dimanche 4 janvier 2026

Saccage de la culture générale et déchéance des nations

Une métaphore en image de l'état actuel de l'éducation publique
du Québec tel qu'imposée par les idéologues et bureaucrates
de cette "révolution tranquille" que beaucoup trop de gens
perçoivent encore comme une "Merveille du Monde".


Photo : 
Le Progrès de Coaticook, 6 juin 2024


Le Frère Marius Soffray, promoteur de
la culture classique et des Humanités

(1884-1971)


   Il y a quelques mois, on a assisté au Québec à la canonisation laïque de Guy Rocher, mort centenaire, qui est surtout connu en tant que principal concepteur du système bureaucratisé d'éducation du Québec, lequel produit, nous ne le savons que trop, de très beaux résultats comme l'effondrement de la culture générale dans la société dite québécoise, sans parler du fait qu'il fournit en moyenne, bon an mal an, un analphabète plus ou moins fonctionnel sur deux finissants du cours secondaire. Et on ne parle pas ici de l'endoctrinement idéologique qui est martelé dans ces écoles publiques. Rocher fut, tel qu'il fallait s'y attendre, consacré en tant que « Géant du Québec », comme on en a pris l'habitude lorsque passe de vie à trépas n'importe quel personnage plus ou moins célèbre, quels que soient ses mérites réels ou imaginaires ; ce qui est sans doute une manière de compensation pour le fait que nous sommes encore un peuple nain tant politiquement que culturellement. Mais que voulez-vous, quand on baigne depuis des décennies dans une société où l'on est tenu de croire et de proclamer que la fameuse révolution tranquille devrait être considérée comme une nouvelle "Merveille du Monde", on ne saurait s'étonner de la ferveur unanimiste dont Guy Rocher fut l'objet, et dans son cas, il est vrai que l'encens commença à être répandu longtemps avant sa disparition. 

    Rocher fut, pour tout dire, le principal concepteur de l'éjection quasi totale de ce qu'on a appelé les Humanités dans le système scolaire québécois. Ayant puisé son inspiration dans les très utilitaristes et matérialistes écoles publiques américaines, ce qui n'est pas tout-à-fait un signe d'originalité ni surtout de passion pour la vie de l'esprit, Rocher est celui à qui nous devons notamment ces horribles polyvalentes à l'architecture aussi anxiogène que brutalement inesthétique, et qui sont loin d'être des lieux où serait dispensé un enseignement favorisant l'acquisition d'une culture générale. C'est qu'il fallait surspécialiser les étudiants, réduire leurs existences à un statut de producteurs-consommateurs, et pour ce faire, il fallait les priver des connaissances larges et approfondies qui les auraient ouverts à des intérêts et enrichissements culturels sortant de leur champ de formation, mais que les génies à la tête de la bureaucratie de l'éducation publique québécoise considéraient inutiles et non nécessaires. 

   Cette conception outrancièrement utilitariste de l'éducation a directement sinon le plus contribué à l'effondrement de la culture générale au Québec. Nous sommes devenus un peuple de producteurs, de consommateurs, incultes, sans vie de l'esprit, comme en témoignent notamment ces reflets du niveau culturel que sont les stations de radio commerciales (mais pas que) qui martèlent à longueur de journée des niaiseries et grossièretés qui abêtissent le peuple. Pour en avoir un aperçu si ça vous a échappé, écoutez l'une stations régionales de larges réseaux comme Rouge FM ou Radio-Énergie, à partir de 16 heures jusqu'à minuit. Les autres réseaux ne valent guère mieux. Si vous n'avez pas encore idée de ce que signifie les épithètes "minable" et "abrutissant", vous serez copieusement servi et vous pourrez constater le niveau pitoyable de la demande québécoise en matière de radiophonie ; car, ne nous y trompons pas, si ce que ces réseaux radiophoniques diffusent est aussi avilissant et abject, c'est parce que c'est ce type de contenu que demandent les masses d'auditeurs. Et ces masses d'auditeurs, elles ont été pour l'essentiel formatées par le système bureaucratique d'éducation dont Rocher est l'un des principaux concepteurs.

   Pourtant, bien avant la génération des Guy Rocher, il y avait au Québec nombre de figures consacrées à l'instruction du plus grand nombre et au redressement culturel et intellectuel de notre nationalité. L'une de ces figures est Marius Soffray, né en France en 1884, arrivé au Québec en 1903 et décédé à Joliette en 1971. Ce religieux membre de la congrégation des Clercs de Saint-Viateur fut sans doute l'un des plus importants promoteurs de la culture générale et des Humanités dans notre système d'enseignement. 

   Son biographe, J.-A. Larivière, écrit : 

   « Il fut un éducateur d'élite, et disons par analogie, presque un commando de l'enseignement classique traditionnel. Marius Soffray n'a jamais fait la manchette des journaux. Il n'a pas inspiré son époque, il en a tout simplement incarné le meilleur esprit. Formé avant la première grande guerre, il a adopté les idées courantes de ce temps sur les humanités classiques, il en a vécu dans toute la mesure de ses moyens. Menant de front l'enseignement et les recherches personnelles, il est demeuré fidèle à des tâches qui inspirent le vrai, le beau et le bien. Les deux générations de collégiens et d'universitaires qu'il a instruits et formés, les travaux érudits qu'il a laissés, témoignent de son excellence ». 

   Aussi : 

    « Marius Soffray eut l'audace de poursuivre la supériorité en cultivant les humanités classiques, à la fois dans l'enseignement et la recherche. Travaillant inlassablement, il a éprouvé de la joie et une raison de vivre longtemps en pleine activité. Ainsi a-t-il vécu heureux. Nous le présentons comme un exemple de travail et de vie intérieure et un humaniste qui a partagé ses valeurs avec son prochain ; il peut servir de modèle aux étudiants de tout âge qui s'engagent formellement et tout entiers à hausser et à enrichir les esprits, à briser les liens de l'ignorance qui asservissent les hommes. Il s'est volontairement arraché à la médiocrité et s'est élevé au point d'atteindre une stature enviée. La force de sa détermination provenait de sa foi, de son désintéressement voulu et de sa noblesse d'âme ». 

   Le Frère Soffray, qui fut notamment doyen de la faculté de littérature de l'Université de Montréal, en plus d'être l'un des meilleurs hellénistes de son temps, était une personnalité fort originale qui n'avait pas froid aux yeux lorsqu'il s'agissait de secouer certaines torpeurs académiques ou institutionnelles. Mais surtout, bien avant les années 1960, il avait vu poindre les dangers de la surspécialisation de l'enseignement tel qu'elle s'est finalement imposée dans le système public d'éducation pour lequel plusieurs se pètent encore les bretelles de nos jours. 

   En prenant connaissance des propos et écrits qu'il a émis sur ce sujet, et au vu et au su des conséquences que nous vivons de nos jours de cette surspécialisation dans la formation scolaire, on découvre la dimension prophétique de la vision du Frère Marius. Que l'on soit catholique comme il l'était ou non, on ne saurait nier la claivoyance de cet homme dédié au relèvement culturel de notre peuple qu'il a fait totalement sien, lui qui connaissait et aimait sans doute mieux notre histoire nationale que plusieurs des nôtres. 

   Donc, afin d'initier ou, mieux encore, de stimuler une salutaire réflexion sur ce qu'il est advenu de notre peuple et des tristes lendemains qui le guettent si un coup de barre n'est pas donné à court terme, voici deux extraits tirés de la biographie consacrée au Frère Marius et parue en 1975, quatre ans après son décès. Car ce qui était annoncé avec une inquiétude lancinante dans ces propos d'il y a plus d'un demi-siècle s'est tout à fait réalisé dans le contexte québécois d'aujourd'hui : 

Brochure biographique du Frère Marius Soffray, 
d'où sont tirés les deux extraits ci-dessous. 

   « L'histoire nous apprend entre autres choses que la déchéance des États forts et prospères se prépare de longue main par la faiblesse de leurs dirigeants. Les aspirants aux postes influents doivent renoncer à l'égoïsme et à la loi du moindre effort. S'ils adoptaient durant leur formation, comme objectif ultime, les gros revenus, l'acquisition du bien-être matériel, la satisfaction de leurs caprices et de leurs ambitions par l'arrivisme et, tout au bout, une existence de sécurité en marge de la société tout en profitant de ses avantages, ils prépareraient à la longue la dégradation de la vie sociale et de la société elle-même. Les dirigeants de demain se forment à l'école sous la direction de maîtres sérieux et consciencieux dans l'exécution de leurs fonctions auprès des jeunes étudiants. Il nous semble que la spécialisation professionnelle sans le prérequis d'une formation générale aboutit à de grands malaises sociaux comme ceux que nous expérimentons. Ceux qui les attisent portent des oeillères qui les empêchent de voir le droit d'autrui et le bien commun et de trouver un équilibre d'intérêts stable qui satisfasse les différentes classes de citoyens. [...] Les esprits soumis à une discipline forte et éprouvée se trempent et deviennent un rempart contre l'abandon des principes de base qui protègent la survivance des peuples et favorisent leur rôle bienfaisant dans la communauté des nations » (p. 74-75).

   « En remettant à l'ouvrier sa juste part du produit brut national, la société préserve la dignité humaine et jugule la tendance du capital à rétablir l'esclavage. Il existe toutefois des valeurs spirituelles et culturelles qui contribuent au bien-être d'une nation autant que l'argent bien réparti : la culture générale en est une. 

   Au dessus du consensus des foules bruyantes planent des principes matérialistes que manient fort habilement des techniciens démagogues brouilleurs d'assemblées, au service d'intérêts cachés qui se substituent aux légitimes gardiens du pouvoir. Les silencieux, d'autre part, agissent selon d'autres principes intangibles et en particulier une loi de l'esprit que l'on ne peut ignorer sans risquer l'avenir d'une civilisation. La spécialisation poussée à l'extrême est dangereuse. Elle est née de la division des tâches que l'on veut appliquer au cerveau humain. En cédant trop à la loi du moindre effort, on aiguille prématurément l'esprit des étudiants sur une voie strictement utilitaire et l'on attache une importance exagérée à la sempiternelle question : "À quoi cela peut-il servir dans la vie ?" On accepterait ce critère dans certains cas, à certains points de vue et dans un temps de crise ou d'urgence ; mais on ne doit pas abandonner pour autant des valeurs intellectuelles et des méthodes qui collent à la nature de l'homme et qui l'ont bien servi depuis des millénaires » (p. 85-86).



Le Frère Marius Soffray dans la cour du Collège Bourget,
à Rigaud, durant l'année scolaire 1907-1908. L'auteur de 
ces Glanures, qui fut pensionnaire au collège Bourget 
soixante-dix ans plus tard, a bien connu l'emplacement
précis où se trouve le Frère Marius sur cette photo.

Le 24 janvier 1961, le Frère Marius Soffray se fit remettre 
l'insigne de la Légion d'honneur par l'ambassadeur de 
France au Canada, Francis Lacoste, pour l'importance
de sa contribution à l'éducation aux Humanités et à 
la vie académique canadienne-française au Québec
comme ailleurs.