lundi 18 mai 2020

Charles-E. Harpe, l'un de nos plus beaux esprits, mais si méconnu...

Charles-E.Harpe (1908-1952)

(Source : courtoisie Gaston Deschênes)



Quand on scrute et fouille les œuvres littéraires publiées dans le Québec d'antan, on est étonné du nombre de bijoux petits ou grands que l'on déniche, et ce, bien plus souvent que ce que nous ont laissé croire ceux selon qui la vie de l'esprit et la création au Québec seraient nées en 1960 avec la soi-disant "révolution tranquille" alors qu'avant, tout ou presque n'aurait été que "grande noirceur". 

Il arrive même que l'on découvre alors quelques-uns des plus beaux esprits que notre peuple issu de Nouvelle-France aura produits, mais dont, pour toutes sortes de raisons dont certaines laissent perplexes, on n'a jamais entendu parler. 

Il en va ainsi de Charles-E. Harpe, né en 1908 à Lévis et mort, âgé d'à peine 43 ans, en 1952. Auteur de trois volumes (contes, poésie, récit), Harpe était poète, musicien, chanteur, dramaturge, metteur en scène, en somme un artiste polyvalent qui se démenait sans compter pour faire vivre chez nous les arts et la culture, notamment dans nos campagnes. Ses pièces de radio-théâtre s'attiraient un vaste auditoire dans la région de Québec. En 1952, quelques semaines avant sa mort subite, il était élu président de la Société des poètes canadiens-français. Son nom était donc bien connu de son vivant.

Ses pièces de théâtre étaient jouées partout au Québec et même au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Angleterre, même si elles étaient snobées à Montréal, comme on peut le lire ci-dessous dans l'article de Jeanne Grisé-Allard. Il créa aussi et organisa un nombre important de grandes reconstitutions historiques théâtrales, que l'on appelait à l'époque des « pageants », auxquelles participaient des acteurs et actrices qui pouvaient se compter par dizaines et même par centaines, selon les besoins du spectacle, et qu'il entraînait et dirigeait tous. 


Comme nous en informe Le Soleil du 2 août 1952 (voir l'article reproduit au bas de la présente glanure), c'est d'ailleurs lors d'une représentation d'une de ces pièces à grand déploiement qu'il est mort, d'une crise cardiaque et carrément dans les bras de ses acteurs, à la manière des Molière et Louis Jouvet, à Saint-Alexandre-de-Kamouraska, le 31 juillet 1952. Juste avant d'expirer, sachant que sa mort était imminente, il a demandé que les représentations prévues soient quand même jouées en souvenir de lui, puis ses derniers mots furent : « C'est beau, c'est beau... continuez... » 

Et alors qu'il reposait, mort, en coulisses, les acteurs ont donné du meilleur d'eux-mêmes sur scène, devant le public qui n'était pas conscient du drame réel qui continuait de se jouer. N'y aurait-il pas là une scène sublime de film, n'y aurait-il pas quelque créateur de cinéma québécois qui puisse être assez inspiré par cette vie hors du commun que fut celle de Charles-E. Harpe et par sa mort tout à fait à l'image de la vie qu'il mena pour stimuler et propager l'amour des arts, de la culture, des lettres, et aussi de la patrie, partout dans nos contrées ?


Charles-E. Harpe à l'oeuvre, quelques minutes avant d'être
fatalement foudroyé par une crise cardiaque. Moins de cinq
minutes après, il était mort. Cet émouvant document est
paru dans Le Soleil du 2 août 1952.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Découvrir Charles-E. Harpe, c'est faire connaissance avec un auteur de génie dont l'écriture se révèle aussi vivifiante que foisonnante de beautés, par une maîtrise de la langue française dont certains passages confinent au sublime. C'est se laisser saisir ― sinon décrasser l'esprit   par l'élan de générosité qui animait cet homme de lettres au cœur grand comme l'univers. C'est aussi se sentir touché par son amour partout palpable pour la patrie et le peuple qui l'a faite et qui la continue. À preuve, cliquez sur chacun des titres de ces quelques poèmes issus de sa plume, et constatez le calibre de cet homme de lettres et le souffle de sa poésie qui donne des ailes : 



    Voix de la solitude


   ― Clair de lune

En somme, ce qui animait tout l'être et qui inspirait toute la création littéraire et artistique de Charles-E. Harpe, c'était de sentir grandir en lui « un infini bonheur de partager le songe des étoiles », comme il le dit dans son poème Guirlandes aux éprouvés.

Il faut le dire sans détour : le fait que, sauf dans son village de Saint-Aubert-de-l'Islet où la bibliothèque publique porte son nom, Charles-E. Harpe soit totalement inconnu et ignoré au Québec d'aujourd'hui, et cela depuis très longtemps, est profondément injuste, sinon choquant. Il y a des raisons à cela, et on peut soupçonner que la profonde foi catholique de Harpe y est pour quelque chose, ayant sans doute contribué à inciter certains "révolutionneux tranquilles" à l'enterrer à jamais dans l'oubli en lui déniant tout intérêt littéraire ou autre, privant ainsi le peuple québécois du legs de l'un des plus beaux esprits et l'un des créateurs les plus prodigieux qu'il aura produits.

D'ailleurs, il peut être judicieux de souligner le fait que Harpe était certainement beaucoup moins bigot que ses censeurs qui se targuent de "modernité", de "liberté de création", "d'ouverture d'esprit", etc., lui dont la culture générale était tout simplement imposante et qui n'hésitait pas à citer dans ses écrits des auteurs aussi éloignés des sacristies que l'étaient le poète communiste Louis Aragon ou même un écrivain sulfureux comme André Gide...

Un exemple concret de cette censure moderniste se trouve dans le Manuel de la petite littérature du Québec, qu'a publié en 1974 l'écrivain et auteur de téléromans à succès Victor-Lévy Beaulieu, qui de nos jours est encore une sorte d'icône à vénération obligatoire qu'il serait téméraire, sinon périlleux, de ne pas encenser.

Dans cet ouvrage voué à dénigrer de manière plus ou moins grotesque et souvent injuste la littérature d'esprit catholique produite au Québec d'antan, Beaulieu, à la manière peu subtile d'un anticatholique convulsionnaire, ne manque pas de caricaturer d'une manière tout aussi grossière que réductrice à l'extrême un livre de Charles-E. Harpe, Les croix de chair, paru en 1946 et dans lequel sont exposées les réflexions de l'auteur suite à son expérience de trois années dans un sanatorium, ayant souffert de la tuberculose qu'il finira par vaincre. Ce livre, qui recèle des pages d'une beauté à couper le souffle sur le plan littéraire, se révèle comme un cri d'espoir, un appel à la fraternité et à la solidarité envers les personnes, dont nombre d'enfants, atteintes par cette cruelle maladie, qui alors était souvent fatale. Harpe y sonne aussi le clairon de la lutte contre les préjugés qui ostracisaient les tuberculeux, qui aussi nuisaient à leurs chances de guérison et qui, trop souvent, bloquaient leur avenir une fois guéris.

Mais c'est ce même livre dans lequel Beaulieu prétend voir ― attachez votre tuque ― rien de moins que « tout le sadomasochisme religieux québécois de notre grande noirceur ».

C'est comme ça, par cette censure par dénigrement, qu'on disqualifie et qu'on enterre une deuxième fois après sa mort un auteur dont on ne partage pas certaines vues et valeurs, en lui déniant ou en taisant tous ses mérites littéraires qui pourtant sautent aux yeux dès qu'on a la chance de lire de ses écrits. C'est comme ça aussi qu'on prive un peuple de l'héritage de certains de ses meilleurs esprits et de ses plus talentueux créateurs.

Voici des passages substantiels et tout-à-fait représentatifs de l'esprit véhiculé dans le livre dont Beaulieu juge le contenu si obscurantiste et morbide :

« Quelle erreur de se croire plus malheureux que les autres, plus affligé que ceux dont le courage est assez puissant pour dissimuler les larmes et les défaillances sous des mines superbes et des sourires épanouis ! Les surfaces les plus calmes cachent parfois des gouffres de tristesse, et nul ne peut imaginer les tragédies qui se jouent quotidiennement au fond des âmes résignées » (p. 59).


« La contemplation de l'enfance incite aux plus nobles reculs dans le domaine de la pensée. La jeunesse, c'est la vie en marche, c'est l'avenir prometteur, c'est le rêve que l'âme garde précieusement comme un viatique et qui doit nous révéler, plus tard, une étonnante splendeur. 
C'est en se penchant, à un certain âge, sur cette merveille passée en d'autres yeux, que nous retraçons les joies inappréciées au temps des pleurs faciles et des ignorances dorées. Oui, en contemplant ces vies en fleurs, il nous vient infailliblement un goût de pureté au cœur, un baume qui rafraîchit les plaies développées par les ans dans la chair vive de nos destinées. C'est comme si l'on passait nos doigts sur la poussière d'un clavier, jadis sonore, où s'est joué le prélude des ascensions et des faillites de notre existence. Et devant cet arche d'alliance qu'est un petit enfant, devant ce tabernacle où se perpétue le don de vie, on jongle amèrement avec ses rêves brisés, ses espoirs déçus, anéantis, fixant d'un œil mélancolique le sentier fermé des jouissances paradisiaques. Hélas ! tant de petits ne savent plus sourire... Et tant de vies se fanent avant leur épanouissement... » (p. 83-85).

Parlant des enfants qui jouaient dans la cour du sanatorium, Harpe nous sert cette petite pépite d'or littéraire : 

« Le chant des oiseaux du ciel se confondait avec celui des oiseaux de la terre » (p. 94).

Sur les préjugés qui ostracisent les tuberculeux et empoisonnent leur vie : 

« Quelle idiotie ! Comme si le bacille était un pou volant. Et n'allez pas croire que j'exagère. On n'invente rien en rapportant les propos abracadabrants de ces porteurs et porteuses de germes autrement plus dangereux que l'autre ; car les hommes, comme les femmes, se nourrissent, se délectent des mêmes plats et deviennent les obèses de la bêtise » (p. 118). 

Charles-E. Harpe, photo à la « une »
du Photo-Journal du 6 avril 1950.

(Source : BANQ)

Voyez également ces autres extraits tout aussi révélateurs de l'esprit qui animait l'auteur et de la qualité de sa plume : 

« Le stage sanatorial nous aura appris, entre autres choses, qu'une fraternité plénière, sans ombre d'intrigues, est un magnifique présent des dieux dans la zone ou elle déploie ses indulgences » (p. 127). 

« Il y a aussi les soirées de famille, le billard, le jeu de cartes, le cinéma, la musique... la musique magicienne, imprécise, et qui déroule son rêve dans notre langage individuel » (p. 133). 

« Hélas ! par la force des choses et, avouons-le, par nos défectibilités, il fallut renoncer à ces aspirations, s'arrêter en plein vol et traîner dans la poussière des ailes déchirées... » (p. 137). 

« Assemblons-nous ce soir, mieux que jamais, serrons les rangs, troupeau des buissons épineux, il fera plus chaud quand passera tout à l'heure la poudrerie des souvenirs. Car nous ne sommes pas, oh non ! des matriculés quelconques : parce que la même émotion nous fait un petit nœud dans la gorge, parce que les mêmes nostalgies s'entassent dans nos pensées, pour tout cela et parce que nous souffrons les uns par les autres, nous nous aimons, sans distinction, en cette nuit où toute l'humanité ne devrait être qu'un immense brasier d'amour » (p. 161-162). 

S'adressant à des bénévoles qui avaient organisé une fête de Noël au sanatorium : 

« Vous êtes venus comme les Mages, les bras chargés de présents, mais surtout les yeux remplis de lumière, afin d'allumer dans nos regards un firmament d'étoiles, nous faire oublier l'exil du foyer, les angoisses de la maladie et, pour plusieurs, le délaissement moral si pénible à l'âme et au cœur » (p. 172).

En conclusion, alors que Harpe est sorti du sanatorium, la maladie ayant été vaincue : 

« Tu entres dans la vie... me dit le soleil dorant les ruissons de la rue fumante ; tu entres dans la vie... me disent les oiseaux gonflés de trilles dans la fraîcheur des arbres en bourgeons ; tu entres dans la vie... semble me crier la terre entière que je regarde du sommet de ma nouvelle liberté avec des yeux d'enfant ébloui par la somptuosité des choses, avec l'enthousiasme d'un prisonnier relâché, soudainement pris de vertige dans la densité de la lumière.  Libre ! je suis libre ! Et, le cœur tressaillant, je marche sans me presser, me laissant entraîner par les vagues humaines dans le chenal de l'existence... » (p. 179-180)

C'est donc dans le livre où se trouve tout ce qui précède et plus encore dans la même mouture, que Victor-Lévy Beaulieu a prétendu voir ― il vaut la peine de répéter son outrance ― « tout le sadomasochisme religieux québécois de notre grande noirceur ». Difficile de sombrer plus creux dans l'imposture... 

Mais bon, on peut se consoler de tant de mauvaise foi et, surtout, en apprendre plus et mieux sur le remarquable écrivain et artiste qu'était Charles-E. Harpe, en nous tournant vers les témoignages d'une émouvante sincérité qu'une femme et un homme de lettres qui, eux, ont connu Harpe et son œuvre, ont cru important de livrer afin de commémorer à la fois son passage sur notre terre québécoise et tout ce qu'il a donné à son peuple, le nôtre. D'abord Jeanne Grisé-Allard, poétesse et écrivaine dont on peut lire une notice biographique sous son poème Quand tu seras partie, en 1953 dans la revue Amérique française, suivie de Jean-C. Plourde, de l'Union des jeunes écrivains, en 1955 dans La Gazette des campagnes, le tout suivi de quelques articles d'époque : 


Mon ami Charles Harpe

par Jeanne Grisé-Allard

Jeanne Grisé-Allard (1904-1997)
poétesse et écrivaine.

(Source : Madeleine Gleason-Huguenin,
Portraits de femmes, tome 1, Montréal,
éditions La Patrie, 1938, p. 150).


Poète délicat, excellent épistolier, conteur intéressant, écrivain radiophonique, conférencier, auteur de pièces théâtrales, de « pageants » (grandes reconstitutions historiques théâtrales), et d'un remarquable jeu de la Passion. Il était de chez nous et trop peu l'ont connu.

Pourquoi existe-t-il des cloisons étanches entre des régions proches — Québec et Montréal par exemple — des cloisons où ne passent par de petites portes dérobées que certains dévots aimant respirer l'encens des chapelles ? Faut-il porter en écharpe son talent, pour qu'il soit reconnu, et partir en campagne, le bâton à la main, pour aller frapper à toutes les portes?

Charles-E. Harpe n'était pas de ceux-là, et pourtant, mieux doué que bien d'autres, il aurait pu chercher à s'imposer, nouer des intrigues pour arriver plus vite et plus haut, se bâtir un piédestal à même le granit rose de succès qui ne lui manquaient pas.

Il s'est contenté d'être le poète inspiré, écrivant par besoin et par amour, donnant pleinement sa vie à tout ce qui était beauté dans le domaine de la littérature et de la musique ; il lui a suffi d'être un fils aimant, cherchant dans l'art les premières joies de sa jeunesse. Patriote [...], il s'était donné comme mission de magnifier le théâtre populaire. [...]

Quand je l'ai connu... il portait peut-être sa première culotte longue, et j'avais des anglaises (longues boucles de cheveux nouées en spirale) sur le cou. On fêtait à Québec les noces d'argent littéraires de Ginevra (Georgiana Lefaivre), nous étions là pour avoir risqué dans les pages féminines du temps — les pages littéraires des journaux étaient bien des pages féminines par leur direction  — nos premiers essais, lui sous le pseudonyme de René DeBray, moi sous le modeste nom de Goutte d'eau. Il habitait Lévis, sa ville natale, où le hasard plaça son berceau en août 1908, alors que de l'autre côté du fleuve, on célébrait le troisième centenaire de la fondation de Québec par Samuel de Champlain.

À peine de retour dans mon village, je recevais sa première lettre. Ce fut le début d'une amitié littéraire aussi belle qu'il soit possible d'en rêver. Pourtant, à l'âge des émois du cœur, tous les liens au-dessus de ceux-là se nouaient, se renforcissaient avec les années, et quand j'appris brusquement la nouvelle de sa mort, par la radio, en juillet dernier, j'ai pleuré plus qu'un ami. Charles Harpe était devenu un frère auquel j'étais très attachée et dont j'admirais le talent sans cesse renouvelé. Sa dernière lettre était sur ma table de travail, je m'étais reprochée la veille de ne pas y avoir donné plus tôt une réponse.

Brisée, cette vieille amitié à peine marquée de sept ou huit rencontres en trente ans, brisée par l'impitoyable faux ! Je pourrais écrire, certes, tout un livre à sa mémoire. Mais je tenterai seulement d'élever un petit mausolée littéraire à la gloire de cet écrivain doué, trop tôt disparu, et d'ensemencer le tertre des fleurs du souvenir. Il les aimait tellement, les fleurs, surtout, m'écrivait-il un jour :

« Le lilas, la marguerite, et la pensée que j'appelle un petit museau de pékinois ».

Charles-E. Harpe était né artiste. Le Beau n’avait pour lui aucun secret, car il savait le découvrir partout. Il avait un nom bien prédestiné qu'il aimait, et je me souviens qu'il y a vingt ans, il l'écrivait presque toujours en image. Au bas de ses lettres, son prénom est suivi d'une petite harpe dessinée en quelques traits de plume.

Son écriture était elle-même tout un poème, on dirait une jolie guipure, régulière et serrée, mailles riches et pleines à nulle autre pareilles. Et chaque phrase était riche d'idées, chaque mot lourd de sens. Il était certainement un de ces maîtres rares en style épistolaire si négligé à notre époque. Et c'était pour lui aussi naturel que de respirer.

Charles-E. Harpe

Il va sans dire qu'il avait la parole facile. Je n'ai jamais entendu un conférencier plus vivant. Il était d'ailleurs servi par un regard étrangement brillant où l'intelligence et la gaieté mêlaient leurs feux, et par un timbre de voix prenant. Que d'aisance, de facilité de geste et d'élocution, soutenues par un sourire perpétuel. Sur une trame très solide, la phrase poétique était toujours d'une simplicité et d'une clarté inouïe. Dans son entourage, on a su en profiter sans doute, mais on aurait dû davantage se l'arracher pour la joie des auditoires. Je regretterai toujours que des efforts infructueux de ma part n'aient pas permis de le faire entendre à Montréal à la tribune de [l’émission radiophonique]  Votre auteur préféré. Il était de ceux qu'on aurait dû mettre à la première page du palmarès, ce n'était ni le talent ni les œuvres publiées, ni la réputation d'écrivain qui lui manquaient.

C'est au Collège de Lévis, évidemment, qu'en peut retrouver le petit écolier. Un grand désir d'étudier la littérature, de la comprendre, le poussa à s'inscrire plus tard au cours du professeur Viatte, à l'Université Laval.

Il publia d'abord, sous le pseudonyme de René DeBray (auquel il ajouta ensuite le nom de Stéphane), des poèmes et des chroniques en prose dans divers journaux et revues qui donnaient volontiers l'hospitalité de leurs colonnes à cette collaboration bénévole. C'est ainsi que se créaient et survivaient les pages littéraires. Mais c'est ainsi également que l'on vient au monde... au monde des lettres.

Ses poèmes étaient déjà beaux et pleins de souffle. Il s'enhardit donc un jour jusqu'à en adresser un à l'une de nos poétesses, alors en pleine gloire, lui demandant respectueusement, humblement, si elle jugeait qu'il avait un peu de talent et s'il devait travailler avec espoir de connaître le succès... On lui a retourné le poème froidement, tranchant dans le vif des plus beaux rêves, sans souligner même une rime, un mot, en lui disant de cultiver des choux, des navets, mais d'abandonner la poésie. Méchanceté, envie sans doute, hélas !

Protégé par les Muses, le jeune poète ne se découragea pourtant pas. Il adressa le même poème en Europe à un concours de jeux floraux... et gagna une fleur de genêt d'or. La discrétion m'empêche de révéler le nom de la poétesse qui se fit son implacable juge, et je n'ai pu malheureusement retrouver les dates et les précisions sur ce premier succès à l'étranger. J'ai vu dans le temps, les pièces justificatives, ayant passé une journée dans sa famille.

Je me souviens de son étroite chambre de garçon, avec lucarne en plein ciel. Il l'appelait « sa cage verte », elle était encombrée de livres, de papiers, de bouquets, mais il l'aimait bien. Il y passait tant d'heures à rêver. C'est de là qu'il m'écrivait le 7 juin 1936 :

« Vous avez raison, je suis un grand rêveur ! Est-ce un tort ? Je crois que le Rêve est le vêtement que, charitable, nous offre la vie, si décevante parfois, pour habiller nos misères et nos désillusions. D'ailleurs, le poète ne doit-il pas voir pour les aveugles, entendre pour les sourds, parler pour les muets ? Ne doit-il pas jouir pour les ignorants et souffrir pour les insensibles ? »

Il y avait la musique... Je sais qu'il l'aimait beaucoup, moins cependant que la littérature. C'était un peu son gagne-pain. Organiste de sa paroisse (Sainte-Jeanne-d'Arc, à Lévis), il donnait aussi des leçons de piano.

Il s'est amusé à mettre en musique un de mes premiers poèmes, Mon cœur est un village, dont je possède une copie de sa main. Ce poème, harmonisé plus tard par Jacques Aubert, fut chanté à la radio maintes fois.

Il travailla surtout sur un poème de Médailles de cire [recueil de poésies de Jeanne Grisé] qu'il aimait particulièrement. Il m'écrivait en juillet 1936 :

« Je souhaite que la musique de Mon cœur et mon espoir  vous plaise. C'est d'abord une plainte mineure dans le style quatorzième siècle, qui se fond — comme la glace — dans un accord majeur pour exprimer la foi aux amours éternelles. Puis, c'est un gazouillis d'oiseaux, c'est l'espoir qui chante, et pour finir le thème reprend sa gravité pour chanter, rire, pleurer tout à la fois ».

Il chantait à CKCV [station de radio de Québec], mais c'était le théâtre surtout qui l'attirait. Il rêvait d'en faire sa vie. Il voulait faire le plus de bien possible, recréer, instruire et édifier par le spectacle.

En 1930, Charles-E. Harpe faisait partie de la troupe de Julien Daoust ; il fut attaché à une troupe parisienne pour une saison d'opérette française. Mais il rêvait de pièces nouvelles, drames, comédies, revues et les sentait sourdre sous sa plume. Il se mit à la tâche et devint bientôt le régisseur d'une nouvelle troupe qui jouait exclusivement ses textes. Son théâtre, hors commerce, est abondant. Voici quelques-unes de ses pièces qui furent les plus populaires :

L'angélus de la mer, 3 actes ; La gardienne du foyer, 3 actes ; Le semeur de haine, 4 actes ; Le cœur d'un homme, 3 actes ; La croix d'une mère, 3 actes ; L'homme rouge, 4 actes ; La déserteuse, 3 actes ; La femme enchaînée, 3 actes ; L'amour pardonne, 3 actes ; La fin du rêve, 3 actes ; Chômeurs de luxe, comédie-bouffe en 3 actes ; et surtout : Sœur blanche, pièce en 5 actes, qui connut de grands succès particulièrement dans la Gaspésie, la Beauce, les Cantons de l'Est, la Matapédia, la région de Québec, au Témiscouata, au Nouveau-Brunswick et dans le Maine. Il a vainement tenté de faire jouer ses pièces à Montréal.

Charles-E. Harpe

Au cours d'une de ces tournées théâtrales, il fut victime d'un accident d'auto qui l'impressionna vivement, blessures peu graves mais choc nerveux terrible. En convalescence, il m'écrivait :

« J'ai encore bras et jambes, grâce au ciel et, sans doute, à la médaille miraculeuse que maman avait eu soin de coudre, secrètement, dans la poche intérieure de mon manteau et dont la découverte m'a fait pleurer ».

Plus tard, il fonda la troupe « Les artistes du terroir », oeuvre continuée sous le nom : « Les Copains de l'art ».

Poète des malades

Et voici qu'il devint « le barde des tuberculeux », comme dit si bien Gilles Morand dans Le Temps, il a chanté dans les strophes d'un pur lyrisme et de la meilleure veine poétique les sentiments des isolés. Sa carrière féconde, sa vie bien remplie, furent interrompues par son entrée à l'hôpital Laval où il séjourna durant trois ans.

« Que vous dire de mes trois années de réclusion, m'écrivait-il quelques temps après, renouant le fil de notre correspondance ralentie à l'époque de mon mariage. Les Croix de chair vous l'apprendront. Elles ont influencé ma vocation littéraire. Leurs causes ? La mort de maman, le 26 avril 1941. Je chantais à CKCV lorsque j'appris par téléphone qu'elle venait d'être foudroyée par une congestion cérébrale. Je crus devenir fou ».

En convalescence à Saint-Aubert-de-l'Islet, son médecin lui ayant recommandé la campagne, il publia ce recueil de magnifiques chroniques sanatoriales intitulées Les Croix de chair (éditions Marquis), où la prose et la poésie s'entrelacent merveilleusement. [...] Une version anglaise, The Human Cross, est restée je crois dans le domaine « À paraître » où se perdent tant de rêves.

Aux éditions Marquis également paraissaient, en 1947, un livre de contes et de poèmes sous le titre Le jongleur aux étoiles, ainsi dédicacé :

      Au labeur obscur de mon père,
      À la mémoire de ma mère
      Qui sut si bien porter la vie
      Comme une chape de lumière,
      Et qu'il m'est doux de retrouver
      Lorsque je m'évade du monde
      Pour jongler aux feux des étoiles.

L'année suivante, Charles-E. Harpe présentait un très beau recueil de vers, Les Oiseaux dans la brume, dédié à sa femme Gabrielle (éditions Marquis). M. l'abbé Arthur Lacasse, [lui aussi poète], en fit une juste et très élogieuse préface. Charles m'écrivait le premier août 1948 :

« J'ai reçu une visite chère : l'abbé Lacasse. Un beau vieillard de 80 ans, d'une étonnante verdeur. Pendant deux jours, ce fut un feu roulant d'anecdotes, de bons mots, de souvenirs... et de conseils. Musicien, il nous a charmés de ses propres œuvres. Et puis, j'ai communié à sa messe. Le parrain semblait fier de ce fait et quant à moi, c'est comme s'il était resté quelque chose de divin dans notre foyer depuis qu'il est venu ».

J'ai essaye de retrouver dans Les oiseaux dans la brume, mais en vain, quelque chose de ce premier recueil de poèmes prêt à paraître en 1936, et dont il me disait :

« N'est-ce pas qu'Harvey (Jean-Charles) sera un parrain magnifique ? Les cloches sonneront en septembre pour la rentrée des pâtres et des rêves ! Le titre : L'Oiseau de feu. Le recueil contient 65 poèmes, soit 1 227 vers. Vous serait-il agréable de lire le manuscrit en primeur ? »

Vers le même temps, il me parlait souvent de son Hébraïde. « Ce sera l'œuvre de ma vie ! » disait-il... « Elle est prête, j'attends un signe de Harvey ». (Je m'excuse auprès de M. Harvey de le mêler à ces souvenirs, sans lui en avoir demandé la permission, mais mon ami Charles avait pour lui une si haute estime et une confiance sans borne ).

Les trois livres publiés par Charles-E. Harpe, devenus introuvables depuis longtemps :
Le jongleur aux étoiles (contes et poésie, 1946) ; Les croix de chair (souvenirs et poésie,
1945) ; Les oiseaux dans la brume (poésie, 1948).

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Guéri tout à fait, Charles-E. Harpe épousait en juin 1947 Gabrielle Arsenault, de Saint-Aubert-de-l'Islet, et prenait possession d'une grande maison ancestrale qu'il décrivait ainsi :

« Changement d'atmosphère avec le sanatorium. Je possède un cabinet de travail, genre solarium, avec horizons magnifiques sur la campagne de Saint-Jean-Port-Joli, sur le large fleuve et sur les montagnes de la Baie St-Paul. Un grand jardin, un verger, un parterre précédant ce dernier, j'ai tout ce qu'il faut pour rimer dans l'extase des fleurs ou de la belle neige blanche qui ouate les branches du gros cormier encore en possession de ses grappes de corail. Je vis donc heureux dans le travail, dans un décor ravissant ».

On ne pouvait voir, en effet, plus beau cadre que cette maison hospitalière et trouver meilleure ambiance. C'était déjà un ravissement d'y vivre deux jours ! Le piano, des fleurs, de jolis meubles, des livres surtout, et cette paix si bienfaisante. Il semble que la vie aurait dû se continuer encore trente ou quarante ans dans un sillon si bien tracé.

La maison de Charles-E. Harpe au 17 rue Principale à Saint-
Aubert-de-l'Islet, telle qu'elle apparaît de nos jours.

(Photo Daniel Laprès, juillet 2019 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Charles Harpe avait une grande vénération et un filial souvenir pour sa maman d'ici-bas. Il ressentait une forte émotion aux dates anniversaires de sa naissance, de son décès, en la Fête des Mères. Sa photo était constamment sous ses yeux. [...]

Combien de nouvelles et de contes, d'études et de critiques littéraires principalement dans [a-t-il publiés dans] différents autres journaux et revues. On l'a trouvé, un certain temps dans Photo Journal et dans Le Bulletin des Agriculteurs.

Charlcs-E. Harpe avait certainement un don particulier pour les jeux scéniques. Il en écrivait les paroles et la musique avec un souffle poétique qui tenait de l'irréel. Et c'est avec un art consommé que l'auteur devenait ensuite réalisateur. Il créa pour l'Union catholique des cultivateurs Le Credo du Paysan, puis ce furent de remarquables « pageants » historiques, si bien que le juge E. Marquis l'avait surnommé « le troubadour de la vie paroissiale ».

Après un premier pageant à la mémoire de Philippe Aubert de Gaspé, il écrivit : Mon pays, mes amours ; Les Anciens Canadiens (à l'occasion du troisième Congrès de la langue française) ; Vive mon pays, vive la Canadienne ; Terre de nos aïeux (réalisation inachevée) et La moisson du souvenir. C'est au cours d'une répétition de ce spectacle que Charles Harpe tomba, foudroyé par une attaque d'angine, au milieu de ses acteurs pour qui il était vraiment un jeune dieu.

La moisson du souvenir... Combien ce titre lui-même devient prophétique ! Et document très émouvant, un photographe amateur, membre de sa troupe a merveilleusement réussi une photo, trois minutes avant sa mort, alors qu'il apportait les dernières retouches au narrateur du pageant.

Nous avons cru bon de reproduire cette introduction que Charles-E. Harpe avait rédigée 
et incluse dans la brochure de présentation de son « pageant » Les Anciens canadiens. 
On peut y percevoir non seulement la passion contagieuse de Harpe pour son métier 
d'artiste, mais également les valeurs qui l'animaient et qu'il véhiculait par ses œuvres, 
dont une évidente générosité, la coopération entre citoyens d'un même coin de pays, 
l'attachement à notre histoire autant locale que nationale et la célébration de la valeur 
morale et de la grandeur patriotique des fondateurs de la nation québécoise. À lire un 
tel texte, on comprend à quel point nous manquent, de nos jours, des artistes de la 
trempe d'un Charles-E. Harpe qui, il vaut aussi la peine de le souligner, avait travaillé 
bénévolement à la réalisation du « pageant » Les Anciens canadiens.

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La Vie de Jésus, de François Mauriac l'avait à ce point impressionné qu'il m'écrivait en juin 1936 :

« Quel chef-d'œuvre ! La religion ne m'a jamais fait comprendre plus humainement le Calvaire de l'Homme Dieu. Je n'ai jamais si bien compris la magnanimité de Son sacrifice et la scélératesse de notre ingratitude. Comme je l'aime son Jésus ! Que de souffrance et que d'amour dans sa vie ! »

En 1950, Charles-E. Harpe réalisa donc un grand jeu sacré de La Passion du Christ à Saint-Jean-Port-Joli. Ce fut un triomphe qu'il salua en disant : « La Vierge est contente de son poète! » Les dialogues sont basés sur les textes évangéliques, sauf la si belle prière des narrateurs à la Mère des douleurs. Ce tableau de Mater Dolorosa était d'une poignante beauté, et il avait tenu à ce que sa femme personnifie la Vierge dans ce beau drame biblique.

Sans remonter à plus de vingt ans, alors qu'il chantait et écrivait des sketches pour les postes de radios CKCV (à Québec) et CHGB (à La Pocatière), il avait au moment de sa mort des émissions humoristiques hebdomadaires et cinq fois par semaine, un roman-fleuve radiophonique, Les Trottoirs de Québec, à CKCV. [...]

Il était président de la Société des Poètes canadiens-français, membre des Écrivains canadiens, des Écrivains pour la jeunesse, et il appartenait à de nombreuses sociétés. À peine quelques semaines avant sa mort, les Écrivains pour la jeunesse lui avaient consacré un quart d'heure dans une série d'émissions à la station CHLP.

Sa brillante carrière est maintenant terminée. Devant sa tombe, on considérera maintenant son inépuisable talent et son rayonnement littéraire. Il était un grand et bel écrivain.

S'il avait été de ceux qui se payent des publicistes, Charles-E. Harpe aurait connu de son vivant la gloire, le triomphe et l'encens. Mais il avait l'âme trop grande, trop modeste et n'ambitionnait que d'être un apôtre du beau, du bien, de l'art.

On peut s'incliner très bas devant le souvenir d'un tel homme et c'est un devoir de placer son nom en lettres d'or sur un mausolée de marbre. Son œuvre littéraire le mérite, il est de ceux qui ont créé, de ceux dont peut s'enorgueillir la culture canadienne-française. 

Annexes à l'article de Jeanne Grisé paru dans
Amérique française, numéro de juillet-août 1953 :  

Deux lettres inédites de Charles-E. Harpe

Charles-E. Harpe

(Source : Radiomonde, 9 août 1952)


À Jeanne Grisé.

Le 1er juillet 1936

Bonjour chère amie,

J’espère que vous jouissez de vos vacances et j’ai hâte d'en entendre parler. Ici, nous parlons de votre venue. Ma famille sera honorée de vous connaître et ma mère vous fera manger une soupe dont vous me donnerez des nouvelles. Les miens sont très simples. Je prends plaisir à leur réciter de vos vers qu'ils aiment beaucoup.

Hier, c'était le jour de la confirmation de nos petits et la traditionnelle bénédiction des barques, pittoresque, comme vous verrez, et qui n'a son égale que la Sainte-Anne telle que célébrée dans la Beauce.

Elle est jolie la petite chapelle de Sainte-Jeanne avec sa toilette blanche, sa coiffe dentelée et sa croix d'or, une craie bretonne, quoi, adossée contre la falaise et regardant le fleuve un peu houleux à cause du nordet, où dansent les barques, pavillonnées, illuminées de lanternes, fleuries comme des corbeilles, des chemises colorées comme des pétales de tulipes, des bérets ressemblant à des boutons de soleil. Elles ont l'air, ces barques de pêcheurs « de bois », de dessins de couverts de faïence comme on en voit encore sur les vieux vaisseliers. La foule s’agenouille sur le passage de l’Évêque, et c'est l'entrée dans le sanctuaire, reposant par l’atmosphère de bonheur et de simplicité qui règne dans ses murs parfumés d'encens. Les petits autels sont surmontés des membres de la famille du Bon Dieu, des saints, dont le visage a des expressions  d'enfants tranquilles.

Après ta confirmation, le cortège se forme : bannières au vent et chantant l'Ave Maria Stella, il se dirige, précédant l’Évêque, entre deux haies de sapins, vers le quai de la Pointe. Les barques aux noms jolis : (sauf Nausica), La Mouette, L’Espérance, La Dauphine, L'Essor, La Trois-Couleurs, sont serrées les unes contre les autres et l’eau sainte trace sur elles le signe de croix... Puis, comme l'ombre cerne délicieusement ce petit coin providentiel, les cierges s’allument et c'est le retour au chant de Notre-Dame du Canada... Des étoiles brillent partout : dans le ciel, sur la mer, aux fenêtres. Suit le Salut du Saint-Sacrement et après le Magnificat chacun s’en revient vers sa demeure tandis que les gondoles d’un soir assiègent la roule des eaux donnant à la nuit un aspect de carnaval. J’ai regardé, aimé, compris, pour deux, pour vous et pour moi. [...]

J'ai reçu une lettre de M. Fontainas, du Mercure de France, qui me dit grand bien de mes derniers poèmes qu'il publiera bientôt. N’est-ce pas un bel honneur ?

Je vous envoie une photo du char des Muses que j’avais imaginé pour la Saint-Jean, et croqué par l’appareil dans la rue de l'église Saint-Antoine de Bienville. Fait de fleurs, il  souleva beaucoup d'applaudissements. La Reine tenait dans ses mains les livres de Louis Fréchette, natif de Lévis.

Aussi, pour accompagner le grand Victor de ma tante France, une lithogravure de Shakespeare.

Bonjour, amie Jeanne, et ne tardez pas trop à me donner de vos nouvelles. Je continue la musique de Mon cœur et mon espoir, et ça marche bien.

Une poignée de mains,

Charles-E. Harpe

***

À Jeanne Grisé.

Le 21 décembre 1937

Chère amie,

Je sors enfin de ma tanière. Les nuages sombres tentent de disparaître et quelques gouttes de soleil raniment un peu ma pauvre existence : existence de bohème écœuré et dont l’idéal, un certain temps menacé par la maladie, le découragement, les propos malveillants de dénigreurs inhumains, apparaît encore très loin, mais accessible.

Savez-vous ce que je pense ? Le monde est une scène universelle sur laquelle les peuples, blancs ou noirs, interprètent leurs œuvres, burlesques, dramatiques, sanglantes. Les individus s’arrachent littéralement les rôles sublimes, honorifiques, dérisoires, en vertu des qualités réelles ou factices, des vices plus ou moins visibles de chacun dans l’ascension et la faillite des existences. Il y a des vedettes, des cabotins, des utilités, comme il existe des génies, des routiniers, des créateurs, des défaitistes.

La vie est comme un festin. La table est dressée. Les convives savourent les plats successifs. Ils doivent manger selon la fantaisie de leur goût, la censure de leur appétit. Le succès, tel un nectar, grise l’esprit, l’ambition engraisse la convoitise. Plusieurs tombent fatalement en cours de route, saouls de vanité et d’orgueil. Mais, relégués dans les coins, se taisent les jeûneurs, ceux dont les entrailles sont vides et qui n’ont pas la force ni le courage de réclamer. Ils se régaleraient, pourtant, de l’os qu’on jette au chien. Ils seront toujours les figurants, les clowns, qui activent les rouages de la machine sociale, sous les yeux des spectateurs aux mains qui applaudissent, aux ongles qui déchirent, sans aucune pitié, les vies qui s’usent, les cœurs qui se tarissent, les âmes qui s’éteignent, à pétrir la pâte du destin.

Vous voyez dans quel état d’esprit je suis tombé ! Mais quand je songe à votre indulgente et fidèle amitié, c’est comme un souffle de brise qui me caresse le visage. Muette depuis plusieurs mois, la mienne n’en est pas moins vivace, je vous prie de le croire et je m’intéresse à votre épanouissement littéraire. Moralement atteint, en quarantaine, je ne voulais pas écrire. Une certaine pudeur me retenait, vous êtes femme et vous vous souvenez de ce vers : « Il n’est pas beau qu’un mâle pleure ».

Parti le 6 juin, je suis arrivé le 15 octobre. La Gaspésie, la Côte Nord, la Baie des Chaleurs, le Nouveau-Brunswick, le Lac Saint-Jean, la Nouvelle Angleterre, nous avons parcouru toutes ces régions. Si je vous dis qu’en tournée, je suis le régisseur, l’auteur, le chanteur, le pianiste, l’interprète, le secrétaire, vous comprendrez qu’il m’est parfois difficile d’écrire. Le déplacement quotidien, les longues veilles m’épuisent les nerfs et, après le spectacle, je tombe terrassé par la fatigue.

Mon voyage me fut une source précieuse d’inspiration. J’ai vu des paysages que je voudrais éterniser.

Vous avez dû recevoir la musique de votre poème ? Je ne sais pas bien écrire la musique. C’est pourquoi la plupart des improvisations que je joue sont sans lendemain. Toutefois, vous pouvez déchiffrer la mélodie et vous pouvez aussi la faire harmoniser par quelqu'un de compétent en la matière.

Vous trouverez inclus un poème que vous publierez si vous le jugez digne de publication. À cette condition seulement, c’est promis ? 

En terminant, veuillez accepter, chère amie, mes voeux les plus sincères, je ne trouve pas de mots pour vous exprimer tout ce que je désire pour vous, de beau, de bon, de grand, d’heureux. Ma famille se joint à moi dans ce témoignage d’amitié.

Toujours vôtre,

Charles-E.

***

Un poème inédit de Charles-E. Harpe :


                Vœu 


Lorsque je partirai pour l'éternel voyage
Tu seras près de moi, je sentirai ta main
Et tes doigts caresser mes cheveux, mon visage ;

Mon cœur te restera, mon pauvre cœur humain,
Et moi j'emporterai le tien comme un otage,
Lorsque je partirai pour l'éternel voyage.

                                    Saint-Aubert, avril 1947, janvier 1948


Dédicace manuscrite de Jeanne Grisé-Allard dans son recueil
Médailles de cire, mentionné dans l'article ci-haut.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

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Charles-E. Harpe, ce grand inconnu

par Jean-C. Plourde
de l'Union des jeunes écrivains


Dans la revue Amérique française de juin 1953Jeanne Grisé-Allard disait dans son article sur Charles-E. Harpe : « Il était de chez nous et trop peu l'ont connu ».

Lorsque Mme Allard écrivit cette phrase, en sentait-elle vraiment toute la portée ? S'imaginait-elle qu'elle venait de qualifier exactement le mal dont a souffert pendant toute sa vie Charles-E. Harpe ?

« Donner à son peuple du vrai théâtre et de la vraie poésie, toute remplie des arômes de notre terroir », telle semblait être la devise de cet écrivain émérite ; y travailler sans relâche, sans arrêt, jour et nuit, ne jamais regarder en arrière, avancer toujours pour atteindre son noble but : voilà en résumé ce que fut la vie de Charles-E. Harpe. Cependant, nous ses contemporains, nous qui le côtoyions chaque jour, malgré ses souffrances, malgré ses nuits d'insomnie, malgré ses œuvres mêmes, nous ne l'avons pas connu.

Que fallait-il pour rétablir ce déséquilibre (car il faut bien l'avouer que c'en était un) ? Seule la Terrible Faux pouvait accomplir cette tâche surnaturelle. Une fois de plus sa main glaciale se choisit une victime ; et pendant une de ces belles soirées paisibles de nos campagnes alors que le soleil rougeoyant caressait une dernière fois les monts Notre-Dames avant de disparaître sous leur masse imposante, elle frappa.... et les yeux de Charles-E. Harpe se sont clos à jamais.

C'est alors que nous ressentîmes pour la première fois la perte irréparable que venait de nous infliger le destin ; chacun y alla de son bon mot et même nos critiques les plus envieux qui, hier encore, le nommaient le « Jongleur inutile », surent lui trouver des qualités de grand écrivain.

Si vous le voulez bien, nous soulèverons aujourd'hui le noir catafalque de l'oubli, pour repasser, très brièvement sans doute, les faits saillants de la vie de Charles-E. Harpe. Ce sera notre manière à nous de fleurir la tombe du grand poète.

***

 « Ce siècle avait huit ans... » dirait probablement Victor Hugo ; car c'est en effet à Lévis, en 1908, qu'il naquit, l'année même où l'on célébrait dans les vieux murs de Québec le troisième centenaire de l'immortel débarquement de Samuel de Champlain au milieu des peuplades barbares. 

La vieille ville quasi légendaire donnait, comme elle le fit pour Louis Fréchette, asile à un autre artiste. Artiste : tel est le qualificatif qui convient le mieux à Charles-E. Harpe ; il est né ainsi, et il a su le demeurer toute sa vie. Il fut d'ailleurs l'un des seuls de sa génération à ne pas confondre ces deux mots : artiste et pédantisme. La nature, le beau et le sublime n'avaient pour lui aucun secret, il vivait heureux et paisible au milieu d'eux.

Après des études classiques au collège de sa ville natale, où il se fit tout spécialement remarquer par son incessante bonne humeur, il s'achemina vers l'Université Laval et s'inscrivit aux cours de littérature. Ce dernier stage accompli, il s'enhardit à publier dans différents journaux et revues, sous les pseudonymes de René DeBray et de Stéphane, des contes, des nouvelles et des poèmes. C'est grâce à cette collaboration bénévole que Charles-E. Harpe parvint à connaître à fond le métier d'écrivain. 

Rêver était son passe-temps favori. Voici un extrait d'une de ses lettres où il en est question : 

« Je suis un grand rêveur ! Est-ce un tort ? Je crois que le Rêve est le vêtement que, charitable, nous offre la vie, si décevante parfois, pour habiller nos misères et nos désillusions. D'ailleurs, le poète ne doit-il pas voir pour les aveugles, entendre pour les sourds, parler pour les muets ? Ne doit-il pas jouir pour les ignorants et souffrir pour les insensibles ? »

Sa carrière si bien remplie fut cependant interrompue par un séjour de trois ans à l'hôpital Laval de Québec. Cette dure épreuve nous a valu son plus beau livre. Les Croix de chair sont dès le début un cri de désespoir. Nous y retrouvons d'ailleurs dans la page liminaire ces trois cris de désespoir dus à des auteurs célèbres : « Qu'il nous faut donc du temps pour nous apercevoir que nous sommes nés crucifiés » ; « Quand on n'aura vu la douleur que dans les livres et non dans la chair et dans le sang, on ne connaîtra vraiment pas ceux qui souffrent » ; « Rien ne nous fait si grands qu'une grande douleur ». C'est sous ce thème que se développe la première partie du livre. Dans la deuxième, cependant, nous retrouvons un homme transformé et qui, avec le dédain de la terrible maladie, reprend goût à la vie. [...] 

Il offrit sa collaboration à différentes annales. Il écrivit des nouvelles et des critiques littéraires dans Photo Journal, Le Bulletin des Agriculteurs et L'Action catholique. Il fut aussi l'auteur de plusieurs pièces de théâtre.

C'est en 1950 qu'il réalisa pour la première fois à Saint-Jean-Port-Joli La Passion du Christ. Cette pièce remporta un succès foudroyant, qui dépassa toutes les espérances de l'auteur. On accourait de toutes les parties de la province, et même des États-Unis, pour y assister, on s'arrachait les billets.

Il est le fondateur de la troupe « Les artistes du Terroir », connue à présent sous le nom « Les copains de l'Art ». 

Il avait à sa mort un roman-fleuve à la radio CKCV, de Québec, intitulé Les trottoirs de Québec.

Au moment de sa mort, il était membre des Écrivains canadiens, des Écrivains pour la jeunesse, président de la Société des Poètes canadiens-français, et il appartenait à une foule de sociétés. 

Il mourut en 1952, pendant la représentation d'un de ses « pageants » historiques, La Moisson du Souvenir, à Saint-Alexandre-de-Kamouraska. Comme Molière et Jouvet, il s'envola pour un monde meilleur du sein de ses artistes qu'il aimait tant.

Charles-E. Harpe, ce grand inconnu, s'est éteint très humblement au milieu des siens, sans même avoir connu le semblant de la gloire. Ce fut une lourde perte pour la littérature canadienne-française, c'était l'un de ses plus brillants génies. Mais nous avons tout de même lieu de nous en consoler, car si l'homme n'est plus, l'œuvre demeure, pour attester la grandeur d'âme et le génie de son créateur. Elle demeure pour propager son nom à travers les âges à venir ; elle demeure pour démontrer cette maxime restée populaire et toujours vraie : « Qu'un grand homme ne meurt jamais entièrement ». 

Article paru dans La Gazette des campagnes, 30 juin 1955.

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Article paru dans le journal L'Action catholique, de Québec, du 10 juillet 1947 pour souligner
le mariage, le 14 juin précédent, de Charles-E. Harpe avec Gabrielle Arsenault. 

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Monument funéraire de Charles-E. Harpe, à l'entrée,
à droite, du cimetière de Saint-Aubert-de-l'Islet.

(Photos : Daniel Laprès, août 2018 ;
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Recension par Jeanne Grisé-Allard, auteure de l'aticle présenté
ci-haut, du livre de Charles-E. Harpe, Le jongleur aux étoiles,
dans le journal Le Canada Français du 26 février 1948.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Quelques semaines avant sa mort,
Charles-E. Harpe devenait président
de la Société des poètes canadiens-
français, comme le mentionne le
journal L'Action catholique dans
son édition du 23 juin 1952. Cinq
semaines plus tard, Charles-E. Harpe
était terrassé d'une crise cardiaque.

(Source : BANQ)


Article paru dans Le Soleil du 2 août 1952,
à l'occasion de la mort de Charles-E. Harpe.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le Soleil, 1er août 1952.

(Source : BANQ ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)

Le Soleil, 2 août 1952.

(Source : BANQ)

dimanche 5 avril 2020

Épidémie de typhus en 1847 : héroïques victimes de leur dévouement

Les baraques où étaient confinés les immigrants irlandais malades
du typhus, à Pointe-Sainte-Charles, Montréal, 1847.

(Source : Musée McCord ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)



En 1847, le Québec fut frappé par une épidémie de typhus qui fit plusieurs milliers de victimes, particulièrement chez les immigrants irlandais, dont plusieurs sont morts à la Grosse-Ile où ils étaient mis en quarantaine à leur arrivée au pays. Plusieurs autres milliers périrent de ce fléau à Montréal, où ils étaient confinés dans des baraquements situés à la pointe Saint-Charles. On évalue à 6 000 le nombre d'Irlandais qui furent enterrés dans une vaste fosse commune située aux environs de l'entrée montréalaise du pont Victoria, où se trouve ce monument à leur mémoire

(Source : Irish Central ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mais les victimes de cette épidémie ne se limitaient pas aux seuls immigrants irlandais. Plusieurs habitants de Québec et de Montréal perdirent également la vie, dont un nombre importants de prêtres, religieux et religieuses qui s'étaient exposés à la contagion en volant au secours des Irlandais malades afin de les réconforter moralement et de les soigner physiquement. L'évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, fut lui-même atteint mais en réchappa, tandis que son confrère de Toronto, Mgr Michael Power, fut moins chanceux et en mourut.

Mais ce dévouement exemplaire de membres du clergé d'ici est noyé dans la mémoire collective par l'anticatholicisme virulent dont la société québécoise est prise de manière hégémonique et quasi compulsive depuis au moins les débuts des années 1960.

Pourtant, ces prêtres, religieux, religieuses ayant donné leurs vies pour porter secours à ces malheureux, et ce, tandis que ceux qu'on appellerait de nos jours les « professionnels de la santé » du temps refusaient, « même à prix d'argent », d'accomplir leur devoir de fonction, ces prêtres, religieux et religieuses, donc, ils étaient des nôtres, ils étaient de notre nationalité, de nos familles, et rien de ce qu'ils ont accompli et donné, ni de ce qu'ils ont été, ne vaut que l'on rougisse d'eux.

À cet effet, d'ailleurs, ce grand pourfendeur de nos médiocrités et journaliste légendaire qu'était Olivar Asselin (1874-1937) avait dit à son ami Rex Desmarchais : « L'anticléricalisme n'est intéressant sous aucune latitude, et particulièrement sous la nôtre » (dans Rex Desmarchais, Évocations du 2 novembre, revue La Nouvelle Relève, décembre 1941)

Pourtant, Asselin n'était pas une grenouille de bénitier, lui qui ne s'est jamais gêné pour critiquer, parfois même vertement, certains membres du clergé, même des dignitaires de la hiérarchie ecclésiale, lorsqu'il jugeait qu'ils avaient outrepassé leur rôle ou manqué à leur devoir, notamment de charité. Mais il appert qu'Asselin, qui avait du jugement et du bon sens, était aussi capable de faire la part des choses, en plus de n'avoir pas été homme à adopter des réflexes monomaniaques lorsqu'il s'agissait de l'Église ou de toute autre question. D'où sa remarque un brin caustique quant à l'anticléricalisme épileptique qu'il voyait déjà poindre dans la société québécoise de son temps. 

Quoi qu'il en soit, on lira ci-dessous un récit, dont certains passages se révèlent bouleversants sinon poignants, de la misère et de la détresse vécues à la pointe Saint-Charles par les immigrants irlandais, de même que sur les transports de dévouement que leur ont prodigué nombre de prêtres, religieux et religieuses de chez nous, dont plusieurs y ont laissé leur vie.

Le texte est extrait d'une biographie parue en 1885 de Pierre-Louis Billaudèle (1796-1869), membre de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, qui, à l'époque de l'épidémie de typhus, était supérieur du Séminaire de Montréal, dont l'édifice toujours existant est situé à côté de la basilique Notre-Dame. C'est à ce titre qu'il prit part à l'organisation des secours.

Vous pouvez également prendre connaissance de diverses coupures de journaux d'époque, insérées dans le texte, relatant le sacrifice de prêtres, religieuses et autres s'étant dévouées pour le soulagement des peines et misères des victimes de l'épidémie. 


L'année du typhus

Extrait de :

Vie de M. Pierre-Louis Billaudèle


Portrait de Pierre-Louis Billaudèle, p.s.s., tiré de :
Album du Séminaire de Montréal, 1903.

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Au milieu des travaux et pour tempérer les consolations, vinrent se mêler de cruelles épreuves, qui affectèrent profondément l'âme sensible de M. Billaudèle. En 1847, ce fut le typhus qui lui enleva plusieurs de ses confrères. Sept à huit cents Irlandais, partis d'Angleterre, attaqués du typhus pendant la traversée, arrivés en Canada, avaient été mis en, quarantaine à la Grosse-Isle, en bas de Québec ; mais à peine convalescents on les dirigea sur Montréal. Ils y arrivèrent au commencement de juin et furent entassés pèle-mêle dans deux hôpitaux installés à la hâte, à la pointe Saint-Charles.

C'était un triste spectacle que la vue de ces hommes, de ces femmes et enfants, pâles, décharnés, malades et mourants, confondus ensemble, trempés de pluie, tremblants de froid, exténués de misère et de faim, couchés sur un peu de paille, et appelant la mort comme le plus prompt remède à leurs maux.

Le Canadien, 9 juillet 1847.

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Là, s'ouvrait un nouveau champ, fertile pour le dévouement, mais fécond en difficultés pour l'administration de la vaste paroisse de Montréal. Comment organiser un service régulier pour ce surcroît subit de toute une population nouvelle en détresse ? Incontinent, par ordre du supérieur, le collège de Montréal est soudainement fermé, et tous les directeurs et professeurs appelés à la paroisse pour venir en aide au clergé ordinaire. Une station est établie dans les sheds à la pointe Saint-Charles, au milieu même du foyer de la maladie.

Les premiers de tous les prêtres du Séminaire envoyés là furent le vénérable M. John Richard, âgé de 60 ans, et M. E. Picard. Depuis de longues années, M. Richard était chargé en chef de la desserte de la congrégation irlandaise. Environné qu'il était de la confiance et de la vénération publiques, ce digne prêtre parut au milieu de ce peuple comme un envoyé de Dieu. Dès son arrivée, il pénétra de respect pour sa personne tous les agents de la commission sanitaire, composée en grande partie d'officiers anglais protestants. Bientôt, sur ses représentations inspirées par la haute prudence qui le caractérisait, tout le service des malades fut organisé aussi bien que les circonstances exceptionnelles où l'on se trouvait pouvaient le permettre.

Le Canadien, 9 juillet 1847.

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À cette époque, Mgr Bourget venait d'arriver de son second voyage de Rome. Sa Grandeur et son vénérable coadjuteur allèrent eux-mêmes en personne sur le théâtre de la maladie, et l’on sait que Mgr J.-Charles Prince fut atteint de la contagion d'une manière très grave. Il eut toutefois le bonheur d'en relever. D'autres prêtres de l'évêché eurent l'honneur de faire le même service, entre autres M. Rey, prêtre français âgé de 60 ans, qui fut victime de son dévouement.

Mais bientôt la maladie s'étendant dans la ville, et le service ordinaire devenant de plus en plus difficile, et enfin les prêtres eux-mêmes ayant été en grand nombre atteints du fléau, on se vit dans l'obligation de demander ailleurs un secours devenu nécessaire. C'est alors que M. Billaudèle s'adressa aux Révérends Pères Jésuites, et cette société envoya immédiatement de New-York six de ses membres, savoir : les RR. PP. Driscoll, Mignard, Dumerle, Duranquet, Ferrard et Schienski. Ces religieux, logés au séminaire, se mirent à travailler, de concert avec les messieurs [Sulpiciens] de la paroisse [Notre-Dame], et vaquèrent avec eux au service de jour et de nuit sur tous les points de la ville. Ce service ainsi organisé fonctionna pendant la plus grande partie de l'été que sévit la maladie.

Le Canadien, 9 juillet 1847.

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Mais ce n'était pas impunément qu'on pouvait affronter le fléau alors dans toute sa force ; nombre de prêtres furent bientôt atteints : au séminaire, MM. Morgan, Caroff, P. Richard, J. Richard, lesquels devaient tous succomber. D'autres prêtres [Sulpiciens] du séminaire furent adjoints à M. J. Richard, entre autres MM. A. de Charbonnel, Pierre Richard, H. Prévost, Connolly, etc. Plusieurs de ces messieurs furent frappés de la contagion et conduits aux portes du tombeau. Voyant que les commissaires du gouvernement ne pouvaient se procurer, même à prix d'argent, aucuns garde-malades, ils suggérèrent l'idée d'appeler à leur secours les sœurs de l’Hôpital Général [fondé et alors dirigé par les sœurs Grises, ou soeurs de la Charité]

La demande ayant été faite, M. Billaudèle, en compagnie de M. Connolly, alla lui-même faire appel à la charité de ces bonnes religieuses, qui toutes s'offrirent pour affronter le fléau et soigner les malades. Dès le lendemain, 2 juin, huit religieuses, assistées de cinq femmes de service, se rendirent aux sheds à pied, sous une pluie battante, et à travers des chemins défoncés, boueux et presque impraticables.

Les commissaires du gouvernement les accueillirent avec reconnaissance et leur confièrent l’intendance et l'administration des hôpitaux, leur donnant tout ce qu'elles demandaient pour l'assistance des malades, et qu'il était en leur pouvoir d'accorder.

Le Canadien, 18 août 1847

Portraits tirés de : L'Institut de la Providence, vol. 2, Montréal, 1928.

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Dès le premier jour, les sœurs de la Congrégation [de Notre-Dame] leur envoyèrent les principales provisions dont elles avaient besoin ; cette charité fut imitée par plusieurs personnes généreuses.

Cependant le nombre des malades croissait toujours par l'arrivée de nouveaux immigrants. À la fin de juin on en comptait plus de 1 100 ; les hôpitaux ne suffisaient plus pour les contenir, et la pluie, la boue, le vent, la difficulté des chemins, tout contribuait à rendre leur situation plus déplorable.

L'excès de leurs souffrances les jetait dans un état d'insouciance générale ; couchés jusqu'à quatre dans le même lit, ils ne se préoccupaient que de leur mal, et la mort de leurs compagnons les trouvait insensibles ; on en voyait reposer entre deux cadavres noirs, défigurés, infects, dont la seule vue donnait le frisson, sans que ce voisinage ne leur inspirât aucune horreur.
Le Canadien, 8 octobre 1847

Portrait tiré de : L'Institut de la Providence, vol. 2, Montréal, 1928.

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Ce qui navrait le cœur, c'était la vue de ce grand nombre d'enfants que la mort laissait orphelins. Chaque matin on les arrachait d'entre les bras de leurs mères expirantes, et parmi ces enfants, il y en avait des tout jeunes qu'il fallait détacher du sein maternel, cherchant la vie là où déjà régnait la mort. Les cadavres exposés au soleil, sur des planches, en attendant la sépulture, répandaient au loin l'infection, ou donnaient lieu à des scènes désolantes.

Un jour, un pauvre Irlandais, débarqué de la veille, arrive à la pointe Saint-Charles demandant sa femme qui l'avait précédé à Montréal. Personne ne peut lui en donner des nouvelles ; il parcourt, inquiet et désolé, tous les sheds sans pouvoir la retrouver ; il arrive enfin au lieu où sont déposés les cadavres des décédés de la nuit ; il les examine un à un, il s'arrête enfin ; il se jette à terre en poussant des cris lamentables, il se traîne auprès d'un de ces cadavres qu'il couvre de ses baisers et de ses larmes. Il venait de retrouver celle qui avait été la compagne et la consolation de sa vie ; son désespoir n'avait plus de bornes, il fallut l'arracher de cette scène de douleurs.

L'Aurore des Canadas, 27 août 1847.

Ces scènes se renouvelaient chaque jour, lorsqu'il fallait procéder à la sépulture des morts ; pères, mères, époux, épouses et enfants entouraient ces restes qui leur étaient si chers, s'opposant à leur départ et poussant des cris de désespoir qui arrachaient des larmes et fendaient l'âme. Les prêtres, les religieuses se mêlaient à ces scènes de désolation pour en tempérer l'amertume par quelques paroles de paix et de résignation.

Alors Montréal vit se renouveler les merveilles de charité qui ont fait la gloire de l’Église catholique dans tous les siècles et dans tous les lieux où elle a joui de la liberté d'exercer son zèle. Tandis que les hommes qui se disent les ministres de l’Évangile du Christ fuyaient devant le fléau et se tenaient prudemment éloignés du foyer de la contagion, se conservant pour leurs femmes et leurs enfants, le clergé catholique, dont les malheureux sont la famille, donna aux immigrants son temps, ses peines, ses nuits, son ministère, et sa vie, leur rendant les services les plus vils et les plus rebutants. On vit alors l'évêque, à la tête de ses prêtres, remuer la paille infecte du lit des malades, laver leur linge, aller puiser à la rivière l'eau dont ils étaient altérés, par les nuits les plus sombres, sans être un instant arrêté par la pensée des mille dangers auxquels il s'exposait, et dont beaucoup ont été les héroïques victimes.

Les religieuses de l'Hôpital Général ne pouvant plus suffire, il fallut appeler à leur secours les sœurs de la Providence, et cette assistance ne suffisant pas encore, il fallut ouvrir le cloître et appeler les religieuses de l'Hôtel-Dieu sur ce théâtre de misère et de mort.

L'Aurore des Canadas, 27 août 1847.

Au commencement de juillet, vingt-trois sœurs de Charité étaient atteintes du fléau. [Les sœurs] de la Congrégation [de Notre-Dame] leur [offrirent] la résidence de l'île Saint-Paul comme plus salubre que leur maison de Montréal, mais elles ne crurent pas devoir accepter. La ferme Gregory, qui était plus proche, fut mise plus tard par le séminaire à la disposition des convalescentes.

Quinze sœurs [reçurent les derniers sacrements] dans un seul jour, le jour même de la fête de leur supérieure. La sœur Limoges mourut la première, et en moins de deux mois sept autres la suivirent. La sœur Limoges n'avait que vingt ans ; pleine d'obéissance, d'une humeur toujours égale, elle était l'ange des pauvres, dont elle aimait à soulager la misère.

La sœur Primeau était encore novice ; elle s'était distinguée par sa régularité, son humilité. On l'avait toujours trouvée prête à rendre aux malades les services les plus humiliants ; elle mourut le sourire sur les lèvres.

Une autre, novice depuis seulement trois mois, la sœur Collins, remarquable par sa modestie, son esprit de recueillement, la promptitude de son obéissance, et pour qui un désir de la supérieure devenait un ordre, s'était portée avec ferveur au secours des immigrants ; elle les pansait, elle les peignait, elle les exhortait à la patience ; elle puisa la mort dans son ministère, et ses derniers exemples furent ceux d'une admirable résignation au milieu des plus cruelles souffrances.

La sœur Marie comptait vingt-deux ans de profession. C'était compassion de la voir toujours trempée de pluie ou de sueur, cherchant la nourriture de ses malades, ou assise à leur chevet, soignant sans répugnance leurs ulcères et leurs plaies.

Encore une enfant de six mois de postulat, un modèle de régularité, la sœur Bruyère, que le désir de la perfection portait aux plus généreux sacrifices. On lisait sur son visage la simplicité et la candeur de son âme. Dieu se contenta de ses premiers sacrifices et l'appela à une vie meilleure.

Le Canadien, 29 novembre 1847.

À la fin de juin mourut la sœur Sainte-Croix, professe depuis dix ans, et depuis sept ans secrétaire de la communauté. C'était la règle vivante, et son recueillement inaltérable prêchait à toutes ses sœurs la continuelle présence de Dieu. Malgré une constitution faible et délicate, elle demanda à voler au secours des malades. Pendant un long mois elle fut une mère pour eux ; elle ne parlait que de ses chers malades, elle ne s’occupait que d'eux, elle embrassait ces pauvres femmes couvertes de haillons, de vermine et de boue ; elle fut frappée au milieu des pestiférés, et dans le plus fort de ses souffrances, elle ne les oublia pas. On l'entendait s'écrier : « Oh! qu'ils sont malheureux !... qu'ils sont misérables!......que je les plains ! » La supérieure lui ayant témoigné le désir, au nom de la vertu d'obéissance, de la voir demander sa guérison à saint Joseph, malgré son extrême répugnance, elle fit cette simple prière : « Saint Joseph, rendez-moi la santé ». Mais le fruit était mûr pour le ciel.

Une vénérable religieuse de quarante-six ans de profession fut la dernière victime du fléau ; elle était d'une admirable douceur, elle avait une prédilection pour la plus infirme de la maison. Son grand âge ne lui permettant pas d'aller aux sheds, elle prit la place de sœur Marie à la salle des vieillards ; elle y soigna quelques malades du typhus. Ce fléau ne lui fit pas grâce et l'emporta dans peu de jours ; le martyre de la charité couronna une longue vie de vertus.

À Québec également, des membres du clergé s'engagèrent
 au service des victimes du typhus. Par exemple, l'abbé
Charles-Félix Cazeau (1807-1881), alors secrétaire de
l'archevêque de Québec et qui devint plus tard vicaire-
général du diocèse de Québec.

Entrefilet : Le Canadien, 7 juillet 1847 ;
Brochure signée par C.-F. Cazeau : collection Daniel Laprès.

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Cette maison religieuse offrit pendant trois mois un spectacle bien désolant ; tous les exercices réguliers furent suspendus. Le service même des pauvres fut interrompu ; tous les appartements étaient convertis en infirmeries. Pour les religieuses, les unes étaient occupées auprès des malades de la pointe Saint-Charles ; les autres clouées sur leur lit par de cruelles souffrances, se voyaient abandonnées du dehors, tant on craignait en pénétrant dans leur maison d'y trouver la contagion. Dans cette triste situation, M. Billaudèle s'efforça de leur faire oublier et leur abandon et leurs pertes. [...]

[D’autres prêtres moururent de leur zèle à soulager les victimes du fléau]. M. Patrick Morgan avait succombé le 8 juillet ; c'était un homme de zèle et de charité. Le 13, c'était le tour de M. Rémi Carof ; homme d'une douceur, d'une simplicité charmantes. Un jour qu'il était à l'Hôpital Général, faisant à la communauté la visite de bonne année, la supérieure et ses sœurs se mirent à genoux pour lui demander sa bénédiction ; mais l'homme de Dieu, se jugeant indigne de cet honneur, tomba lui-même à genoux : « C'est à vous de me bénir », dit-il à la supérieure ; un pieux débat s'éleva où l'humilité du saint homme ne put être vaincue. « On se releva en riant, racontent les mémoires, et personne n'eut de bénédiction ».

Le 15, M. Pierre Richard les suivait ; il avait passé ses jours et ses nuits au milieu des pestiférés. Plus d'une fois il avait failli se noyer au milieu des ténèbres, en charriant l'eau qui leur était nécessaire ; il reposait au milieu d'eux sans pouvoir se défendre de la vermine dont ils étaient couverts ; et lorsqu'on l'en avertissait, il la secouait en souriant : « Ce sont, disait-il, autant de perles pour le ciel ». Un jour, accablé de fatigue, il rencontre une religieuse non moins harassée que lui : « Ma sœur, lui dit-il, croyez-vous que nous n'avons pas bien gagné quelques planches pour notre cercueil ? »

Le Journal de Québec, 19 août 1847.

Huit jours après succombait M. John Richard. Il avait été, comme nous l'avons déjà, dit, un des premiers à voler au secours des immigrants. En les voyant couchés sur des planches nues, il fit demander de la paille aux commissaires. « Envoyez plutôt une charge d'or à ce saint prêtre », répondit un des employés. « Peu importe, répondit un autre, M. Richard amasse des trésors pour un lieu où l'or et la paille sont la même chose ». Il avait réuni tous les orphelins du typhus et fait construire un shed à part pour les recevoir ; il y fit porter des couchettes, travailla lui-même à remplir leurs paillasses, et quand ils furent installés, c'est au milieu de ces enfants qu'il se plaisait à réciter son bréviaire. [...]

Pour qui a connu M. Billaudèle, il est aisé de concevoir quelle peine il éprouva en voyant succomber les plus zélés de ses confrères, tandis que d'autres atteints du même fléau disputaient à la mort un reste de vie prête à s'éteindre. Alors il se dévoua lui-même, malgré le peu de connaissance qu'il avait de l'anglais, il se rendit auprès des pestiférés, mais atteint de la contagion, il fut forcé d'aller demander, au fort de la montagne, un air plus pur et un peu de repos.

Tiré de : Vie de M. Pierre-Louis Billaudèle, grand-vicaire et dixième supérieur du Séminaire de Montréal, Montréal, Librairie Saint-Joseph, 1885, p. 69-79.