dimanche 9 août 2015

Éva Circé-Côté : laïque et patriote, une femme pour notre temps


Éva Circé-Côté fait partie de nos compatriotes qui ont le plus lutté pour le progrès de la société québécoise, notamment sur le plan des libertés fondamentales dont nous jouissons encore de nos jours. Mais elle demeure une figure peu connue, et ce, pour notre plus grande perte, comme vous pourrez le mesurer à la lecture du présent billet.

Je l'ai découverte il y a une dizaine d'années environ, par pur hasard, alors que je bouquinais à l'excellente libraire d'occasion Le Livre voyageur, rue Swail dans le quartier montréalais de Côte-des-Neiges. Dans le rayon des livres d'histoire québécoise, se trouvait un exemplaire de l'édition originale, parue en 1924, du livre qu'Éva avait consacré à Louis-Joseph Papineau. L'exemplaire était de plus dédicacé de sa main, et je n'ai donc pas hésité à l'acheter, d'autant plus que le prix était tout de même fort abordable, selon la typique politique du libraire, le spirituel et truculent Bruno Lalonde. 


Aussitôt arrivé chez moi, je plongeai dans la lecture de ce livre. J'y découvris non seulement un brillant récit du parcours politique de Louis-Joseph Papineau et du combat des Patriotes de 1837-38, mais également une captivante synthèse de l'histoire des luttes pour la liberté de penser et la laïcité au 19e siècle québécois et des principales figures qui les ont incarnées. En lisant ce livre (réédité en 2005 par les éditions Lux et qui est encore disponible chez votre libraire), on se rend compte avec une vive acuité du fait que les libertés dont nous jouissons aujourd'hui, elles qui d'ailleurs sont gravement menacées par l'ignoble projet de loi 59 de Philippe Couillard, ne sont pas tombées du ciel, et qu'elles ont plutôt été la conséquences d'âpres luttes qui ont coûté cher à celles et ceux qui ont eu le courage et la générosité de les mener.

Curieux d'en découvrir plus sur l'auteure d'un tel ouvrage, je me suis mis à rapailler des informations sur Éva Circé-Côté, ce qui ne fut pas une tâche facile car peu de choses avaient jusqu'alors été publiées sur elle. J'ai pu toutefois trouver un exemplaire d'un livre qu'elle avait publié en 1903 sous un pseudonyme, Colombine, et dont le titre était Bleu, blanc, rouge, ce qui indiquait nettement l'adhésion d'Éva à l'idéal républicain, qu'incarnait alors le drapeau tricolore français. Dans le Québec de 1903, c'était déjà là en soi quelque chose d'assez audacieux, sinon téméraire. Les théocrates du temps ne se sont d'ailleurs pas retenus de lui lancer leurs foudres.


Même si Bleu, blanc, rouge ne contient rien d'outrageusement subversif, même pour l'époque, sa jeune auteure y émet quand même quelques piques à l'endroit de la vanité et du sentiment de supériorité qui prévalaient dans certaines classes de la société. Ainsi, dans un chapitre où elle raconte une balade au cimetière de la Côte-des-Neiges, Éva esquisse un contraste saisissant entre l'orgueil vénal des vaniteux et parvenus, et la gloire qui, parce qu'ils ne l'ont pas recherchée pour eux-mêmes mais plutôt parce qu'ils ont lutté pour les libertés de notre peuple, rejaillit sur les Patriotes mis à mort par l'oligarchie en 1837 :

« Pourquoi appeler un cimetière le champ de l'égalité ? Mensonge encore ! La distinction des castes survit dans ce monde pétrifié qui n'est qu'un simulacre du monde des vivants. Comme les personnes, certains tombeaux ont une morgue aristocratique, un mépris de la plèbe, qu'ils affichent avec impudence. On sent leur dédain d'être frôlés par l'humble croix des pauvres, au soin qu'ils ont pris de s'isoler dans de somptueuses chapelles, de peur d'être effleurés par le souffle vulgaire des parias.

Il est des morts sots ou parvenus qui se croient voués à l'immortalité parce que le monument qui recouvre leur nullité a coûté un demi-million de dollars. Des orgueilleux prévoyant l'oubli de leur nom ont cru prudent de choisir d'avance, sur une hauteur, le site de leur tombeau. Et même, ô vanité, certains ont voulu jouir par anticipation d'une gloriole posthume en faisant de leur vivant la pyramide qui devra contenir une poignée de cendres!

Mais dominant ces mesquines ambitions, toutes ces vaines prétentions de la vanité, comme un chêne les maigres arbrisseaux de la forêt, le monument des exécutés de 1837 pousse avec fierté la pointe de son aiguille en pierre jusqu'au ciel. Droit, sévère, sans ostentation, comme les humbles héros dont les noms en lettres d'or scintillent sous un rayon de soleil - moins profondément gravés dans le marbre que dans nos coeurs.

Ah ! ces braves ! comme ils surent mourir sans défaillance pour assurer nos libertés ! Que leur monument soit la colonne lumineuse guidant notre patriotisme vers la Terre de l'Indépendance, dont la vue guérit les âmes des morsures de l'envie, l'ennemie de notre peuple, ce reptile immonde qui sème la division dans nos camps et empoisonne nos plus nobles aspirations !»
Bleu, blanc, rouge, p. 87-88.

En 1903, justement, Éva Circé-Côté faisait jouer au Théâtre National Français à Montréal, Hindenland et Delorimier, une pièce dédiée aux martyrs de 1837-38.  Elle consacra d'ailleurs une grande partie de son engagement à réhabiliter la mémoire de Louis-Joseph Papineau, qui était diffamée par les bien-pensants du temps, et à souligner l'importance de nous souvenir des luttes des Patriotes et des raisons qui les justifiaient, nous faisant ainsi comprendre à quel point leur sacrifice a été le ferment de nos libertés.

Libérale au sens des Patriotes (donc à des années-lumières des pseudos libéraux du PLQ d'aujourd'hui), progressiste, laïque, Éva Circé-Côté soutenait la cause de l'éducation gratuite et obligatoire, de même que celle de l'accès à la culture pour les classes sociales ouvrières et défavorisées. Elle avait épousé un médecin qui partageait ses convictions humanistes, le docteur Pierre Salomon-Côté, dit le "médecin des pauvres" et créateur à Montréal de ce qu'on appelle la médecine sociale, et dont le cabinet était situé au coin des rues Rachel et Saint-Denis.

 

Le docteur Côté est malheureusement décédé en 1909 à un jeune âge, soit 33 ans à peine, laissant Éva seule avec leur fille unique. Ses funérailles suscitèrent tout un émoi, sinon une vive controverse, car Éva avait tenu à faire respecter les dernières volontés du docteur Côté, qui était libre penseur, quant à ses funérailles qu'il ne voulait pas religieuses. De plus, il tenait à ce que son corps soit incinéré, ce qui ne fit qu'accroître le scandale. C'est donc un corbillard dépourvu de croix que les proches et amis ont suivi le long des rues Saint-Denis, Rachel, de l'Esplanade et Mont-Royal, en direction de l'incinérateur du cimetière protestant du Mont-Royal. Éva fut littéralement maudite par la presse cléricale et bien-pensante, particulièrement dans La Vérité du fanatique délirant Jules-Paul Tardivel, pour avoir, elle une femme, tenu ferme dans l'application des très laïques dernières volontés de son mari.

Mais ce n'est pas tout : Éva a également fondé, en 1908, le Lycée des jeunes filles, d'esprit laïque et premier établissement d'enseignement supérieur pour jeunes filles au Québec, ce qui n'allait pas atténuer l'odeur de soufre qui se dégageait d'elle selon les ultra-cléricaux du temps.

Sous divers pseudonymes afin de la protéger des griffes des bien-pensants, Éva collabora à divers journaux, dont entre autres Le Pays, de l'anticlérical notoire Godfroy Langlois, Le Journal de Françoise, de la féministe et libre-penseuse Robertine Barry, Le Nationaliste, du polémiste Olivar Asselin, etc., y défendant toujours ses convictions en faveur des droits des femmes, de la justice sociale, de l'éducation gratuite et obligatoire, de la laïcité, le tout en rappelant constamment l'importance, cruciale à ses yeux, de l'attachement à la patrie.

De 1915 à 1932, Éva oeuvra également à titre de bibliothécaire-adjointe à la Bibliothèque de Montréal. Elle fut cavalièrement congédiée de cette fonction lorsqu'un bien-pensant hostile à ses idées, Aegidius Fauteux, prit la direction de cette institution. Outre cet odieux congédiement, il y a d'ailleurs quelque chose de profondément injuste et révoltant dans le fait que l'édifice initial de la Bibliothèque municipale, rue Sherbrooke face au parc Lafontaine, ne porte pas le nom d'Éva Circé-Côté, car elle en a été la principale âme fondatrice et cheville ouvrière, et cela durant des années. Mais parce qu'elle était une femme, par surcroît promotrice de la laïcité, elle n'a jamais pu obtenir la direction de la Bibliothèque municipale, un poste qui aurait dû pourtant lui revenir de plein droit et en toute légitimité, compte tenu du rôle clef qu'elle a joué dans le développement de cette institution. C'est donc dans ces conditions et le plus simplement du monde que le premier plouc desséché venu a pu la virer.

Il est aussi à souligner qu'Éva, dès ses premiers écrits du début des années 1900, faisait preuve d'une profonde détestation du racisme. Elle a toute sa vie combattu ce fléau déshumanisant, ayant notamment pourfendu les antisémites qui étaient particulièrement en vogue dans les années 1930, ici comme ailleurs au Canada et dans les autres pays occidentaux. Éva voulait que le Québec devienne une terre de liberté, un refuge paisible pour celles et ceux qui, de partout dans le monde, fuyaient les régimes tyranniques, notamment ceux, particulièrement malicieux et cruels, de type théocratique. Pour cela, elle voulait une immigration qui soit compatible avec ce noble et généreux but, donc elle était opposée à ce qu'elle appelait une "immigration outrancière" et sans discernement.

En 2010, une biographie d'Éva Circé-Côté parut enfin. Signée Andrée Lévesque, son titre est Éva Circé-Côté, libre-penseuse. Il s'agit d'une oeuvre majeure, magnifiquement écrite, qui nous rend pleinement Éva pour celle qu'elle était : une femme courageuse, brillante, luttant souvent seule pour le progrès de notre société, notamment à l'encontre des coteries bien-pensantes du temps. Le captivant et émouvant portrait qu'en fait Andrée Lévesque nous fait mesurer combien nous, qui jouissons tranquillement de nos libertés que l'ont croit à tort acquises pour toujours, devons à cette femme dont l'engagement s'est surtout traduit pour elle-même en privations, vexations, abandons, voire trahisons dont elle a certes beaucoup souffert, mais qui ne l'ont jamais vaincue, car toujours cette québécoise éprise de l'esprit des Lumières maintiendra fermement le cap en assumant ses convictions laïques et humanistes. Pour tout dire, les doubles-jeux, les lâchetés, l'hypocrisie, n'étaient ni dans ses goûts ni dans ses habitudes.


J'ai d'ailleurs eu la chance d'avoir un long entretien avec l'auteure Andrée Lévesque, peu après la sortie de la biographie. J'étais tellement heureux de ce qu'elle avait accompli pour remettre de l'avant cette noble figure des combats historiques pour nos libertés, que j'avais décidé de lui offrir un des deux exemplaires dédicacés que je possédais du livre d'Éva sur Papineau. Je me disais que c'est comme si Éva, sans le savoir bien sûr, avait dédicacé son livre à sa biographe, la dédicace étant simplement : «Avec les hommages d'Éva Circé-Côté».

Donc, cette biographie est fortement à recommander pour qui veut mieux comprendre pourquoi, aujourd'hui, il faut se battre pour nos libertés à nouveau menacées par les forces de l'obscurantisme et par les valets à leur solde qui, sous la direction d'un Philippe Couillard, détournent notre propre État contre nous-mêmes.

J'ai la chance de posséder un exemplaire de son livre sur Papineau qu'Éva avait dédicacé à sa meilleure amie, avec laquelle elle s'était liée dès l'enfance et qui fut pour ainsi dire la seule à lui être restée fidèle jusqu'à la fin, Georgine Boucher-Normandin (1874-1951), une soprano d'oratorio et compositrice qui alors vivait à Paris, où elle tenait salon. Voyez la touchante dédicace qu'Éva lui adressait (cliquer sur l'image pour l'agrandir) : 


Dans ce même exemplaire du Papineau que je conserve précieusement se trouve l'original d'une lettre manuscrite qu'Éva adressait à son amie Georgine en 1937. La biographe d'Éva m'a dit que cette lettre s'ajoute aux cinq lettres ayant subsisté de la correspondance d'Éva, dont tout le reste a été détruit. Vous pouvez consulter cet exceptionnel document, au contenu témoignant d'une émouvante noblesse d'âme et de coeur, en cliquant sur l'image ci-jointe, et pour faciliter votre lecture j'en ai transcrit le texte ci-dessous : 




Georgine Boucher-Normandin (cliquer pour agrandir)

« 1er mai 1937

Ma chère Georgine,

Après la visite de Mme McNamara qui m'a annoncé la bonne nouvelle de ta prochaine arrivée, j'ai reçu ta chère lettre. Instantanément, comme par magie, il s'est fait une éclaircie dans la grisaille de mon ciel. Je me suis remise à espérer dans la vie, Mon pauvre coeur malade s'est remis à battre, c'était presque du jazz.

Comme c'est bon à qui n'attendait plus rien d'interroger le calendrier pour savoir quel jour tu arriveras et de rayer mentalement, un par un, les jours qui me séparent de toi ! Ma grande maison est moins vide car déjà j'entends ta voix chantante. Je vois se dessiner ta silhouette dans toutes les pièces. Je dis avec Shakespeare : Futur events cast their shadow before... La différence, c'est que l'ombre ici est ma lumière.

Tu habiteras la grande chambre en avant, c'est la plus ensoleillée, la plus gaie. On y respire le parfum des fleurs de Westmount, et tu sais s'il y en a ! Tu viens ici comme ma chère soeur dont j'ai été trop longtemps séparée. Tu prends ici une place qui t'a été réservée depuis toujours. J'irai à ta rencontre à l'arrivée du bateau ou du train, et directement je t'emmène ici. Eve est également ravie de te revoir et pour toujours, je le crois. Tes racines sont ici. On se transplante ailleurs plus difficilement. On ne fait des amis que dans sa jeunesse. On peut greffer quelques amitiés sur sa vie dans les autres saisons, mais elles sont artificielles et décevantes et ne vivent pas.

Je te suis reconnaissante de m'apporter de la beauté, de l'harmonie dans mon existence volontairement isolée. Tu me dis que nous pleurerons ensemble un malheur commun, soit. Mais nous essaierons, sinon d'oublier - car les morts ne nous le pardonnent pas - du moins de trouver un palliatif à nos maux, de mettre un peu de verdure et de fraîcheur dans notre désert. Et ces deux grandes ruines se consolaient entre elles.

En attendant, que la mer te soit douce - douce comme toi ! D'abord, elle te connait, moi pas. J'attends encore mon maiden trip pourvu que ce ne soit pas le grand voyage. J'en serais désolée aujourd'hui. À tantôt, comme on dit en bas de Québec. Eva »

Je termine en vous confiant que ma conjointe Louise et moi, qui nous sommes pris d'affection pour cette grande dame de nos libertés, avions il y a deux ans environ tenté de trouver la tombe d'Éva, aux Jardins Urgel Bourgie, sur le chemin de la Côte-de-Liesse, à ville Saint-Laurent. C'est avec tristesse et dépit que nous avons dû constater qu'il n'y a aucune plaque ou pierre pour marquer sa sépulture, que nous avons pu localiser grâce à l'aimable aide du personnel de la maison Urgel Bourgie. Cela en dit long sur la manière dont trop souvent nous nous souvenons au Québec de nos personnages les plus nobles et les plus inspirants. Et il serait bon d'y remédier.

Enfin, pour vous donner un meilleur aperçu des idées et convictions pour lesquelles Éva Circé-Côté s'est courageusement battue tout au long de sa vie, j'ai fait une courte sélection d'extraits tirés de ses écrits, que vous pouvez consulter ci-dessous. À cet effet, je signale que la biographe Andrée Lévesque a eu l'excellente idée de publier une sélection des chroniques d'Éva, que l'on peut aisément se procurer chez tout bon libraire. 


Donc, constatez par vous-mêmes, grâce aux quelques extraits qui suivent, à quel point les écrits d'Éva Circé-Côté restent d'actualité, particulièrement alors que plane sur nos libertés cette grave menace qu'est l'odieux et liberticide projet de loi 59 de Philippe Couillard, ce servile valet de l'obscurantisme qui est en train de se révéler pour le plus important fossoyeur de libertés de toute l'histoire du Québec :

« Étrange chose. Les siècles semblent reproduire dans leurs cours les invariables et éternelles phases de l'existence humaine. Plus que jamais cette vie en est sous toutes ses formes à la vieillesse et au déclin, à l'épuisement de toute sève libérale et généreuse, après avoir eu sa jeunesse pleine d'éclat et d'une forte maturité, il y aura près d'un siècle, à l'époque où Papineau avec un groupe de patriotes enthousiastes s'insurgeaient contre la tyrannie anglaise qui s'apprêtait à faire du Canada une nouvelle Irlande.

Rien ne faisait prévoir la période de veulerie et d'indifférentisme que nous vivons aujourd'hui. Qui aurait cru que [nos Patriotes] enfanteraient cette génération de flancs mous que nous subissons, en nous demandant si nous sommes au moment critique de la transition, au tournant de notre histoire ; si ce fléchissement des caractères, cette dépression des intelligences est une crise que nous traversons ; celle des oiseaux qui muent avant que leur plumage ait repoussé. (Ils sont ainsi : fébriles, la tête sous l'aile, gonflés et hargneux.)

Ce n'est, sans doute, qu'une illusion dont notre esprit est dupe. Rien ne s'arrête, rien ne décline, tout change et se transforme dans la vie universelle comme dans le monde des intelligences. L'eau court sur la surface glacée du Saint-Laurent et la sève circule dans la terre quand elle semble morte et ensevelie dans son linceul de neige. Il se peut que cet état d'inertie soit voulu par le destin pour que de si bas nous puissions prendre l'élan qui nous porte aux cimes ». 
Papineau, Introduction, p. III.

« [...] nos petits inquisiteurs en vomissant comme des cratères la cendre et le bitume, n'empêcheront pas cette plante de la liberté, égarée dans les laves, de pousser et de fleurir à son heure, quand même on taperait à coups de crosse sur sa petite tête verte. D'ailleurs, que lui importent la ruine, les deuils et la mort si on oeuvre est accomplie. Le désert traversé, on oublie la brûlure du sable, l'aridité de la plaine rousse, l'horizon perdu dans les nuages gris, les tortures de la soif, les ennuis de l'isolement, la cruauté des bêtes qui hurlent dans la nuit et rôdent autour de vous pour assouvir leur faim».
Chroniques d'Éva Circé-Côté, p. 139-140.

« La pensée s'est-elle libérée de ses entraves ? La presse a-t-elle sa liberté d'expression ? Y a-t-il une justice uniforme pour tous ? Ceux qui n'ont pas les idées de la majorité ne sont-ils pas traqués partout, jusque dans les services publics comme des bêtes malfaisantes ? Est-ce que souvent on ne les prive pas d'avancement ou d'augmentation de salaire ? Entre un employé qui a des connaissances, une bonne conduite, des états de service satisfaisants et un autre qui a l'avantage d'être muni de tours les cordons, communie deux fois la semaine, arbore un air de chattemitte, retourne en dedans de gros yeux brillants de convoitise, à la façon d'un Tartufe, n'arrive-t-il pas qu'on préfère ce dernier ? Sous la législation prévue par Papineau et ses collaborateurs, on ne voyait pas s'éterniser le règne de la bêtise, de la méchanceté et de la médiocrité ».
Papineau, p. 243.

« Craignons l'immigration outrancière. Il faut d'abord que nous y trouvions notre profit, avant celui des magnats de la haute finance et des gros industriels. [...] Nous ne sommes pas contre l'infusion de sang étranger, mais nous devrions tenir loin de nous ceux qui ne parleront jamais notre langage, que nous adoptons volontiers, mais qui ne nous adoptent jamais; ceux qui se refusent à suivre nos traditions, à unifier leurs intérêts à ceux du pays ».
Papineau, p. 245.

« [...] le retour de l'Inquisition, des anathèmes, des amendes honorables, des autodafés de livres et de bibliothèques, des guerres civiles qui suivraient de près l'avènement d'une théocratie !... Depuis la mort de Papineau, nous nous acheminons vers cette forme de gouvernement. Le pouvoir religieux dans Québec constitue un État dans l'État, un danger en permanence pour la liberté de pensée et d'expression, une menace pour la liberté individuelle et le droit commun, la face d'ombre retournée dans la nuit d'un astre lumineux ». 
Chroniques d'Éva-Circé Côté, p. 252-253

« La Ligue des Droits de l'Homme s'imposait. Elle arrive à une heure difficile alors que la pensée est opprimée dans tous les domaines et que la liberté d'expression est de plus en plus lésée, au point qu'on se demande si l'ablation des méninges ne deviendra pas nécessaire sous peu. On parle de stériliser les hommes pour restreindre l'oeuvre de chair. Il serait aussi opportun de stériliser les cerveaux pour empêcher l'éclosion des idées.[...] Si la pensée veut bien se tenir dans les limites prescrites, si elle n'a pas de velléité d'incursionner hors des sentiers battus, elle a droit d'exister, bien qu'elle soit sous surveillance. Mais la pensée docile et domestiquée n'est pas la plus intéressante, elle dont on doit attendre des chefs-d'oeuvre. L'autre, l'aventureuse toujours en éveil, qui veut savoir le fond des choses, arracher au mystère ses triples bandelettes, et la suspecte, la dangereuse, il faut lui couper les ailes.

[Il faut protéger] l'âme sociale d'une emprise qui coupe les ailes à l'idéal, réduit au rôle d'automates une élite qui n'ose plus s'affirmer parce qu'une menace latente pèse sur elle, paralyse ses élans, musèle la pensée, tue le gène embryonnaire. En empêchant la plus belle faculté humaine de se développer et de s'exprimer, on est cause qu'elle s'atrophie ».
Chroniques d'Éva Circé-Côté, p. 256-257.