrit à-peu-près, on raisonne à-peu-près, on sait à-peu-près, et des générations se suivent de parents à-peu-près satisfaits de ce que les enfants retiennent à-peu-près de maîtres qui savent à-peu-près. La vie se teinte de la même grisaille, en tout. Si l’on est à-peu-près bon chrétien, que l’on se comporte à-peu-près convenablement, si l’on est à-peu-près ponctuel à son bureau ou à ses affaires, ou à-peu-près ordonné dans la conduite de son foyer, on est à-peu-près sans reproche, puisqu’on est à-peu-près comme tout le monde, et que les commérages sont à-peu-près inexistants de la part de ceux qui sont des amis à-peu-près sûrs. À-peu-près…

Quand M. Taché donna à notre province sa devise, « Je me souviens », que n’a-t-il ajouté « à-peu-près » ? Ou serait-ce que, depuis lui et son époque, nous nous soyons amollis, émoussés, affadis, attiédis ? Les longues patiences, l’application laborieuse, le goût de la recherche, le culte de la précision, l’amour de la certitude, la notion claire agencée à sa vraie place, dans un ensemble de connaissances certaines, nous semblent de moins en moins familiers. Sans cela, pourtant, pas de culture. Faut-il se battre les flancs pour trouver d’autre explication que celle-là à certaines faiblesses, à certains échecs trop constants pour être accidentels ?

Il paraît que nos jeunes gens ne veulent plus de ces années d’apprentissage et d’application sans lesquelles on n’apprend vraiment rien. Les tâches dures les effraient ; la médiocrité immédiate semble, à plusieurs, préférable à l’aspérité immédiate, d’où sortira à son heure la prééminence.

Portrait de Louis Francoeur dans
J.-Arthur Lemay, Mille têtes, 1931.

On dirait que nous avons peur de nous salir les mains, fils de terriens que nous sommes tous. Du reste, le nombre de nos jeunes qui se refusent d’avance à toute lutte, qui se ferment l’esprit à toute future acquisition de bagages, qui s’arrêtent le mécanisme de vie, se traduit par d’innombrables demandes de postes faciles et d’emplois routiniers. Nous sommes quelques-uns à voir dans ce phénomène le plus inquiétant des mauvais présages. Si ceux-là qui entrent dans la vie se refusent à marcher sur la route, à remplacer ceux qui tirent le char depuis longtemps, le jour viendra où les vieux bras ne pourront plus haler en haut de la côte, et nous nous embourberons à tout jamais.

Remarquez-vous combien le nombre des spécialistes est restreint chez nous ? C’est toujours la même petite phalange, le même petit groupe qui travaille et qui produit : parce que ce sont les mêmes hommes et les mêmes femmes qui ont eu la patience de pousser leurs études, d’acquérir méthodiquement, bref de travailler, tout simplement de travailler. Et puis, par dessus le marché, de se discipliner l’esprit.

Il est un double aspect de l’état des choses intellectuelles chez nous, aspect qui me frappe et qui en frappe d’autres : c’est le petit nombre des maîtres, c’est le manque de direction. Nous avons beaucoup d’excellents professeurs, mais nous pouvons compter les maîtres, dans le sens européen, français du mot, de ces hommes doctes et forts, dont la science et l’autorité attirent, qui s’occupent de leurs disciples avec la vigilance de la poule qui surveille ses poussins. Les rares maîtres que nous avons ne reçoivent pas toujours l’auréole de prestige qui les consacre et qui leur est nécessaire. En d’autres termes, ils s’arrangent comme ils le peuvent, et d’habitude plutôt mal que bien. On les ignore outrageusement.

De leur côté, nos jeunes gens ne recherchent pas les disciplines âpres, souvent austères, qui leur apprennent à penser, à juger, à travailler, à produire. On dirait qu’on a peur de l’homme de prestige, comme on a peur de la vérité forte. On aime mieux l’honnête moyenne, celle qui ne casse rien, ne déroute personne, se conforme à toutes les routines et sombre dans toutes les prudences.

Vous avez peut-être rencontré l’homme instruit, professeur, journaliste, qui, dans l’intimité, voit juste et parle franc. Et quand vous lui dites : « Monsieur, que n’enseignez-vous publiquement ce que vous m’avouez dans le privé ? Que ne le prêchez-vous, au lieu de le cabaler sous le manteau ? » N’est-ce pas que neuf fois sur dix, vous vous faites répondre : « Y pensez-vous, on me lapiderait ; les esprits ne sont pas encore mûrs ». À ce compte, Monsieur, ils ne le seront jamais…

Et voilà bien le drame de la situation. Ceux qui devraient enseigner, ceux qui devraient précisément mûrir les esprits se dérobent trop souvent. Il leur manque cette qualité, spécifiquement virile, qu’est le courage manifesté par la franchise, la franchise des faits qui n’est autre que l’expression de la loyauté intellectuelle. Si, d’une génération à l’autre, on se comporte toujours un petit peu plus peureusement, notre élite, déjà si restreinte, s’amenuisera de plus en plus, au lieu de s’accroître.

Dans la situation politique et économique qui est la nôtre, il faut à tous les degrés, dans tous les domaines, des maîtres et des chefs ; il faut que leur action soit libre pour être utile ; il faut que leur rayonnement ne puisse être intercepté par un écran d’hypocrisie ou un voile de peur. En d’autres termes, on doit leur donner loisir et licence d’enseigner ce qu’ils savent. Pusillanimité n’est pas vertu. Ceux qui ont fait quelque chose, qui ont bâti quelque chose, qui ont créé quelque chose : les prophètes de l’Ancien Testament, les législateurs de la Cité Antique, les apôtres de l’Évangile, les maîtres de la science, les réformateurs de la société, n’ont eu d’autorité, d’influence, de force irrésistible, que parce qu’ils disaient ce qu’ils pensaient, avec audace, et qu’ils agissaient selon qu’ils parlaient. […]

Chez nous, nous avons un plus grand besoin de maîtres, de disciplines raisonnées, souples et modernes, orientées en vue d’une culture, qu’on n’en a besoin aux pays de vieille civilisation. Car nous devons lutter contre un handicap très sérieux, qui est l’absence de climat intellectuel, d’atmosphère. En France, en Angleterre, en Belgique, la tradition vit en des monuments historiques qui sont à tous les pas. L’enfant, à ses premières années, d’étude a le choix des bibliothèques, des musées, des salles de concert. Il n’y a pas pour lui le travail d’adaptation artificielle qui s’impose à nous. Rome et sa civilisation, le moyen âge et ses fastes de gloire, le XVIIe et le XVIIIe siècles, avec leurs richesses de littérature et d’art, ce sont des réalités qu’il côtoie tous les jours. La cathédrale est toute proche, il la connaît ; on lui en a expliqué le sens, le symbolisme et la splendeur. Dans la région, sinon dans la ville, il est un vieux palais, une abbaye, une route romaine, un château et presque toujours un emplacement qui évoque ou illustre un fait de l’histoire. De plus, il y a les traditions de famille : on est professeur de père en fils, et l’on fréquente les familles de même milieu, de même carrière, tout comme en France, on est général de père en fils, et en Angleterre, parlementaire de père en fils. On va à telle école, à tel lycée, pour la raison première qu’on n’aurait pas l’idée d’aller ailleurs. À la maison, presque toujours, le père et souvent la mère s’occupent de l’instruction des enfants ; le professeur est souvent un ami de la famille ; on s’habitue à causer, à lire. Causer, lire. . . Comme ces arts se perdent !

Des maisons comme Stanislas, comme Louis-le-Grand, Normale, Polytechnique ou comme Eton, Rugby, Magdalen, Downside, comme l’ensemble très particulier qu’est Louvain, perpétuent des us et coutumes de formation, d’éducation auxquelles le changement fréquent des programmes ne modifie rien.

Ici, nous souffrons vivement de l’inexistence de cette atmosphère qui incite les choses à marcher toutes seules en aidant les esprits à se meubler. Il nous faut acquérir de façon livresque, d’abord, ce que les petits Européens assimilent dans l’air qu’ils respirent. Le travail de la culture en devient tout de suite plus ardu. Nous avons le désavantage d’être astreints à de longues préparatoires pour aborder un enseignement où les petits voisins trouvent leur place prête. Cela n’aide pas à la multiplication du nombre des hommes cultivés. Il est bien difficile, par ailleurs, à ceux que nous avons parmi nous, d’exercer un grand rayonnement, parce que la culture n’intéresse pas grand monde.

Nous sommes, sous ce rapport, américanisés, dans le pire sens du mot. En voulez-vous un exemple ? Un avocat, un médecin, peut, sans le moindre inconvénient, passer ses soirées au cercle, à jouer au poker, ou ses après-midi au champ de golf ; personne ne l’en blâmera. Mais, s’il ne manque aucun concert, s’il s’occupe de littérature, s’il se plaît dans l’aimable compagnie où l’on passe trois heures à ergoter de philosophie ; s’il peint, s’il écrit, s’il fait de la musique, il y a des chances qu’on dise de lui en souriant : « C’est un artiste ; il n’est pas sérieux ». Ce qui excède la taille moyenne agace. On le déteste, on jalouse même ce qui excelle.

Nous avons parmi nous une demi-douzaine d’hommes de premier plan, formés aux sévères disciplines du laboratoire scientifique. Quelquefois on les exécute d’un mot : « Il est bien savant, mais c’est un sacré fou ; il ne fera jamais d’argent ». Dans la carrière des lettres, c’est encore pis ; l’homme de lettres, ici, ne peut être qu’un amateur, car il n existe absolument rien pour lui permettre de vivre de sa plume, s’il ne va dans le journalisme ou s’il n’accepte un poste de fonctionnaire. Or, l’atmosphère du fonctionnarisme n’incite pas toujours aux travaux de l’esprit.

Quant au journalisme, c’est un métier, une profession, qui ne garde avec la littérature, croyez-moi, que des rapports très lointains. Le journalisme devient vite tellement absorbant, il exige tellement de travail, de relations, de lectures, de temps perdu ; il force à tant d’occupations diverses qu’il ne laisse pas à celui qui veut en faire vraiment une carrière le repos de l’esprit et le calme extérieur sans lesquels le chef-d’œuvre ne s’écrit pas.

Dans cet aspect particulier, corollaire, si vous le voulez, de notre thèse générale, on pourrait s’arrêter à une bonne trentaine de constatations ; dispensons-nous en. Ce que nous venons d’ébaucher nous permet de voir combien difficile est la tâche, d’abord d’inculquer, puis de maintenir le goût des choses de l’esprit. Il faut avoir ce goût pour en comprendre l’importance, pour déplorer qu’il ne soit pas plus répandu, et pour constater comme il a besoin d’être éclairé, chauffé constamment pour ne pas s’affadir, s’assécher et disparaître.

Et nous voici dans un cercle vicieux. Nous manquons de maîtres : première constatation. La tâche de maintenir le flambeau est de plus en plus difficile ; donc, il nous faut des maîtres meilleurs : deuxième constatation. Et c’est entre ces deux pôles que le sens critique fait la navette. Si je dis un aphorisme, comme celui-ci : « Nous ne savons pas penser », cela veut dire que la discipline spéciale qui apprend à penser fait défaut chez nous. On nous a appris la logique comme une science morte, ceci dit d’une façon générale.

Or, qui ne sait penser a peine à juger. S’il ne juge, le sens critique manque ; et s’il n’a de sens critique, son discernement fait défaut. Il ne sait pas distinguer, il ne sait pas classer, il n’a pas l’idée claire, le verbe précis, la connaissance exacte. C’est toute la question. On a dit du Canadien-français qu’il juge d’après ses impressions sentimentales ; c’est souvent vrai. Et ceci nous amène à notre point de départ : il s’en tient volontiers à l’idée toute faite et à l’à-peu-près. C’est souvent qu’il ne peut faire autrement ; on ne le lui a point enseigné.

Apprenez-lui un fait qui le déroute. Quelle sera sa première réaction ? « Cela ne se peut pas, cela n’est pas vrai ». Pressez-le, tassez-le, serrez-le. Vous constaterez qu’il ne montre pas toujours la curiosité intellectuelle qui est l’un des signes certains de l’amour de la vérité. Ce que vous lui dites l’ennuie, lui déplaît ; il ne s’y attend pas. Et comme l’imprévu, le nouveau, l’inconnu trouvent habituellement dans son esprit un barrage, il est d’abord scandalisé et souvent il se choque. Il n’aime pas le novateur, et le doute méthodique lui est inconnu. Il est très heureux tel quel. Il se contente d’un nombre restreint d’idées et de notions vagues, de certitudes empiriques qu’il n’a pas vérifiées. Il confond l’accessoire avec le principal, il ne nuance pas. Nuancer est un effort qui exige une certaine souplesse intellectuelle: il ne l’a pas toujours acquise. Nuancer…

Un tel peut être excellent magistrat, et parler comme une bourrique ; un livre peut être de très noble inspiration, tout en s’avérant illisible ; le meilleur père de famille au monde peut bien, en d’autres domaines que la paternité, s’être acquis la réputation d’une buse stridente. Ce sont là choses sans rapport, dont chaque élément séparé ne se relie point à l’autre élément. Et c’est fréquent chez nous, dit-on, que de n’avoir point, faute de sens pratique, le véritable discernement des valeurs, le sens inné de la classification. On ne met tout de même pas au même niveau d’importance le caractère sacerdotal d’un homme et le talent poétique du même homme, quand il se croit inspiré par une muse gauchère. Pourtant cela se fait.

Ici se dessine notre conclusion. Rien ne sert d’apprendre si l’on ne reçoit en même temps une méthodologie qui apprenne à classer, à distribuer ce qui entre dans la tête. Il est inutile d’accumuler des notions premières si l’on n’a l’instrument qui permette d’en dériver le produit final. Peut-être savons-nous passablement de choses ? C’est assez facile. Combien en savons-nous de façon nette et juste ? L’accumulation pêle-mêle de connaissances disparates n’est pas la culture, non plus que ne l’est la spécialisation prématurée dans une seule connaissance. La culture, c’est le résultat d’un équilibre discipliné, harmonisé, dosé, balancé. C’est un état, comme dirait le philosophe, état où l’on n’entre pas si l’on n’a eu de maîtres pour en ouvrir la porte. Le flou, le vague, ce qu’on retient plus ou moins au hasard de lectures souvent mal digérées, le vernis superficiel, la teinte ne sont pas l’imprégnation en profondeur. Le chevalier de l’à-peu-près, du plus ou moins, du presque bien, du passable n’est pas l’homme cultivé. Même s’il a de l’esprit et le sens de l’à-propos rapide.

Ne commettons pas l’erreur simpliste d’esprits singuliers, mais sans culture vraie, qui font porter à quelques individus, à quelques groupements, la responsabilité première d’un état de chose sorti des circonstances. Ce n’est la faute de personne si l’histoire nous a dirigés comme elle l’a fait. C’est commettre une injustice grave que d’imputer à nos éducateurs passés, par exemple, tout ce que nous constatons de défectueux ou d’insuffisant dans notre vie intellectuelle. N’oublions pas que nos pères étaient de pauvres gens illettrés, et que pendant deux siècles ils ont dû convertir une terre nouvelle en pays habitable, et en vivre. Ils ont lutté contre les éléments, contre la pauvreté, contre les hommes, contre la distance ; il s’agissait pour eux de vivre. Ils l’ont fait.

Après la Conquête, ils ont continué de lutter, mais pour leur survivance ethnique, pour le maintien de leurs institutions. Ils ont combattu. Dans ces conditions, on ne peut les blâmer d’avoir, d’abord, bâti des séminaires pour assurer la continuité du flot des missionnaires et des prêtres de paroisse ; d’avoir donné le pas aux hôpitaux sur les musées, aux pensionnats de jeunes filles sur les théâtres, aux écoles d’artisanat sur la salle de concert. Si l’on oublie ce point de départ, on se fausse toute la perspective et l’on dit des sottises. Du reste, nos pères pouvaient-ils transporter avec eux la France, son climat et ses richesses ? Ils n’emportaient pas sur les mers l’esprit et l’atmosphère d’une société ancienne et raffinée qui, du reste, n’était pas la leur, puisqu’ils étaient de pauvres paysans. Ils vinrent sans le sou, contrairement aux Anglais qui colonisèrent la Virginie et la baie de Boston.

Cela posé, la conclusion s’en tire toute seule : nous sommes maintenant sortis de nos maladies d’enfance, ou du moins de la plupart d’entre elles. Nous devons nous mettre au pas, entrer dans le temps présent, nous outiller, nous fortifier, nous instruire, penser et juger comme des adultes. Ce qui était parfait en 1640 ne l’est plus en 1940. Nous sommes en un temps particulièrement dur de l’histoire humaine, où seuls les très forts ont chance de survivre. Il ne sert à rien de gémir de sa malchance vraie ou supposée, de blâmer les autres de ses propres faiblesses, de fermer les yeux quand on a peur que la vérité les crève. Nous avons, depuis une soixantaine d’années, vécu dans la tiédeur de toutes les routines, nous comportant comme si nous devions échapper aux conséquences de la marche du monde. Tous les jours, à la discussion des événements qui se déroulent à chaque minute, on rencontre des tenants de cette ineptie : « Nous, cela, ne nous regarde pas », ou d’autres qui refusent de vivre dans un pays réel d'un univers réel.

La vérité, c’est que le centre du monde se déplace. Il s’en vient vers l’Amérique, et le courant migratoire, qui est un besoin de la race humaine, se dirige de notre côté, que nous le voulions ou non. Si nous tenons à vivre, il va falloir beaucoup travailler, dans tous les domaines. Nous allons avoir un besoin de plus en plus grand d’hommes et de femmes formés, outillés, disciplinés et blindés.

Dans l’ordre de l’esprit, il y aura de moins en moins de place pour le conventionnel et le médiocre. Il va falloir apprendre à penser et à juger, comme il va falloir élargir le monde de nos connaissances personnelles, pour atteindre à ce point que rien d’humain ne nous soit étranger, que notre esprit soit libre des préjugés et des ignorances qui sont en train de ruiner l’Europe, que nous soyons renseignés à la minute sur tout ce qui se passe, afin de n’être jamais laissés pour compte. […]

La culture de l’esprit peut s’acquérir dans les universités, mais elle s’acquiert aussi ailleurs. Plus il y aura de groupements où l’on étudiera, où l’on travaillera, où l’on causera intelligemment, plus le commun niveau intellectuel remontera. Tous nous pouvons, autour de nous, par notre exemple et notre influence, donner à ceux qui nous entourent l’amour des choses de l’esprit, sous toutes les formes qu’elles peuvent prendre.

Ce que nous avons reçu, nous avons l’obligation de le transmettre, vous comme moi. N’oublions pas que nous ne sommes point nombreux et que nous avons des devoirs envers nos frères. Ils veulent apprendre, ils veulent savoir. Ils peuvent exiger beaucoup de nous, que les circonstances ont favorisés. Ils croient en nous. Est-ce honorable pour nous et charitable envers eux de nous enfermer dans le secret et de mépriser les multitudes ? C’est bien la pire forme d’égoïsme que celle qui porte à trouver son trésor trop beau pour le faire admirer à ceux qui en voudraient acquérir, par les mêmes moyens que nous, un semblable.

Nous sommes quelques-uns à croire que la santé de sa vie intellectuelle est aussi importante à un peuple que la santé économique. Du reste, qui dira que les deux s’excluent ? La plus grande prospérité des peuples a correspondu, de tout temps, avec le plus bel essor de ces peuples dans le domaine de l’esprit. Pensez à l’Angleterre d’Elizabeth ou de Victoria, à la France de Louis XIV. Pensez à toute la Renaissance, à la période américaine de 1920, que la postérité jugera autrement que nous ne le faisons.

N’oublions pas que la fameuse phrase d’il y a 150 ans : « La République n’a pas besoin de savants », se disait au moment des assignats et de la ruine économique de la France. -FIN-


En 1924, Louis Francoeur avait publié, avec son ami l'écrivain Philippe Panneton 
dit Ringuet, Littératures à la manière de..., un recueil de pastiches d'auteurs et de
personnalités diverses du Québec d'alors. L'exemplaire ci-dessus est dédicacé par 
Francoeur et Panneton à leur ami le Dr Roméo Boucher.

(Collection Daniel Laprès)


Publications en hommage à Louis Francoeur, suite à son décès accidentel le 31 mai 1941.

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